Après le départ de Léon, Madeleine s'appliqua de tout coeur à suivre les
conseils qu'il lui avait donnés, et cela lui fut d'autant plus facile
qu'elle désirait elle-même très-franchement plaire à son oncle et à sa
tante.
Si elle n'avait pas la vocation du commerce elle n'en avait ni le
dégoût, ni le mépris, et ce n'était nullement un ennui pour elle d'aller
passer quelques heures de sa journée auprès de sa tante; elle prenait
intérêt à ce qui l'entourait, elle avait des yeux pour voir, elle avait
des oreilles pour entendre, surtout des oreilles toujours attentives
pour toutes les explications ou toutes les histoires, et madame
Haupois-Daguillon était enchantée d'elle.
Si elle n'éprouvait pas non plus un plaisir extrême à monter chaque jour
les Champs-Élysées jusqu'à l'Arc de Triomphe et à les redescendre à
l'heure où le tout-Paris mondain s'en va faire au Bois sa banale
promenade, cela ne lui était pas en réalité une bien grande fatigue:
son oncle se montrait satisfait qu'elle l'accompagnât, elle était
elle-même contente du contentement de son oncle.
M. Haupois-Daguillon, en sa jeunesse beau garçon et homme à bonnes
fortunes, avait, malgré l'âge et ses occupations commerciales, conservé
l'amour et le culte plastique, qui avaient failli faire de lui un
statuaire; il y avait peu d'hommes plus sensibles à la beauté féminine
que ce riche bourgeois. Sa nièce eût été laide ou mal bâtie, il ne l'eût
point pour cela repoussée; mais les sentiments de compassion qu'il eût
éprouvés pour elle n'eussent en rien ressemblé à ceux de tendre
sympathie qui tout de suite l'avaient touché lorsqu'après une séparation
de deux ans il l'avait revue. Car, loin d'être laide ou mal bâtie, elle
était au contraire fort belle et surtout admirablement modelée cette
jeune nièce: son cou onduleux, sa poitrine pleine et ronde, ses épaules
tombantes sans saillies osseuses, son torse entier étaient dignes de la
sculpture, et comme sur ces épaules se dressait une tête gracieuse et
fine d'une beauté délicate, que la douleur en ces derniers temps avait
pétrie pour lui donner quelque chose de tendre et de poétique, qu'elle
n'avait pas en sa première jeunesse, elle produisait une vive sensation
sur ceux qui la voyaient, alors même qu'il ne la connaissaient pas. Et
pour suivre des yeux cette jeune fille en deuil à la démarche modeste,
il arrivait souvent qu'on se retournât ou qu'on s'arrêtât alors qu'elle
accompagnait son oncle qui, lui, s'avançait en vainqueur superbe: il
marchait la tête haute et ses favoris blancs tombaient sur une cravate
longue et sur une chemise d'une blancheur éblouissante formant le
plastron; cambrant sa poitrine bien prise dans une redingote boutonnée
qui maintenait au majestueux un ventre proéminent; tenant dans sa main
soigneusement gantée une canne dont la pomme en argent était ciselée et
niellée avec art; frappant du talon de ses bottines l'asphalte du
trottoir; tendant le mollet, il passait à travers la foule, heureux de
sa bonne santé, satisfait de sa prestances, glorieux de sa fortune et
fier de l'impression que produisait sur les hommes celle qu'il promenait
à son bras.
En peu de temps Madeleine avait fait ainsi, selon le désir de Léon, la
conquête de son oncle et de sa tante, et si elle ne retrouva pas en eux
un père et une mère, elle sentit au moins qu'elle était adoptée avec
tendresse et non comme une parente pauvre dont on prend la charge parce
qu'il le faut.
Dans l'apaisement que le temps amena peu à peu en elle, deux points
noirs restèrent cependant inquiétants pour son esprit et menaçants pour
son repos.
L'un se trouva dans les soins gênants dont l'entoura le principal
employé de son oncle, un jeune homme de l'âge de Léon et son camarade de
classes, nommé Eugène Saffroy;--l'autre dans l'ignorance où son oncle la
laissait à propos du règlement des affaires de son père.
Le premier souci de son oncle, dès qu'elle s'était installée à Paris,
avait été de provoquer son émancipation, et, aussitôt qu'il l'eut
obtenue, de se faire donner une procuration générale, de telle sorte que
Madeleine n'eût à se préoccuper ni à s'occuper de rien. Si elle avait
osé, elle aurait dit qu'elle désirait au contraire régler elle-même tout
ce qui touchait la succession de son père; mais une extrême réserve lui
était imposée en un pareil sujet, et aux premiers mots qu'elle avait osé
risquer, son oncle lui avait fermé la bouche:
--As-tu confiance en moi?
--Oh! mon oncle.
--Eh bien! ma mignonne, laisse-moi faire; Léon m'a dit que tu
abandonnais tous tes droits, nous aurons égard à ta volonté, qui est
respectable; pour le reste, je pense que tu voudras bien t'en rapporter
à ceux qui ont l'habitude des affaires; je te promets de te remettre aux
mains les quittances de tous ceux à qui ton père devait; cela, il me
semble, doit te suffire.
Évidemment cela devait lui suffire, et l'observation de son oncle était
parfaitement juste. N'était-ce pas lui qui payait? Il avait bien le
droit, alors, de vouloir garder la direction d'une affaire qui, en fin
de compte, lui coûterait assez cher.
Elle se disait, elle se répétait tout cela, et cependant elle était
tourmentée autant qu'affligée que son oncle ne lui parlât jamais de ce
qui se passait à Rouen. Pourquoi ce silence? Qui plus qu'elle pouvait
prendre à coeur de sauver l'honneur de son père et de défendre sa
mémoire? De tous les malheurs qu'apporte la pauvreté, celui-là était
pour elle le plus douloureux et le plus humiliant: rien, elle ne pouvait
rien, pas même parler, pas même savoir; elle n'avait qu'à attendre dans
son impuissance et surtout dans une confiance apparente.
Du côté d'Eugène Saffroy, son tourment, pour être moins profond, n'était
pourtant pas sans avoir quelque chose de blessant.
Fils d'un ancien commis des Daguillon, cet Eugène Saffroy avait été
recueilli, après la mort de ses parents, par madame Haupois-Daguillon,
qui l'avait fait élever et instruire avec Léon, jusqu'au jour où
celui-ci avait quitté le collége pour l'École de droit. À cette époque
Eugène Saffroy était entré dans la maison de la rue Royale, et
rapidement, par son zèle, par son activité, par son intelligence des
affaires, il était devenu un employé modèle, réalisant ainsi le secret
désir de madame Haupois-Daguillon qui avait été de faire de lui le
soutien de Léon, c'est-à-dire l'homme de travail et le directeur réel de
la maison dont Léon serait bientôt le chef en nom beaucoup plus qu'en
fait.
Lorsqu'on a de pareilles visées sur un homme qui, par son activité et
son intelligence, peut se créer partout une bonne situation, on ne
saurait trop le ménager pour se l'attacher solidement.
C'était ce qu'avait fait madame Haupois-Daguillon et, sous le double
rapport des intérêts et des relations, elle l'avait traité aussi
généreusement que possible; non-seulement il avait une part dans les
bénéfices de la maison, mais encore il trouvait son couvert mis tous les
dimanches, à Paris pendant l'hiver, et pendant l'été au château de
Noiseau: il était presque un associé, et jusqu'à un certain point un
membre de la famille.
Cette position l'avait mis en relations fréquentes avec Madeleine, qu'il
voyait tous les jours de la semaine pendant les heures qu'elle passait
dans les magasins de la rue Royale auprès de sa tante, et le dimanche
quand il venait dîner à Noiseau.
Tout d'abord Madeleine n'avait pas pris garde à ses attentions et à ses
politesses, mais bientôt elle avait dû reconnaître qu'il n'était pour
personne ce qu'il était pour elle.
Alors elle s'était renfermée dans une extrême réserve; mais, sans se
décourager, il avait persisté, s'empressant au-devant d'elle lorsqu'elle
arrivait, cherchant sans cesse à lui adresser la parole, et, ce qu'il y
avait de particulier, le faisant plus librement lorsque M. ou madame
Haupois-Daguillon étaient présents, comme s'il se savait assuré de leur
consentement.
Madeleine était assez femme pour ne pas se tromper sur la nature de ces
politesses. Saffroy lui faisait la cour ou tout au moins cherchait à lui
plaire; à la vérité, c'était avec toutes les marques du plus grand
respect, mais enfin le fait n'en existait pas moins, et il était visible
pour tous.
Comment son oncle, comment sa tante ne s'en apercevaient-ils pas? S'en
apercevant, comment ne disaient-ils rien?
Cela était étrange.
La soeur de Léon, la baronne Camille Valentin, lorsqu'elle revint de la
campagne, se chargea de l'éclairer à ce sujet.
Au temps où Camille venait passer une partie de ses vacances à Rouen,
elle n'avait pas grande amitié pour sa cousine Madeleine, mais
maintenant la situation n'était plus la même, Madeleine était
malheureuse, orpheline, pauvre, et c'était assez pour que la baronne
Valentin, qui ne désirait rien tant que de trouver «des personnes
intéressantes» qu'elle pût conseiller, secourir et protéger, lui
témoignât une active sympathie.
Son premier mot, lorsqu'elle avait trouvé Madeleine installée chez ses
parents et l'avait embrassée affectueusement, avait été pour lui dire
tout bas à l'oreille:
--Sois tranquille, je te marierai; mon mari, tu le sais, a les plus
belles relations.
Quelques jours plus tard, lorsqu'elle avait remarqué l'attitude de
Saffroy, elle s'était expliqué franchement et vigoureusement sur les
prétentions du commis:
--Tu vois, n'est-ce pas, que monseigneur de Saffroy,--elle se plaisait à
se moquer des roturiers en leur donnant la particule,--tu vois que
monseigneur de Saffroy te fait la cour. Mais ce que tu ne vois peut-être
pas, c'est qu'il est encouragé par mon père et ma mère.
--Ils te l'ont dit? s'écria Madeleine.
--Non, mais cela n'était pas nécessaire; j'ai des yeux pour voir, il me
semble. D'ailleurs, cette faveur que mon père et ma mère accordent à
Saffroy entre dans leur système: ils veulent se l'attacher et ils vont
jusqu'à vouloir en faire leur neveu, parce qu'alors ils seront bien
certains qu'il ne se séparera jamais de Léon et qu'il s'exterminera
toute la vie pour lui. Ce n'est pas maladroit, mais cela ne sera pas.
D'abord, parce que nous trouvons que Saffroy n'a déjà que trop de
puissance dans la maison. Et puis, parce, qu'il ne peut pas te convenir.
Allons donc, toi, madame Saffroy, toi une Bréauté de Valletot! Sois
tranquille, tu seras de notre monde et non une boutiquière.