CONCLUSION

I

Les idées d'Ibsen sont-elles originales, sont-elles bien à lui? En

France, on veut voir les origines et les racines de son théâtre dans le

romantisme français. M. Jules Lemaître revendique nettement pour George

Sand la paternité des idées du poète norvégien. D'ailleurs, le très

subtil auteur des _Contemporains,_ avec une franchise que l'on

souhaiterait souvent voir appliquée aux autres domaines, avoue qu'il

critique et compare les auteurs d'après «des lectures forcément un peu

lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite

de ces lectures, se sont déposées en lui».[1]

M. G. Larroumet ne nie pas l'influence du romantisme français sur

l'auteur de _Brand_, mais plus bienveillant pour lui que M. Jules

Lemaître, il constate que «le caractère de l'homme, l'état intellectuel

et moral de son pays, la marche de la littérature européenne semblent

avoir contribué à cette oeuvre dans des proportions à peu près

égales».[2]

Or, pour avoir le coeur net, M. Georges Brandès demanda à Ibsen s'il

avait subi l'influence de George Sand: «Je déclare sur mon honneur et

ma conscience, répondit celui-ci, que jamais de ma vie, ni dans ma

jeunesse, ni plus tard, je n'ai lu un seul livre de George Sand. J'ai

commencé une fois la lecture de _Consuelo_ en traduction[3], mais l'ai

mis tout de suite de côté, parce que ce roman me parut le produit d'un

dilettantisme philosophique. Il est possible qu'en cela je me sois

trompé, mais je n'en avais lu que quelques pages.»[4]

Cela ne diminue point l'influence de l'auteur d'_Indiana_ sur les

écrivains européens. Elle fut immense. A certaine époque on disait: «le

siècle de George Sand» comme on disait: «le siècle de Byron ou de Hugo.»

Henri Heine trouve que les écrits de Sand «incendièrent le inonde

entier, illuminant bien des prisons, où ne pénétrait nulle consolation;

mais, en même temps, leurs feux pernicieux dévorèrent les temples

paisibles de l'innocence».[5]

Le biographe russe de George Sand, Mme Tsebrikov, prétend que

toute la génération russe des années 1830-1840 a grandi sous l'influence

de Sand.[6]

«George Sand, écrivit en 1876 Dostoïevsky[7], est l'un des esprits qui

prévoient un meilleur avenir pour l'humanité. J'eus pour elle une grande

admiration dans ma jeunesse, ses romans me servaient d'école

démocratique. Son influence sur mon développement intellectuel fut

énorme.»

M. Emile Faguet[8], pour trancher le grave problème de l'influence de

Sand sur Ibsen, remarque avec beaucoup de justesse que si le poète

Scandinave n'a pas lu l'auteur de _Lélia_, cela ne prouve pas qu'il n'en

ait pas connu l'esprit. Il est certain qu'on peut connaître, subir et

répéter les idées de penseurs dont on ignore les oeuvres. C'est une des

manifestations de la loi générale des choses que M. Tarde appelle

_Répétition universelle_.[9] La science de la vie se compose de la

répétition incessante des mêmes cellules, se groupant sous diverses

apparences et se reproduisant à l'infini, depuis le jour où la vie est

apparue dans le monde. Cette répétition se réalise dans tous les ordres

de faits. Dans le monde purement physique, ce sont les vibrations

lumineuses, calorifiques, etc., qui se répètent. Dans le monde

organique, il y a la répétition héréditaire et dans le monde social, la

répétition imitative. Les lois de cette _Répétition universelle_ que

Tarde applique surtout aux phénomènes sociaux peuvent absolument être

appliquées au monde des idées. Tout se répète dans la vie, dans le

domaine des abstractions comme dans le domaine des réalités, dans le

monde des faits comme dans celui des pensées. Cependant, pour adapter

une idée, la répéter et la faire sienne, il faut en avoir déjà porté en

soi les germes. La matière capable de développer ces germes est puisée

généralement à la source la plus proche. Or, le penseur danois Soren

Kjerkegaard[10] offrait à Ibsen une source d'idées qui répondait à

merveille à son propre tempérament, à ses tendances, à ses aspirations.

Si Ibsen a subi l'influence de quelqu'un, c'est à coup sûr celle de

Kjerkegaard.

«Le monde nouveau découvert par Kjerkegaard était une idée: l'individu.

Ce fut le diamant précieux qu'il offrit à son temps. En une époque où

régnait la doctrine du juste milieu, c'était grand et noble de lancer le

mot «l'individu» et de vouloir convaincre le monde que la race dégénérée

pouvait, grâce à l'individu, redevenir une humanité sincère.»[11]

Cette théorie est la base même de l'oeuvre d'Ibsen. Mais s'il a pris

chez Kjerkegaard le principe de ses drames, il ne l'a pas répété

servilement, il l'a élargi, l'a développé, l'a vivifié, lui a communiqué

la forte originalité de son esprit, la vivacité de son imagination

poétique et la profondeur de son _moi_.

«Il n'arrive rien de nouveau dans le monde et pourtant rien ne s'y

répète, car notre vision change et modifie le sens de nos actes. Un même

acte se transfigure quand notre oeil régénéré s'ouvre à une vision

nouvelle.»[12] Nous ignorons les origines de l'univers, nous ne pouvons

jamais savoir au juste à quel champ d'idées nous avons glané, à qui

attribuer la paternité de telle ou de telle pensée, ni qui de qui subit

l'influence. Qui jamais nous dirait sur quel point du globe la pensée

s'est montrée pour la première fois et à quelle distance de nous dans

la suite des siècles! La pensée, c'est l'âme humaine à travers la

sublime grandeur de la nature et des âges.

Il est aussi impossible de rechercher les influences sous lesquelles

Ibsen a conçu son théâtre, s'il dérive de George Sand ou de Kjerkegaard,

qu'il serait téméraire de déterminer l'école à laquelle il appartient.

A force de classer les écrivains, les penseurs, les artistes, les hommes

politiques, par groupes, écoles, partis, chapelles, on oublie souvent

d'étudier leurs idées, leurs oeuvres. Qu'importe aux ouvriers, aux

misérables qui meurent de faim, que les ministres soient pris dans le

centre ou dans l'extrême-gauche, si leur condition reste la même? Que

nous importe à quelles écoles appartenaient les Platon, les Spinoza, les

Michel-Ange, si l'influence de leurs oeuvres est immense? «Qu'est-ce que

des écoles en comparaison des peuples! Elles ne comptent pas, pour ainsi

dire, dans l'histoire de l'humanité, et c'est une délicate affaire

d'érudition que de constater leurs noms et les phases de leur existence.

Une doctrine philosophique n'a de valeur réelle que pour celui qui se

l'est faite, et pour ceux qui veulent bien la lui emprunter. Ils sont

toujours en une minorité imperceptible, parce que la gloire de la

philosophie est ailleurs que dans la multitude de ses adhérents.»[13]

Il est tout à fait impossible de classer Ibsen au point de vue de ses

idées. L'homme étrange qui exerce une influence puissante sur la pensée

moderne et sur la vie morale de l'Europe entière, n'appartient à aucune

école; comme Brand, il est _lui-même_. La philosophie de son théâtre

est bien sienne. D'après Sénèque, philosopher, c'est apprendre à

mourir.[14] Pour Ibsen, philosopher, c'est apprendre à vivre. Vie, rêve,

réalité, désir, vision, amour, joie, souffrance, tous les ressorts de

l'âme humaine sont synthétisés chez lui en: Volonté, Idéal, Bonheur.

Qu'est-ce que le bonheur? Bien des gens ne savent pas distinguer le

plaisir du bonheur; le plaisir n'est pas un élément essentiel du

bonheur. «Le bonheur, dit Rosmer[15], c'est la pureté de conscience, ce

sentiment qui donne à la vie un charme inexprimable, le plus calme, le

plus joyeux de tous.»

«Conscience! conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix,

guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre;

juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu!

C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses

actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des

bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide

d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.»[16]

Le bonheur vrai et durable est un état permanent de l'âme, résultant

d'une conscience pure, dépendant en grande partie de la volonté et plus

indépendant des circonstances que ne le croit le vulgaire. Le bonheur

existe; comme la pensée, il n'a pas besoin de palais: l'âme humaine lui

suffit. L'homme le plus heureux est celui qui ne se rend pas compte de

son bonheur.

La philosophie sociale dans le theatre d'Ibsen · 第 73 / 96 题