«Si savantes et si profondes que puissent être les spéculations morales,
elles ne sont vraiment dignes de ce nom que si elles aboutissent à des
conclusions très simples, propres à être offertes à toutes les
intelligences et à toutes les volontés.»[17]
_Se posséder pour se donner_, telle est la formule simple qui ressort de
l'oeuvre d'Ibsen. L'homme le plus pauvre est celui qui ne se possède
pas. Se posséder pour se donner, telle est la loi morale et sociale de
l'activité humaine. Ce n'est pas là le principe de l'individualisme. Il
serait donc faux de dire qu'Ibsen est individualiste. Le mot
«individualisme» ne peut être appliqué à sa façon de comprendre la vie,
les hommes et les choses. Seul le mot allemand «Selbstbewusstsein»
l'exprime peut-être assez exactement. Ibsen ne défend pas
l'individualisme, mais l'individualité; ce sont là deux termes presque
opposés l'un à l'autre. L'individualisme rapporte tout à soi;
l'individualité consiste seulement à vouloir être soi afin d'être
quelque chose, à réaliser, sous une forme individuelle et par là même
avec plus d'énergie, les caractères généraux de l'humanité. Être
individuel, c'est être _soi-même_, c'est être propriétaire de ses
opinions, de ses sentiments, de tout son être, au lieu d'en être
simplement locataire.
D'après Ibsen, pour affronter l'orage dont le grondement se rapproche
d'heure en heure, pour résoudre plusieurs de ces innombrables questions
qui se posent toujours plus impérieusement à l'homme qui veut le bien de
tous, autant que son bien propre, il est de plus en plus évident qu'il
faut commencer par l'individu; c'est l'individu affranchi, libre, ayant
conscience de sa volonté, de ses droits et de ses devoirs, qui
entreprendra une réforme profonde de la société.
Le poète Scandinave peut dire avec Vinet: «C'est dans l'intérêt de la
société que je plaide pour l'individualité. Je veux l'homme complet,
spontané, individuel, pour qu'il se soumette en homme à l'intérêt
général. Je le veux maître de lui-même, afin qu'il soit mieux le
serviteur de tous. Je réclame sa liberté intérieure au bénéfice de la
puissance qui prétend s'imposer à elle. La justice et la raison, lois
universelles, sont les souveraines dont l'individualité doit assurer et
relever le triomphe.»[18]
Nous sommes non seulement des exemplaires de l'humanité, d'une nation,
d'une famille, nous sommes, avant tout, _des hommes_; chacun de nous a
son individualité non seulement native, mais voulue, acquise, morale et
intellectuelle. L'homme n'est pas tout entier dans l'individu, il n'est
complet que dans l'individu associé à la grande famille humaine. Mais
l'homme, ayant conscience de lui-même, s'associe plus consciemment à
l'humanité. Plus notre individualité se précise, s'accroît, plus elle
profite non seulement à nous, mais à tous. Plus il y a dans une société
d'hommes libres, instruits et moraux, plus cette société est libre,
instruite et morale. Une société, d'où l'individualité est bannie, n'est
pas sociale, n'est pas humaine: elle ignore les principes mêmes du
Souverain Bien. «Le bien général n'est _général_ que parce qu'il
embrasse le bien de tous les individus sans exception,--autrement il ne
serait que le bien d'une majorité. Certes, il ne s'ensuit pas que le
bien général soit la simple somme arithmétique de tous les intérêts
particuliers pris séparément, ni qu'il embrasse la sphère de liberté
illimitée de chaque individu, ce qui, à son tour, serait une
contradiction, car ces sphères pourraient s'entrenier et le font
effectivement.»[19]
Or, en limitant, fidèle à son principe, les tendances et intérêts
individuels, le bien général ne peut supprimer l'homme libre, sujet du
droit souverain, en lui enlevant la possibilité d'agir librement. Par
son idée même le bien général embrasse aussi le bien de l'individu, et
quand il le prive de la liberté d'action, ce bien général fictif cesse
d'être un bien pour lui et, descendant du général au particulier, il
perd le droit d'entraver la liberté personnelle.
La personnalité humaine doit être sacrée. «Quiconque, dit Lacordaire,
excepte un seul homme dans la réclamation du droit, quiconque consent à
la servitude d'un seul homme blanc ou noir, ne fût-ce que par un seul
cheveu de sa tête injustement lié, celui-là n'est pas un homme sincère
et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain.»
Non moins sacrée est la liberté de l'individu. Il a le droit de dire:
«Je veux m'associer à la société non parce qu'elle me l'ordonne, mais
parce que ma conscience, ma volonté, mon intelligence, ma pensée, me le
commandent.»
Comme la science, les aspirations humaines n'ont pas de limites; comme
toute découverte scientifique en engendre une nouvelle, toute aspiration
humaine satisfaite en appelle une autre; savoir toujours davantage,
pouvoir toujours davantage, c'est là la grandeur de l'homme, c'est là la
source du vrai progrès, c'est là l'idéal, et personne n'a le droit de le
limiter. Si la morale prescrit souvent à l'homme de se vaincre, elle ne
lui ordonne jamais de se mutiler. Il faut que l'homme reste lui-même.
«Plus l'individu se perfectionne, plus il est lui-même, plus étroitement
il s'unit à l'humanité. Chacun de nous doit en réfléchir en lui-même les
douleurs, les progrès, les espérances. Au terme, chacun de nous
retrouvera dans sa propre conscience l'histoire entière de l'humanité.
Aussi dans la nature, l'individualité semble être une forme suprême,
dans l'histoire, une transition et un moyen. Elle est la manière de
passer de l'unité abstraite, inorganique, purement naturelle, à une
unité concrète, organique et libre. L'unité sentie et voulue, l'unité
sociale en un mot, telle est la seule forme de vie qui convienne à la
créature dont l'essence est liberté. Obstacle et moyen à la fois, parce
que le mal l'a souillée, dans sa signification primitive et pure,
l'individualité est un moyen d'atteindre l'unité libre, l'unité vraie,
l'unité voulue, l'unité morale, l'unité de la communion, et pour tout
dire en un mot: l'amour!»[20]
Tant que les consciences individuelles ne seront pas prêtes à recevoir
la Vérité, à comprendre la Justice, aucun renversement de gouvernement,
aucun changement d'écoles, d'idées, ne servira à rien. C'est la
conscience individuelle qu'il faut délivrer, c'est la conscience
individuelle qu'il faut rendre apte à concevoir l'Idée de la solidarité
humaine.
L'oeuvre d'Ibsen n'est pas anti-sociale. Elle se résume dans les paroles
de Kant: «N'agis que selon la maxime qui puisse devenir règle
universelle. Agis de sorte que soit en toi, soit chez les autres, tu
traites l'humanité comme but et jamais comme moyen.»[21]
Toucher aux mensonges, démontrer leurs effets désastreux et en chercher
le remède ne peut pas être considéré comme oeuvre anti-sociale. La lutte
du pauvre contre le riche, du faible contre le fort n'est pas la lutte
du droit individuel contre le droit social, mais la revendication du
droit à l'existence contre l'usurpation de ce droit.
-A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur
de cette oeuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains
révolutionnaires. Il va droit au but. Il saisit corps à corps la société
moderne; il arrache à tous quelque chose, à ceux-ci un cri, à ceux-là un
masque; il fouaille le vice, il dissèque la passion; il creuse et sonde
l'homme, l'âme, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abîme que chacun
a en soi....[22]
Et tout cela au nom de la Vérité. Ibsen ne défend aucun parti. Il sert
les adversaires de l'ordre social actuel autant que ses adhérents. Il ne
cherche pas à faire prévaloir telle ou telle solution, mais à provoquer
loyalement le libre jugement du lecteur. «Avec l'admirable honnêteté de
son esprit et de son art, Ibsen laisse à chacun de nous la liberté de
conclure selon la nature de son âme et de son intelligence, heureux
seulement s'il fait vivre et travailler l'une et l'autre.»[23] Farouche
ou railleur, qu'il fasse saigner le ridicule, qu'il détruise un
mensonge, qu'il dénonce une injustice, c'est toujours un cri franc et
brave, plein de sentiments altruistes, plein aussi d'espérances de temps
meilleurs.
Car Ibsen n'est pas pessimiste. «Ma pensée est amère quand elle n'est
pas triste,»[24] dit-il, mais cette amertume et cette tristesse sont des
gouttes cristallisées dans l'atmosphère de l'exil. «Chaque goutte qui
tombe de lui est lourde et forte comme une goutte d'élixir ou de
poison,»[25] mais toujours enivrante comme une goutte de parfum. Ibsen
ne laisse jamais le spectateur ou le lecteur sous l'impression d'idées
pessimistes. L'oeuvre du Solitaire Scandinave dit: «Il ne faut pas
broyer du noir. Si la vie est mauvaise, il ne dépend que de nous de
l'améliorer,» et elle nous en indique les moyens: la Liberté, la
Volonté.
«JULIEN.--Pourquoi ai-je été créé?
LA VOIX.--Pour servir l'esprit.
JULIEN.--Quel est mon rôle?
LA VOIX.---Tu dois fonder le règne universel.
JULIEN.--Et par quel chemin?
LA VOIX.--Par celui de la liberté.
JULIEN.--Et par quel pouvoir?