Mme Caulfield avait eu peine d’abord à comprendre les explications
confuses de nurse Rice. Sylvaine était partie, Sylvaine était chez miss
Holt! Nurse Rice avoua qu’il y avait eu, le soir précédent, une grande
querelle entre Mme Hurstmonceaux et sa nièce; mais elle en ignorait le
motif. Mme Hurstmonceaux elle-même était malade; elle avait eu un
accident; le docteur se trouvait précisément auprès d’elle.
Nurse Rice ne dissimula pas qu’elle croyait le colonel bien près de sa
fin; après une crise agitée, il se trouvait dans un état presque
comateux. Le Père Carr fut mandé d’urgence; la pauvre Mme Caulfield,
très impressionnée, tirait à chaque instant son flacon de sels de sa
poche afin de le respirer. Un valet de pied était allé dans un fiacre
chercher Kathleen, Mme Caulfield se sentant incapable de se débrouiller
seule dans une situation aussi compliquée.
Le docteur, en descendant de chez Mme Hurstmonceaux, était entré parler
à nurse Rice et l’avait engagée à faire demander immédiatement une de
ses collègues car Mme Hurstmonceaux, était menacée d’un transport
cérébral. Sir Hugh Marner, un des plus renommés praticiens de Londres,
extrêmement affable et doux, s’étonnait de la violence avec laquelle la
fièvre s’était déclarée. Il en cherchait évidemment la cause et exprima
le désir de voir miss Charmoy.
--Miss Charmoy est justement partie en visite, lui répondit nurse Rice.
--C’est fâcheux. Faites-la avertir sans retard; l’état du colonel est
tout à fait grave, et je ne suis pas rassuré sur Mme Hurstmonceaux.
Veillez, je vous prie, à ce que mes instructions soient strictement
exécutées; je reviendrai ce soir.
Kathleen n’avait pas été longue à paraître, et elle mit sa mère au
courant de la vérité.
--Oh! Kathleen, quittons cette maison. Venez, ne restez pas chez cette
femme, s’écria Mme Caulfield au comble de l’indignation.
--Et le pauvre homme qui se meurt, mère? Il a voulu être bon pour
Sylvaine. Non, je resterai, moi: ces spectacles ne me font pas peur...
Cette femme ne saura jamais que nous sommes là... Nous ne devons pas
abandonner notre parent.
Et elles étaient restées, Boddle officieusement veillant sur Mme
Caulfield et de demi-heure en demi-heure lui faisant offrir les
réconfortants qu’il jugeait salutaires contre les émotions.
En silence, tout s’organisait; nurse Rice avait reçu sa collègue venue
sans délai, l’avait installée auprès de Mme Hurstmonceaux, dont la
fièvre augmentait... on avait peine à la maintenir dans son lit. Nurse
Rice, qui était montée plusieurs fois, hochait la tête; elle n’osait
dire à Mme Caulfield l’action violente du colonel... Jamais elle n’avait
rien traversé de pareil, et toute sa sérénité professionnelle en était
ébranlée.
De nouveau, le heurtoir de la porte d’entrée avait été emmitouflé, et
Boddle, avec un visage solennel, répondait aux interrogations des
visiteurs: «Le colonel Hurstmonceaux était beaucoup plus malade... Mme
Hurstmonceaux était au lit avec la fièvre...» Mais personne ne passait
le seuil; les ordres de sir Hugh Marner étaient catégoriques, et Boddle
y obéissait. Nul n’était admis. Ce fut la réponse faite à Mme Duran en
personne quand, infiniment surprise des nouvelles qu’on lui
transmettait, elle descendit de voiture pour s’informer directement,
insistant pour entrer, mais en vain et sans obtenir aucun
éclaircissement.
Mme Hurstmonceaux malade! Qu’avait-il pu se passer depuis la veille? Mme
Duran n’était pas absolument rassurée au sujet de la petite combinaison
qu’elle avait mise en train, non qu’elle ressentît le moindre scrupule;
à son avis, ces choses-là étaient ruses de guerre, mais encore
fallait-il qu’elles réussissent. L’excellente miss Neville, bien
innocemment, avait provoqué l’emploi des moyens extrêmes: ignorant
complètement la liaison de son frère, touchée de l’intérêt de Mme Duran,
elle s’était laissée aller à lui faire des demi-confidences. Alors la
belle Maud, plaidant le faux pour savoir le vrai, en souriant prononça
le nom de Sylvaine. Convaincue que leur amie était du secret, miss
Neville avait abdiqué toute réticence et chaleureusement exprimé ses
espérances pour son frère.
Tous ses amis doivent désirer son mariage.
Et Mme Duran avait absolument partagé ces sentiments.
Mais on ne renonce pas à une proie aussi précieuse sans tenter un
dernier effort. Mme Duran s’était aisément persuadée que Sylvaine était
amoureuse d’Archie Elliot; rien de plus naturel, quoique ce fût une
monstrueuse ingratitude vis-à-vis de Mme Hurstmonceaux, qu’il était
charitable de mettre en garde. Une fois avertie, le scandale éclaterait
infailliblement, surtout en y aidant, et le colonel Blunt aurait les
yeux ouverts... Archie Elliot était odieux à Mme Duran heureuse de se
venger de bien des insolences tacites.
Cependant, elle avait été un peu alarmée de l’agitation avec laquelle
Mme Hurstmonceaux avait accueilli ses révélations affectueuses, et
depuis la veille elle demeurait impatiente d’en recevoir des nouvelles.
Le silence complet gardé à son égard l’avait profondément étonnée.
L’annonce de la maladie soudaine de Mme Hurstmonceaux la frappa d’une
vraie stupeur qui s’augmenta encore lorsqu’en rentrant elle reçut la
visite du colonel Blunt, un peu réservé sans doute, mais très libre
d’esprit... Apparemment, aucun mauvais bruit ne courait encore... Mme
Duran se sentit mal à l’aise et elle supplia le colonel Blunt d’aller
lui-même aux nouvelles chez leurs malheureux amis: elle ne pouvait
s’imaginer ce qui était advenu, et leur état lui inspirait les plus
vives sollicitudes.
De son côté, Archie Elliot faisait ses réflexions... Il avait deviné
tout de suite par qui le coup avait été monté; mais, plus persuadé que
jamais de son empire absolu sur Mme Hurstmonceaux, il se décida à jouer
le tout pour le tout. Il demanderait la main de Sylvaine; il irait
jusqu’à l’épouser, et malgré cela il réduirait la vieille femme à ce
qu’il voudrait. Archie ne croyait nullement être indifférent à Sylvaine
et n’avait vu dans ses questions pour Nelly Holt qu’un prétexte à
entretiens fréquents. Ce mariage avec une si jolie fille sans fortune
lui serait en même temps une réclame énorme, et il était bien décidé à
ce que cette même jeune fille devînt fort riche à brève échéance. Mme
Hurstmonceaux serait évidemment trop heureuse de le revoir, de retrouver
son affection à n’importe quel prix, et il comptait en mettre un très
élevé. Archie, qui ne doutait de rien, résolut de prendre Mme Caulfield
comme intermédiaire: c’était une femme faible à qui il ne serait pas
trop difficile de faire accroire que la passion l’avait affolé...
L’important était de la voir avant qu’elle ne fût avisée des événements.
Aussi, dès l’heure du lunch, le premier janvier, Archie Elliot, beau et
resplendissant, frappait à la porte de la petite maison de Chester
Square. Il fut infiniment déçu quand on lui apprit que ces dames étaient
sorties. La housemaid, à la vue de ce jeune homme si distingué et
évidemment si désappointé, crut rendre service à miss Kathleen en
ajoutant: «On est venu tout à l’heure chercher miss Caulfield pour aller
chez le colonel Hurstmonceaux, qui est très malade.»
Jane admira la sensibilité du jeune homme, car, ainsi qu’elle le raconta
un moment après à la cuisinière, «il est devenu tout blanc, et m’a donné
sa carte sans ajouter un mot. Je n’ai pas vu un si beau gentleman depuis
longtemps.»
--Bonne chance pour miss Kathleen, dit la cuisinière qui avait le cœur
tendre.
Après cette déception, Archie Elliot était parti sans trop savoir à
quelle détermination s’arrêter... Aller aux nouvelles dans Portman
Square lui parut difficile; il se décida pour l’expectative et se fit
transporter dans Saint-John’s Wood, chez une jolie actrice de ses amies
qui l’aiderait à oublier momentanément ses ennuis. Il était préférable,
en cas de racontars, qu’on ne le vit ce jour-là ni au Club ni ailleurs.
Aux dernières heures de l’après-midi, le colonel Hurstmonceaux était si
manifestement près de sa fin que Kathleen, prise de pitié pour sa mère,
l’engagea à s’en aller.
--Mère, Sylvaine devrait être ici; il a prononcé son nom plusieurs fois;
il faut aller l’avertir. Elle est chez Nelly. Restez chez Nelly et
envoyez-moi Sylvaine: son devoir est d’être près de son oncle; ce sera
l’affaire de quelques heures seulement... Elle regretterait toujours de
n’être pas venue. Vous la déciderez parce qu’elle a confiance en vous.
Mme Caulfield avait accepté avec empressement un prétexte pour quitter
la maison de Portman Square, l’idée de la malade qui délirait
furieusement en haut et de l’homme qui mourait sous ses yeux étant
au-dessus de sa force nerveuse; d’ailleurs, elle était accoutumée
d’obéir à sa fille, et se laissa habiller sans résistance. Kathleen
sonna ensuite pour demander un fiacre, mais Boddle fit respectueusement
observer que le cocher était prévenu et que le coupé de Mme
Hurstmonceaux serait à la porte dans un moment. Mme Caulfield aurait
protesté, mais Kathleen ne lui en laissa pas le temps.
--C’est mieux ainsi; Boddle a raison, et la voiture ramènera Sylvaine.
--C’est votre devoir, chère, avait dit Mme Caulfield. Et ce mot prononcé
doucement avait eu un effet instantané sur Sylvaine. Surmontant toutes
ses répugnances, elle s’était déclarée prête à partir, et sans perdre un
moment, étouffant ses larmes, s’était mise en voiture.
Kathleen vint au-devant de sa cousine dans le hall où, du reste, Boddle
avait fait le vide. En une seconde Sylvaine se trouva dans le cabinet de
son oncle; la porte de la chambre était ouverte, et son regard apeuré
chercha le lit; sur l’oreiller la tête du moribond reposait.
--Il respire bien mal, dit Kathleen, mais il a des instants de lucidité:
il a reconnu le Père Carr; il vous a appelée, Sylvaine.
Sylvaine, tremblante, s’était défaite et suivit Kathleen. Nurse Rice
s’approcha et lui donna une poignée de main significative.
Avec précaution Sylvaine s’agenouilla contre le chevet du lit et, posant
sa main sur la main ridée et déformée qui pendait sur le drap:
--Oncle Robert, dit-elle, c’est moi.
Le son de sa voix agit comme une pile électrique. Le colonel ouvrit les
yeux et regarda autour de lui avec une expression d’indicible angoisse.
Puis, immobilisant ses regards sur le visage de Sylvaine, il dit très
distinctement:
--O sœur Mary, c’est vous? Comme vous avez l’air jeune, darling! Vous ne
m’avez donc pas oublié?
--Non, non... balbutia Sylvaine.
--Pourquoi ne veniez-vous pas? J’ai encore fait une folie, Mary; mais,
sœur, vous êtes là, vous plaiderez pour moi... je suis plus
tranquille... oui, beaucoup plus tranquille... Mary...
Et la main presque inerte se crispa sur la petite main de Sylvaine. De
grosses larmes chaudes mouillèrent la main du mourant... Il rouvrit les
yeux comme surpris... la pression devint plus forte... puis soudain
doucement se relâcha... La tête ne bougea pas, mais trois fois, à courts
intervalles, le souffle passa entre les lèvres entr’ouvertes... et puis
le calme parfait se fit... pour jamais.