Le calme était profond dans ce salon placé à l’arrière de la maison; on
n’entendait même pas le roulement des quelques voitures qui passaient
dans le square; à l’intérieur, rien ne bougeait. Nurse Rice fermait les
portes sur son malade et sur elle-même, dès neuf heures, et le nombreux
personnel, sauf un valet de pied qui sommeillait dans le hall, se
trouvait au sous-sol pour le souper.
Sylvaine, qui n’y eût peut-être pas songé sans les paroles de Kathleen,
éprouva tout à coup le très vif sentiment de solitude auquel se mêla une
peur imprécise. Au départ de Kathleen elle avait éteint une partie de
l’électricité, ne gardant d’éclairée que la table où elle lisait; d’un
geste, elle ralluma tout, jetant les yeux autour d’elle avec angoisse.
Derrière les grandes portières de tapisserie, soigneusement baissées, il
y avait l’autre immense salon, sombre et vide. Elle regarda à plusieurs
reprises la porte qui donnait sur l’escalier avec une appréhension
inexpliquée de la voir s’ouvrir. L’idée d’être obligée de monter deux
étages pour arriver à sa chambre, de passer devant tant de portes
closes, lui fut désagréable.
--Je suis ridicule, pensa-t-elle; en quoi cette soirée est-elle
différente des autres? La dernière de l’année! mais c’est une
convention; chaque jour termine une période de temps qui tombe dans le
passé. Que je sois triste, c’est naturel; mais que j’aie peur, car j’ai
peur--et elle frissonna--c’est une folie. J’ai mal aux nerfs,
assurément. Je vais écrire à Nelly Holt; cela me forcera à ne pas
laisser errer mes idées.
Résolument, elle se mit à la table de Mme Hurstmonceaux et commença sa
lettre. Elle n’était pas arrivée au bas de la page, et dix heures
venaient de sonner dans le silence quand retentit le heurtoir de
l’entrée.
Une idée folle traversa la cervelle de Sylvaine. Elle s’imagina
qu’Albéric lui faisait la surprise de venir lui souhaiter la bonne
année. Ce devait être lui, c’était lui. Quel autre pourrait être admis à
cette heure indue? Car on montait l’escalier. D’un élan elle se leva,
s’avançant, tremblante d’une joie délicieuse. On se rapprochait:
lentement la porte roula sur ses gonds et, à la stupéfaction de
Sylvaine, livra passage à Archie Elliot. Elle eut un mouvement de recul.
Dès le seuil, le domestique encore là, il avait dit très haut:
--Je suis porteur d’un message de Mme Hurstmonceaux.
Puis, avant que Sylvaine, soudain tombée de si haut, eût trouvé un mot
de réponse, il fut à son côté, et la saisissant avec impétuosité il
essaya de la serrer dans ses bras, tout en répétant d’une voix étouffée:
«Darling, darling!...»
Terrifiée, Sylvaine le repoussa de toutes ses forces. Evidemment
surpris, il avait relâché son étreinte. Elle se recula, blême, trouvant
à peine la force de balbutier:
--Mais vous êtes ivre... vous êtes ivre... Sortez!
Assurément Archie Elliot avait bu, car loin de lui obéir il marcha
hardiment vers elle, montrant ses dents de jeune chien.
--Chère petite hypocrite! Vous m’écrivez de venir, et vous me recevez
ainsi! N’ayez donc pas peur; nous sommes seuls, bien seuls...
Trop effrayée pour répondre, croyant avoir affaire à un fou, saisie
d’une terreur et d’une horreur qui lui enlevaient l’usage de la parole,
Sylvaine, les yeux dilatés, le regardait; elle le regardait venir, se
rapprochant pendant qu’éperdue elle se dérobait, renversant les chaises
sur son passage... arrêtée soudain par le froid du carreau qu’elle
rencontra derrière elle.
Archie lui parlait doucement.
--Venez, ma beauté, venez dans mes bras; vous savez bien que je vous
aime.
Et brusquement il l’avait reprise, la maîtrisant cette fois, essayant de
l’entraîner vers le canapé garni de coussins.
Elle poussa un cri rauque, cri que des baisers tentèrent d’étouffer.
Mais d’un effort désespéré elle se baissa et mordit si violemment la
main d’Archie que dans un mouvement involontaire il fit un pas en
arrière et lâcha Sylvaine.
Au même instant, une voix furieuse lui criait tout près: «Canaille!»
Devant lui se tenait Mme Hurstmonceaux en robe rouge, tout étincelante
de diamants. Entrée silencieusement par la portière du grand salon, elle
avait jeté à terre son manteau; la colère lui convulsait le visage, et
comme une furie elle s’avança vers Sylvaine qui, à moitié évanouie,
s’était affaissée sur une chaise.
--Misérable! misérable, que j’ai reçue dans ma maison par pitié... oui,
par pitié!
Sylvaine qui, se croyant secourue, s’abandonnait, bondit sur ses pieds.
--C’est à moi que vous parlez, à moi que cet homme a insultée?
Et d’un mouvement de pudeur ses deux mains couvrirent son visage.
--Oui, à vous, mademoiselle, à vous, répéta Mme Hurstmonceaux haletante,
redevenue dans l’excès de sa passion la femme de bas étage. Ah! Ah!
j’étais aveugle, je ne voyais pas, mais d’autres voyaient votre manège.
Vous saviez bien où prendre vos amoureux. C’est sans doute lui que vous
avez été rejoindre à Paris. Imbécile que j’étais!
Et se retournant, les deux poings crispés et menaçants, vers Archie
Elliot:
--Vous êtes son amant, mais vous me le payerez cher tous les deux; je la
déshonorerai publiquement, entendez-vous? Et vous, et vous...
Elle faillit étouffer.
--Vous êtes folle, entièrement folle, dit Elliot livide à son tour.
Puis, s’emparant des bras levés de Mme Hurstmonceaux, il les abaissa
dans une violente saccade.
--Taisez-vous! Vous ne savez pas ce que vous dites.
--Ah! je ne sais pas ce que je dis? Je vous ai assez comblé, vous vivez
de mes bienfaits; et sous mon toit, avec cette fille que j’ai
recueillie... Ah! on ne me croyait pas assez pure pour elle. C’est assez
ridicule du reste; on sait ce qu’était sa...
Le mot qu’elle allait prononcer fut arrêté par la main brutale d’Archie
Elliot, se posant large et rude sur la bouche ouverte pour crier
l’outrage. En même temps, il siffla entre ses dents:
--Je vous tue, si vous ne vous taisez pas.
Mme Hurstmonceaux éclata alors en sanglots.
--C’est horrible! C’est affreux! Je la chasse. Qu’elle sorte, qu’elle
parte tout de suite.
Et se jetant en avant vers Sylvaine médusée et comprenant à peine la
scène dans laquelle elle jouait un rôle:
--Sortez de chez moi, vous dis-je, voleuse d’hommes. Demandez-lui de
vous suivre, allez chez lui, si vous voulez. Demain... demain... je
déchirerai mon testament... Quand je pense qu’il faut que j’attende à
demain.
Et, dans un geste de rage impuissante, elle se tordit les mains.
Sylvaine, ainsi que dans un cauchemar épouvantable, marchait vers la
porte. Elle partait, elle partait... Pourvu que les forces ne lui
manquassent pas!
Mme Hurstmonceaux, en proie à un véritable délire, continuait à hurler
ses insultes à l’un et à l’autre; Archie Elliot lui ordonna
impérieusement le silence.
--Je ne sais quel est le diable qui a préparé ceci, dit-il tout bas...
mais prenez garde, prenez garde...
Et la secouant de droite à gauche par le seul mouvement du bras, il la
jeta échevelée et écumante sur un siège bas... Elle répétait de sa voix
étranglée--on voyait les mouvements spasmodiques de sa gorge qui
menaçaient de rompre le fil de perles qu’elle avait au cou:
--Vous me rendrez tout, tout l’argent que je vous ai donné; et mon
testament... je referai mon testament...
Sylvaine avait franchi le seuil. La porte avait été refermée derrière
elle, elle était seule. Etourdie comme d’un coup de massue, elle se
passa deux ou trois fois la main sur le front, ne réalisant pas, ne
sachant ce qu’elle allait faire. Dans le salon, les éclats de voix
continuaient et se répercutaient dans la maison sonore. Soudain, une
porte du rez-de-chaussée s’ouvrit vivement; quelqu’un monta l’escalier
et nurse Rice, émue contre sa coutume, fut aux côtés de Sylvaine.
--Qu’est-ce qu’il y a? Le colonel est très agité; il veut se lever.
--Je m’en vais... murmura Sylvaine du bout des lèvres, je m’en vais...
--Mais où? interrogea nurse Rice stupéfaite.
--Je ne sais pas... mais je m’en vais... Oh! laissez-moi partir, vite,
vite...
Nurse Rice l’aida à descendre; quand elles furent en bas de l’escalier,
elle fit entrer Sylvaine dans la salle à manger déserte.
--Restez là; je vais chercher un manteau.
Boddle, le maître d’hôtel et un valet pied, assistaient
imperturbablement graves à ce qui se passait.
--Boddle, dit nurse Rice, miss Charmoy désire un fiacre tout de suite.
--Très bien, madame, mais il vaudrait peut-être mieux que James monte
sur le siège.
Rien n’étonnait Boddle, et il ne perdait jamais sa présence d’esprit.
--Oui, certainement, vous avez raison.
La porte fut ouverte et le coup de sifflet d’appel lancé dans la nuit.
C’était une nuit assez claire, avec de la neige sur la terre et les
arbres dépouillés. En moins d’une minute, une voiture fermée fut arrêtée
au ras du trottoir.
Nurse Rice était revenue vers Sylvaine, qui passive se laissait faire;
elle l’enveloppa d’une de ses longues pèlerines d’uniforme et lui mit un
châle de laine noire sur la tête.
--Chez Mme Caulfield? suggéra-t-elle.
--Non, dit Sylvaine en frissonnant, non... chez Nelly Holt; Nelly me
recevra.
--Mais, miss Charmoy, qu’est-ce qui a pu arriver? Votre oncle est dans
un état alarmant; comment vais-je le calmer? Qu’est-ce que je dois dire?
--Dites ce que vous voulez... oh! laissez-moi m’en aller...
La voix de Mme Hurstmonceaux, vitupérant, s’entendait jusqu’au
rez-de-chaussée.
Sylvaine, sans rien regarder, ne pensant qu’à fuir, descendit hâtivement
les marches, vit s’ouvrir la portière de la voiture, et, à sa surprise,
James prendre place à côté du cocher. Elle n’avait pas parlé, l’adresse
avait été indiquée par nurse Rice. Le cheval fatigué s’ébranla, la
voiture roula doucement sur la neige. Le trajet fut court.
La vue de James dans sa livrée somptueuse donna au portier de l’immeuble
de Queen Anne Street la meilleure opinion de l’importance de Sylvaine,
et, sans faire attention à ce que son aspect avait d’étrange, il
l’accompagna respectueusement jusqu’à la porte de miss Holt. Là, il
fallut sonner plusieurs fois avant d’obtenir une réponse. Enfin, miss
Holt, dans une longue robe de flanelle blanche, parut, et à la vue de
Sylvaine faillit pousser une exclamation, mais un seul coup d’œil lui
apprit qu’il se cachait un drame sous cette venue inopinée; et, avec un
mot de remerciement au portier, le congédiant rapidement, elle entraîna
Sylvaine dans son petit salon: le feu s’y éteignait, et la lampe de
travail ne donnait qu’une clarté restreinte. La pièce était en désordre
et l’aspect plutôt triste.
--Je vais ranimer le feu, dit immédiatement Nelly, s’y employant, et
parlant à Sylvaine le dos tourné. Asseyez-vous, mais n’ôtez pas encore
votre manteau... je vous ferai un lit sur mon sofa, il est organisé pour
cela.
--Comment savez-vous que je viens vous demander à coucher? dit Sylvaine
d’une voix blanche.
--Je le présume, car vous ne venez certainement pas me demander à
souper. Ne parlez pas, si cela vous fait mal; vous me direz demain ce
qui en est; du moins, si vous le voulez; ne craignez pas mes questions.
Puis se levant:
--Voilà un très bon feu, approchez-vous. Désirez-vous du thé? Moi, dans
les émotions, le thé me fait du bien.
Mais Sylvaine, sous la détente de cette réception rassurante, avait
senti défaillir ses dernières forces de résistance, et, avec un sanglot
douloureux, tomba dans une crise de nerfs.
Nelly, avec beaucoup de bonté, d’une main ferme, lui donna les secours
nécessaires.
--Pleurez, disait-elle, pleurez; les larmes soulagent.
Peu à peu, Sylvaine s’apaisa; ses paupières se fermèrent; elle demeura
immobile, et les larmes chaudes qui roulaient lentement sur ses joues
révélaient seules l’état de son âme... Une demi-heure s’écoula dans un
douloureux silence.
Nelly, assise à terre à côté du large sofa, tenait la main inerte de
Sylvaine, et son propre visage trahissait la souffrance. A deux ou trois
reprises, son front se contracta et ses lèvres se serrèrent dans une
volonté de se vaincre. Puis, quand elle crut Sylvaine calmée, elle se
leva, lui prépara la tasse de thé qu’elle lui avait proposée, et la lui
fit boire.
--Je suis bien... balbutia Sylvaine. Je vous demande pardon. Oh! Nelly,
si vous saviez...
Et alors, incapable de se contraindre plus longtemps, elle dit
l’épouvantable et inexplicable scène qui venait de se passer...
--Comprenez-vous? Comprenez-vous?...
Nelly Holt l’avait écoutée debout, le regard fixé sur les yeux de
Sylvaine, effarée de ce qu’elle entendait.
--C’est abominable, monstrueux! Oh! Sylvaine, votre place n’était pas
là...
Puis, d’une voix plus douce:
--Pauvre enfant!
Sylvaine répéta:
--Comprenez-vous, Nelly?
--Oui, et je devine qui a préparé ce scandale... Ne pleurez pas,
Sylvaine; en quoi la folie de ces misérables peut-elle vous atteindre?
--J’irai me cacher dans un couvent; la vie ne vaut plus rien pour moi,
murmura Sylvaine.
Nelly pour l’instant ne la contredit pas; elles se turent. Puis, miss
Holt dit:
--Couchez-vous, Sylvaine. Je suis lasse moi-même; nous causerons demain.
--Si vous le voulez.
--Oui, je vous le demande.
Bientôt Sylvaine fut étendue dans le lit improvisé que lui avait dressé
Nelly, et telle était sa fatigue qu’elle s’endormit.
Nelly ne put trouver le sommeil. Elle passa la majeure partie de la nuit
à lire, et surtout à envisager l’avenir... Vers le matin, dans le secret
de son âme, elle avait pris une décision, et put enfin trouver le repos.
Le jour vint; le premier jour du nouvel an, triste et blafard. Il
pleuvait, la boue semblait couler dans les rues, la neige fondait,
devenue noire. Les pensées de mort, de tristesse et d’abandon,
flottaient dans l’air.
Sylvaine se leva à l’appel de Nelly, et accomplit mécaniquement les
actes de sa toilette. Nelly mit à sa disposition une blouse et une jupe
du matin, la força à s’en revêtir, et l’obligea à déjeuner; l’espèce de
réserve qui semblait exister entre elles depuis le voyage à Paris avait
disparu. Dans ce petit logis, où tout ce qui était nécessaire et commode
se trouvait dans une simplicité parfaite, Sylvaine ressentait une
sensation de sécurité et de bien-être; elle envia Nelly, et se demanda
si celle-ci n’avait pas découvert la véritable voie, lui permettant de
prendre part à la vie sans être trop meurtrie.
Nelly paraissait si affranchie du monde extérieur, si entièrement
maîtresse de sa propre personne! Il y avait cependant dans l’expression
de son visage une sorte de sévérité triste que Sylvaine observa pour la
première fois. Elle eut conscience d’une transformation mystérieuse dans
la personne de Nelly, et en chercha la raison.
Pas une parole n’avait été échangée sur les événements du soir
précédent, quand Nelly dit:
--Sylvaine, je vais vous laisser seule; je tiens à avertir les Caulfield
moi-même, et tout de suite. Je pense que vous préférez ne pas venir avec
moi.
--Oh! non, dit Sylvaine en frissonnant; mais qu’allez-vous dire?
--Ce qui est. Je pense à ce malheureux colonel Hurstmonceaux; il faut
qu’on aille le voir.
--Vous avez raison.
--Lisez, en mon absence; occupez-vous. Tâchez de fortifier votre moral,
ne vous abandonnez pas. A quoi cela sert-il? Soyez une créature
raisonnable, Sylvaine. On est dans la vie; il faut la regarder en face,
quelle qu’elle soit.
--Je tâcherai.
Lorsque Nelly fut partie, Sylvaine n’éprouva qu’un immense
découragement. Déjà la scène de la veille lui paraissait presque un
rêve: la calomnie ne touche vraiment les êtres purs que d’une façon
réflexe; on ne peut souffrir d’une maladie dont on n’est pas atteint...
Sylvaine avait entendu avec horreur les mots de Mme Hurstmonceaux à
Archie: _Vous êtes son amant_. Mais l’abominable accusation s’était à
peine précisée à son imagination. La grossièreté de l’attaque, et
surtout la terreur que lui avait causée la tentative d’Archie Elliot,
l’avaient frappée plus comme une souffrance physique qu’une souffrance
morale; elle n’avait, à la vérité, nullement mesuré l’étendue du péril
où elle s’était trouvée. Une fois qu’elle avait fui, une fois qu’elle se
trouvait à l’abri, c’était fini: il ne lui semblait pas possible que qui
que ce soit crût qu’elle avait joué le rôle que lui prêtait Mme
Hurstmonceaux. Elle s’en irait, elle retournerait en France, dans un
couvent, ou bien elle vivrait avec Pauline... Mais son oncle? Peut-être
son devoir lui ordonnait de se consacrer à lui? Il l’avait aimée,
défendue. Par un revirement, toute sa sollicitude se porta vers lui;
elle se reprocha d’y avoir si peu pensé.
Pendant ce temps, l’année avait commencé à Portman Square d’une façon
tragique. Mme Hurstmonceaux, exaspérée par le départ d’Archie Elliot,
qui lui avait déclaré qu’elle ne le verrait plus, était descendue à la
première heure du matin chez son mari, et là, malgré les supplications
de nurse Rice, avait déversé toute sa fureur.
--Oui, votre chère nièce, si pure, donnait des rendez-vous à Archie
Elliot; elle a passé huit jours à Paris avec lui... Je le prouverai, je
le prouverai... Non, on ne me fera pas taire, je proclamerai partout ce
qui en est... Ah! vous m’avez épousée pour mon argent, et c’est pour
avoir mon argent que vous l’avez fait venir, elle! Mais elle n’aura
rien, rien, entendez-vous? Je consulterai mon solicitor... Tout Londres
saura...
Elle n’avait pu finir sa phrase. Pour un instant la force était revenue
au colonel Hurstmonceaux; relevant sa tête blanche, les yeux hors de
leurs orbites, il lui avait crié d’une voix formidable:
--Taisez-vous, femme...
Et, comme elle continuait, le vieil homme, s’emparant d’une carafe à sa
portée, l’avait lancée à la volée; le projectile alla frapper Mme
Hurstmonceaux qui, atteinte au côté de la tête, trébucha et tomba,
pendant que lui-même, repris par le mal qui le tenait, s’affaissait en
proie à des convulsions...
A grand’peine on avait emporté Mme Hurstmonceaux hurlante et appelant la
police à son secours. Ce fut une scène d’atroce confusion, où nurse Rice
elle-même, vraiment saisie d’horreur, perdit son sang-froid; le seul
Boddle le garda; par ses soins, le docteur fut appelé en hâte et Mme
Caulfield prévenue que le colonel venait d’être frappé d’une nouvelle
attaque.
Lorsque Nelly arriva vers onze heures à la tranquille petite maison de
Chester Place, Kathleen lui apprit que sa mère avait été mandée auprès
du colonel Hurstmonceaux, et, avec une indignation qui se contenait à
peine, écouta à son tour le récit que lui fit Nelly.
--Mais cette créature mérite le fouet, mérite le pilori... Pauvre
Sylvaine! Nous n’aurions pas dû la laisser là... Oh! Nelly, quelles
choses on fait pour ce misérable argent!