Mme Caulfield avait voulu emmener Sylvaine, mais celle-ci demanda à
rester chez Nelly Holt pendant quelques jours encore. Elle trouvait dans
ce petit logis si clos une sorte de solitude calme qui l’apaisait et s’y
sentait extraordinairement à l’abri. Puis, Nelly parlait peu et ne lui
demandait aucun effort, et, dans le désarroi d’esprit de Sylvaine, la
paix semblait le bien principal. Lentement, comme une plante vivace que
l’orage a couchée sans la briser, elle se relevait du choc moral qu’elle
avait reçu. M. Gardonne et Albéric avaient annoncé leur arrivée, afin
d’assister à l’enterrement du colonel Hurstmonceaux; Sylvaine se voyait
maintenant affranchie de tous les liens imaginaires qui l’avaient
attachée à une place fixe. Elle essayait de tout son cœur de pleurer son
oncle, mais le regret lui était impossible. Elle l’aimait, elle ne
l’oublierait pas, elle était heureuse d’avoir consolé ses derniers
moments et l’associait pour toujours au souvenir de sa grand’mère.
Le colonel Hurstmonceaux, dans un testament très régulier, avait laissé
à Sylvaine sans aucune réserve tout ce qui lui était personnel,
c’est-à-dire beaucoup de souvenirs de famille, de bijoux anciens, dont
Mme Hurstmonceaux n’avait jamais eu connaissance; plus, une somme
d’environ soixante-quinze mille francs, résultat de bons placements
effectués depuis son mariage avec les épaves de son ancienne fortune.
Sylvaine se réjouissait d’être plus riche, pensant que l’argent
aplanirait bien des obstacles... Albéric avait des goûts simples; la vie
pourrait être bonne et sûre à Escalquens; il était venu à Sylvaine comme
une nausée du luxe, et la simplicité de Nelly Holt, qui n’avait dans son
existence rien de factice, l’attirait: c’était ainsi qu’elle souhaitait
vivre, donnant aux choses du cœur la place prépondérante que Nelly
attribuait à celles de l’esprit.
Le colonel Blunt et le solicitor de la famille étaient les exécuteurs
testamentaires du colonel Hurstmonceaux; ils avaient pris momentanément
la direction de la maison de Portman Square que les circonstances
laissaient sans maîtres. Mme Hurstmonceaux, après avoir été quelques
heures en danger, allait mieux, et sir Hugh Marner répondait de sa
guérison, mais le calme absolu était indispensable; elle ignorait donc
son veuvage et tous les événements extérieurs. On avait transporté chez
Mme Caulfield les effets de Sylvaine, en attendant la décision qu’elle
prendrait d’accord avec son tuteur.
Non sans un peu de répugnance, Sylvaine avait consenti à recevoir le
colonel Blunt et sa sœur; celui-ci l’avait conjurée de lui exprimer ses
désirs. Pouvait-il quoi que ce soit pour lui être agréable? Il obtint,
ainsi que miss Neville, la permission de revenir; mais ni l’un ni
l’autre ne firent de questions sur les causes de son départ de Portman
Square.
Sylvaine avait l’intuition d’être toute proche d’une crise définitive
dans sa vie. L’esprit et le cœur lourds d’espérances confuses, elle
aurait voulu que Nelly lui parlât de l’avenir; mais Nelly semblait y
répugner. Si, au reçu de ses lettres de France, Sylvaine lui en lisait
quelques passages, l’autre demeurait silencieuse, le sourcil froncé,
évidemment préoccupée...
L’avant-veille du jour où les messieurs Gardonne devaient arriver, les
jeunes filles, chacune un livre à la main, s’étaient établies pour
passer la soirée, Sylvaine distraite et cherchant dans le feu le mirage
de ce qui l’attendait. Tout à coup Nelly posa son livre et d’un air
résolu se rapprocha de Sylvaine; leurs fauteuils d’osier se touchaient
presque, mais toutes deux regardaient le foyer. Sylvaine eut le
pressentiment d’une souffrance et sans savoir pourquoi, frémit. D’une
voix qui se maîtrisait, Nelly dit très bas:
--Sylvaine, je vais vous faire une confession bien douloureuse, mais je
vous la dois; j’ai lutté et j’ai compris que je vous devais la vérité...
La vérité est parfois bien cruelle...
--Oh! Nelly, puis-je vous aider? demanda Sylvaine, émue de l’intonation
qui trahissait une détresse évidente.
--Merci; personne ne peut m’aider, je saurai me suffire... Vous savez,
Sylvaine, que j’ai toujours eu confiance en moi-même: je me jugeais
au-dessus des tentations et des passions.
... Je me trompais...
Et d’un mouvement rapide elle fit faire volte-face à son fauteuil et
tourna son visage vers Sylvaine.
Une lumière instantanée traversa l’esprit de Sylvaine... Elle ne dit
qu’un mot:
--Albéric?
Nelly se laissa glisser à terre et s’assit, les deux mains jointes
enserrant ses genoux relevés.
--Oui... Albéric... Sylvaine, il n’est pas digne de vous... il faut vous
éclairer. Je ne puis vous expliquer ce qui est arrivé, car je ne le
comprends pas moi-même... J’ai connu ce que je ne croyais jamais
connaître, une sorte de folie... folie si forte que j’ai cru m’en
affranchir en y cédant... Vous savez que je n’accepte pas les servitudes
qu’on impose aux femmes... J’ai agi délibérément... Lui, il ne comprend
la vie que pour ces amours passagères... Toute ma force m’avait
abandonnée... J’étais ivre... volontairement ivre... Depuis, j’avais
fait dans mon existence la part de cet égarement d’une heure... qui ne
nuisait à personne... Je croyais pouvoir l’oublier... mais... mais...
Oh! Sylvaine, comment vous l’apprendre? Une autre vie est en moi...
Il y eut un très long silence; puis, réalisant peu à peu cette
révélation inouïe, Sylvaine éclata en sanglots.
Nelly, le visage sec, continuait à regarder le feu.
--Il faut maintenant m’entendre jusqu’à la fin... Il ne sait rien... Je
ne _veux_ pas qu’il sache rien.
--Oh! Nelly, il vous épousera, il vous épousera! dit passionnément
Sylvaine.
--L’épouser! épouser un être que je méprise, un homme sans volonté, sans
but dans sa vie, un misérable esclave de ses sens! Jamais... jamais!
vous entendez? J’ai hésité; j’ai d’abord pensé à revendiquer tout haut
ma liberté... j’ai compris que l’heure n’est pas encore venue... Je vais
aller aux Etats-Unis... J’en reviendrai au temps voulu. J’ai assez
d’argent pour vivre un an et plus sans travailler... on a l’habitude de
mon indépendance; je placerai l’enfant là où on l’élèvera bien... Et
plus tard, quand ma situation sera indépendante, je le prendrai avec
moi... je n’ai aucune peur... et si vraiment l’amour m’avait entraînée
je n’aurais honte de rien... mais je reconnais ma bassesse... et la
sienne...
--Pauvre, pauvre Nelly!
--A votre égard, Sylvaine, j’ai cru ne pas avoir le droit de me taire.
Vous auriez agi dans l’ignorance; maintenant vous savez... Mais, ne
l’oubliez pas, vous êtes seule au monde à savoir...
--Oh! Nelly, jamais... jamais un mot. Mais, Nelly, s’il vous aime?
--Il ne m’aime pas...
--Il doit vous aimer.
--Non, non, Sylvaine, je ne me fais aucune illusion; je ne crois pas
qu’il puisse aimer: la débauche dessèche le cœur.
--Mais c’est horrible, Nelly!
--Oui, vraiment, c’est horrible; depuis longtemps je l’avais compris...
mais au moment du péril, ma connaissance ne m’a servi à rien.
--Oh! Nelly, si vous aviez prié...
Miss Holt haussa les épaules.
--Vous priez, vous, et je vous brise le cœur.
--Oui, mais j’espère... j’espère que lui et vous... Oh! Nelly, ce doit
être... pour... pour votre enfant.
Elle s’arrêta et murmura:
--Comment pourrai-je le revoir?
--Sylvaine, vous avez mon secret, vous ne devez pas le trahir... Et
maintenant vous savez pourquoi je préfère que vous alliez chez Mme
Caulfield. Moi, demain, je m’absenterai... Vous serez sans doute partie
de Londres lorsque je reviendrai... Vous tâcherez de me pardonner,
Sylvaine... J’avais voulu vous aider, insensée que j’étais; j’avais
deviné vos sentiments; je croyais pouvoir vous guider, vous rapprocher
de lui... et c’est moi... Du reste, tel qu’il est, il ne vous aurait pas
rendue heureuse; ne le regrettez pas.
Sylvaine ne répondait que par des larmes. Un chagrin aigu remplissait
son âme; la terre soudain lui manquait, et sans un regret, pendant
quelques secondes, elle désira véhémentement la mort.
Nelly s’était relevée, Sylvaine la regarda à la dérobée: elle lui
apparaissait maintenant comme une sorte d’énigme mystérieuse... Elle
avait aimé Albéric, et lui aussi l’avait aimée... Elle avait commis un
terrible péché; elle avait forfait à cet honneur de femme que Sylvaine
avait été élevée à tenir plus précieux que la vie... Et Nelly ne lui
faisait pas horreur! Elle en avait compassion. Oh! quel avait été le
crime d’Albéric! Albéric qu’elle croyait si bon... qu’elle chérissait il
n’y a qu’un moment...
Nelly reprit d’une voix qui trahissait sa profonde émotion:
--Nous nous dirons adieu, petite Sylvaine; j’aime mieux ne pas vous
revoir.
--Oh! Nelly, vous m’écrirez, vous m’écrirez quelquefois.
--Si vous le souhaitez, oui... J’ai gâté votre vie, mais je ne pouvais
pas honnêtement me taire.
--Non, vous ne le pouviez pas.
--Bonsoir, Sylvaine.
--Bonsoir, Nelly.
Leurs mains ne se cherchèrent pas; la porte se ferma et Sylvaine se
trouva seule.
Elle put alors reprendre haleine, essayer de comprendre ce qu’on venait
de lui apprendre. Une pensée dominait toutes les autres: Albéric était
perdu pour elle... perdu... Tout son être frémissait d’une sorte de
répulsion, et le souvenir affreux d’Archie Elliot essayant de la presser
dans ses bras la torturait. Le monde n’était donc que mal, que péché?...
Alors, l’amour si doux, si pur, dont sa grand’mère l’avait entretenue,
auquel elle avait cru, n’existait pas. Elle remémora avec désespoir
toutes les révélations cruelles des derniers mois, Mme Hurstmonceaux et
ses abominables insinuations. La honte dont on l’avait soupçonnée était
donc possible? Le mot se formula en elle comme une brûlure: Nelly avait
été la maîtresse d’Albéric... Nelly, si fière, si digne... Une chose
pareille pouvait arriver! Alors, comment vivre? Où chercher le refuge?
où trouver la paix? Elle eut la vision des religieuses à voile blanc
chantant le soir dans le jardin à l’heure de l’angélus.