Le respect de l’argent pour l’argent est un sentiment dont il est
difficile d’exagérer la puissance. Mme Gascoyne l’éprouvait au plus haut
point, précisément parce qu’elle était une femme réfléchie et toujours
conséquente avec elle-même.
Depuis qu’elle avait pénétré dans la maison de Portman-Square; depuis
que la fortune de Mme Hurstmonceaux était devenue pour elle une réalité
tangible, ses sentiments à l’égard de la femme de son cousin (absolument
à son insu) s’étaient tout à fait modifiés. Le fait de posséder tant
d’argent, de le dépenser avec générosité, de détenir un véritable
pouvoir, revêtait, malgré tout, Mme Hurstmonceaux d’un certain caractère
respectable; elle ne pouvait pas être une quantité négligeable.
Mme Gascoyne, très inconsciemment, tenait sa propre sœur en estime
médiocre. Mme Caulfield, il est vrai, en était réduite à une pauvre
petite position de vingt mille francs par an; avec un pareil revenu, on
ne peut occuper une place dans le monde; on peut inspirer de l’estime,
de l’affection, et assurément Mme Caulfield en inspirait, mais on ne
peut prétendre au respect, à ce respect spécial qui ne s’adresse qu’aux
gens riches et que, seuls, les gens riches se rendent aussi
parfaitement.
L’argent, chose singulière, a beaucoup plus de prestige pour ceux qui en
ont que pour ceux qui n’en ont pas.
Mme Gascoyne était dépourvue de tout snobisme, et cependant, à ses yeux,
la possession de la fortune conférait automatiquement une sorte de
supériorité à l’influence de laquelle elle ne pouvait tout à fait se
soustraire.
Sylvaine l’avait beaucoup intéressée pour elle-même, pour son abandon,
pour son charme personnel; mais à mesure que Sylvaine s’identifiait de
plus en plus avec la possession de la fortune de Mme Hurstmonceaux, elle
se haussait dans la considération de sa parente. Mme Gascoyne se fût
récriée d’indignation si quelqu’un eût pris la liberté de lui révéler
ses propres sentiments, et en principe une pareille faiblesse, dont elle
se jugeait incapable, lui eût inspiré du mépris. Rakewood avait très
habilement démêlé et cultivé les obscures dispositions de Mme Gascoyne,
les estimant excellentes pour Sylvaine; il avait si bien réussi que Mme
Gascoyne put, sans pousser des cris d’horreur, entendre sa sœur lui
annoncer sa résolution d’aller avec Kathleen faire une visite à Mme
Hurstmonceaux.
--Ce sera beaucoup plus commode de la connaître, et permettra à Kathleen
de voir souvent Sylvaine. Rakewood dit que c’est une très brave femme;
nous ferons plaisir aussi au pauvre Robert, et je ne vois pas à qui cela
pourra nuire... pas à moi... pas à Kathleen?
Mme Gascoyne fit plusieurs «hem» qui n’étaient ni hostiles, ni
acquiesçants; elle réfléchissait. Peut-être, en effet, dans sa position,
Edith avait-elle raison?... Mme Hurstmonceaux n’avait pas d’enfants...
Il n’était pas absolument nécessaire que toute sa fortune allât à
Sylvaine... Le résultat de ces méditations se formula:
--Certainement, Edith, vous ferez une action très charitable.
Mme Caulfield se tint pour contente de n’avoir pas rencontré
d’opposition chez sa sœur, avec qui la discussion était toujours
difficile. Kathleen, en cette circonstance, avait été l’inspiratrice de
sa mère. La jeune fille ne reconnaissait pas le joug de sa tante; elle
était bien convaincue que celle-ci ne nourrissait aucune idée de faire
d’elle son héritière, et rendrait aux Gascoyne la fortune venue d’eux.
Cette certitude ne l’empêchait pas, au contraire, d’aimer beaucoup Mme
Gascoyne à qui Mme Caulfield eût été portée à toujours céder. Dominée
par la situation de sa sœur, elle disait quelquefois à Kathleen:
--Ma chère, vous devriez céder à votre tante.
--Pourquoi? demandait Kathleen. Parce qu’elle est riche?
Et Mme Caulfield était forcée de s’avouer que c’était, en effet, la
raison péremptoire à la soumission qu’elle préconisait.
L’attitude de Kathleen rendait par le fait le plus grand service aux
deux sœurs, et maintenait leurs relations sur un pied d’égalité qu’elles
n’eussent pas conservé sans elle.
En conséquence, Mme Hurstmonceaux, peu de jours avant son départ pour
Marienbad, eut l’ineffable satisfaction de recevoir la carte de Mme
Caulfield, accompagnée de la requête: «Recevait-elle?»
L’affirmative ravie fut donnée immédiatement.
--Je crois bien, je crois bien. Boddle, dans le grand salon; je viens,
je viens à l’instant. Qu’on prévienne miss Charmoy, et qu’on lui demande
de venir me rejoindre. Miss Charmoy est chez le colonel.
Mme Caulfield et Kathleen attendaient paisiblement dans l’élégante
victoria, qu’un jour par semaine une des amies de Mme Caulfield mettait
à sa disposition, lui donnant ainsi l’occasion de faire ses visites dans
les conditions les plus agréables. Sans en avoir l’air, les deux femmes
avaient inspecté d’un coup d’œil la façade fleurie de la maison, les
stores neufs et irréprochables, l’air de netteté et de solidité des
grilles encadrant le sous-sol, l’étincelante blancheur des marches
d’approche, le personnel imposant groupé en arrière de la porte laissée
ouverte pendant qu’on allait s’enquérir, tout avait le meilleur air, et
lorsque le valet de pied, ayant reçu la réponse, revint rapidement vers
la voiture et la transmit affirmative, Mme Caulfield et Kathleen
descendirent enchantées d’avance de leur visite.
Mme Hurstmonceaux ne les fit pas languir; le temps de s’aviver un peu
les pommettes, d’ajouter quelques bijoux supplémentaires à ceux qui
ornaient déjà sa personne, et elle parut, suivie de Sylvaine.
Mme Hurstmonceaux se montra pleine d’aisance. Comment aurait-elle pu ne
pas l’être dans un pareil cadre?
--Si contente de vous voir, madame Caulfield, dit-elle; et le colonel
sera très heureux de votre visite. Et votre jolie fille? tendant les
deux mains à Kathleen.
Mme Caulfield répondit tout comme si on avait coutume de se voir:
--Comment va ce cher Robert, aujourd’hui?
--Médiocrement, très médiocrement, je suis fâchée de le dire. Et
vous-même, chère madame Caulfield? ma nièce m’avait appris que vous
étiez souffrante.
--Merci, je suis un peu mieux, c’est pourquoi j’ai pu venir. Je désire
que Sylvaine et Kathleen se voient beaucoup, si vous le permettez.
--Ce sera charmant, tout à fait charmant, répondit Mme Hurstmonceaux
débordant de satisfaction. Un vieux ménage comme nous n’a pas eu
beaucoup de jeunesse à offrir à cette chère enfant. J’adore la jeunesse;
j’aime à la voir s’amuser, se distraire. Sylvaine est trop sérieuse,
trop grave.
--Ce sont les circonstances, dit doucement Mme Caulfield.
--Oui, oui, vous avez raison, ce sont les circonstances; aussi j’ai été
charmée du voyage d’Albéric; il est si gai! Vous avez trouvé mon neveu
aimable, j’en suis sûre.
Mme Caulfield fut d’accord sur les agréments d’Albéric, et l’entretien
des deux femmes se continua cordialement. Kathleen et Sylvaine, de leur
côté, causaient ensemble à demi-voix; Kathleen interrogeait sa jeune
cousine sur le prochain séjour à Reigate.
--Oh! miss Caulfield, s’écria Mme Hurstmonceaux qui l’entendait, vous
devriez aller faire une visite à Sylvaine quand ils seront installés.
Moi, je trouve cet arrangement très triste pour elle; mais c’est elle
qui l’a choisi, n’est-ce pas, Beauté? Je voulais vous emmener à
Marienbad avec moi, et ensuite à Lucerne. Nous avons une nurse si
capable que nous aurions pu nous absenter en toute tranquillité;
Sylvaine s’est mis en tête de rester avec son oncle, et je ne veux pas
la contrarier; elle fait tout ce qu’elle veut, je vous assure. Elle m’a
dit qu’elle vous aimait beaucoup, miss Caulfield, et cela ne m’étonne
pas; aussi je suis certaine que votre visite lui ferait grand plaisir.
Sylvaine, invitez votre cousine à passer quinze jours à Reigate, si cela
lui est agréable.
Sylvaine remercia, et Kathleen accepta sans hésitation.
--Je profiterai de votre permission, et assurément j’irai faire une
visite à Sylvaine.
--Eh bien! voilà qui me tranquillise, car j’étais inquiète.
Et se tournant, cordiale, vers Mme Caulfield:
--Voulez-vous me permettre de vous recommander Sylvaine?
Et baissant la voix:
--Elle fait tant de peine, pauvre enfant; j’ai été si heureuse de la
prendre, et, comme ma nièce, j’espère qu’elle n’aura pas à se plaindre.
Mme Caulfield trouvait Mme Hurstmonceaux une excellente personne très
calomniée, et se félicitait de sa démarche. Au bout de vingt minutes,
elle demanda aimablement à être menée au colonel Hurstmonceaux.
--Je vais vous conduire moi-même, s’empressa de dire Mme Hurstmonceaux.
Les jeunes filles feront peut-être mieux de nous attendre ici; je crains
que de voir tant de personnes à la fois ne soit au-dessus des forces de
mon mari.
Et Mme Hurstmonceaux, parlant plus haut que jamais, précéda Mme
Caulfield dans l’escalier. En ouvrant la porte du colonel, elle annonça
d’un accent triomphant:
--Votre cousine, Mme Caulfield, mon cher colonel; nous avons laissé les
jeunes filles en haut.
Le visage terne s’était éclairé. Mme Caulfield, gracieuse et douce,
s’était avancée vers le fauteuil articulé que Mme Hurstmonceaux
manipulait d’un geste autoritaire, et, se penchant, elle avait baisé le
malade au front.
Tout tremblant, il avait dit:
--Est-ce vous, Edith?
--Oui, mon cher Robert, et Kathleen est en haut avec cette chère
Sylvaine. Quand vous allez être à Reigate, nous irons vous voir très
souvent.
--J’ai invité miss Caulfield à faire une visite à Sylvaine, ajouta Mme
Hurstmonceaux.
--C’est si amical de la part de votre femme, dit gracieusement Mme
Caulfield. Vous savez, Robert, que si je ne suis pas venue plus tôt,
c’est que j’ai été malade.
--Oui, Gladys me l’a dit. Comment allez-vous?
Il parlait très lentement, avec difficulté.
--Bien. Gladys reviendra vous voir; moi, je suis encore un peu fatiguée,
je ne resterai pas longtemps aujourd’hui.
Mme Caulfield et sa fille parties, Mme Hurstmonceaux s’empressa de
retourner auprès du colonel pour lui chanter les louanges de sa famille.
--Mme Caulfield est délicieuse; sa fille est très bien, mais pas aussi
jolie que Sylvaine. Mme Caulfield m’a fait tant de compliments sur
Sylvaine; et puis, j’ai vu qu’elle appréciait beaucoup ma conduite à
l’égard de votre nièce. Certainement, c’est un bonheur pour elle d’être
avec nous; elle eût eu une bien pauvre destinée en France. Votre sœur
serait bien heureuse, j’en suis sûre, si elle pouvait savoir...
--Sylvaine mérite tout, dit son oncle.
--Certainement, c’est une très bonne enfant; si elle avait un peu de la
gaieté de son cousin...
Mais le colonel ne l’écoutait plus, perdu dans les méditations
taciturnes où son cerveau fatigué s’abîmait constamment. Mme
Hurstmonceaux s’en aperçut, n’insista pas, et le remit officiellement
aux mains de nurse Rice.
--La visite de nos cousines l’a un peu fatigué, je crains.
--Il faut du calme au colonel, énonça sévèrement nurse Rice.
--Vous avez raison, tout à fait raison; je m’en vais. Il sera très bien
à la campagne, très bien. Je crois qu’il conviendrait de partir la
semaine prochaine.