«Si vous voulez être heureux, mon cher garçon, il faut toujours me
croire, et je vous dirai toujours la vérité. Une fois que vous mettrez
ma parole en doute, la vie deviendra insupportable pour vous et pour
moi. Et qu’est-ce que vous y gagnerez?»
Telle était la règle de conduite que Mme Duran avait su imposer à son
mari et dont il avait compris la beauté libératrice. La confiance
entière, sans réserve, pouvait seule, en effet, assurer son bonheur. Les
époux vivaient donc sur ce pied de paix, et jamais les alibis de Mme
Duran n’étaient suspectés. Si quelques-uns eussent été plutôt difficiles
à justifier, un grand nombre, par contre, étaient pourvus de pièces à
l’appui indiscutables, et, de cette façon, la balance s’établissait à la
satisfaction générale. Il ne fallut en conséquence aucune combinaison
particulière pour permettre à Mme Duran de se retrouver, après avoir
pris son lunch chez Mme Lazarelli, le lendemain même de la visite
d’Albéric, tête à tête avec le colonel Blunt dans la petite maison de
Brompton où ils avaient l’habitude de se réunir. Un changement de hansom
et un voile plus épais suffisaient à Mme Duran pour se sentir absolument
à l’abri de la curiosité, et, du reste, dans cette immensité qu’est
Londres, avec ses lieues et ses lieues de rues sans boutiques, sans
passants, se perdre est la chose du monde la plus facile.
Cette petite maison, meublée comme pour un honnête ménage, demeurait
sous la garde d’une vieille Ecossaise qui en soignait passionnément le
mobilier et avait accepté sans hésitation la fiction qui lui avait été
offerte: Mme Duran s’était représentée comme une victime de parents
cruels... Ils étaient mariés... mais la déclaration de mariage ruinerait
l’avenir de son mari. Alors, elle restait au théâtre... et se soumettait
à le voir rarement.
Pleine de compassion pour tant d’héroïsme, Mme Lean accueillait toujours
la charmante dame avec le plus grand respect. Quelquefois Mme Duran
passait quarante-huit heures à Brompton, car le prétexte préalable: «Je
suis horriblement fatiguée, et je vais aller pour deux jours à Brighton,
ou à Eastbourne (ou n’importe où), pour me remettre», était
invariablement accepté par M. Duran sans commentaire. Il mettait sa
femme en hansom, donnait l’adresse de la gare au cocher, et elle s’en
allait en lui souriant, pour revenir reposée et charmante.
Mme Duran, dans une phraséologie convenue, avait averti le colonel de sa
venue; sa lettre avait été lue et mise à la poste par le cher Harry
lui-même qui n’y avait vu quoi que ce soit à redire et avait seulement
prié sa femme d’ajouter ses condoléances personnelles aux siennes.
Le colonel Blunt était infiniment sensible à la beauté; lorsque Mme
Duran ayant enlevé le long manteau qui la couvrait entièrement parut
habillée de crêpe de Chine blanc, il s’avoua qu’elle était une
merveille; et n’eut aucune peine, malgré ses arrière-pensées, à se
montrer tendre pour elle, d’autant qu’il tenait extrêmement à ne pas
éveiller chez son amie d’inquiétudes. Elle se comporta du reste avec un
tact parfait, et son attitude témoigna immédiatement que sa visite étant
de condoléance devait se maintenir dans une note purement amicale et
affectueuse.
--Oh! mon cher Cecil, dit-elle de sa voix très douce, quelle émotion
pour moi!... Il m’était si cruel toujours de penser à elle...
--Pourquoi? demanda naïvement le colonel en baisant les belles mains
blanches et parfumées qui s’abandonnaient aux siennes.
Les yeux admirables de Mme Duran se levèrent d’abord vers un ciel
invisible et mystérieux; puis sa tête s’inclina sur l’épaule de son
amant et elle murmura: «Les hommes ne comprennent pas... ils ne
comprennent pas un cœur de femme.» Et, se redressant, l’expression de
son regard langoureux se faisant soudain ardente:
--Je suis jalouse, Cecil; vous ne le croyez pas, je le sais, mais c’est
la vérité: je suis terriblement jalouse.
--Comment une créature telle que vous peut-elle être jalouse d’un homme
comme moi? Je n’espère vous plaire, ma belle Maud, qu’en me faisant
votre esclave.
--Oh! oui, soyez mon esclave toujours, toujours... Jurez-le-moi.
Pour ne pas préciser ses serments, le colonel se contenta de répondre:
--Sur vos lèvres, Maud, sur vos lèvres...
Et de chercher la bouche fleurie qui ne se dérobait pas...
Mme Duran, malgré l’ensorcellement de ses caresses, le pathétique de ses
larmes et la finesse de ses insinuations, ne put arracher au colonel
aucune parole ayant rapport à un avenir où elle occuperait près de lui
une autre place.
En vain elle se laissa aller à gémir sur les tristesses de sa vie, sur
les servitudes affreuses, révoltantes pour sa délicatesse, que le
mariage lui imposait... elle n’obtint que l’invitation réitérée (et qui
avait bien son prix certainement) d’exprimer ses désirs. Souhaitait-elle
quelque chose qu’il fût au pouvoir du colonel Blunt de lui donner?...
Non, elle ne souhaitait rien, si ce n’est cependant de se trouver à
Hombourg, où au moins l’on pouvait se voir plusieurs fois par jour... et
puis Harry n’y resterait que peu de temps cette année: il avait des
engagements de cricket... Elle n’attendait que de savoir les projets du
colonel pour fixer les siens.
--Partez le plus tôt possible, chère, puisque le voyage vous amuse, et
moi je vous suivrai dès que je serai libre. Je vais avoir quelques
affaires... Il faut absolument que j’aille dans le Yorkshire.
--Est-ce que je ne pourrais pas vous y rejoindre? Vous pourriez
m’enfermer; personne ne me verrait.
--Vous êtes trop généreuse, non... Et Harry? Soyez raisonnable... comme
vous l’êtes toujours...
L’entretien continua sur le même ton, sans que l’un des deux gagnât
quelque chose sur l’autre. Le colonel Blunt se vit, en douceur, mais
avec une fermeté extraordinaire, remémorer des droits qu’on jugeait
avoir sur lui; mais il n’y eut pas moyen, quoi que fît Mme Duran, de
parvenir à lui en faire répéter l’aveu... Enfin, au moment de se
quitter, ils arrivèrent incidemment au sujet que l’un et l’autre avaient
présent à l’esprit.
--A propos, que dites-vous de la proposition de votre jeune ami français
de faire mon buste? Il vous en a parlé, n’est-ce pas?
--Mais je dis qu’il sera bien heureux d’avoir l’occasion de vous
contempler longuement; seulement, il m’avait exprimé le désir
d’installer un atelier chez moi; je lui ai fait comprendre que ce
n’était pas possible... en ce moment.
--Oh! Cecil, pourquoi?... J’aurais été si heureuse du prétexte. J’aime
tant me sentir dans votre maison, darling...
--Vous y viendrez, mon adorable beauté, à d’autres occasions... mais
après l’événement de ces jours-ci... et, comme je dois m’absenter, vous
serez la première à reconnaître, en y réfléchissant, que c’eût été
maladroit... Il peut aller chez vous...
--Je comprends, vous avez raison; je n’avais vu que mon désir... Mais,
s’il vient au cottage, vous ne pensez pas que sa cousine s’en offense?
--S’en offense? Non. Mais elle pourrait être un peu jalouse.
--Croyez-vous?... Est-ce qu’ils sont fiancés?
Et, souriant:
--Il paraît bien léger.
--On ne vous approche pas en vain, Maud. Gardonne ne m’a pas fait ses
confidences; cependant, j’incline à penser que sa famille le verrait
avec plaisir épouser sa cousine... Je puis me fier à vous, n’est-ce pas?
Eh bien, il m’entretenait hier soir encore du désir qu’il éprouvait de
la voir retourner en France... N’en dites rien, je vous en prie, à cause
de Mme Hurstmonceaux.
--Vous pouvez être sans crainte, répondit Mme Duran avec solennité; au
fond, ce serait beaucoup plus naturel. Qu’est-ce qu’elle fait, cette
jeune fille, chez les Hurstmonceaux? Je ne crois pas qu’elle se plaise
en Angleterre; du reste, on ne sait pas, elle parle si peu. Elle cause
avec vous quelquefois cependant.
--Un peu, mais elle parle surtout beaucoup avec son cousin...
--Je ne voudrais pas faire de peine à cette petite fille... je suis si
fidèle de ma nature... C’est Henry qui m’a poussée à accepter l’offre de
M. Gardonne, mais ce n’est pas à lui que j’obéis, c’est à vous seul,
Cecil; je ferai ce que vous m’ordonnerez...
--Je crois que le plus simple sera de s’en tenir à ce qui est décidé.
Vous partez dans quelques jours; ce sera le dénouement naturel.
Elle fut d’accord et pleinement rassurée. Sylvaine retournerait en
France... et, en effet, comment avait-elle pu s’imaginer une rivalité
possible?
Ils en revinrent après cette petite escarmouche à leurs affaires
personnelles: le voyage prochain à Hombourg et d’autres détails
méprisables dont Mme Duran ne s’occupait qu’à regret, mais dont elle
souffrait que le colonel Blunt s’occupât pour elle. Ils se séparèrent
enfin avec une grande tendresse apparente: lui se jurant qu’il ne
reviendrait jamais avec elle dans cette petite maison de Brompton; elle,
se croyant sûre de l’avenir, et éprouvant cette exaltation particulière
et conquérante que procure la sensation de tenir en poche un chèque dont
le chiffre allège de tout souci.