La maison choisie par M. Rakewood pour la villégiature du colonel
Hurstmonceaux était charmante. C’était une vieille habitation en briques
sombres, avec de profondes fenêtres rondes en saillie, et sur les murs,
sans ornement, du lierre et des plantes grimpantes en quantité.
L’entrée, un porche à colonnes bien abrité, donnait sur une jolie route
de campagne; la façade, exposée au soleil levant, s’ouvrait sur un
jardin à l’ancienne mode, avec des pelouses dessinées en losanges et des
arbres taillés méthodiquement; les fleurs abondaient. Tout était vert,
parfumé et clos. Seul, un cadran solaire, entouré de la sentence latine
_Ut vita finis ità_, rappelait la fuite du temps. Il y avait dans la
maison et le jardin une apparence de stabilité reposée; les vastes
pièces claires étaient meublées simplement, sans prétention artistique,
mais les boiseries étaient couvertes de tableaux, de portraits, de
miniatures; les livres étaient nombreux. Il y avait des tables à jouer
anciennes, de beaux échiquiers dans leurs boîtes. Tout était commode,
accessible, pratique, avec une recherche réelle, sans aucune
ostentation. C’était une de ces maisons où chaque chose est disposée
pour que la vie entière s’y écoule, et que la continuation de vie y soit
reprise sans interruption, et, en effet, depuis plus de cent cinquante
ans, il en avait été ainsi; néanmoins, de temps en temps, selon les
nécessités particulières de l’heure, on louait la maison, et la famille
émigrait momentanément, mais sans apporter le moindre changement à
l’ordre intérieur existant.
Sylvaine avait d’abord été séduite par le charme de la vieille demeure;
elle avait retrouvé là comme une évocation tangible du «home» d’enfance
de sa grand’mère, dont si souvent Mme de Nohic l’avait entretenue.
C’était le hall tout tapissé de vieilles gravures de chasse et de sport;
la salle à manger aux meubles d’acajou lourds et solides, les portraits
à l’huile de chevaux et de chiens favoris, des estampes d’hommes
célèbres d’autrefois, jusqu’à la cave aux bouteilles placée sur le
dressoir, et dans laquelle s’enfermaient les carafons entamés. Bien des
fois, Mme de Nohic avait rappelé sa mère donnant, en souriant, le tour
de la petite clef d’argent qui mettait le porto et le sherry à l’abri de
nouvelles incursions. Chaque détail d’installation disait l’ordre, la
régularité, et presque l’étiquette des habitudes soigneusement
transmises et conservées.
Il avait paru à Sylvaine que cette atmosphère apaisée et mystérieusement
vivante était précisément ce qui lui convenait; elle avait aimé la vaste
chambre à coucher qui lui était dévolue, avec son lit à colonnes, si
haut qu’il lui fallait gravir le petit escabeau à cet usage pour s’y
coucher; l’immense toilette à coiffer fanfreluchée de mousseline, de
rubans, de pelotes; les larges fauteuils capitonnés de cretonne claire;
les vieux guéridons à marqueterie de fantaisie; les meubles à tiroirs
nombreux; un rêve vague se précisait pour elle. Elle s’imaginait presque
avoir jadis vécu dans cette maison, et y revenir; son besoin inné de
calme et de dignité extérieure trouvait là une satisfaction
inconsciente. Déjà, l’absence de Mme Hurstmonceaux, de sa personnalité
bruyante et envahissante qui la dominait, avait été en soi un vrai
soulagement; un autre était venu de la disparition des grands valets de
pied, de toute la domesticité cérémonieuse et encombrante qui avait été
laissée à Londres; la maison était montée avec un personnel féminin, et
le seul Forster pour le colonel. Nurse Rice, plus nette, plus fraîche
encore, son bonnet plus blanc que jamais, voletait du haut en bas de la
maison, apparaissait aux portes-fenêtres, au jardin, partout comme un
immense insecte familier, toujours en mouvement.
Rakewood était venu plusieurs fois au début du séjour, non pas pour
aider à l’installation qui se fit d’elle-même par des mains invisibles,
mais pour se rendre compte de l’acclimatation de Sylvaine; elle lui
avait paru complète, et il s’en réjouit; il la jugea placée dans son
véritable cadre. Déjà elle avait adopté un des chats laissés par la
famille, et apparemment s’intéressait à la maison et au jardin. Aux
questions affectueuses qu’il lui posa, elle répondit qu’elle trouvait
tout à son gré, et surtout se sentait très satisfaite d’avoir quitté
Londres. Rakewood, qui détestait la solitude et ne pouvait à aucun prix
la supporter, se dit bien que cette vie auprès d’un homme malade serait
peut-être un peu sévère pour Sylvaine; puis, pour se rassurer, il
se rappela qu’elle avait été élevée dans des habitudes de
quasi-claustration: une atmosphère paisible ne devait donc pas lui
peser. Du reste, elle répétait qu’elle avait de l’ouvrage, des livres,
un piano, et ne manquerait de rien; elle-même en était persuadée, et
croyait de bonne foi que ce repos et cette liberté allaient lui être un
bonheur. Rakewood eut quelque tristesse en prenant congé de sa chère
petite amie; il partait pour l’Ecosse; son séjour y serait bref, et il
la verrait au retour; il lui fit promettre de ne pas le laisser sans
nouvelles, et de le prévenir immédiatement en cas d’événement. Mme
Gascoyne, à laquelle il rendit un compte exact de l’installation du
colonel Hurstmonceaux et de Sylvaine, fut d’avis que tout était pour le
mieux; elle se promit d’aller en juger à son retour de Crommer où sa
santé l’appelait; elle conduisait avec elle Mme Caulfield et Kathleen
dont la visite à Reigate était en conséquence ajournée à l’automne.
Albéric était reparti pour Paris et avait fait le voyage en compagnie
des Duran, après avoir pris congé de sa cousine avec la plus affectueuse
désinvolture; Sylvaine avait su être absolument maîtresse d’elle-même;
elle traversait une période d’affaissement moral qui lui permettait à
peine de sentir son chagrin. Une sorte de volonté mécanique s’était
substituée à sa sensibilité blessée; elle avait résolu d’accomplir
extérieurement toutes les actions d’une personne satisfaite et d’enlever
jusqu’à l’idée de la plaindre. Mme Hurstmonceaux l’avait quittée avec
d’expansives démonstrations, l’assurant tragiquement qu’il était
impossible qu’elle ne s’ennuyât à mourir, et se justifiant d’y être pour
rien. Sylvaine avait protesté, et, effectivement, nurse Rice, en donnant
par une longue lettre à Mme Hurstmonceaux des détails sur la santé du
colonel, avait pu ajouter que miss Charmoy se montrait enjouée et
paraissait beaucoup se plaire à la campagne. Cette affirmation avait
stupéfait Mme Hurstmonceaux qui de plus en plus jugeait sa nièce
originale et singulière...
Mais la tension des nerfs de Sylvaine n’avait pas été de longue durée;
bientôt elle éprouva l’angoisse de l’extrême solitude et un sentiment
continuel et douloureux de dépaysement. L’été était beau; mais, quoique
chaudes, les journées étaient souvent un peu brumeuses; le ciel se
voilait de gros nuages blancs; un silence épais planait. D’autres
maisons, d’autres jardins se succédaient sur la route sinueuse; mais au
dehors rien ne bougeait, chaque vie étant concentrée sur elle-même. Le
matin, pour rompre la monotonie, il y avait au moins le petit mouvement
des carrioles de fournisseurs, leur sonnerie, le bruit de leurs pas;
mais à partir de midi, plus rien. Sylvaine avait lutté contre
l’envahissement de l’ennui; elle tenait compagnie à son oncle qui allait
mieux, mais à le voir morosement taciturne, elle éprouvait un véritable
énervement. Il lui fallait, par moments, pour s’y soustraire, se lever
de sa chaise, marcher, parler, ne fût-ce qu’à un animal. A une heure, on
prenait le lunch; la table était toujours mise avec un soin extrême,
fleurie avec art; la jeune parlourmaid qui avait la direction du service
s’en acquittait avec un goût remarquable, et sa mine indiquait qu’elle
était persuadée de remplir une fonction importante. Le colonel
s’asseyait maintenant à la salle à manger, et sa main tremblante portait
sa fourchette à sa bouche; de temps en temps, avec une soumission émue,
il regardait Sylvaine, et murmurait quelque chose de sœur Mary dont le
souvenir semblait l’accompagner constamment... Quand il parlait, on
jugeait qu’il était parfaitement conscient, et Sylvaine avait une grande
pitié de lui; elle s’efforçait, le matin et le soir, de l’embrasser
affectueusement sur le front, voyant qu’il en ressentait une grande
joie; mais toute cette patience, ces attentions lui pesaient lourdement.
Parfois elle fuyait jusqu’au fond du jardin, afin de ne plus voir la
silhouette de son oncle, ni même celle de nurse Rice...
Les après-midi étaient sans fin; à certains jours, si le colonel allait
très bien, on faisait aux environs une promenade en voiture, mais il
paraissait n’y prendre aucun plaisir, et la sujétion de l’immobilité
dans cette voiture, entre son oncle et nurse Rice, était encore plus
insupportable à Sylvaine que la solitude du jardin et de la maison.
Nurse Rice était bavarde et aurait volontiers causé; mais elle ne
s’intéressait qu’à ses journaux techniques et n’aimait qu’à parler
opérations, sérums et maladies extraordinaires: ces sujets étaient
odieux à Sylvaine.
Le médecin venait fréquemment: il était courtois et loquace; mais
Sylvaine évitait de le voir, beaucoup trop timide pour trouver une
distraction à se rencontrer avec une personne inconnue, et lui, de son
côté, avait comme une méfiance de la jeune personne étrangère; cette
méfiance, où se mêlait une dose de curiosité, Sylvaine la lisait dans
tous les yeux. A plusieurs reprises elle s’était aventurée sur la route
afin de descendre jusqu’au bourg pour quelque acquisition; les rares
personnes croisées en chemin la dévisageaient avec un étonnement voulu,
et dans les magasins, deux ou trois fois on avait feint de ne pas la
bien comprendre, l’accablant d’une politesse presque hostile.
Evidemment, dans ce milieu provincial on la tenait pour un être d’une
espèce à part, et sans le vouloir elle en souffrait. Physiquement, la
moiteur triste du climat l’accablait, toutes ses rêveries étaient d’une
mélancolie intense, et un dégoût de la vie lui montait au cœur avec un
sentiment d’être abandonnée de tous. Cependant, les lettres qu’elle
recevait étaient nombreuses; jamais Albéric n’avait écrit si souvent; il
se sentait tenu à quelques compensations, et avait adopté le ton
particulièrement fraternel. Mme Gardonne se montrait correspondante
assidue; mais ses lettres n’étaient pleines que d’elle-même, de sa santé
dont elle se plaignait fort, confiant à Sylvaine ses terreurs d’être
obligée de subir une prochaine opération; dans un pareil état d’esprit,
combien elle se félicitait de pouvoir être tranquille sur sa chère
nièce, si bien entourée! Mme Hurstmonceaux, de son côté, envoyait aussi
fréquemment des missives remplies de noms inconnus, et d’assurances
d’une débordante affection. Rakewood, Kathleen Caulfield, avaient donné
de leurs nouvelles; et tout cela, Sylvaine le sentait, n’était rien! Et
elle n’était rien pour eux. Quand son âme était trop affamée, elle
prenait une seule ligne de l’écriture de sa grand’mère, et y trouvait à
l’instant la nourriture dont elle avait besoin, ce que toutes les autres
lettres ne lui donnaient pas: la certitude d’avoir été _tout_ pour ce
cœur.
Vers la fin d’août, elle reçut un billet très court, mais très cordial,
de Nelly Holt, se proposant pour venir passer la journée. Dans sa
satisfaction, Sylvaine communiqua immédiatement la nouvelle à son oncle;
il la regarda de ses yeux atones, et dit: «Très bien», puis parut avoir
oublié ce qu’il venait d’entendre.
Mais nurse Rice, plus pratique, ajouta:
--Oh! miss Charmoy, pourquoi ne dites-vous pas à votre amie de rester
coucher? qu’elle vienne donc du samedi au lundi, puisqu’elle est occupée
dans la semaine.
L’idée plut à Sylvaine, qui cependant, hésitante, répondit:
--Mais mon oncle?
--Le colonel sera enchanté assurément. N’est-ce pas, colonel, vous serez
charmé de voir miss Nelly Holt?
--Certainement.
--Vous entendez, miss Charmoy. Je vous conseille de prendre la chose sur
vous; vraiment une visite vous fera du bien. La distraction est
indispensable à la santé.
Nurse Rice elle-même éprouvait le besoin de varier son régime, et miss
Holt, journaliste et militante, lui était d’avance une personnalité
sympathique; nurse Rice se résignait avec abnégation à devenir un sujet
de copie. Fille d’un petit solicitor de province, miss Rice avait
grandement élargi son horizon en adoptant la profession de nurse, et
s’était ouvert le champ à de nombreuses possibilités avantageuses; elle
était extrêmement zélée, précisément parce qu’elle était extrêmement
intéressée!
Nelly Holt fut donc la bienvenue; Sylvaine alla la prendre à la gare, et
la vue d’un visage connu, quoique depuis si peu de temps, lui fut un
réel plaisir. La jeune journaliste, très soignée, très élégante dans son
costume tailleur, pourvue du sac de voyage le plus pratique, aborda
Sylvaine avec grande cordialité; son œil clair la dévisagea, et tout de
suite elle lui dit de sa voix décidée:
--Vous me paraissez dans le marasme.
Sylvaine protesta.
--Mais si, et cela devait être; rien à faire que du crochet, si cela
vous amuse, et la société du colonel Hurstmonceaux; je vous le demande,
qui supporterait ce régime?
--J’aime beaucoup la campagne et les fleurs.
--Bêtises que tout cela; la campagne sans autre est bonne pour les
vaches que nous voyons là, et pour ces moutons qui paissent; mais des
êtres humains! Il faut un intérêt, et vous n’avez pas ici le moindre
intérêt. Drôle d’idée qu’ils ont eue de vous enfermer ici en compagnie
de votre oncle dans une jolie cage. Vous eussiez été bien mieux avec Mme
Hurstmonceaux. Que ne m’a-t-elle offert de voyager avec elle? Je
n’aurais pas fait de cérémonies, je vous assure, ni écouté Mme Gascoyne.
Je vous demande un peu ce que cela peut vous faire que les amies de Mme
Hurstmonceaux soient plus ou moins émancipées... en quoi cela vous
regarde-t-il? Est-ce que lady Longarey n’est pas délicieuse? Non, on
veut vous tyranniser, je l’ai dit à Kathleen, et moi, je mets mon point
d’honneur à ne pas laisser tyranniser ma semblable. Je suis venue ici
pour vous faire la leçon et vous aider à vous affranchir.
--N’importe pourquoi vous êtes venue, vous me faites grand plaisir.
Sylvaine s’efforçait de surmonter sa timidité, toute ranimée par le
contact de cette créature vivante et franche, et qui paraissait se
posséder si parfaitement. Du reste, il n’y avait pas d’effort à faire:
miss Holt se présenta elle-même au colonel qu’elle ne fit qu’entrevoir,
car il avait été décidé qu’il ne paraîtrait pas au dîner. Nurse Rice et
elle se donnèrent tout de suite une cordiale poignée de main, comme
personnes se reconnaissant du même bord.