XII

Mme Hurstmonceaux détestait tout ce qui lui rappelait l’idée de la mort,

et fut extrêmement bouleversée de «l’accident» arrivé au colonel; car ce

n’était qu’un accident... Au bout de trois jours le péril semblait

conjuré, mais le docteur ne répondait nullement que le malade retrouvât

jamais l’usage de son côté paralysé... Pour l’état général il était

plein d’espoir.

Sylvaine, dès la première heure, s’était offerte pour aider à soigner

son oncle. Une majestueuse et compétente «nurse» avait été immédiatement

installée en exercice, et ordonnait de tout souverainement; mais dès que

le colonel recouvra la connaissance et la parole, il fut très évident

que la seule personne qu’il eût plaisir à voir était Sylvaine. Mme

Hurstmonceaux se félicita de cette préférence.

--Après tout, fit-elle observer à lady Longarey, sa nièce est vraiment

la personne qui _doit_ le soigner, mes nerfs ne me le permettraient pas,

absolument pas; c’est fort impressionnant de le voir dans son lit, vous

regardant avec des yeux fixes. Sylvaine aime les choses lugubres; elle

le montre bien par sa persistance désagréable à rester en deuil.

Lady Longarey, tout en témoignant une grande sympathie pour les

tribulations de Mme Hurstmonceaux, exprima également une vive

sollicitude pour Sylvaine.

--Il faut que vous exigiez qu’elle prenne l’air; ce serait mal de la

laisser constamment dans la chambre d’un malade. Je viendrai la prendre

pour monter à cheval avec nous; rien de meilleur que l’équitation pour

reposer de la fatigue.

--Oui, certainement, car si elle tombait malade, elle aussi, qu’est-ce

que je deviendrais? Ce serait épouvantable... Je n’ai jamais été malade

de ma vie, Dieu merci.

--Et vous ne le serez jamais, vous avez une constitution admirable.

Cette assurance réconfortait Mme Hurstmonceaux, impressionnée, quoi

qu’elle fît, par la présence de la garde-malade, le visage compassé de

Forster, et la pensée de ce qui se passait derrière cette porte que son

cœur battait à franchir, car la maladie est un mystère.

--Il ne faut pas laisser ce cher cœur s’agiter ainsi, lui disait Archie

Elliot quand elle lui narrait ses émotions.

Si on ne l’eût emmitouflé pour en éviter le bruit au malade, le heurtoir

n’eût pas cessé de retentir, car tous les amis et amies de Mme

Hurstmonceaux s’empressaient autour d’elle: Archie Elliot était là

presque en permanence, et constamment restait à l’un des repas, le

tête-à-tête à table avec Sylvaine évoquant des idées de tristesse que

Mme Hurstmonceaux ne pouvait supporter. Aussi sortait-elle tous les

soirs, et avait-elle expliqué à Sylvaine qu’il lui fallait absolument

remplir ses engagements. Du reste, de sa voix la plus glaciale, le

colonel avait murmuré à Sylvaine:

--Dites-lui de ne pas s’occuper de moi.

Une idée, une seule, dominait dans le cerveau du malade: s’en aller

quelque part avec Sylvaine, s’affranchir de son esclavage, ne plus

s’entendre dire par sa femme les paroles qui l’exaspéraient:

--Mon cher colonel, j’espère que vous avez tout ce qu’il vous faut. J’ai

bien recommandé à nurse Rice: «Miss Rice, surtout que le colonel ait

tout ses fantaisies.»

--Nous obéissons aux prescriptions du docteur, répondait invariablement

nurse Rice en donnant à son malade un coup d’œil de propriétaire

satisfait.

Il était impossible, en effet, de voir un être souffrant plus net, plus

propre, mieux accommodé dans son lit; dans cet ordre d’idées, la

perfection du genre était évidemment atteinte. Sylvaine avait été très

émue, beaucoup plus qu’elle ne l’eût imaginé, et à la pensée de perdre

son oncle son cœur s’était serré d’angoisse... Rester seule avec Mme

Hurstmonceaux lui paraissait une chose impossible. Et pourtant, où

irait-elle? Albéric n’écrivait presque jamais; de temps en temps une

lettre échevelée, puis le silence. Mme Gardonne, tous les quinze jours,

expédiait quatre pages qui ressemblaient à un devoir de style, pleines

de beaux sentiments, de conseils parfaits, et sans un mot du cœur; les

lettres de l’oncle Jules n’avaient jamais plus de dix lignes,

affectueuses et cordiales il est vrai. Sylvaine éprouvait profondément

combien elle leur était peu nécessaire; toujours revenait la rengaine de

sa particulière bonne fortune, et des sentiments dont elle devait

nécessairement être animée pour son oncle et sa tante. Seule, la bonne

Mme Delaroute demeurait vigilante, entrant dans les petits détails qui

révèlent l’intérêt véritable.

Maintenant, à se sentir devenue tout à coup presque indispensable,

Sylvaine trouvait un apaisement heureux; elle montait et descendait,

alerte, et affranchie de la gêne qu’elle n’était pas jusque-là arrivée à

secouer; elle passait devant les grands valets de pied sans être

embarrassée.

Mme Hurstmonceaux, rassurée dans son égoïsme, ne lui marchandait pas les

éloges, l’embrassant et lui disant avec contentement:

--Vous êtes vraiment une petite garde-malade parfaite.

Elle la louait ainsi un jour à table, environ trois semaines après

l’attaque du colonel, en présence d’Archie Elliot qui répondit:

--Il me semble, madame Hurstmonceaux, que vous laissez Mlle Charmoy se

fatiguer beaucoup trop; elle reste des heures dans cette chambre. Vous

devriez la distraire.

Et il ajouta, montrant ses belles dents:

--Pourquoi ne la menez-vous pas au théâtre? N’est-ce pas, mademoiselle,

que vous avez passé une agréable soirée à l’Opéra?

Sylvaine l’avoua très volontiers. Le souvenir de cette soirée, sans

qu’elle comprît pourquoi, la remplissait d’un certain trouble, tant

avaient été vives les sensations nouvelles éprouvées.

--Je ne joue pas moi-même en ce moment, continua le bel Archie en

français--car une de ses coquetteries avec Sylvaine était de toujours

parler français devant elle. Mme Hurstmonceaux l’avait très familier,

ayant jadis fait de fréquentes stations à Biarritz et dans les Pyrénées,

et Sylvaine éprouvait un plaisir immédiat et sensible à entendre sa

langue maternelle. Je ne joue pas moi-même, mais Mlle Charmoy

apprécierait notre divine Ellen Terry; il faut la conduire la voir.

Mme Hurstmonceaux protesta de son entière bonne volonté.

--Votre oncle n’a besoin de personne le soir, Sylvaine, que de nurse

Rice; je suis de l’avis d’Archie, une distraction vous sera très bonne.

Sylvaine fut étonnée de ne pas éprouver le désir de se défendre. Depuis

trois semaines, Archie Elliot avait fait d’extraordinaires progrès dans

son intimité; elle le regardait cependant avec un fonds de répugnance,

car un «acteur», selon la conception de son éducation première, était un

être appartenant à une sphère à part, un personnage avec lequel elle ne

pouvait jamais avoir de rapport familier. Elle avait été stupéfaite de

la situation qu’occupait évidemment M. Elliot. Lady Longarey lui avait

expliqué que le talent justifie tout, et que d’ailleurs, de nos jours,

le théâtre était considéré comme une institution civilisatrice et

morale, et les acteurs et les actrices accueillis avec éclat:

--Et comme Archie est des nôtres, il n’y a aucune raison pour que sa

profession lui fasse du tort. Il travaille beaucoup, le pauvre garçon;

et du reste, ajouta lady Longarey pensant à son Jim, dans la société il

n’y a plus de préjugés pour les hommes.

Isolée · 第 17 / 49 题