Mme Hurstmonceaux détestait tout ce qui lui rappelait l’idée de la mort,
et fut extrêmement bouleversée de «l’accident» arrivé au colonel; car ce
n’était qu’un accident... Au bout de trois jours le péril semblait
conjuré, mais le docteur ne répondait nullement que le malade retrouvât
jamais l’usage de son côté paralysé... Pour l’état général il était
plein d’espoir.
Sylvaine, dès la première heure, s’était offerte pour aider à soigner
son oncle. Une majestueuse et compétente «nurse» avait été immédiatement
installée en exercice, et ordonnait de tout souverainement; mais dès que
le colonel recouvra la connaissance et la parole, il fut très évident
que la seule personne qu’il eût plaisir à voir était Sylvaine. Mme
Hurstmonceaux se félicita de cette préférence.
--Après tout, fit-elle observer à lady Longarey, sa nièce est vraiment
la personne qui _doit_ le soigner, mes nerfs ne me le permettraient pas,
absolument pas; c’est fort impressionnant de le voir dans son lit, vous
regardant avec des yeux fixes. Sylvaine aime les choses lugubres; elle
le montre bien par sa persistance désagréable à rester en deuil.
Lady Longarey, tout en témoignant une grande sympathie pour les
tribulations de Mme Hurstmonceaux, exprima également une vive
sollicitude pour Sylvaine.
--Il faut que vous exigiez qu’elle prenne l’air; ce serait mal de la
laisser constamment dans la chambre d’un malade. Je viendrai la prendre
pour monter à cheval avec nous; rien de meilleur que l’équitation pour
reposer de la fatigue.
--Oui, certainement, car si elle tombait malade, elle aussi, qu’est-ce
que je deviendrais? Ce serait épouvantable... Je n’ai jamais été malade
de ma vie, Dieu merci.
--Et vous ne le serez jamais, vous avez une constitution admirable.
Cette assurance réconfortait Mme Hurstmonceaux, impressionnée, quoi
qu’elle fît, par la présence de la garde-malade, le visage compassé de
Forster, et la pensée de ce qui se passait derrière cette porte que son
cœur battait à franchir, car la maladie est un mystère.
--Il ne faut pas laisser ce cher cœur s’agiter ainsi, lui disait Archie
Elliot quand elle lui narrait ses émotions.
Si on ne l’eût emmitouflé pour en éviter le bruit au malade, le heurtoir
n’eût pas cessé de retentir, car tous les amis et amies de Mme
Hurstmonceaux s’empressaient autour d’elle: Archie Elliot était là
presque en permanence, et constamment restait à l’un des repas, le
tête-à-tête à table avec Sylvaine évoquant des idées de tristesse que
Mme Hurstmonceaux ne pouvait supporter. Aussi sortait-elle tous les
soirs, et avait-elle expliqué à Sylvaine qu’il lui fallait absolument
remplir ses engagements. Du reste, de sa voix la plus glaciale, le
colonel avait murmuré à Sylvaine:
--Dites-lui de ne pas s’occuper de moi.
Une idée, une seule, dominait dans le cerveau du malade: s’en aller
quelque part avec Sylvaine, s’affranchir de son esclavage, ne plus
s’entendre dire par sa femme les paroles qui l’exaspéraient:
--Mon cher colonel, j’espère que vous avez tout ce qu’il vous faut. J’ai
bien recommandé à nurse Rice: «Miss Rice, surtout que le colonel ait
tout ses fantaisies.»
--Nous obéissons aux prescriptions du docteur, répondait invariablement
nurse Rice en donnant à son malade un coup d’œil de propriétaire
satisfait.
Il était impossible, en effet, de voir un être souffrant plus net, plus
propre, mieux accommodé dans son lit; dans cet ordre d’idées, la
perfection du genre était évidemment atteinte. Sylvaine avait été très
émue, beaucoup plus qu’elle ne l’eût imaginé, et à la pensée de perdre
son oncle son cœur s’était serré d’angoisse... Rester seule avec Mme
Hurstmonceaux lui paraissait une chose impossible. Et pourtant, où
irait-elle? Albéric n’écrivait presque jamais; de temps en temps une
lettre échevelée, puis le silence. Mme Gardonne, tous les quinze jours,
expédiait quatre pages qui ressemblaient à un devoir de style, pleines
de beaux sentiments, de conseils parfaits, et sans un mot du cœur; les
lettres de l’oncle Jules n’avaient jamais plus de dix lignes,
affectueuses et cordiales il est vrai. Sylvaine éprouvait profondément
combien elle leur était peu nécessaire; toujours revenait la rengaine de
sa particulière bonne fortune, et des sentiments dont elle devait
nécessairement être animée pour son oncle et sa tante. Seule, la bonne
Mme Delaroute demeurait vigilante, entrant dans les petits détails qui
révèlent l’intérêt véritable.
Maintenant, à se sentir devenue tout à coup presque indispensable,
Sylvaine trouvait un apaisement heureux; elle montait et descendait,
alerte, et affranchie de la gêne qu’elle n’était pas jusque-là arrivée à
secouer; elle passait devant les grands valets de pied sans être
embarrassée.
Mme Hurstmonceaux, rassurée dans son égoïsme, ne lui marchandait pas les
éloges, l’embrassant et lui disant avec contentement:
--Vous êtes vraiment une petite garde-malade parfaite.
Elle la louait ainsi un jour à table, environ trois semaines après
l’attaque du colonel, en présence d’Archie Elliot qui répondit:
--Il me semble, madame Hurstmonceaux, que vous laissez Mlle Charmoy se
fatiguer beaucoup trop; elle reste des heures dans cette chambre. Vous
devriez la distraire.
Et il ajouta, montrant ses belles dents:
--Pourquoi ne la menez-vous pas au théâtre? N’est-ce pas, mademoiselle,
que vous avez passé une agréable soirée à l’Opéra?
Sylvaine l’avoua très volontiers. Le souvenir de cette soirée, sans
qu’elle comprît pourquoi, la remplissait d’un certain trouble, tant
avaient été vives les sensations nouvelles éprouvées.
--Je ne joue pas moi-même en ce moment, continua le bel Archie en
français--car une de ses coquetteries avec Sylvaine était de toujours
parler français devant elle. Mme Hurstmonceaux l’avait très familier,
ayant jadis fait de fréquentes stations à Biarritz et dans les Pyrénées,
et Sylvaine éprouvait un plaisir immédiat et sensible à entendre sa
langue maternelle. Je ne joue pas moi-même, mais Mlle Charmoy
apprécierait notre divine Ellen Terry; il faut la conduire la voir.
Mme Hurstmonceaux protesta de son entière bonne volonté.
--Votre oncle n’a besoin de personne le soir, Sylvaine, que de nurse
Rice; je suis de l’avis d’Archie, une distraction vous sera très bonne.
Sylvaine fut étonnée de ne pas éprouver le désir de se défendre. Depuis
trois semaines, Archie Elliot avait fait d’extraordinaires progrès dans
son intimité; elle le regardait cependant avec un fonds de répugnance,
car un «acteur», selon la conception de son éducation première, était un
être appartenant à une sphère à part, un personnage avec lequel elle ne
pouvait jamais avoir de rapport familier. Elle avait été stupéfaite de
la situation qu’occupait évidemment M. Elliot. Lady Longarey lui avait
expliqué que le talent justifie tout, et que d’ailleurs, de nos jours,
le théâtre était considéré comme une institution civilisatrice et
morale, et les acteurs et les actrices accueillis avec éclat:
--Et comme Archie est des nôtres, il n’y a aucune raison pour que sa
profession lui fasse du tort. Il travaille beaucoup, le pauvre garçon;
et du reste, ajouta lady Longarey pensant à son Jim, dans la société il
n’y a plus de préjugés pour les hommes.