--Très jolie, en effet.
--La pauvre Mme Hurstmonceaux et lady Longarey ne se trouvent pas bien
d’un pareil voisinage, observa le colonel en riant. Vraiment Mme
Hurstmonceaux est un épouvantail aux oiseaux, et voilà cet absurde
Archie Elliot qui est assis derrière elle. Pourvu qu’elle ne le fasse
pas épouser à sa nièce!
--Oh! non, dit Harry Duran d’un ton ironique; elle ne le voudrait pas.
--Mon cher ami, répondit sans broncher le colonel, on a vu des
accommodements plus extraordinaires que celui-là!
--Le fait est qu’avec un chaperon comme Mme Hurstmonceaux, il ne sera
pas très facile de se marier.
--Drôle d’idée qu’a eue Hurstmonceaux de faire venir cette jeune
personne chez lui!
Et le colonel reprit sa contemplation. Lady Longarey finit par s’en
apercevoir et dit tout bas à Sylvaine:
--Vous avez un admirateur qui ne vous quitte pas des yeux: je vous
avertis.
Et au mouvement de tête involontaire que fit Sylvaine pour regarder
autour d’elle:
--Ne cherchez pas, c’est le colonel Blunt; et ses hommages sont très
flatteurs, car il est difficile en fait de beauté.
Mais Sylvaine était absorbée par le spectacle, et ces sortes de
sous-entendus étaient perdues pour elle. La musique et les voix
pénétraient jusqu’au plus intime de son être; elle se sentait à la fois
triste et heureuse, désespérée et pleine d’espérance. Les images se
succédaient dans son esprit; elle pensait à sa grand’mère, aux heures du
soir, en face du jardin des religieuses; puis le souvenir d’Albéric
surgissait avec un grand désir de le revoir... Tous ces gens qui
l’entouraient, même son oncle, étaient des étrangers; les mélodies
d’amour si belles et si tristes, cette voix d’homme ardente, cette voix
de femme éperdue de tendresse, lui révélaient des sentiments qu’on peut
éprouver. Elle se sentit abandonnée... seule... et eut un désir
passionné de ne l’être plus; si elle avait osé, elle eût pleuré... Puis
l’image de la mort s’imposa à elle, et elle envia presque Juliette dans
son tombeau, affranchie à jamais.
La toile était baissée; on remettait les manteaux.
--Si nous allions souper? suggéra lady Longarey.
--Excellente idée, acquiesça aussitôt Mme Hurstmonceaux. Archie, vous
viendrez dans la voiture avec ma nièce et moi. Ah! voici le colonel
Blunt... Mon cher colonel, voulez-vous souper avec nous?
--Mais, avec tout le plaisir du monde.
--Lady Longarey peut certainement vous prendre dans sa voiture.
--Merci, j’ai la mienne; je vous suivrai.
Et, s’approchant de Sylvaine, le colonel ajouta:
--Me permettez-vous de vous offrir le bras, miss Charmoy? Je suis tout à
fait charmé à la pensée de souper avec vous.
--Je ne désire pas souper, dit Sylvaine prise d’un courage subit; je
vais demander à Mme Hurstmonceaux de me renvoyer dans la voiture.
--Oh! pourquoi? Je vous en prie, venez.
Mme Hurstmonceaux, emmitouflée dans un extraordinaire vêtement,
s’appuyait tendrement au bras d’Archie; le jeune Johnnie Burney venait
enfin d’apparaître et escortait sa tante, qui marchait en avant.
--Vite, ma beauté, suivez avec le colonel.
--Tante Anna, je suis très fatiguée; je vous demanderai de me faire
reconduire directement à la maison.
--Oh! ma chère, dit Mme Hurstmonceaux interdite, cela nous détourne de
notre chemin. Venez donc, vous serez enchantée; Archie nous racontera
des histoires.
Le colonel Cecil Blunt se porta au secours de Sylvaine.
--Madame Hurstmonceaux, donnez votre coupé à miss Charmoy pour rentrer,
et prenez le mien. Archie et moi nous vous reconduirons pour vous
protéger contre tout péril.
Un peu indécise, Mme Hurstmonceaux dit:
--En ce cas, si vous le désirez absolument, Sylvaine, je puis vous
renvoyer à la maison.
--Oui, je le désire tout à fait.
--Eh bien, alors arrangeons les choses comme le propose le colonel
Blunt.
Au fond, Mme Hurstmonceaux ne tenait pas démesurément à la présence de
sa nièce, et quand elle l’eut vue mettre en voiture et lui eut souhaité
un bonsoir très affectueux, elle se retourna gaiement vers ses
cavaliers, soulagée d’une responsabilité un peu encombrante. Mais lady
Longarey fut extrêmement désappointée lorsqu’au Savoy, quelques minutes
plus tard, elle vit survenir Mme Hurstmonceaux sans Sylvaine.
--Qu’est-il arrivé? Où est la beauté?
On lui donna l’explication.
--Il fallait m’avertir, je l’aurais décidée.
Puis à son tour elle se résigna et se mit à plaisanter folâtrement avec
le colonel Blunt.
Pendant ce temps, Sylvaine roulait seule à travers les tristes rues de
Londres. La pauvreté générale de l’architecture leur donne, la nuit,
lorsque toute vie en est retirée, un aspect particulièrement lugubre.
Sylvaine en fut pénétrée. Elle aperçut quelques créatures errantes,
déambulant sur les trottoirs sombres. Au coin de Berkeley-Square, sous
un réverbère, elle vit deux femmes qui, regardées par des hommes,
dansaient avec des gestes canailles. L’une d’elles, juste au moment où
la voiture la frôla, leva son pied à la hauteur de la tête de sa
compagne. Ce fut une vision passagère dont l’âme de Sylvaine se sentit
douloureusement blessée; il lui tardait d’être à l’abri dans sa chambre
close. Mais quand la porte de la maison fut refermée sur elle, elle
trouva, dans le hall, Forster, le valet de chambre de son oncle: il
était venu au bruit de la voiture, croyant rencontrer Mme Hurstmonceaux;
à son défaut, il annonça à Sylvaine l’événement qui motivait sa
présence. Une demi-heure auparavant on avait ramené le colonel de son
club où il avait eu une attaque... Le docteur était là...