Archie Elliot était assez aimable pour que Sylvaine écoutât ces
explications avec plaisir. Dans sa naïve simplicité, elle l’admirait
d’être si attentionné pour Mme Hurstmonceaux: «Tout à fait comme un
fils», pensait-elle; et elle ne doutait pas que l’engouement de sa tante
pour le jeune homme ne fût purement maternel. Vis-à-vis d’elle-même,
Archie Elliot était infiniment respectueux, mais avec une nuance de
préférence cachée qui donnait du prix aux paroles les plus
insignifiantes. Comme il passait des heures chaque jour dans
Portman-Square, Sylvaine avait eu l’occasion, deux ou trois fois, d’être
seule avec lui pendant que Mme Hurstmonceaux se faisait attendre, et ces
moments avaient une certaine douceur. Archie Elliot s’approchait d’elle,
s’asseyait tout près, pas assez pour la gêner, mais assez pour éveiller
une légère émotion chez l’être réservé et timide qu’était Sylvaine. Il
la regardait avec ses extraordinaires yeux, non pas amoureux ou ardents,
mais pénétrants, et ce regard semblait vouloir dominer le sien. Il
parlait de sa voix chaude, articulant et scandant ses mots avec un soin
particulier, par une habitude professionnelle, donnant une intonation à
ses moindres phrases, si différent des autres hommes au verbe court et
confus avec qui, depuis son arrivée à Londres, Sylvaine avait eu
l’occasion de s’entretenir. Et puis, il lui demandait si gracieusement,
avec une indiscrétion qui échappait à la jeune fille, quels étaient ses
goûts, ses préférences... Il la plaignait d’avoir quitté la France, la
«belle France», le pays qui était celui de sa prédilection, et dont il
trouvait tout charmant et beau. Il avait découvert que Sylvaine ne
connaissait aucun des poètes modernes, et qu’avec sa grand’mère elle
n’était jamais allée au delà de Victor Hugo et de Lamartine.
--Je vous lirai du Verlaine, mademoiselle, si vous voulez; vous serez
charmée, charmée, j’en suis sûr.
Sylvaine avait avoué à Archie Elliot qu’il lui rappelait un peu son
cousin Albéric.
Quoique l’évocation de ce personnage inconnu fût rien moins que
bienvenue à Archie Elliot, il avait supplié Sylvaine de lui raconter
beaucoup de choses sur le cousin Albéric, pour lequel déjà il éprouvait
de la sympathie; aussi il ne manquait jamais de s’enquérir si elle avait
reçu une lettre de son cousin. L’absence du colonel Hurstmonceaux, pour
qui Archie Elliot était un épouvantail, donnait à celui-ci une occasion
unique de s’insinuer dans l’intimité de Sylvaine, et depuis la soirée à
l’Opéra l’intention arrêtée du jeune homme avait été de s’en faire
aimer.
D’abord, personnellement, elle était neuve et charmante! Puis l’idée de
conquérir la fortune de Mme Hurstmonceaux, et en même temps cette jolie
femme, lui avait paru une inspiration admirable. Il jugeait son empire
sur Mme Hurstmonceaux si absolu qu’il se croyait capable, avec le temps
et beaucoup d’habileté, de lui faire accepter une combinaison qui, au
lieu de l’éloigner d’elle, pouvait le faire entrer sous son toit. Il lui
fallait tenir les deux femmes dans sa main, et comme il était presque
certain de ne jamais faire une imprudence, de ne jamais s’emballer, il
se trouvait parfaitement apte à mener à bien une tâche si délicate. Il
ne se dissimulait pas les difficultés de l’entreprise, mais les
difficultés le stimulaient.
Mme Hurstmonceaux demeurait absolument touchée de la conduite de son
cher Archie; il avait feint d’être jaloux de Sylvaine, puis de craindre
ses réflexions, et avait déclaré qu’à cause d’elle il était préférable
pour lui de se montrer moins souvent; de plus, pendant la maladie du
colonel, il trouvait plus correct d’observer une certaine réserve dans
ses visites.
Mme Hurstmonceaux, que ces sous-entendus avaient ravie, s’était vue
forcée d’implorer Archie de ne rien changer à ses façons; déjà il avait
été absent plus de deux mois! Elle s’était portée garante de la
bienveillance de Sylvaine.
--Soyez très aimable pour elle, je suis sûre qu’elle sera enchantée de
vous voir!
Vaincu, le bel Archie avait cédé et Mme Hurstmonceaux, d’extraordinaire
bonne humeur, les joues plus carminées que jamais, entrait comme un
papillon léger trois fois par jour dans la chambre de son mari. Il était
beaucoup trop faible pour réagir, et l’écoutait, les lèvres serrées.
Elle lui parlait, en bonne femme, de Sylvaine et de la santé de
Sylvaine, et obtenait qu’il lui ordonnât de l’accompagner au dehors. La
nurse, qui détestait la moindre ingérence dans son domaine; qui aimait à
régner seule et despotiquement sur son malade, appuyait Mme
Hurstmonceaux. Alors, le colonel sortait de sa taciturnité pour dire à
Sylvaine:
--Je vous prie, Sylvaine, allez.
Et il se retournait sur son oreiller, sombre et mélancolique, pendant
que la nurse veillait à ce que tout fût «gai» dans la chambre de son
malade.
La grande et unique fenêtre placée en face du lit donnait sur un étroit
jardin soigneusement cultivé, et, à hauteur d’appui, une caisse remplie
de géraniums et d’héliotropes s’étendait au dehors devant la fenêtre.
Dans la pièce même, tout était clair et net: papier, meubles de bambou,
tables couvertes de napperies brodées; il y avait des fleurs fraîches
dans des vases.
L’éclatante blancheur des draps, la couleur vive de la cretonne qui
couvrait le lit, le reluisant des porcelaines et de chaque objet d’usage
donnaient en effet à cette chambre de malade l’aspect le plus engageant,
que déparait seul le visage ravagé appuyé sur l’oreiller. La nurse
maniait son malade comme elle aurait fait d’un enfant au berceau; et
lui, de temps en temps, gémissait plaintivement aussi comme un enfant.
L’horreur de son impuissance rongeait le colonel Hurstmonceaux devenu
soudain craintif. La présence de Sylvaine seule le rassurait, et de la
main dont il conservait l’usage il étreignait celle de sa nièce avec une
sorte de passion; il ne lui demandait jamais rien, il ne la questionnait
pas, mais à la garde-malade il disait de temps en temps:
--Est-ce que ma nièce a bonne mine?
--Certainement, colonel; miss Charmoy n’a pas mauvaise mine, mais elle
est délicate; il faut qu’elle prenne l’air, un peu de distraction; la
fatigue la ferait sûrement tomber malade.
Et nurse Rice redressait sa haute taille, mince et nerveuse, qu’aucune
lassitude ne semblait jamais atteindre; puis, de son geste dominateur,
après avoir regardé l’heure, offrait au colonel quelque réconfortant.
--Il faut maintenir vos forces.
Elle disait «il faut» d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Très
vite, ce fut une chose acceptée et reconnue que l’existence de cette
chambre de malade, et pour tout le reste, sauf le bruit du marteau, la
vie recommença précisément comme auparavant. Mme Hurstmonceaux faisait
avec beaucoup de sentiment les honneurs de la maladie de son mari, et en
même temps les éloges de sa nièce, et, une fois ces devoirs accomplis,
ne songeait qu’à s’amuser; plus éperdue que jamais du désir de paraître
jeune, elle se soumettait au massage jusqu’à l’anéantissement, avec un
courage héroïque.
Pour se maintenir le moral, tous les soirs qu’elle ne sortait pas, elle
recevait cinq ou six personnes à dîner, et après le dîner, qui ne
commençait guère avant huit heures et demie, on jouait aux cartes; plus
d’une fois à ces réunions, Sylvaine se serait sentie étrangement mal à
l’aise sans la présence d’Archie Elliot qui, lorsque l’entretien
s’animait trop, et que Mme Hurstmonceaux elle-même, mise en joie par les
rasades de champagne, se laissait aller à d’inquiétantes plaisanteries,
avait une manière pleine de tact de forcer la conversation à dévier, et
de rappeler habilement à Mme Hurstmonceaux la présence de sa nièce.
Johnnie Burney était maintenant un des assidus de Mme Hurstmonceaux et
il parlait longuement à Sylvaine du golf, du polo, et de tous les sports
qui étaient l’unique intérêt de sa vie; elle l’écoutait avec une
indifférence parfaite. Mme Hurstmonceaux avait été mise par lady
Longarey au courant de ses espérances, et, tout à fait charmée à la
perspective de devenir la tante du neveu d’un duc, encourageait le jeune
Burney de tout son pouvoir. Elle le plaçait à table à côté de Sylvaine,
et jugeait que, cela fait, elle avait le droit de songer à son propre
plaisir. Sylvaine s’ennuyait prodigieusement en compagnie de Johnnie
Burney; mais à cause de lady Longarey elle était aimable pour lui, et le
laissait sans protestation rester à son côté.
Comme tout le monde jouait chez Mme Hurstmonceaux, Sylvaine avait adopté
une petite table dans le fond du second salon; là, elle travaillait, et
parfois lisait.
Un soir, que la vue d’une belle lune argentée montant dans le ciel pâle
et le silence extérieur la rendaient plus rêveuse que de coutume; que la
nostalgie du passé l’étreignait avec intensité, elle entendit tout à
coup dans le grand salon, où toute la compagnie de Mme Hurstmonceaux
était réunie autour d’une table de baccara, des applaudissements et des
expressions bruyantes de bienvenue auxquelles une voix d’homme rieuse
répondait. Le brouhaha dura une douzaine de minutes; puis, la mine
agitée et enchantée, Mme Hurstmonceaux parut dans la grande baie qui
divisait les salons, et, s’avançant vers Sylvaine, elle lui dit en lui
présentant l’homme qui la suivait:
--Ma beauté, je vous amène M. Percy Rakewood, qui vous a si bien connue
quand vous étiez une toute petite fille.
Sylvaine se leva brusquement, le rouge à ses joues pâles. Ce nom,
qu’elle n’avait pas entendu prononcer depuis nombre d’années, lui
rappelait tant de souvenirs! Elle avait gardé très vive la mémoire de
l’ami indulgent qui tant de fois l’avait tenue sur ses genoux, et lui
avait offert de si belles poupées.
D’un mouvement spontané elle lui tendit sa main. Avec une galanterie
tendre, Rakewood la porta à ses lèvres; il regarda Sylvaine
attentivement, et, s’adressant à Mme Hurstmonceaux, dit:
--Elle ne ressemble pas à sa mère, mais elle est bien charmante.
--C’est mon avis. Je vous laisse pour que vous refassiez connaissance.
--C’est ça, dit Rakewood, laissez-nous; nous avons beaucoup de choses à
nous dire.
Aussitôt Mme Hurstmonceaux disparue:
--Venez vous mettre près de moi, dit-il câlinement à Sylvaine.
Et il la fit asseoir sur le canapé où il avait pris place, et la
contempla avec attendrissement.
Dix ans auparavant, il avait été follement épris de la mère de Sylvaine
qui s’était montrée, suivant sa coutume, délicieuse et coquette; mais
lorsqu’il avait exprimé son désir de l’épouser, Mme Charmoy s’était
dérobée, bien qu’elle eût ce cher Percy en grande sympathie; son cœur
frivole était occupé ailleurs. Percy Rakewood était à cette époque
diplomate en activité, et la nouvelle de la mort de celle qu’il aimait
toujours vint le trouver en Orient. Il en avait été cruellement
attristé, car au fond de lui-même il conservait l’espoir de la
conquérir. Six mois plus tard, à un passage à Paris, il n’avait pas
voulu renouveler ses regrets en allant voir Mme de Nohic; il s’était
informé avec sollicitude de l’enfant orpheline et, la sachant sous la
protection de sa grand’mère, il ne s’en était plus inquiété. Depuis, il
avait donné sa démission et vécu principalement en Italie; partout on le
choyait comme le méritait un des hommes les plus aimables et du plus
plaisant visage qu’il fût possible de rencontrer. A soixante ans passés,
il demeurait séduisant encore; de taille moyenne et élégante, toujours
blond avec des cheveux frisés, et deux boucles sur le front--un peu
ridicules peut-être, mais qui lui seyaient--la barbe légère en éventail,
qui lui était une grande parure, câlin, persuasif, en véritable
Irlandais. La vie diplomatique l’avait affiné, et, n’aimant que les
Latins, il avait pris aux races du Midi toute leur bonne grâce. Sa
familiarité affectueuse avec Sylvaine fut aisée et tendrement
paternelle; s’emparant de sa petite main, il la serra entre les siennes,
lui disant:
--J’ai été si surpris lorsque Mme Hurstmonceaux m’a appris que vous
étiez ici. J’ignorais votre grand chagrin, car sûrement je vous aurais
écrit.
Et d’une voix basse:
--Il faut, chère enfant, que vous sachiez que j’ai tendrement aimé votre
maman.
--Oh! que j’ai plaisir à vous entendre me le dire, répondit Sylvaine,
les larmes au bord des cils. Je me souviens si bien quand vous veniez
rue de La Boëtie.
--Je vous remercie de ne pas m’avoir oublié; je ne le mérite pas,
j’aurais dû songer à sa fille. Mais je vous savais si bien, si heureuse
auprès de Mme de Nohic...
Puis il ajouta avec une nuance d’inquiétude:
--Est-ce que vous êtes contente ici? Cela doit bien vous changer.
--Oui, cela me change beaucoup en effet... Tout est un peu étrange...
Ils sont très bons.
--Je l’espère; ils doivent être trop heureux de posséder un pareil
trésor; je ne leur croyais pas la vocation paternelle et maternelle.
Racontez-moi pourquoi vous n’êtes pas restée en France... Votre oncle
Gardonne vit toujours cependant.
--Je crois bien; mais quand j’ai perdu ma chère grand’mère, l’oncle
Robert a offert de m’adopter, et mon tuteur a trouvé que ma place était
ici.
--Mais vous auriez mieux aimé ne pas venir? Parlez franchement.
--Certainement, puisque je ne les connaissais pas. Mais je crois
maintenant que je suis utile à l’oncle Robert.
--Il est très mal, ce pauvre Hurstmonceaux, à ce qu’on m’a raconté.
--Pas si mal; il va mieux.
--Et qu’est-ce que vous faites de Mme Hurstmonceaux? Car vous avez dû
vous apercevoir que c’est une vieille folle. Je vois qu’elle est
toujours amoureuse de son Archie Elliot. Qu’est-ce qu’une petite fille
comme vous devient au milieu de ces gens-là?
Il parlait sans réticence, comme si Sylvaine devait nécessairement être
au courant de tout.
Gênée de ce qu’il venait de dire, elle répondit:
--Oh! je mène une vie très tranquille; je monte à cheval souvent avec
lady Longarey.
--Lady Longarey! Jolie société pour vous! Une femme dont on ne compte
plus les aventures. Je m’étonne vraiment qu’Hurstmonceaux permette tout
cela. Avez-vous une gouvernante, au moins? Une dame de compagnie
quelconque?
--A mon âge, je n’en ai pas besoin, je vous assure.
--C’est précisément à cause de votre âge que vous en auriez besoin. A
qui vous a-t-on présentée? Connaissez-vous quelques jeunes filles?
--Pas encore. Lady Longarey doit un jour me mener chez ses nièces, les
sœurs de Johnnie Burney.
--Il est de vos amis?
--Oh! non. Je n’ai pas d’amis, seulement des connaissances.
--Tant mieux. Et à Paris vous avez des amis au moins? Racontez-moi votre
vie à Paris.
--Elle était bien paisible, bien calme. Ma grand’mère vivait à Auteuil
très retirée... mais j’aimais cette vie. Nous étions heureuses, et puis,
il y avait le cousin Albéric.
--C’est vrai, j’oubliais Albéric. Qu’est-il devenu?
--Rien. Il travaille.
--A quoi?
--Les arts; il a beaucoup de talent comme sculpteur; il est poète aussi.
--Bien des choses... et alors le cousin Albéric venait souvent?
--Tous les dimanches, et fréquemment dans la semaine.
--Quel âge a-t-il?
--Juste vingt-trois ans.
--Et il a laissé partir sa petite cousine sans protester?
--Il a beaucoup protesté, au contraire, dit Sylvaine en souriant; mais
il a compris que c’était mon devoir d’obéir aux volontés de ma
grand’mère.
--C’est Mme de Nohic qui a ordonné que vous veniez ici?
--Non, pas précisément; mais elle aimait beaucoup l’oncle Robert, elle
lui a écrit très souvent pendant les derniers mois de sa vie; mon oncle
Gardonne pensait qu’elle aurait approuvé de me voir sous la protection
de son frère...
Et levant les yeux vers M. Rakewood, Sylvaine ajouta:
--C’est triste, n’est-ce pas, d’être comme moi, sans personne à moi?
Le vieux beau laissa tomber sur elle un regard de véritable tendresse;
par mille petits riens insaisissables elle lui rappelait sa mère. Il se
résolut à lui être un ami efficace.
--Hurstmonceaux vous est très attaché?
--Je le crois.
--Pauvre homme! J’imagine qu’il n’est pas plus heureux qu’il ne faut
avec sa riche épouse. Elle peut être terrible, la chère Anna; je l’ai
beaucoup connue à Madrid au temps où elle était Mme Green. Ils ont eu,
je le sais, des scènes plutôt désagréables ensemble; ils sont au même
râtelier, mais ils n’étaient pas nés pour cela. Enfin, c’est encore une
idée très convenable qu’elle a eue de vouloir vous laisser sa fortune.
Il faut lui en savoir gré.
--Oh! mais je n’y tiens pas du tout; quand je serai majeure, je
retournerai vivre en France.
--Toute seule?
--Non, pas toute seule; avec Pauline, notre vieille servante.
Rakewood ne fit aucune réponse directe à l’énonciation de ces étranges
projets. Il dit seulement:
--Ecoutez, chère enfant; voulez-vous m’accepter comme une espèce de
second tuteur? Il me semble que vous avez besoin d’être un peu guidée
ici... et comme j’ai tant aimé votre mère...
Il s’arrêta, puis ajouta:
--Cela ne vous fait pas de peine que je vous parle de la chère créature
qu’était votre mère?
--Si, cela me fait de la peine; mais c’est une peine que j’aime...
--Voyez-vous, continua Rakewood d’une voix émue, je ne puis jamais tout
à fait croire qu’elle est morte, car c’était la vie même. Je lui disais
parfois qu’elle était une nymphe, une dryade, un être de rêve; elle
semblait devoir être immortelle; aucune femme ne m’a jamais donné cette
impression d’allégresse. Ah! sa gaieté était une chose délicieuse... Son
rire, je l’entends souvent... Vous n’êtes pas comme elle, vous êtes
grave, vous l’étiez déjà à dix ans... Elle, tout le Midi étincelait dans
sa personne. Vous souvenez-vous bien d’elle?
--Si je m’en souviens! Moi aussi, je n’ai jamais pu réaliser qu’elle ne
vit plus.
--Elle n’a pas été malade?
--Non... une embolie, un instant...
--Elle ne pouvait pas être malade... Vous avoir vue a réveillé toute la
peine de mon vieux cœur... Vous me pardonnez de vous avoir attristée?
--Je ne me suis pas sentie aussi consolée depuis longtemps. Il me semble
tout d’un coup que je suis rue de La Boëtie... Aimeriez-vous à voir son
portrait, le dernier?
--Oui, vous me le montrerez, nous causerons beaucoup... Je viendrai vous
prendre, nous irons nous promener ensemble, le voulez-vous?
--Certainement, si ma tante le permet.
--Elle permettra, soyez-en sûre; et puis, suivez mon premier conseil: ne
lui demandez jamais rien, faites ce qui vous semble bon; vous ne pouvez
avoir de meilleur guide que vous-même. Evitez de prendre l’avis de Mme
Hurstmonceaux ou même celui de lady Longarey.
--Est-ce que vous ne trouvez pas que lady Longarey a des manières
charmantes?
--Indubitablement. Demandez-lui des règles de manières si cela vous
amuse, mais jamais des règles de conduite, entendez-vous? Du reste,
maintenant, vous promettez de me consulter; j’ai beaucoup d’expérience,
je vous assure... Est-ce que vous sortez tous les soirs avec Mme
Hurstmonceaux?
--Oh! non, je suis en deuil. J’ai été à l’Opéra une fois, parce que ma
tante le désirait beaucoup. D’ailleurs, ajouta honnêtement Sylvaine, j’y
ai passé une très agréable soirée... Je n’avais jamais entendu de
musique d’opéra.
--Vous aimez la musique?
--Extrêmement.
--Quel plaisir vous faites à un vieux mélomane! J’ai beaucoup chanté
dans ma vie, je chante même encore quelquefois... sans voix, mais j’y
trouve de l’agrément quand même. Il faudra que je vous fasse connaître
des personnes qui ont vos goûts; ici, on n’aime que le jeu.
Mme Hurstmonceaux revenait. Elle s’approcha un fauteuil, et demanda à
Sylvaine:
--Lui dites-vous que vous êtes malheureuse?
--Précisément, répliqua Rakewood.