Sylvaine était avec son oncle, elle venait de pleurer. Son cœur était
tout oppressé; il lui avait soudain paru que depuis quelques semaines
elle s’éloignait de sa grand’mère, et elle avait éprouvé un besoin de
verser des larmes pour se retrouver par le chagrin plus près d’elle. Un
mot du colonel Hurstmonceaux avait fait déborder son émotion, et il en
avait été témoin avec une douloureuse perturbation.
Mme Hurstmonceaux entra, et avec elle le parfum d’ambre et de musc qui
s’envolait de sa personne. Elle arborait une toilette blanche qui
soulignait son embonpoint.
A la vue de sa femme, le colonel fronça le sourcil. Cependant, comme
elle s’approchait de lui fort gracieuse, il fut forcé de lui répondre
courtoisement et de l’engager à s’asseoir. Elle sourit, à lui d’abord,
ensuite à Sylvaine. Elle était myope et ne s’aperçut pas des yeux rougis
de sa nièce. Elle expliqua spontanément la raison de sa venue.
--Mon cher colonel, je veux conduire Sylvaine à l’Opéra. L’Opéra n’est
pas le bal; je suis venue pour que vous la décidiez et parce que j’ai
peur qu’elle ne me refuse.
Le colonel Hurstmonceaux répondit assez froidement.
--Sylvaine et vous, vous vous entendrez très bien sans moi.
--Est-ce que vous viendrez, chérie? demanda Mme Hurstmonceaux. Vous êtes
une méchante, voici trois jours que vous n’êtes pas sortie l’après-midi
avec moi. Mon cher colonel, croyez-vous qu’elle va s’enfermer dans le
square? Je trouve cela tout à fait déraisonnable.
--J’aime tant le square, ma tante! on y est si bien pour lire! Vous
savez, j’ai été habituée à une vie tranquille.
--Déplorable pour une jeune personne. Je veux vous dédommager. Il est
entendu que vous venez à l’Opéra ce soir.
--Il me semble que, cette année... n’est-ce pas, oncle Robert?...
J’aimerais mieux pas cette année...
Mme Hurstmonceaux était visiblement contrariée; elle dit avec humeur:
--Ecoutez, Sylvaine, je ne vous presse jamais, il me semble que vous
faites bien tout ce que vous voulez ici; vous pourriez aussi consentir
quelque chose pour m’être agréable.
Sans attendre la réponse de Sylvaine, le colonel aussitôt répliqua d’une
voix dure:
--J’entends assurément que ma nièce soit libre.
Sylvaine resta stupéfaite du ton et ensuite du regard que les époux
échangèrent.
--Oh! elle est très libre, répliqua Mme Hurstmonceaux ironiquement.
Toute interdite, Sylvaine s’empressa de dire:
--Si vous y tenez, tante Anna, si cela vous fait plaisir à vous...
Le visage de Mme Hurstmonceaux s’éclaircit; cependant elle répondit:
--Je ne veux pas que votre oncle dise que vous n’êtes pas libre.
Puis, intimidée à son tour sous le regard persistant de son mari, elle
ajouta d’un ton débonnaire, comme quelqu’un qui s’excuse:
--Mon cher colonel, vous savez que j’adore Sylvaine.
Le visage rouge du colonel était devenu écarlate, et apparemment il se
contenait à grand’peine. Il passa à plusieurs reprises sa main
tremblante sur sa grosse moustache, et ses yeux roulèrent dans leur
orbite; puis, d’un mouvement sec, il se versa un verre d’eau et l’avala.
Mme Hurstmonceaux s’était levée et s’empressait pour l’aider; il la
remercia d’un mot bref, mais reposa lui-même son verre.
Mme Hurstmonceaux profita de ce qu’elle était debout pour clore
l’entretien.
--Au revoir, dit-elle.
Et sans rien ajouter elle sortit. Sylvaine, ne sachant si elle devait la
suivre ou rester, la vit disparaître avant de s’être décidée. Elle était
occupée de son oncle, dont les lèvres étaient agitées d’un mouvement
convulsif. Tout d’un coup il lui dit:
--J’ai besoin d’air. Allons un peu dans le square, voulez-vous?
--Quelle bonne idée, oncle Robert! Je cours mettre mon chapeau, il ne me
faut pas cinq minutes.
Elle revint en moins de temps qu’elle ne l’avait annoncé, et à la grande
surprise des valets de pied on entendit le colonel demander la clef de
la porte du square; celle de la maison fut ouverte avec cérémonie pour
le laisser passer et le demeura jusqu’à ce que Sylvaine et lui eussent
disparu à l’intérieur du jardin.
Ce beau square, absolument délaissé, sauf de quelques jolis enfants en
blanc accompagnés de nurses aussi en blanc, était un endroit charmant,
plein d’ombre, de fleurs et de pelouses vertes. Les habitants des
maisons environnantes, auxquels il appartenait, n’y entraient jamais et
se contentaient d’en contempler la verdure. Sylvaine avait été ravie de
se découvrir une retraite aussi sûre, aussi bien gardée contre toutes
les interruptions; elle venait lire dans une petite maison rustique où
elle conduisit son oncle. Comme elle le voyait très ému, les mains
secouées d’un tremblement précipité, elle feignit une gaieté qu’elle ne
ressentait pas et pour la première fois fut bavarde avec lui; il
paraissait avoir peine à l’écouter, mais il la regardait avec une
intensité extraordinaire et murmurait entre haut et bas: «Tout à fait
Mary... tout à fait.» Puis il ajouta avec un peu d’embarras dans la
parole:
--Surtout, Sylvaine, ne faites rien qui vous déplaise... ni rien que ma
sœur ne voudrait pas...
Puis il baissa la tête et pendant un bon moment demeura silencieux.
Alors Sylvaine sentit monter dans son cœur une vraie tendresse pour le
vieillard; il lui fit une compassion infinie, et d’un geste câlin elle
caressa la main sèche aux veines saillantes et que secouait un mouvement
convulsif.
--Pauvre oncle!
--Chère fille!
Ils n’en dirent pas plus, mais ils s’étaient compris; la glace si dure à
rompre était enfin brisée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mme Hurstmonceaux, étincelante de diamants, un collier de perles de six
rangs au cou, trônait dans sa loge; il y avait de la Royauté dans la
salle, et à cause du ténor aimé l’assemblée était des plus brillantes.
Sylvaine, habillée d’une robe de gaze noire, en émergeait tel un beau
lis voilé de crêpe; elle s’était coiffée elle-même, comme de coutume;
une simplicité élégante la différenciait de la plupart des femmes
présentes, parées à outrance. Il y avait dans l’arrangement de sa
chevelure, dans sa tournure, dans son attitude, la marque de son origine
française: elle était autre et elle le sentait.
Le contraste, entre elle et Mme Hurstmonceaux, était frappant, et les
lorgnettes convergeaient curieusement vers la loge bien connue. Sylvaine
qui, pour la première fois de sa vie, se trouvait le point de mire de
tant de regards, éprouvait une émotion intense qui lui faisait battre le
cœur et pâlissait sa joue. Il lui semblait que quelque chose allait lui
arriver, et lorsque Roméo fit entendre sa voix amoureuse, elle frissonna
comme à la révélation d’un monde nouveau.
Vers le milieu du premier acte, lady Longarey arriva: elle était
habillée en vert pâle avec une complication d’écharpes de gaze et de
fleurs naturelles; elle avait à son corsage des bouquets trop gros d’une
énorme orchidée mauve; ses frisures d’un blond roux descendaient jusqu’à
ses sourcils, couvrant entièrement le front, dissimulant les rides qu’on
ne pouvait effacer, et s’élevaient sur sa tête en un véritable casque
doré au milieu duquel scintillaient des émeraudes et un papillon de
diamants; des bracelets s’entre-choquaient sur ses bras et les bagues
bosselaient ses gants; elle avait beaucoup de noir aux paupières, l’air
amoureux et languissant. Elle entra avec grâce, posa ses mains l’une sur
le bras de Mme Hurstmonceaux, l’autre en caresse sur l’épaule de
Sylvaine, et s’assit à la droite de la loge, Sylvaine se plaçant entre
les deux femmes. Dans le fond, M. Mar, le teint éclatant, les cheveux
admirablement peignés et brossés, le linge reluisant, renversa sa tête
contre la tenture de la loge, dans l’attitude d’un sultan indulgent.
A l’entr’acte, la porte s’ouvrit pour un visiteur à l’apparition duquel
le visage de Mme Hurstmonceaux s’illumina. C’était un grand jeune homme
brun, rasé de près, aux traits réguliers, à la bouche forte et
voluptueuse. Il avait des yeux bleus garnis de cils sombres. Avec
beaucoup d’aisance, il s’avança vers les trois femmes.
Mme Hurstmonceaux s’était retournée tout d’un bloc et lui tendait la
main, secouant avec effusion celle qu’il lui donnait:
--Mon cher Archie! quel plaisir de vous voir!
--Je suis arrivé ce matin.
Lady Longarey, à son tour, accueillit très cordialement le nouveau venu
et lui dit:
--Le temps a paru long sans vous, Archie; toutes vos admiratrices ont
été désolées.
Il se mit à rire; mais son regard s’arrêta curieux sur Sylvaine, puis
interrogativement sur Mme Hurstmonceaux. Sylvaine s’était un peu reculée
et s’était placée derrière lady Longarey.
--C’est vrai, vous ne connaissez pas ma nièce, s’écria Mme
Hurstmonceaux. Ma beauté, laissez-moi vous présenter le célèbre Archie
Elliot. Oh! quand vous l’aurez entendu, vous serez comme nous, n’est-ce
pas, Blanche? On ne peut pas ne pas admirer Archie.
Sylvaine, soudain mal à l’aise pendant ce dialogue familier, salua d’une
façon glaciale; aussi fut-elle très surprise lorsqu’un moment après, le
colonel Cecil Blunt étant entré dans la loge et causant avec les deux
dames, elle entendit une voix à son oreille lui dire en très bon
français:
--Comme Mme votre tante a bien choisi le nom qu’elle vous donnait tout à
l’heure!
Saisie, Sylvaine tourna la tête pour voir tout proche d’elle M. Archie
Elliot qui lui parlait presque dans le cou; nerveusement elle avança sa
chaise. Il sourit d’un charmant sourire qui découvrait ses dents à
l’émail lumineux, et d’une voix très douce, presque caressante,
continua:
--Avouez que vous ne savez pas du tout qui je suis.
Gravement et véridiquement Sylvaine répondit:
--Si, j’ai entendu parler de vous par Mme Hurstmonceaux...
Presque inconsciemment elle ajouta:
--Comme vous parlez bien le français!
--Voilà qui me fait plaisir. J’adore la France: j’arrive de Paris, où je
suis allé pour une pièce que je veux jouer ici l’hiver prochain.
Aimez-vous le théâtre?
--Je ne sais pas; je n’y allais jamais.
--Vraiment? Et ce soir, êtes-vous contente? Le grand Jean est bien en
voix; toutes les femmes en sont folles, vous savez. Etes-vous aussi
amoureuse de lui?
Sylvaine, gênée, ne répondit pas.
--Je vous dis des folies, je vous en demande pardon. J’aime beaucoup les
Françaises et l’éducation française. Est-ce que vous vous plaisez à
Londres?
La question était peut-être indiscrète pour une connaissance de cinq
minutes; mais l’intonation était si vibrante, si pleine d’une sympathie
voilée, que Sylvaine, se départissant de la réticence dont elle s’était
fait une règle, répondit:
--Pas encore.
--Je comprends cela; et puis, vous n’avez pas du tout l’entourage qu’il
vous faut.
Elle leva les yeux, étonnée; puis rapidement les baissa sous le regard
scrutateur, à la fois respectueux et familier, qui se posait sur le
sien.
--J’espère que nous serons amis, car nous nous verrons souvent, je
pense. Je sens tout de suite l’attrait ou l’antipathie: vous êtes si
_simpatica_. Oh! moi, je ne suis pas un véritable Anglais; je me suis
affranchi de toutes les hypocrisies. Si vous me trouvez mal élevé,
avertissez-moi, et je tâcherai de me corriger.
Lady Longarey se leva. Elle avait l’ouïe très fine, mais entendait
médiocrement le français. Elle n’avait pu suivre l’entretien et se
sentait un peu inquiète. Elle croyait Archie Elliot très capable de
révélations peu souhaitables.
--Qu’est-ce qu’il vous raconte, chère?
--Je parle français à Mlle Charmoy. Vous savez, lady Longarey, le
français est une de mes supériorités.
--Est-il vrai, comme on le dit, que vous voulez jouer sur un théâtre à
Paris?
--Ce serait mon ambition. Oui, ici, nous sommes si grossiers dans nos
goûts, si peu subtils: toutes les finesses sont perdues.
Une des poses favorites d’Archie Elliot était de dénigrer toute chose
anglaise, bien qu’il fût la coqueluche de la société dont il avait
heurté de front les anciens préjugés. Fils de famille, au lieu de suivre
la carrière militaire à laquelle il avait été destiné, après des succès
de salon il s’était fait acteur, mais acteur pour de bon. D’abord on
avait cru à un coup de tête et on avait suivi avec une indulgence amusée
ses premières tentatives, sûr qu’il en sortirait découragé; mais, au
contraire, son succès avait été prodigieux, non qu’il eût beaucoup de
talent; mais sa personne physique, sa voix, et surtout la façon dont il
jouait les amoureux, avec le plus extraordinaire et réaliste abandon,
lui avaient conquis le public féminin. Du premier rang des stalles, on
entendait le bruit des baisers dont il meurtrissait les lèvres de
l’actrice en scène avec lui, et son jeu, qui n’était qu’inconvenant, fut
déclaré une révélation. Comme il était extrêmement roué, il choisissait
des pièces à dénouement moral, et généralement au dernier acte il
épousait, ce qui sauvait tout ce qui avait précédé. Loin de perdre
caste, il se voyait beaucoup plus recherché qu’auparavant, et pour deux
ou trois maisons rigoristes où on ne l’invitait plus, dix nouvelles lui
étaient ouvertes; il était un «favori», et dans la société anglaise un
«favori» peut faire tout ce qu’il veut. Mme Hurstmonceaux n’était pas la
seule à confesser sans vergogne une admiration passionnée pour Archie;
en retour, il était fort tendre et galant pour elle; il usait de sa
maison comme de la sienne propre, lui faisant inviter les personnes
qu’il désirait voir, et la bourse de Mme Hurstmonceaux était toujours à
sa disposition. Il se disait qu’un jour, faute de mieux, elle serait
bonne à épouser; que le colonel ne pouvait vivre éternellement et qu’en
tout cas le rôle d’héritier de Mme Hurstmonceaux serait très acceptable.
Celle-ci, depuis l’agitation causée par l’arrivée de Sylvaine, avait un
peu moins pensé à Archie; mais en le revoyant elle comprit qu’un des
principaux charmes de son existence lui avait manqué. Il sollicita
l’autorisation de rester dans la loge, quoiqu’il eût une stalle, et elle
lui fut accordée avec joie. On se remit en place pour le second acte:
Archie derrière Mme Hurstmonceaux, lui parlant bas presque sans
discontinuer. Lady Longarey, un peu contrariée, fouillait la salle de sa
lorgnette; son neveu Johnnie Burney, sur lequel elle comptait, ne
paraissait pas, et M. Mar avait disparu.
Dans une loge de côté, la belle Mme Duran, parée comme une idole,
s’offrait à l’admiration du public; un prince de sang royal flirtait
avec elle et, pleins de déférence, son mari et le colonel Cecil Blunt se
tenaient respectueusement à l’écart. Pour se désennuyer, le colonel
lorgnait assidûment la loge de Mme Hurstmonceaux, pris d’une admiration
subite pour «la jolie nièce» dont la contemplation lui faisait supporter
avec philosophie les empiétements royaux. Il ne put s’empêcher de
communiquer ses impressions à M. Duran.
--Cette petite Française est très jolie.