IX

Mme de Nohic avait souvent exhorté sa petite-fille à tenir un «journal».

Elle-même, pendant de longues années, y avait été fidèle. Mme de Nohic

assurait qu’on prenait ainsi l’habitude de préciser sa pensée, de

regarder en face ses actions, et qu’en même temps on satisfaisait sans

danger pour soi-même ce besoin d’expansion qui existe plus ou moins dans

les cœurs. Lorsque Sylvaine objectait que sa vie sans événements ne

fournissait pas matière à un texte quelconque, sa grand’mère lui

répondait:

--Essaye, ma fille, essaye de raconter une de tes journées; note ce que

tu as vu, et tu t’apercevras si tu n’as rien à dire.

Sylvaine avait obéi à ce conseil, non régulièrement, mais d’une façon

intermittente; elle avait constaté avec étonnement combien les pages

étaient faciles à remplir et la variété incessante des impressions qui

s’offraient à elle. Mme de Nohic avait laissé derrière elle plusieurs

cahiers de ses notes personnelles, et Sylvaine y retrouvait sa

grand’mère tout entière, avec une intensité vivante qui la remuait

profondément. Les menus événements estompés dans le recul des années

prenaient une poésie infinie, et Sylvaine percevait à cette lecture que

la vie d’une créature pensante est une chose pleine de grandeur. Quand

elle se vit seule dans ce milieu nouveau, Sylvaine eut le sentiment

qu’en écrivant son journal elle se donnerait un ami toujours présent,

qu’elle ne serait plus aussi solitaire; son âme, qui était elle-même et

pourtant en dehors d’elle-même, lui deviendrait une compagnie efficace;

elle eut aussi l’impression qu’elle établirait de cette façon une

communication mystérieuse entre sa grand’mère et elle. Elle pourrait

dire à quelqu’un qui l’entendrait sans lui répondre toute la tristesse

de son jeune cœur.

_Extraits du Journal de Sylvaine_

_26 mai 189..._--Aujourd’hui, Mme Delaroute est repartie, et je reste

seule ici chez mon oncle et ma tante, que je ne connaissais pas il y a

une semaine. Ma pauvre grand’mère m’avait souvent recommandé de tenir un

journal de mes impressions quotidiennes, et je veux lui obéir; et puis,

il faut bien que je dise à quelqu’un ce que je pense. Je le dirai à ce

petit cahier, qui ne le répétera pas.

Mme Delaroute m’a donné de si bons conseils! elle a tant de courage et

d’énergie! Elle croit que mon oncle et ma tante sont disposés à beaucoup

m’aimer; il faut que je tâche de les aimer aussi.

J’ai beaucoup de sympathie pour mon oncle: il me parle de ma grand’mère.

Mme Hurstmonceaux, la femme de mon oncle, que--je ne sais pourquoi--j’ai

tant de peine à appeler ma tante, est une personne très démonstrative:

elle m’a dit qu’elle veut faire de moi sa fille. C’est mal peut-être,

mais je n’aime pas l’idée qu’une personne étrangère me considère comme

sa fille; je veux rester ce que je suis, Sylvaine Charmoy. D’abord, je

ne suis pas Anglaise, je suis Française: Mme Delaroute m’a dit qu’il

n’était pas besoin d’en parler, que tout le monde le savait; et puis,

elle ajoute que les braves gens sont pareils partout, qu’il n’y a pas

une bonté anglaise et une bonté française. Mais moi, je me sens

tellement étrangère! Même le ciel, l’air et les nuages me paraissent

différents de ce que je connais; tous les visages m’étonnent. Il est

vrai que je n’ai encore vu que des gens dans la rue, et Mme Delaroute

m’assure que j’aurais éprouvé cette impression à Lyon ou à Bordeaux; je

ne le crois pas. Enfin, c’est une chose à laquelle je ne veux pas trop

penser, car je ne dois pas rester toujours ici: cette idée-là me semble

impossible. Je vais m’établir un règlement de vie comme Mme Delaroute me

l’a fait promettre.

_2 juin._--Je suis touchée du contentement que manifeste mon oncle à

m’avoir près de lui; il est si content quand je descends le matin pour

le déjeuner! Cette pensée me donne du courage à l’heure où j’en ai le

moins; car l’instant du réveil est le plus dur de la journée. Quand

j’ouvre les yeux et que je vois Jane avec la tasse de thé, au lieu de ma

vieille Pauline; qu’au dehors j’aperçois le ciel tout bas et la clarté

brumeuse du matin même à cette belle saison... Je suis si triste, si

triste que j’ai envie de ne pas me lever. Je suis peut-être ingrate, car

enfin ma tante fait tout pour m’être agréable; elle demande plusieurs

fois par jour à mon oncle Robert où il faut qu’elle me mène pour

m’amuser, car elle paraît penser qu’il faut toujours s’amuser. Elle me

conduit au parc dans sa voiture. Hier, nous avons été à

Kensington-Garden, et j’ai trouvé l’endroit délicieux. Je l’ai dit à Mme

Hurstmonceaux, qui en a été enchantée. Elle me fait lui raconter

l’existence que je menais à Auteuil, et il lui paraît que je devais

m’ennuyer beaucoup... Elle me promet que les choses seront différentes

maintenant. Pauvre tante! Elle m’offense en disant cela; mais comme je

sais qu’elle n’en a pas l’intention, je lui cache mes sentiments et je

la remercie le mieux que je puis. Ma chère grand’mère m’avait confié que

Mme Hurstmonceaux était une personne un peu vulgaire; moi, je la trouve

bien commune; j’ai toujours peur que cela ne m’empêche de m’attacher à

elle. Elle met du rouge d’une façon qui m’est tout à fait désagréable;

je déteste qu’elle m’embrasse, et elle m’embrasse tous les matins et

tous les soirs. Elle est très bonne; j’ai honte de ne pas lui rendre

mieux l’affection qu’elle me témoigne. Mme Delaroute, à qui j’ai écrit

ce que j’éprouvais, m’a répondu que je m’habituerais; que dans quelques

mois je ne remarquerais plus que le beau côté de Mme Hurstmonceaux. Oh!

je l’espère! je vois bien que mon oncle Robert est un peu inquiet de mon

impression, et quand sa femme parle il la regarde quelquefois avec une

dureté qui m’étonne... Cependant il doit l’aimer, puisqu’il l’a épousée

quand ils n’étaient plus jeunes ni l’un ni l’autre.

_Juin 189..._--La vie de ma tante est très agitée. A partir de onze

heures du matin, elle est en grande toilette, et toujours en mouvement.

Le matin, elle sort dans son coupé ou sa victoria, selon le temps, et

voudrait toujours m’emmener avec elle; j’y ai été deux fois, mais ces

courses dans les magasins me sont très antipathiques. D’abord, Mme

Hurstmonceaux, qui partout où elle va, est entourée avec le plus grand

empressement, raconte à tout le monde que je suis sa nièce; j’ai horreur

d’être ainsi le point de mire, et je suis très intimidée au milieu de

ces demoiselles avec leurs grandes queues et ces jeunes gens en

redingote qui lui font des saluts à n’en plus finir; et puis elle veut

tout le temps que je choisisse quelque chose; elle presse qu’on me

montre ce qui pourrait me tenter. Hier, chez Marshall et Snelgrove,

cette insistance a été si pénible que j’ai eu beaucoup de peine à ne pas

pleurer. Elle a vu que j’étais contrariée et m’a demandé pourquoi... Je

lui ai avoué que certaines choses m’attristaient plus que les autres et

je l’ai suppliée de ne pas me conduire dans les magasins pendant quelque

temps... Elle a été très étonnée..., mais elle ne veut rien m’imposer.

Mon oncle Robert m’a offert ce matin d’aller faire un tour avec lui dans

Regent’s-Park, qui est tout proche et très tranquille. J’ai dit oui avec

plaisir. Nous y avons été vers onze heures, et cette promenade m’a

charmée; le parc est si vert, si paisible, avec une belle pièce d’eau.

Il y avait quantité d’enfants qui jouaient. Le silence était tellement

profond qu’on se serait cru bien loin d’une grande ville; des personnes

âgées ou malades étaient traînées par les allées dans des fauteuils

roulants: j’ai pensé que ma grand’mère eût aimé cela... Je suis toujours

un peu étonnée quand je songe que c’est dans ce pays-ci que ma

grand’mère a vécu son enfance, et moi je m’y ennuie tant!... C’est plus

fort que moi, je m’ennuie...

_Juin._--Aujourd’hui, j’ai eu une bonne journée: une lettre d’Albéric,

pas bien longue--il m’assure que cela lui est impossible--mais si

affectueuse! Il m’a semblé qu’il parlait, qu’il me faisait rire par ses

bêtises comme lorsqu’il arrivait chez grand’mère. Il me promet qu’il

pense à moi tous les jours, tous les jours, et me défend surtout de

l’oublier comme aussi de devenir trop magnifique; il me dit avoir appris

que je vivais dans un palais et qu’un jeune nègre, muni d’une ombrelle,

était spécialement attaché à ma personne. Cette lettre m’a fait

comprendre que, sauf ma bien-aimée grand’mère que je ne puis retrouver,

les autres circonstances de ma vie ne sont pas _changées_, seulement

_modifiées_ pour un temps. Cette idée m’a consolée. Je suis toujours

moi, Sylvaine Charmoy, et personne ne peut rien à ce fait; Albéric est

toujours mon cousin; Albéric, mon grand frère, et moi sa petite colombe.

Mon bon oncle Jules n’est pas changé; s’il m’a laissée partir, c’est par

affection et pour ce qu’il croit mon bien. Ma vieille Pauline parle de

moi avec Mme Barrey; Auteuil est toujours à sa place... Mme Delaroute

mène sa vie accoutumée, et je la retrouverai aussi dévouée, aussi

affectueuse que je l’ai laissée... Depuis quelques jours, tout me

paraissait évanoui; j’avais la sensation d’être absorbée par ces gens et

ce pays étrangers... Je ne veux plus jamais me laisser envahir par ces

idées.

_Juin._--Ma tante désire maintenant que je me mêle à sa vie. Jusqu’ici,

j’avais obtenu de ne voir personne, et quand il y a eu du monde à dîner,

on m’a servie de bonne heure, et j’ai passé la soirée tranquillement

dans ma chambre; mais je m’aperçois que cette manière d’agir vexe ma

tante, et mon oncle Robert m’a priée affectueusement de ne plus me

cacher comme une petite sauvage, et puisque je suis ici je sens bien que

c’est impossible.

Il est venu au lunch, tantôt, une amie de mon oncle et de ma tante, lady

Longarey. Elle n’est plus très jeune, car ses petits-enfants sont déjà

grands, il paraît; mais elle est bien jolie encore, si douce, si

distinguée dans ses façons... Elle a été charmante pour moi; sa

conversation est très intéressante. Elle connaît parfaitement la France

et a paru trouver tout naturel que je sois bien fâchée d’en être

partie... Elle a déclaré qu’elle me conduirait voir les galeries de

tableaux, parce qu’elle s’apercevait que personne n’y avait pensé; que

Mme Hurstmonceaux me montrait les magasins de Bond-Street, et mon oncle

les parcs. Elle lui a dit qu’il devrait me faire monter à cheval; elle

monte tous les jours elle-même. Je crois, je l’avoue, qu’il me plairait

beaucoup de monter à cheval; les matins dans le Square je vois de tous

côtés partir des amazones... L’idée a paru plaire aussi à mon oncle

Robert, et ma tante s’est écriée qu’elle me donnerait volontiers un

cheval si j’en avais envie.

Ils sont vraiment très bons... Je veux m’efforcer de les aimer.

X

Mme Hurstmonceaux exhibait sa nièce avec ivresse. Sylvaine, trop

intimidée pour se défendre, la suivait avec une sorte de résignation

passive. Puisque sa vie était là maintenant, il fallait l’accepter et en

tirer le meilleur parti possible; et Mme Delaroute, dans ses lettres

hebdomadaires toutes pleines de bon sens, l’y exhortait vivement.

Mme Hurstmonceaux avait conscience de l’espèce de considération et de

sympathie nouvelles qu’on lui marquait de toutes parts; elle se rendait

compte que Sylvaine en était la cause, et lui en savait gré en

proportion, s’évertuant à lui être agréable, lui demandant sans cesse

avec bonne humeur et franchise de lui dire ses désirs.

--Ma beauté--c’était le nom d’affection qu’elle avait adopté--je veux

que vous soyez très heureuse.

Sylvaine souriait, puis essayait de remercier. Tant de choses, à chaque

instant, la heurtaient dans l’attitude de sa tante, qu’il lui fallait un

véritable effort pour le dissimuler; cependant, elle était trop jeune,

trop privée de tendresse pour demeurer entièrement rebelle et insensible

à celle évidemment sincère que lui témoignait la grosse femme vulgaire,

dont les yeux noirs brillants s’arrêtaient sur elle avec une si

indubitable complaisance.

Une des sensations les plus douloureuses de Sylvaine était l’oubli

profond, total, dans lequel tous ceux qu’elle approchait, et sa tante la

première, avaient enseveli son cher passé: tous semblaient croire que

son existence avait commencé le jour où elle était arrivée chez Mme

Hurstmonceaux. Jamais il n’était fait mention de sa vie en France; comme

si on l’eût plainte rétrospectivement, on évitait, ainsi que le rappel

d’une chose humiliante, la moindre allusion à la nationalité. Avec son

oncle seul elle maintenait le lien qui l’unissait aux jours évanouis;

mais il parlait peu, et le manque de familiarité établie et ancienne

rendait difficiles les entretiens de ces deux êtres, qui cherchaient

cependant de toute leur force à se rapprocher l’un de l’autre.

Chaque soir, Sylvaine prenait la résolution d’oser; elle se disait:

«Demain, je parlerai à mon oncle de telle ou telle chose; je lui

demanderai conseil». Puis, le matin venu, en se retrouvant tête à tête

avec le colonel dans l’imposante salle à manger, elle demeurait comme

écrasée par le décor extérieur et même par la vue du visage en face

d’elle. Les longues habitudes d’intempérance avaient laissé leur trace

chez le colonel Hurstmonceaux; sa figure rouge brique, ses yeux injectés

de veines sanguinolentes, avaient parfois une expression d’abrutissement

et de fatigue; il lui arrivait quelquefois de parler difficilement sans

que Sylvaine s’en imaginât jamais la raison! A soixante-quinze ans, ses

idées se faisaient plus rares, et sauf dans un instant d’émotion, ou

dans un milieu familier comme son club, il ne trouvait guère à dire. Il

éprouvait un extrême plaisir à voir sa petite-nièce, à entendre sa voix;

il aimait sa présence; et quand, après leur déjeuner, Sylvaine lui

lisait les journaux, puis rangeait ses papiers sur sa table, il était

pénétré d’une sensation de bonheur réel, telle qu’il n’en avait pas

connu depuis des années et des années, et ses yeux atones suivaient tous

les mouvements de Sylvaine. S’il rompait le silence, c’était pour

évoquer le souvenir de sa sœur Mary et des jours de leur enfance;

heureux d’être écouté, il y revenait avec persistance. Mais dès que

Sylvaine, croyant l’intéresser, voulait lui raconter le présent et ce

que sa tante et elle avaient fait le jour précédent, un nuage d’humeur

couvrait le front du colonel. C’est qu’à mesure qu’il s’attachait à sa

nièce et que le passé intact et pur se précisait dans sa mémoire, il

éprouvait un étrange malaise; lui et sa femme lui paraissaient si

parfaitement indignes de veiller sur cette créature innocente! Il y

avait des instants où, dans ses tristes méditations, il imaginait de

trouver un prétexte pour renvoyer Sylvaine en France; puis il sentait

que ce n’était pas possible. D’abord, il ne pourrait plus s’en passer;

l’idée de sa disparition le glaçait, et l’honneur aussi voulait qu’on

tînt vis-à-vis d’elle les engagements moralement contractés. Il fallait

au moins que, pour compenser le reste, Sylvaine fût riche un jour.

Lui-même ne pouvait que très peu. En se mariant, il n’avait stipulé que

des avantages personnels sa vie durant, ceux-là irrévocables; mais pour

la disposition définitive de sa fortune, Mme Hurstmonceaux restait

maîtresse absolue. Jusqu’à la venue de Sylvaine, le colonel avait été

profondément indifférent aux agissements de sa femme; maintenant, il

l’observait, devenu soudain méfiant. Il lui était donc à la fois pénible

et agréable de constater l’enchantement où elle était de leur nièce.

Comme Mme Hurstmonceaux était demeurée agressivement coquette et se

croyait encore séduisante, la présence à son côté d’une aussi jolie

personne aurait pu lui porter ombrage; elle n’y pensa pas, dominée par

un sentiment plus fort, qui était l’orgueil d’avoir la charge d’une

jeune fille: cette sanction lui paraissait définitive en lui donnant le

rang auquel elle avait toujours aspiré.

Dès les premières semaines de l’arrivée de Sylvaine, elle avait tenu à

s’en faire les honneurs aux yeux de la famille du colonel, et dans cette

intention avait conduit Sylvaine à la grand’messe à la chapelle des

Jésuites dans Farm Street, où toute la vieille aristocratie catholique,

dont la famille Hurstmonceaux faisait partie, se donnait rendez-vous. Ce

fut une satisfaction extrême pour Mme Hurstmonceaux que de pénétrer dans

ce cénacle choisi, suivie de Sylvaine. Elle ne douta pas un instant

qu’elle n’attirât l’attention de la hautaine Mme Gascoyne (née

Hurstmonceaux), propre cousine germaine du colonel, et dont la place

dans la chapelle de Farm Street était toute proche de la sienne. Elle

eut, en effet, à l’Evangile le plaisir de s’apercevoir qu’elle en était

regardée, que Mme Gascoyne était évidemment occupée de Sylvaine. Aussi,

à la quête, dans sa satisfaction, lorsqu’un gentleman des plus élégants

lui présenta le plat aux offrandes, elle y mit un souverain et en glissa

un autre à Sylvaine pour l’imiter. A la sortie, deux ou trois hommes

qu’elle connaissait, et invitait assidûment, sans que la plupart du

temps ils se donnassent la peine de lui répondre, la saluèrent avec une

politesse empressée, suivant des yeux avec curiosité la jolie personne

qui marchait à ses côtés et dont l’histoire, transformée d’une façon

plus ou moins romanesque, circulait déjà de proche en proche.

Lentement, d’une manière insensible, Sylvaine se faisait à sa nouvelle

ambiance; sa parfaite candeur, son ignorance du monde facilitaient son

assimilation. Elle avait certes été un peu étonnée de l’allure plutôt

bruyante de quelques amis de sa tante; mais la correction extérieure

parfaite de femmes comme lady Longarey et Mme Duran ne laissait place

dans son esprit à aucun mauvais soupçon; du reste, la nature même de

certains soupçons lui était étrangère. Il lui semblait déplaisant que

Mme Hurstmonceaux fût aussi familière avec les hommes, mais elle ne

voyait là qu’une preuve de la vulgarité qu’elle avait été d’avance

préparée et résignée à accepter. D’instinct, elle outrait sa réserve,

comme pour témoigner qu’il n’y avait rien de commun entre elle et sa

tante; mais la réaction contre le chagrin est inévitable chez un être

jeune et sain, et Sylvaine, tout en songeant continuellement à celle qui

l’avait quittée, ne rencontrant jamais dans ce milieu nouveau de rappels

aigus à sa douleur, involontairement et à son insu subissait quelque

chose de l’atmosphère qui régnait autour d’elle.

Mme Hurstmonceaux débordait d’une sorte de gaieté physique, produit de

sa parfaite santé et de sa pleine prospérité; elle avait passé sa vie à

s’amuser et ne comprenait l’existence que comme une partie de plaisir

continuelle. Le matin, elle était occupée aux manipulations diverses de

sa personne; puis, de onze heures à une heure et demie, elle sortait,

souvent pour des séances de beauté qu’elle ne pouvait obtenir à

domicile, ou bien elle recevait ses amis plus intimes dans le salon

mauresque. Mais, à partir du lunch, elle s’emparait de Sylvaine. Elles

avaient d’étranges tête-à-tête dans le grand salon magnifique, orné de

tableaux anciens, de meubles d’art et de bibelots choisis; rempli de

plantes rares, orchidées délicates, azalées roses et blanches, lis

odorants. Mme Hurstmonceaux aimait les parfums violents et les répandait

à profusion sur sa personne. Elle parlait toujours d’elle-même, de tout

ce qui lui appartenait, et prenait une satisfaction infinie à faire les

honneurs de toutes ces belles choses à Sylvaine. Elle lui racontait

aussi très volontiers ses anciennes conquêtes et combien elle avait été

courtisée et admirée; elle évoquait le beau soleil de l’Espagne et les

voyages aventureux dans un pays où il y avait encore des aventures; à

l’entendre, elle avait failli plusieurs fois être enlevée.

--Ah! ma beauté, c’était vivre, cela! Et quand je suis venue dans ce

pays-ci, je l’ai d’abord trouvé bien ennuyeux; mais on s’y habitue:

maintenant je m’y plais. Vous serez comme moi, surtout l’année

prochaine, quand vous pourrez sortir. Je veux donner des bals en votre

honneur. Ah! on vous admirera; déjà au Parc tout le monde vous regarde.

Ces promenades au Parc avaient d’abord paru une corvée pénible à

Sylvaine: il lui avait été souverainement désagréable de prendre place

en évidence dans une voiture ouverte auprès de Mme Hurstmonceaux rendue

ridicule par ses toilettes juvéniles et éclatantes et son visage fardé;

mais inconsciemment elle s’y accoutumait. Elle voyait dehors d’autres

femmes aussi grotesquement attifées, aussi manifestement peintes.

C’était un point auquel Mme Delaroute l’avait suppliée de ne pas

attacher d’importance.

--Nous observons cela avec nos yeux de Françaises; ici, c’est

différent.--Car Mme Delaroute au bout de cinq jours possédait sur

l’Angleterre et la vie anglaise des axiomes dont elle s’était hâtée

d’enrichir l’éducation de Sylvaine.

--Votre tante est bonne pour sa famille, charitable aux pauvres, ma

petite; cela vaut mieux que de savoir s’habiller avec goût, et quant à

mettre du rouge, sachez qu’autrefois c’était l’étiquette.

Et Sylvaine s’était dit que peut-être Mme Delaroute avait raison.

L’ennui profond, qui d’abord lui avait fait croire qu’elle ne pourrait

jamais s’acclimater, se dissipait. Il ne lui était plus si horriblement

déplaisant de passer, chaque fois qu’elle sortait, devant les trois rois

fainéants, poudrés à frimas, culottés de panne bleue, chaussés de soie,

qui demeuraient, cariatides vivantes, tout le long du jour dans le hall

de la maison. Pour Mme Hurstmonceaux, la vue de ces beaux géants revêtus

d’une livrée qui n’était pas de fantaisie, mais celle d’une des plus

anciennes maisons d’Angleterre, était une source sans cesse renouvelée

d’orgueilleux contentement. Elle ne se lassait pas du plaisir de monter

en voiture: le tapis rouge déployé sur le trottoir, le valet de pied en

faction, celui qui l’escortait, le maître d’hôtel présidant la cérémonie

du haut des marches, toute cette pompe la ravissait. Elle savait que sa

voiture était une des plus impeccables de Londres; et maintenant qu’elle

y promenait une nièce distinguée et merveilleuse, rien ne manquait pour

faire d’elle une femme à la mode; les sous-entendus de lady Longarey à

ce sujet lui avaient ouvert des horizons illimités. Elle se voyait déjà

«présentée» à la reine, ce qui était sa folle ambition, et «présentant»

à son tour sa nièce! Lady Longarey, qui avait beaucoup de sage

prévoyance lorsqu’il s’agissait des autres, s’était dit que Sylvaine,

pourvue par Mme Hurstmonceaux d’un solide «settlement», serait

précisément la femme qu’il faudrait à son neveu Johnny Burney, dont les

fredaines désolaient sa mère lady Louisa Burney, sœur de lady Longarey.

Les Burney ne possédaient pas un centime, selon l’expression courante,

et ne parvenaient à se soutenir que par des prodiges d’équilibre dans le

vide rendus plus difficiles tous les jours, et Johnny n’avait aucun sot

préjugé qui l’empêchât d’épouser une catholique. Lady Longarey était

douée de trop de tact pour rien presser, mais elle s’occupait

particulièrement de Sylvaine, et apparemment de la façon la plus aimable

et la plus désintéressée. Le colonel Hurstmonceaux avait suivi le

conseil que lady Longarey avait donné, et Sylvaine, plusieurs fois la

semaine, allait au manège prendre des leçons particulières. Le colonel

avait été un cavalier émérite, mais il ne montait plus depuis sa

dernière attaque de goutte qui lui avait presque paralysé les mains;

néanmoins, il espérait être en état de recommencer pour accompagner

Sylvaine. Hardie, adroite, gracieuse, elle promettait de devenir une

amazone remarquable. Le colonel, ravi, sortait de sa torpeur; il lui

disait tout triomphant:

--Vous montez comme une Anglaise.

«Comme une Anglaise» était naïvement dans sa bouche l’éloge suprême.

Mme Hurstmonceaux venait dans la tribune du manège et poussait des

exclamations admiratives. Mais ce qui causait à Sylvaine un vrai

plaisir, c’était l’apparition à cheval de lady Longarey. Encore

extraordinairement mince et souple, dans la plus irréprochable des

tenues, sous son voile serré, elle faisait illusion et paraissait une

jeune femme. Elle allait se ranger aux côtés de Sylvaine, lui prodiguait

les conseils pratiques et les expliquait par l’exemple. Sylvaine se

plaisait à sentir la main ferme et douce de lady Longarey se poser sur

la sienne pour en rectifier la position, et la voix basse et harmonieuse

avec laquelle elle lui parlait reposait de l’organe criard de Mme

Hurstmonceaux. Sylvaine trouvait lady Longarey délicieuse et se sentait

entraînée par une sympathie très vive vers cette femme qui la traitait

en amie et pourtant maternellement. Lady Longarey se croyait toujours

sincère, même quand elle ne l’était pas, et elle acceptait comme son dû

les expressions de reconnaissance de Sylvaine. D’ailleurs, si dans le

cas particulier son amabilité cachait quelque arrière-pensée, il était

certain aussi que son inclination la portait à aimer les jolis visages,

pourvu, bien entendu, que Jim n’y fît pas attention; or, M. Mar avait

manifesté une terreur tout insulaire de la «demoiselle française» et se

contentait, lorsqu’il la voyait, de la saluer d’un air embarrassé; dans

ces conditions, lady Longarey était libre de se laisser aller à son

penchant et de prendre Sylvaine affectueusement sous sa protection toute

particulière.

Isolée · 第 14 / 49 题