Une nouvelle pensée désagréable lui était apparue: Sylvaine était bien
ingrate; elle allait s’attacher à son grand-oncle beaucoup plus qu’à
lui-même, qui l’avait toujours aimée, qui avait toujours été si bon pour
elle. Il en ressentit une vraie jalousie et évapora sa mauvaise humeur
en disant:
--Sylvaine nous aura bien vite oubliés.
--Je ne le crois pas, dit Mme Delaroute; la pauvre petite n’est que trop
fidèle.
--Oh! croyez-moi, elle est très froide, protesta Mme Gardonne. Vous en
avez été témoin; je me suis prodiguée pour elle, j’ai tout quitté
pendant quatre mois, elle ne m’a jamais remerciée. Enfin, je ne veux que
son bonheur; je suis une créature de dévouement. M. Gardonne le sait
bien. Je ne m’attends à aucune récompense.
Mme Delaroute fut d’accord que dans la vie rien n’était plus sage qu’une
pareille disposition d’esprit; mais, en rentrant chez elle, elle
communiqua à André, qui était son confident, tout le plaisir qu’elle
éprouvait à penser que Sylvaine n’aurait aucune obligation aux Gardonne.
--Alors, maman, tu regrettes, je parie, que je n’aie pas un oncle
d’Amérique qui m’appelle loin de toi.
--Oui, mon fieu, je le regrette de tout mon cœur.
Et la mère et le fils s’embrassèrent.
Le jeune homme regarda les yeux humides de sa mère, son visage
courageux, et dit:
--Non, mère, elle n’a pas tant de veine que ça, la petite.
Mme Delaroute demeura rêveuse, et dans ses bonnes prières du soir
qu’elle faisait avec la conscience qu’elle apportait à corriger les
devoirs de ses élèves elle donna avec une vague inquiétude une part
spéciale à Sylvaine.