Et ils répondent: «Sire, tout à votre plaisir.»

En cet instant, le bon abbé Liétris s'approche de l'assemblée.--Garin

le voit et lui parle avec douceur:--«D'où venez-vous, beau sire, bel

ami?

--De notre terre, dit le bon abbé; il n'y a pas quinze jours que nous

en sommes partis.

--Qui repose en cette bière?--Est-ce un malade, un blessé ou un mort?

--Je vais vous le dire, répond l'abbé: C'est votre frère, le duc Bégues

de Belin.--On vous l'a massacré dans la forêt au comte Fromont.»

Plein de rage à ces mots, Garin se précipite sur le cercueil qui

renferme son frère.--Il rompt le cuir de cerf bouilli, tranche le

velours à l'endroit des yeux, et voit le duc le regard trouble, le

visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci.--A cet aspect, il

demeure attéré et tombe à la renverse.

«Ah! sire Bégues, s'est-il puis écrié, franc et brave chevalier,

terrible à vos ennemis, doux et simple avec ceux qui vous aimoient,

beau frère, bel ami, que vous fûtes mal traité!--Girbert, beau sire

fils, combien tu as perdu!--Infortuné que je suis!.... Terre, ouvre-toi

pour m'engloutir!--Malheur, si je vis longtemps!»

Garin chancelle et tombe.

Or écoutez ce qu'il dit quand il fut relevé:

«Pourquoi, beau frère, Fromont vous a-t-il tué, lui, qui se disoit

notre ami?--La paix avoit été faite devant le roi Pépin, et ils vous

ont mis à mort.--Ah! qu'ils ne jouissent point de leur crime.--Par le

Dieu qui créa le monde et ne mentit jamais, ils n'auront paix ni trève

tant que je ne les aie tous massacrés et tués.»

L'abbé l'entend et en a grand'pitié.

«Hélas! sire duc, grâce pour l'amour de Dieu.--Fromont n'est pas

coupable; et, tenez ce bref qu'il m'a remis pour vous.»

Le Lorrain Garin sait bien lire; car on l'a mis à l'école étant tout

petit, pour y apprendre et roman et latin.--Il prît la lettre et

vérifia l'écrit; puis, se dressant en pieds, il appelle ses gens et

leur parle ainsi:

«Or, écoutez, grands et petits, et apprenez ce que me mande le comte

Fromont:--Il a pris ceux qui ont tué le comte; et il me les remettra

pour en disposer selon mon plaisir, brûler ou pendre, ou écorcher vifs;

il souffrira tout.--Puis, il jurera dix, vingt ou trente fois qu'il n'a

voulu ni consenti la mort du duc, et qu'il n'étoit pas présent quand

il fut occis.--Il m'octroiera or et argent à foison, plus que n'en

pourroient porter quinze chevaux.--Il fera chanter, par de saints abbés

et des prêtres bénis, dix mille messes à l'intention de mon frère, afin

que Dieu ait pitié de son âme.--S'il exécute tout cela, dois-je encore

le haïr?--Donnez-moi vos conseils, francs et gentils chevaliers.»

Chacun se tut, excepté le jeune Girbert, à peine âgé de quinze ans:

«Que vous êtes troublé, mon père!--On peut bien mettre mensonge sur

parchemin; mais si ce que vous dit Fromont est sincère, il est juste

qu'il reste votre ami.--Dans le cas contraire, pourquoi tant tarder?

Allons les attaquer à l'instant.--Adoubez-moi chevalier, sire père

Garin, le cœur me dit, et je ne vous le cacherai pas, que je pourrois

déjà bien servir mes amis.

--Sire fils, a dit le père, je te l'accorde.--Abbé, restez avec moi,

vous m'aiderez à veiller mon frère.--Nous le porterons ensuite au

castel de Belin, où nous verrons la belle Béatrix et ses deux enfants

Hernaut et Gérin.--Nous prendrons leur avis; car je ne dois rien

entreprendre sans eux.»

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 53 / 63 题