Le Lorrain Garin demanda des cierges, fit venir croix et
encensoirs.--Un grand luminaire brûle autour au corps.--Chacun eût pu
voir alors les prêtres revêtus de leurs ornements, et les clercs tenant
en mains de bons psautiers, chanter vigiles pour le marquis, jusqu'au
lendemain à l'aube du jour.
Les chevaliers emportent Bégues dans la bière, et vont sans s'arrêter
jusqu'à Châlons, où ils furent hébergés la nuit chez l'évêque Henri,
qui leur fît bel accueil et pleura la mort de Bégues.--Le lendemain, au
lever du jour, les barons se remettent en chemin.
Tant chevauchèrent-ils que vers le soir ils arrivèrent à Melun, le
château seigneurial.--La franche Héloïse va au-devant d'eux.--Puis,
ils viennent à Pithiviers le samedi; et le dimanche à la vesprée, ils
entrent à Orléans la forte cité.--L'empereur Pépin s'avance à leur
rencontre avec la reine dont Bégues étoit le cousin.--Ils séjournent à
Orléans le lundi tout entier, et puis continuent le voyage.
Garin au cœur hardi chevauche toujours, emportant avec lui le corps de
son frère. Dieu! quelle douleur!--Les barons passent la Gironde au
port Saint-Florentin, laissent Bordeaux à gauche et vont à Belin sans
détour.
La belle Béatrix, accompagnée de ses deux enfants Hernaut et Gérin,
s'est avancée à leur rencontre.--A la nouvelle de la mort du duc, la
dame tombe à terre;--elle se redresse et pousse un cri;--elle court
au cercueil, prend son seigneur entre ses bras, lui baise les yeux,
la bouche et le visage, et lui adresse ses plaintes, comme vous allez
l'entendre:
«Ah! combien vous fûtes mal traité, franc et gentil chevalier, doux,
loyal, simple et bien appris!--Hélas! malheureuse que je suis, que
vais-je devenir?--Je verrai ravager mon pays, et mes braves chevaliers
m'abandonner pour aller en autre terre servir autre seigneur.»
Elle ne peut en dire davantage et tombe évanouie.--Elle se relève, et
ses gémissements augmentent.--Elle plaint ses fils Hernaut et Gérin.
«Enfants, dit-elle, vous voilà donc orphelins! Le duc qui vous engendra
est mort! Mort est celui qui devoit vous protéger!....
--Rassurez-vous, dame, a fait le duc Garin; vous avez mal parlé.--Vous
retrouverez toujours un gentil chevalier qui, pour votre fief, votre
haut lignage et vos puissants amis, vous reprendra et fera de vous
son épousée.--Mais, c'est moi qui dois être le plus affligé.--L'or
et l'argent, loin de calmer ma tristesse et ma peine, ne serviroient
qu'à l'augmenter.--Hernaut et Gérin sont mes neveux; et c'est à moi de
supporter toutes les guerres qu'on leur fera, à moi de veiller pour eux
et la nuit et le jour.
--Oncle, grand merci, dit Hernaudin.--Dieu! que n'ai-je un petit
haubergeon pour vous aider contre nos ennemis.»
A ces mots, le duc le prenant entre ses bras, lui baise la bouche et
le visage: «Par Dieu, beau neveu, vous êtes trop hardi!--Comme il
ressemble à mon frère, le duc puissant auquel Dieu fasse miséricorde!»
Et le duc fut enterré dans une chapelle près de Belin, où les pélerins
de Saint-Jacques en Galice le voient encore très-bien en passant.
Mais voilà qu'arrive le jeune Rigaut, équipé comme un prince qui va
entreprendre une grande guerre.--Il porte une courte cotte de maille, a
le casque en tête, le blanc haubert au dos, et entre ses mains la roide
épée fourbie.--Seize vingts chevaliers l'accompagnent avec cent-dix
arbalétriers et archers et environ mille sergens de pied.--A ses côtés
marche son jeune frère, le preux et gentil Morant.
Tous les bourgeois et bourgeoises du château de Belin se sont mis
aux fenêtres pour voir passer Rigaut.--«Quel est ce chevalier? se
disent-ils les uns aux autres; tout le château est encombré de sa gent.»
Le lorrain Garin s'avance à sa rencontre.
«Beau neveu, lui dit-il, soyez le bien venu. Vous me paroissez disposé
à faire la guerre.
--Oui, mon oncle, je suis tout prêt, et vous? Par le corps saint Denis,
vous devriez être déjà au cœur de la contrée!
--Neveu, a répondu le duc, je suis convenu d'un jour pour recevoir
la satisfaction que m'offre le comte Fromont. Celui qui refuse
satisfaction, ne peut plus, ce me semble, en jouir par la suite.
--Tout ce que vous dites est inutile, répond Rigaut, et, par l'apôtre
qu'invoquent les pélerins, les meurtriers de mon seigneur ne resteront
en paix de mon vivant.--Je les ferai périr de male mort.--J'ai perdu
mon maître, mon ami; si je ne le vengeois, je serois honni de tous.
--Ecoute, sire fils, a dit son père Hervi: Le lorrain Garin est notre
sire; et l'on ne doit point agir contre la volonté de son seigneur. Ce
qu'il veut, nous le voulons aussi.»
Rigaut cède bien malgré lui.--Il fait fermer le château de Belin, ainsi
que la Valdoine et le mont Esclavorin; fortifie la tour de Gironville;
convoque les vassaux dans Belin, y fait apporter toute la victuaille
du pays, afin que personne ne manque à la guerre.--Et certes, ils n'y
manqueront pas, comme je l'ai appris.
«Qu'avez-vous fait de Bégues de Belin? a demandé Rigaut.
--Beau neveu, répond Garin, je l'ai mis en terre dans la chapelle qui
est près du chemin.--C'est là que repose notre bon frère, à qui Dieu
fasse miséricorde.--Deux prêtres sont assis près de sa tombe; je leur
ai donné rentes pour leur subsistance; et ils y chanteront la messe
jusqu'au jour du jugement, afin que le Seigneur ait pitié de son âme.
--Je voudrois bien le revoir pour la dernière fois, a dit Rigaut.»
Lors ils allèrent sans tarder à l'église et déterrèrent le duc.
Le jeune Rigaut le prend entre ses bras et se pâme sur lui.--Plus de
mille personnes vinrent contempler ce spectacle; et là recommencèrent
le deuil et les gémissements.--On emporte au palais marbrin la belle
Béatrix évanouie.
Les barons enveloppent le corps du duc dans une riche étoffe de
l'Inde, le couchent dans un cercueil de marbre gris, et le remettent en
terre.--Le tombeau qui le recouvre est partout rehaussé d'or fin, et on
a taillé son image pardessus.--La chronique rapporte qu'on inscrivit au
bas ces paroles: