II.

--Bernier chevauche avec le sor Géri; ils traversent la France, entrent

en Berry, se dirigent vers Poitiers, et vont à Blaye sans retard; ils

y passent la nuit; et le matin ils s'avancent droit à Bordeaux, en

traversant les landes.

Je ne saurois vous raconter leurs journées; mais tant

chevauchèrent-ils, et par jour et par nuit, et par beau et par mauvais

temps, qu'ils arrivèrent à Saint-Jacques un mardi. Après s'être

hébergés ils s'en vont à l'église. Le soir ils y veillèrent chacun un

cierge en main. Le lendemain, de grand matin, ils entendent la messe,

retournent un moment à leur hôtel, et puis remontent sur leurs bons

chevaux, car ils ont grande hâte de revenir.

Ils arrivèrent à Paris en trente jours; mais ils n'y trouvèrent pas

le fort roi Loys[9], qui pour lors étoit à Laon avec ses amis. Ils

couchèrent la première nuit à Saint-Denis, l'autre à Compiègne, le

château renommé, et furent à Laon le lendemain. Ils y trouvèrent le roi

qui leur fit bel accueil; puis ils prirent congé de lui pour se rendre

droit à Saint-Quentin.

Quand ils arrivèrent dans les prés, sous Origni, en la place où Raoul

avoit été tué, le comte Bernier fit un pesant soupir. Le sor Géri s'en

aperçut et lui demanda pourquoi il soupiroit.

«Point ne vous importe, beau sire, lui répondit Bernier, de connoître

la cause de mon chagrin.»

--«Mais je le veux savoir, dit Géri.»

--«S'il en est ainsi, repartit Bernier, je vous le dirai: je me

remembre de Raoul le marquis, qui eut l'outrecuidance de vouloir ravir

l'héritage de mes cousins; voici le lieu où je l'ai mis à mort.»

Géri l'entend, et c'est à peine s'il n'enrage; mais il dissimule son

courroux par sa contenance: toutefois il répondit à Bernier: «Vassal,

vous êtes mal avisé de me rappeler la mort de mes amis.»

En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur

donnent nouvelles de la comtesse Béatrix.

«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri

d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà

cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.»

Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un

peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre.

Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise;

car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami.

Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay · 第 30 / 63 题