revenants. Frédéric II, qui avait entendu raconter à des officiers,
dont le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils en avaient
réellement vu, fit venir ce professeur à Berlin, et le pria de lui
montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne
suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur, que mon secret ne
puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette
raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant, Dieu me préserve
d'en faire usage sur Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous
l'expliquerai.
Il consiste en une fumigation qu'on répand dans la chambre obscure, où
l'on fait entrer l'homme qui demande à voir. Cette fumée, dont voici
la recette, a deux propriétés: celle de jeter le patient dans un
demi-sommeil assez léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez
profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle de lui échauffer le
cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des
paroles qu'il entend, et y ajoute la représentation qui sert à
poursuivre et à compléter l'objet de son intention; il est dans l'état
d'un homme qui compose un rêve, d'après des impressions légères qu'il
reçoit en dormant.
Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de mon curieux dans la
conversation le plus de particularités qu'il m'est possible de la
personne, qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la forme et
les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la
chambre obscure.
Quand je crois que la fumée a commencé son effet, je le suis, en me
préservant de l'impression de la fumée, avec une éponge trempée dans
la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et
habillé de telle manière: et la figure se peint ainsi à son
imagination altérée; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me
veux-tu? il est persuadé que c'est l'esprit qui parle, il répond, je
réplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit
par un évanouissement.
Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystérieux sur ce
qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il
pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil une conviction mêlée
de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute.
J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, soeur de Frédéric
II, et que le roi, après avoir vérifié cette opération, en a déposé la
recette et la méthode sous une enveloppe cachetée dans sa bibliothèque
de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont
trouvé ce secret dans la bibliothèque du roi, ou peut-être à Halle, et
qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires
avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué Frédéric Guillaume II.
* * * * *
Le baron de Thugut, envoyé de la cour de Vienne à Varsovie, avait à
son début, et avant d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le
comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et était tombé dans
l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait
quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port.
S'étant aperçu qu'on avait remarqué cette méprise, il coupa, en
faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par
mégarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voilà-t-il pas aujourd'hui
qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12].
[12] Cette anecdote a été contée par le baron de Thugut lui-même,
à une personne d'un nom illustre qui vivait encore en 1846, et
qui avait eu des rapports intimes avec ce ministre. (_Note de
l'éditeur allemand._)
* * * * *
Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne, partant de là, reçut le
singulier honneur d'une escorte de cavalerie commandée par un
officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de sa dignité de
faire un présent à l'officier, et lui offrit une belle montre.
Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me
récompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un
petit air.
* * * * *
Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre de Wurtemberg à Paris,
était un homme assez singulier, très-aimable pour ceux qui l'ont
connu aussi particulièrement que moi, mais excessivement spéculatif
pour l'économie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères, car
il était fort égoïste.
Ayant la fantaisie de vouloir être enterré dans son lieu natal en
Poméranie, mais trop juste pour causer autant de dépenses qu'aurait
exigées le transport de son cadavre, à son neveu, auquel il ne
laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pièces,
de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer
ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Poméranie.
Durant la route, les matelots visitèrent le tonneau, et, croyant que
c'était du boeuf salé, ils mangèrent la moitié du baron de Thun.
C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire.
* * * * *
Une ancienne prophétie qui existait à Lyon disait, que le sang
coulerait dans les rues, quand le Rhône et la Saône se trouveraient
réunis dans l'hôtel de ville.
Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit de ces fleuves qu'il
aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver
jusque-là.
Cette prophétie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manière assez
singulière. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV à la
place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves,
qui étaient placées aux deux côtés de la statue, à la maison de ville,
et, peu de jours après, les rues furent inondées de sang, par le
premier massacre que firent les jacobins.
* * * * *
Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV régnait, est une
réponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher
une décision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, après lui
avoir démontré que les appréhensions qu'on lui inspirait, étaient
fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui
répliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce
n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je réponde des
événements.
* * * * *
M. de Fontenelle répliqua à un homme qui l'avait ennuyé par une longue
diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est
peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu.
* * * * *
Voici un mot bien philosophique de l'abbé Galiani: Le chien qui
s'imagine qu'il tourne le rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le
fait tourner.
* * * * *
Entendant dire à un homme qu'on questionnait sur les effets de la
nouvelle salle d'Opéra de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui ne
pouvait pas souffrir la musique française, s'écria: Qu'elle est
heureuse!
* * * * *
Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette
nouvelle salle, Diderot fit la suivante:
_Hic Marsyas Apollinem._
* * * * *
Un pauvre valet de louage à Rome avait acheté à la place Navone un
camée antique superbe, pour très-peu de chose. On lui en avait déjà
offert un prix considérable, mais il voulut pourtant consulter
auparavant M. Jenkins, riche et célèbre antiquaire, qui était son
patron.
Cet homme honnête lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous
êtes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voilà
4000 écus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec
cet argent, l'employa à se faire bâtir une maison, et mit au-dessus de
la porte l'inscription suivante:
_Questa casa è fatta d'una sola pietra._
* * * * *
M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athée, a
composé le Système de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot.
Il avait une vanité insupportable, et M. d'Holbach disait de lui,
qu'il lui déplaisait parce qu'il était si fier de ne pas croire en
Dieu.
Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet, dont l'amour-propre
perçait trop à travers ses belles qualités. Son attitude favorite
était de se serrer les côtes avec les deux mains fourrées sous son
habit. Quelqu'un ayant remarqué cette contenance, dit à M. d'Holbach:
«Je crois que l'abbé a froid.--Non, répliqua-t-il, il se tient comme
cela pour être plus près de soi.»
* * * * *
Dans les cérémonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit
du Vatican à l'autre, sur une espèce de palanquin, sous un dais, et
ombragé des deux côtés par des éventails faits de plumes de paon. Cet
appareil a un air tout à fait chinois. Il fut copié avec une
exactitude frappante dans un opéra bouffon nommé: _L'Idole chinoise_,
qu'on donna à Naples précisément dans le temps où le marquis Tanucci
était le plus enclin à maltraiter la cour de Rome. Le nonce, informé
de cette farce indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre.
Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître ses yeux de ce spectacle,
dont la simple description l'avait extrêmement diverti, répondit au
nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous là! Cela n'est pas possible:
mais pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai moi-même au théâtre,
moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vérité incroyable
d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par là la jouissance
qu'il désirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai été, vous
pouvez être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce qu'on vous a
dit, je vous assure que c'est une grande méchanceté.
* * * * *
Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes à
panier, qu'il a vues, à la cour de Lisbonne, porter à la reine, où il
était ambassadeur de France. Sur l'une, on avait représenté en
broderie une espèce de péristyle, dont les deux colonnes suivaient la
direction des jambes, surmontées d'un fronton, duquel tombait une
cascade de gaze d'argent.
L'autre représentait Adam et Ève, au milieu d'eux l'arbre de la
science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant
vers le sommet.
* * * * *
Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la guérison
du maréchal de Belle-Isle, alité depuis très-longtemps, il y avait un
pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en mangeant d'avance une
pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un café, on
faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria: Oh, cadédis, c'est un
Dieu! tout-puissant, invisible, éternel!!
* * * * *
La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant de cousins, qui
portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donné des
sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On
importunait à outrance le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un
régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre étant à la mort, on
lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est
l'usage à Paris, où le valet de chambre, qui est à la porte, nomme
toujours les arrivants à haute voix. Le maréchal agonisant crut que
c'était ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses
forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui
donne un régiment.
* * * * *
Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup
à traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.
Après nombre de preuves d'amitié, et surtout de loyauté, qu'il avait
reçues de ce général, ce dernier fut dans le cas de manquer malgré lui
à une promesse qu'il lui avait faite, forcé par des ordres du
Directoire qu'il avait reçus depuis. Le marquis se plaignant
amèrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma
parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique.
* * * * *
Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth était un homme
facétieux et extrêmement poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon
et le souffre-douleur en titre de tous les officiers.
Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur, qui s'était rendu
célèbre par quantité de duels, et dont tout le monde redoutait l'épée
qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien
voulu en être débarrassé, mais personne n'osait se mesurer avec lui.
Un jour qu'on manifestait ce désir en présence du capitaine bourgeois,
celui-ci s'offrit de délivrer la ville de ce dangereux personnage.
Pressé sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrêmement en
disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord,
on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari
si sérieusement, qu'il fut accepté avec une extrême curiosité de voir
comment il s'en tirerait. Le joueur fut insulté le lendemain, et
appelé en duel par le capitaine.
Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire,
permit que les deux champions se battraient sur la place, en présence
de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tiré son épée,
que le joueur pâlit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes
jambes, fut poursuivi par son adversaire et chassé par toutes les rues
de la ville. Cet événement incroyable parut un prodige à tous les
spectateurs, et le paraîtra à mes lecteurs, à moins que je ne leur
explique comment ce miracle s'est opéré.
Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et
insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il
s'évanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il
coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge,
l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement la garde
inférieure. Il en résulta que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté
la pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la vue si redoutable
pour lui, et obligé de s'enfuir à toutes jambes.
* * * * *
Le duc de Nivernois, défendant la gloire de Louis XIV contre Frédéric
II, qui le critiquait rudement sur sa vanité, son ambition démesurée,
et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents teinturiers en tout genre,
poussé à bout, le duc s'écria: Au moins, Votre Majesté ne lui
refusera-t-elle pas l'honneur d'avoir bien représenté son rôle de roi?
Frédéric répliqua: Après Baron.
Le même duc de Nivernois m'a assuré avoir vu un écrit du temps de
Catherine de Médicis, qui donnait le détail de ce qu'elle disait avoir
vu dans un miroir magique, dans lequel un célèbre astrologue, dont
j'ai oublié le nom, lui montrait la succession et le sort des rois de
France.
Ceux qui ont été assassinés, comme Henri III et Henri IV, ont paru
percés des poignards qui les ont frappés; les autres rois, quoique pas
nommés, étaient reconnaissables, ou par quelques marques, ou par un
dauphin intermédiaire qui apparaissait sans couronne. La durée du
règne de ces rois était marquée par les différences de la durée de
leurs apparitions. Par le nombre de leurs dauphins on parvenait
distinctement à celui qui désignait Louis XV. C'est du vivant de ce
monarque que M. de Nivernois m'a parlé de cette pièce curieuse, et il
m'a dit alors qu'elle finissait de la manière suivante, qu'après Louis
XV il ne s'est plus montré qu'un seul roi; et Catherine, interrogée
par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore, elle répondit: je ne
vois plus rien qu'un tas de rats et de souris qui s'entre-dévorent.
Comme on venait de s'apercevoir que les fondements de Versailles
étaient minés par ces animaux, nous appliquions alors cette image
prophétique à la possibilité que ce grand château pourrait bien
s'écrouler sous le règne prochain.
* * * * *
Le cardinal Acquaviva était franc, mais extrêmement grossier. Allant
occuper la vice-légation d'Avignon, on lui avait fort recommandé de
s'abstenir de dire: cela n'est pas vrai, et on lui avait observé que
cette phrase était regardée en France comme une insulte. Voici donc la
tournure qu'il avait imaginée, pour donner un démenti poliment: Je le
crois, disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le dites, mais
vous, qui me le dites, vous ne le croyez pas.
Ceci me rappelle une autre réplique fort heureuse, au récit d'un fait
incroyable que le conteur assurait avoir vu de ses propres yeux, la
voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu, mais si je le voyais, je
ne le croirais pas.
* * * * *
On a trouvé dans les papiers du professeur Schroeder, de Marbourg,
célèbre rose-croix, mort à Wetzlar, une vieille pancarte expédiée par
un chef de cette secte.
Il avait ajouté à son nom S. J., de la société de Jésus, et la
pancarte avait une date plus ancienne que celle à laquelle le
dictionnaire des hérésiarques d'Arnold fixe l'origine des rose-croix.
Les relations que j'ai eues avec ces derniers, m'ont appris qu'ils
étaient intimement liés avec les jésuites, et je puis attester que les
règles et les formes de l'ordre des rose-croix avaient les plus grands
rapports avec celles de la compagnie de Jésus, surtout pour
l'obéissance aveugle à leurs supérieurs, l'espionnage et les moyens
de s'emparer des secrets d'autrui.
* * * * *
Des amis et des protections particulières que j'avais à Naples m'ont
mis à portée d'examiner de près le miracle de saint Janvier, et je
puis attester qu'il me parut impossible, qu'une matière extérieure
puisse pénétrer dans les fioles qui contiennent le prétendu sang de ce
saint. Il y en a deux qui sont hermétiquement scellées et placées sur
deux pointes, qui les soutiennent en l'air au milieu d'un ostensoir à
jour et bien clos.
On voit dans le fond de ces fioles, à la hauteur d'un doigt, une
matière qui ressemble à de la poix, résine fort brune et dure,
laquelle, quand le miracle se fait, s'élève subitement en bouillonnant
et remplit tout à fait les petits vases.
L'abbé Galiani, qui a observé tout ceci plus souvent et encore mieux
que moi, et qui, de plus, se fondait sur l'autorité de son oncle,
archi-chapelain du roi, et qui, par ses relations avec tout le clergé,
pouvait être encore plus instruit que moi, prétendait que cette
relique était si ancienne qu'on en avait absolument perdu la véritable
histoire, que le clergé de Naples agissait de bonne foi, qu'il
ignorait parfaitement le secret de ce tour de passe-passe, et qu'il
s'opérait vraisemblablement par la chaleur extérieure, et peut-être
par un certain coup de main prescrit ou accidentel.
L'abbé Galiani, dans la tête duquel chaque explication à donner
prenait une tournure ingénieuse et instructive, employait le mystère
de ce miracle pour commenter un passage d'Horace, qui parlant dans son
épître du voyage à Brindisi des fourberies religieuses de ce pays-là,
dit: _Thura sine igne liquefaciunt, credat judæus Apella._ «Ils
liquéfient de l'encens sans employer du feu. Il faudrait être un Juif
comme Apella, pour le croire.»
Il y a apparence que les premiers prêtres chrétiens auront trouvé ce
secret chimique, et, croyant que cette gomme brunâtre ne ressemblait
pas mal à du sang caillé, ils se seront dit, voilà une chose
excellente qui peut nous être aussi utile qu'aux prêtres païens; et
ils l'auront employée comme fraude pieuse, très-utile par le grand
succès qu'elle a eu.
C'est ainsi que mon charmant petit abbé expliquait le miracle de saint
Janvier, qui n'est pas le seul de son espèce dans le royaume de
Naples; car, dans deux ou trois endroits de l'intérieur, il s'opère
obscurément sur le sang de deux autres martyrs, dont j'ai oublié les
noms.
* * * * *
Dans une maison de la rue Saint-Honoré, à côté du trésor royal, il y
avait une chambre dans laquelle on trouvait souvent des meubles brisés
ou déplacés de la manière la plus extraordinaire. On avait beau la
fermer à cadenas, y apposer même un scellé, et employer tous les
moyens possibles pour en découvrir la cause; tout était inutile, et
enfin les domestiques obtinrent la permission d'aller chez les
capucins, qui étaient vis-à-vis pour chercher un exorciseur.
Le père, chargé de cet emploi, se transporta avec son bénitier dans la
chambre en question; et, après avoir aspergé partout, on lui dit,
qu'il fallait aussi en mettre dans la cheminée où l'on entendait
quelquefois le diable, quand on entrait dans la chambre. Le capucin se
tourna donc vers la cheminée, et, allongeant son goupillon dans le
tuyau, il fut étrangement surpris de sentir qu'une main invisible le
lui arrachait et l'emportait. La frayeur du bon père se communiqua aux
assistants, et tous s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles,
qui attirèrent une foule de monde à laquelle on raconta ce nouveau
miracle.
Mais on fut encore bien plus effrayé, lorsqu'on vit paraître sur le
haut de la cheminée le diable tenant le goupillon, avec lequel il
gesticulait aussi bien que le meilleur exorciseur.
Après l'avoir considéré quelque temps, arriva un domestique de M. de
Lavalette de Lange, qui logeait tout à côté de la cheminée, et qui
s'écria en regardant en haut: Oh, voilà le singe de mon maître!
* * * * *
M. de Sartine, ministre de la marine, était fort soigneux de sa
coiffure; il avait des perruques merveilleuses pour la quantité de
leurs boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller de grand matin à
Versailles, on avait fort recommandé chez le perruquier d'arranger la
perruque le même soir, parce que l'on viendrait la prendre à l'aube du
jour.
En conséquence elle fut arrangée et placée dans sa boîte. Pendant la
nuit la femme du perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on mit,
faute de cercueil, dans une boîte à perruques, pour pouvoir l'enterrer
tout de suite. Un moment après que le petit convoi d'enterrement fut
parti, un domestique de M. de Sartine vint chercher la perruque. Mais
on fut bien étonné, en ouvrant la boîte, d'y trouver un enfant mort.
On s'était trompé de boîte, et on avait enterré la perruque de M. de
Sartine, qui fut obligé de retarder son départ jusqu'à ce que chaque
chose eût été remise à sa place.
* * * * *
Un jeune auteur, qui cherchait fortune, était allé à Ferney pour se
recommander à M. de Voltaire. Celui-ci commença par lui demander ce
qu'il savait faire, et quel était son métier? Je suis, répondit-il,
garçon athée, pour vous servir.--Et moi, répliqua M. de Voltaire, j'ai
l'honneur d'être maître déiste; mais, quoique nos métiers soient
opposés, je vous donnerai à souper pour aujourd'hui et à travailler
pour demain, je puis me servir de vos bras et non de votre tête.
* * * * *
Le duc de Choiseul, étant devenu ministre des affaires étrangères,
avait eu la curiosité de connaître le style de M. de Chauvelin, qui,
sous le ministère du cardinal de Fleury, s'était acquis la réputation
de l'ambassadeur le plus habile de son temps. Il fit tirer du dépôt
des affaires étrangères les dépêches de M. de Chauvelin, écrites
durant son ambassade en Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous
les yeux en feuilletant pour commencer sa lecture. L'ambassadeur,
parlant de l'espérance qu'il avait de pénétrer un secret par le canal
d'un magistrat qui en était instruit, s'exprimait ainsi: «J'ai déjà
mis les fers au feu, pour lui tirer les vers du nez.»
* * * * *
M. de Beaumarchais était fils d'un horloger. Une dame de la cour,
pour lui reprocher son origine, lui présenta une très-belle montre
qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de la lui arranger, parce
qu'elle n'allait pas bien. Beaumarchais prit la montre et la laissa
tomber sur le pavé du salon, qui était de marbre. Ah, quel malheur,
s'écria-t-il, mon père avait raison, il m'avait bien dit que j'étais
trop maladroit pour faire son métier.
* * * * *
J'avais une chatte, nommée Ermelinde, qui mérite une place bien
distinguée dans l'histoire des animaux par les preuves qu'elle m'a
données d'un raisonnement suivi et concluant, supérieur à tout ce que
les biographes des bêtes ont cité de plus remarquable.
Je la voyais sans cesse occupée à se mirer dans la glace, à s'en
éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour
des cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées dans des
trumeaux.
Cela me détermina à établir un jour un miroir de toilette au milieu de
la chambre, pour donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le
tour.