Il y avait à l'université de Halle un professeur qui montrait des

revenants. Frédéric II, qui avait entendu raconter à des officiers,

dont le courage et l'esprit lui étaient connus, qu'ils en avaient

réellement vu, fit venir ce professeur à Berlin, et le pria de lui

montrer quelques-unes de ces apparitions merveilleuses. Comme je ne

suis pas tout à fait sûr, répliqua le professeur, que mon secret ne

puisse produire un peu de mal sur le cerveau, et que, par cette

raison, je ne l'emploie qu'à mon corps défendant, Dieu me préserve

d'en faire usage sur Votre Majesté, mais je ferai mieux, je vous

l'expliquerai.

Il consiste en une fumigation qu'on répand dans la chambre obscure, où

l'on fait entrer l'homme qui demande à voir. Cette fumée, dont voici

la recette, a deux propriétés: celle de jeter le patient dans un

demi-sommeil assez léger pour entendre ce qu'on lui dit, et assez

profond pour l'empêcher de réfléchir; et celle de lui échauffer le

cerveau, au point que son imagination lui peint vivement l'image des

paroles qu'il entend, et y ajoute la représentation qui sert à

poursuivre et à compléter l'objet de son intention; il est dans l'état

d'un homme qui compose un rêve, d'après des impressions légères qu'il

reçoit en dormant.

Après avoir, poursuivit le professeur, tiré de mon curieux dans la

conversation le plus de particularités qu'il m'est possible de la

personne, qui doit lui apparaître, et lui avoir demandé la forme et

les habits avec lesquels il veut la voir, je le fais entrer dans la

chambre obscure.

Quand je crois que la fumée a commencé son effet, je le suis, en me

préservant de l'impression de la fumée, avec une éponge trempée dans

la liqueur que voici. Alors je lui dis: Vous voyez un tel, fait et

habillé de telle manière: et la figure se peint ainsi à son

imagination altérée; puis je lui demande avec une voix rauque: Que me

veux-tu? il est persuadé que c'est l'esprit qui parle, il répond, je

réplique, et, s'il a du courage, la conversation continue, et finit

par un évanouissement.

Ce dernier effet de la fumigation jette un voile mystérieux sur ce

qu'il a cru voir et entendre, efface les petites imperfections qu'il

pourrait se rappeler, et lui laisse à son réveil une conviction mêlée

de crainte et de respect contre laquelle il ne lui reste aucun doute.

J'ai appris tout ceci de la margrave de Bayreuth, soeur de Frédéric

II, et que le roi, après avoir vérifié cette opération, en a déposé la

recette et la méthode sous une enveloppe cachetée dans sa bibliothèque

de manuscrits. Il y a apparence que Bischofswerder et compagnie ont

trouvé ce secret dans la bibliothèque du roi, ou peut-être à Halle, et

qu'ils s'en sont servi pour produire les apparitions extraordinaires

avec lesquelles ils ont mystifié et subjugué Frédéric Guillaume II.

* * * * *

Le baron de Thugut, envoyé de la cour de Vienne à Varsovie, avait à

son début, et avant d'avoir vu le roi, rencontré dans la société le

comte de Stackelberg, ambassadeur de Russie, et était tombé dans

l'erreur de le prendre pour le roi, avec lequel l'ambassadeur avait

quelque ressemblance, et par la figure et par la taille et le port.

S'étant aperçu qu'on avait remarqué cette méprise, il coupa, en

faisant le soir la partie du roi avec M. de Stackelberg, comme par

mégarde, une dame avec un valet, et dit: Ne voilà-t-il pas aujourd'hui

qu'il m'arrive encore de prendre un valet pour un roi[12].

[12] Cette anecdote a été contée par le baron de Thugut lui-même,

à une personne d'un nom illustre qui vivait encore en 1846, et

qui avait eu des rapports intimes avec ce ministre. (_Note de

l'éditeur allemand._)

* * * * *

Egizielo, émule de Farinelli à Lisbonne, partant de là, reçut le

singulier honneur d'une escorte de cavalerie commandée par un

officier. L'orgueilleux chanteur crut qu'il était de sa dignité de

faire un présent à l'officier, et lui offrit une belle montre.

Celui-ci lui dit: Gardez votre montre; mais si vous voulez me

récompenser de la peine que j'ai eue, je vous prie de me chanter un

petit air.

* * * * *

Le baron de Thun, qui a été longtemps ministre de Wurtemberg à Paris,

était un homme assez singulier, très-aimable pour ceux qui l'ont

connu aussi particulièrement que moi, mais excessivement spéculatif

pour l'économie. Il avait mis toute sa fortune en rentes viagères, car

il était fort égoïste.

Ayant la fantaisie de vouloir être enterré dans son lieu natal en

Poméranie, mais trop juste pour causer autant de dépenses qu'aurait

exigées le transport de son cadavre, à son neveu, auquel il ne

laissait rien du tout, il ordonna en mourant de le couper en pièces,

de le bien saler, de le mettre dans un tonneau, et de l'embarquer

ainsi sur le premier vaisseau qui partirait pour aller en Poméranie.

Durant la route, les matelots visitèrent le tonneau, et, croyant que

c'était du boeuf salé, ils mangèrent la moitié du baron de Thun.

C'est son neveu qui m'a raconté cette histoire.

* * * * *

Une ancienne prophétie qui existait à Lyon disait, que le sang

coulerait dans les rues, quand le Rhône et la Saône se trouveraient

réunis dans l'hôtel de ville.

Or, ce bâtiment est si élevé au-dessus du lit de ces fleuves qu'il

aurait fallu une inondation presque incroyable pour les faire arriver

jusque-là.

Cette prophétie s'est pourtant accomplie en 1793 d'une manière assez

singulière. Lorsque le peuple abattit la statue de Louis XIV à la

place de Belcour, on porta les figures en bronze de ces deux fleuves,

qui étaient placées aux deux côtés de la statue, à la maison de ville,

et, peu de jours après, les rues furent inondées de sang, par le

premier massacre que firent les jacobins.

* * * * *

Une preuve de l'indolence avec laquelle Louis XV régnait, est une

réponse qu'il fit un jour au duc de Choiseul, qui voulait lui arracher

une décision contraire aux intrigues de ses adversaires; et, après lui

avoir démontré que les appréhensions qu'on lui inspirait, étaient

fausses, et qu'il commettrait une injustice en s'y livrant, le roi lui

répliqua: Mais ils m'ont dit qu'il y a du danger à le faire, et ce

n'est pas la peine d'avoir des ministres, pour que je réponde des

événements.

* * * * *

M. de Fontenelle répliqua à un homme qui l'avait ennuyé par une longue

diatribe contre le diable: N'en disons pas tant de mal, c'est

peut-être l'homme d'affaires du bon Dieu.

* * * * *

Voici un mot bien philosophique de l'abbé Galiani: Le chien qui

s'imagine qu'il tourne le rôti, ne sait pas que c'est le rôti qui le

fait tourner.

* * * * *

Entendant dire à un homme qu'on questionnait sur les effets de la

nouvelle salle d'Opéra de Paris, qu'elle était sourde, Galiani qui ne

pouvait pas souffrir la musique française, s'écria: Qu'elle est

heureuse!

* * * * *

Dans le temps qu'il s'agissait de mettre une inscription sur cette

nouvelle salle, Diderot fit la suivante:

_Hic Marsyas Apollinem._

* * * * *

Un pauvre valet de louage à Rome avait acheté à la place Navone un

camée antique superbe, pour très-peu de chose. On lui en avait déjà

offert un prix considérable, mais il voulut pourtant consulter

auparavant M. Jenkins, riche et célèbre antiquaire, qui était son

patron.

Cet homme honnête lui dit: Votre pierre vaut beaucoup davantage, vous

êtes un pauvre homme, je puis faire votre fortune sans y perdre; voilà

4000 écus romains. Le valet de louage se retira dans sa patrie avec

cet argent, l'employa à se faire bâtir une maison, et mit au-dessus de

la porte l'inscription suivante:

_Questa casa è fatta d'una sola pietra._

* * * * *

M. Naigeon, homme de lettres, grand bibliologue, et petit athée, a

composé le Système de la nature, avec le baron d'Holbach et Diderot.

Il avait une vanité insupportable, et M. d'Holbach disait de lui,

qu'il lui déplaisait parce qu'il était si fier de ne pas croire en

Dieu.

Le même a dit un joli mot sur l'abbé Morellet, dont l'amour-propre

perçait trop à travers ses belles qualités. Son attitude favorite

était de se serrer les côtes avec les deux mains fourrées sous son

habit. Quelqu'un ayant remarqué cette contenance, dit à M. d'Holbach:

«Je crois que l'abbé a froid.--Non, répliqua-t-il, il se tient comme

cela pour être plus près de soi.»

* * * * *

Dans les cérémonies de la semaine sainte on porte le pape d'un endroit

du Vatican à l'autre, sur une espèce de palanquin, sous un dais, et

ombragé des deux côtés par des éventails faits de plumes de paon. Cet

appareil a un air tout à fait chinois. Il fut copié avec une

exactitude frappante dans un opéra bouffon nommé: _L'Idole chinoise_,

qu'on donna à Naples précisément dans le temps où le marquis Tanucci

était le plus enclin à maltraiter la cour de Rome. Le nonce, informé

de cette farce indécente, s'en plaignit amèrement à ce ministre.

Celui-ci, qui mourait d'envie de repaître ses yeux de ce spectacle,

dont la simple description l'avait extrêmement diverti, répondit au

nonce: Ah, Monseigneur, que me dites-vous là! Cela n'est pas possible:

mais pour vous prouver mon intérêt, je me rendrai moi-même au théâtre,

moi, qui n'y vais jamais, pour me convaincre de la vérité incroyable

d'un tel scandale. Ce ministre se procura donc par là la jouissance

qu'il désirait, et le lendemain il dit au nonce: J'y ai été, vous

pouvez être tranquille, il n'y a pas un mot de vrai à ce qu'on vous a

dit, je vous assure que c'est une grande méchanceté.

* * * * *

Le marquis de Bombelles m'a fait la description de deux robes à

panier, qu'il a vues, à la cour de Lisbonne, porter à la reine, où il

était ambassadeur de France. Sur l'une, on avait représenté en

broderie une espèce de péristyle, dont les deux colonnes suivaient la

direction des jambes, surmontées d'un fronton, duquel tombait une

cascade de gaze d'argent.

L'autre représentait Adam et Ève, au milieu d'eux l'arbre de la

science du bien et du mal, et le serpent qui y grimpait en remontant

vers le sommet.

* * * * *

Parmi la foule de solliciteurs qui attendaient la mort ou la guérison

du maréchal de Belle-Isle, alité depuis très-longtemps, il y avait un

pauvre Gascon réduit à la dernière misère, en mangeant d'avance une

pension qu'il n'avait pas encore. Un jour que, dans un café, on

faisait l'éloge du maréchal, le Gascon s'écria: Oh, cadédis, c'est un

Dieu! tout-puissant, invisible, éternel!!

* * * * *

La faveur du duc de Choiseul avait attiré tant de cousins, qui

portaient son nom, que, pour les distinguer, on leur avait donné des

sobriquets: Il y en avait un qu'on appelait Choiseul bon-Dieu. On

importunait à outrance le maréchal de Belle-Isle pour faire avoir un

régiment à ce cousin de son ennemi. Ce ministre étant à la mort, on

lui apporta le viatique, et on lui annonça le bon Dieu, comme c'est

l'usage à Paris, où le valet de chambre, qui est à la porte, nomme

toujours les arrivants à haute voix. Le maréchal agonisant crut que

c'était ce Choiseul qui venait le relancer, et cria de toutes ses

forces: Qu'il s'en aille, qu'il me laisse en repos! dites que je lui

donne un régiment.

* * * * *

Le marquis Manfredini, ministre du grand-duc de Toscane, a eu beaucoup

à traiter avec Bonaparte, lorsqu'il commandait en Italie.

Après nombre de preuves d'amitié, et surtout de loyauté, qu'il avait

reçues de ce général, ce dernier fut dans le cas de manquer malgré lui

à une promesse qu'il lui avait faite, forcé par des ordres du

Directoire qu'il avait reçus depuis. Le marquis se plaignant

amèrement, Bonaparte lui dit: Vous pouvez toujours compter sur ma

parole militaire; mais ne comptez jamais sur ma parole politique.

* * * * *

Un officier de la garde bourgeoise de Bayreuth était un homme

facétieux et extrêmement poltron, ce qui l'avait constitué le bouffon

et le souffre-douleur en titre de tous les officiers.

Dans ce temps il y avait à Bayreuth un joueur, qui s'était rendu

célèbre par quantité de duels, et dont tout le monde redoutait l'épée

qu'il maniait avec beaucoup d'adresse et de bonheur. On aurait bien

voulu en être débarrassé, mais personne n'osait se mesurer avec lui.

Un jour qu'on manifestait ce désir en présence du capitaine bourgeois,

celui-ci s'offrit de délivrer la ville de ce dangereux personnage.

Pressé sur les moyens qu'il emploierait, il surprit extrêmement en

disant qu'il se battrait contre lui, et qu'il le chasserait. D'abord,

on se moqua de notre poltron, mais celui-ci proposa un assez gros pari

si sérieusement, qu'il fut accepté avec une extrême curiosité de voir

comment il s'en tirerait. Le joueur fut insulté le lendemain, et

appelé en duel par le capitaine.

Le margrave, instruit par ce dernier de ce qu'il comptait faire,

permit que les deux champions se battraient sur la place, en présence

de la ville et de la cour. A peine le capitaine eut-il tiré son épée,

que le joueur pâlit, lui tourna le dos, et, s'enfuyant à toutes

jambes, fut poursuivi par son adversaire et chassé par toutes les rues

de la ville. Cet événement incroyable parut un prodige à tous les

spectateurs, et le paraîtra à mes lecteurs, à moins que je ne leur

explique comment ce miracle s'est opéré.

Le capitaine savait que le joueur avait une antipathie naturelle et

insurmontable contre la simple vue d'une carotte rouge, au point qu'il

s'évanouissait quand il en paraissait sur la table. Que fit-il? il

coupa une bonne tranche bien ronde d'une belle carotte bien rouge,

l'enfila dans son épée pour qu'elle couvrît parfaitement la garde

inférieure. Il en résulta que, dès qu'il eut tiré son épée et présenté

la pointe à son ennemi, celui-ci fut frappé de la vue si redoutable

pour lui, et obligé de s'enfuir à toutes jambes.

* * * * *

Le duc de Nivernois, défendant la gloire de Louis XIV contre Frédéric

II, qui le critiquait rudement sur sa vanité, son ambition démesurée,

et sur l'avantage d'avoir eu d'excellents teinturiers en tout genre,

poussé à bout, le duc s'écria: Au moins, Votre Majesté ne lui

refusera-t-elle pas l'honneur d'avoir bien représenté son rôle de roi?

Frédéric répliqua: Après Baron.

Le même duc de Nivernois m'a assuré avoir vu un écrit du temps de

Catherine de Médicis, qui donnait le détail de ce qu'elle disait avoir

vu dans un miroir magique, dans lequel un célèbre astrologue, dont

j'ai oublié le nom, lui montrait la succession et le sort des rois de

France.

Ceux qui ont été assassinés, comme Henri III et Henri IV, ont paru

percés des poignards qui les ont frappés; les autres rois, quoique pas

nommés, étaient reconnaissables, ou par quelques marques, ou par un

dauphin intermédiaire qui apparaissait sans couronne. La durée du

règne de ces rois était marquée par les différences de la durée de

leurs apparitions. Par le nombre de leurs dauphins on parvenait

distinctement à celui qui désignait Louis XV. C'est du vivant de ce

monarque que M. de Nivernois m'a parlé de cette pièce curieuse, et il

m'a dit alors qu'elle finissait de la manière suivante, qu'après Louis

XV il ne s'est plus montré qu'un seul roi; et Catherine, interrogée

par l'astrologue, sur ce qu'elle voyait encore, elle répondit: je ne

vois plus rien qu'un tas de rats et de souris qui s'entre-dévorent.

Comme on venait de s'apercevoir que les fondements de Versailles

étaient minés par ces animaux, nous appliquions alors cette image

prophétique à la possibilité que ce grand château pourrait bien

s'écrouler sous le règne prochain.

* * * * *

Le cardinal Acquaviva était franc, mais extrêmement grossier. Allant

occuper la vice-légation d'Avignon, on lui avait fort recommandé de

s'abstenir de dire: cela n'est pas vrai, et on lui avait observé que

cette phrase était regardée en France comme une insulte. Voici donc la

tournure qu'il avait imaginée, pour donner un démenti poliment: Je le

crois, disait-il d'un air suppliant, puisque vous me le dites, mais

vous, qui me le dites, vous ne le croyez pas.

Ceci me rappelle une autre réplique fort heureuse, au récit d'un fait

incroyable que le conteur assurait avoir vu de ses propres yeux, la

voici: Je le crois, puisque vous l'avez vu, mais si je le voyais, je

ne le croirais pas.

* * * * *

On a trouvé dans les papiers du professeur Schroeder, de Marbourg,

célèbre rose-croix, mort à Wetzlar, une vieille pancarte expédiée par

un chef de cette secte.

Il avait ajouté à son nom S. J., de la société de Jésus, et la

pancarte avait une date plus ancienne que celle à laquelle le

dictionnaire des hérésiarques d'Arnold fixe l'origine des rose-croix.

Les relations que j'ai eues avec ces derniers, m'ont appris qu'ils

étaient intimement liés avec les jésuites, et je puis attester que les

règles et les formes de l'ordre des rose-croix avaient les plus grands

rapports avec celles de la compagnie de Jésus, surtout pour

l'obéissance aveugle à leurs supérieurs, l'espionnage et les moyens

de s'emparer des secrets d'autrui.

* * * * *

Des amis et des protections particulières que j'avais à Naples m'ont

mis à portée d'examiner de près le miracle de saint Janvier, et je

puis attester qu'il me parut impossible, qu'une matière extérieure

puisse pénétrer dans les fioles qui contiennent le prétendu sang de ce

saint. Il y en a deux qui sont hermétiquement scellées et placées sur

deux pointes, qui les soutiennent en l'air au milieu d'un ostensoir à

jour et bien clos.

On voit dans le fond de ces fioles, à la hauteur d'un doigt, une

matière qui ressemble à de la poix, résine fort brune et dure,

laquelle, quand le miracle se fait, s'élève subitement en bouillonnant

et remplit tout à fait les petits vases.

L'abbé Galiani, qui a observé tout ceci plus souvent et encore mieux

que moi, et qui, de plus, se fondait sur l'autorité de son oncle,

archi-chapelain du roi, et qui, par ses relations avec tout le clergé,

pouvait être encore plus instruit que moi, prétendait que cette

relique était si ancienne qu'on en avait absolument perdu la véritable

histoire, que le clergé de Naples agissait de bonne foi, qu'il

ignorait parfaitement le secret de ce tour de passe-passe, et qu'il

s'opérait vraisemblablement par la chaleur extérieure, et peut-être

par un certain coup de main prescrit ou accidentel.

L'abbé Galiani, dans la tête duquel chaque explication à donner

prenait une tournure ingénieuse et instructive, employait le mystère

de ce miracle pour commenter un passage d'Horace, qui parlant dans son

épître du voyage à Brindisi des fourberies religieuses de ce pays-là,

dit: _Thura sine igne liquefaciunt, credat judæus Apella._ «Ils

liquéfient de l'encens sans employer du feu. Il faudrait être un Juif

comme Apella, pour le croire.»

Il y a apparence que les premiers prêtres chrétiens auront trouvé ce

secret chimique, et, croyant que cette gomme brunâtre ne ressemblait

pas mal à du sang caillé, ils se seront dit, voilà une chose

excellente qui peut nous être aussi utile qu'aux prêtres païens; et

ils l'auront employée comme fraude pieuse, très-utile par le grand

succès qu'elle a eu.

C'est ainsi que mon charmant petit abbé expliquait le miracle de saint

Janvier, qui n'est pas le seul de son espèce dans le royaume de

Naples; car, dans deux ou trois endroits de l'intérieur, il s'opère

obscurément sur le sang de deux autres martyrs, dont j'ai oublié les

noms.

* * * * *

Dans une maison de la rue Saint-Honoré, à côté du trésor royal, il y

avait une chambre dans laquelle on trouvait souvent des meubles brisés

ou déplacés de la manière la plus extraordinaire. On avait beau la

fermer à cadenas, y apposer même un scellé, et employer tous les

moyens possibles pour en découvrir la cause; tout était inutile, et

enfin les domestiques obtinrent la permission d'aller chez les

capucins, qui étaient vis-à-vis pour chercher un exorciseur.

Le père, chargé de cet emploi, se transporta avec son bénitier dans la

chambre en question; et, après avoir aspergé partout, on lui dit,

qu'il fallait aussi en mettre dans la cheminée où l'on entendait

quelquefois le diable, quand on entrait dans la chambre. Le capucin se

tourna donc vers la cheminée, et, allongeant son goupillon dans le

tuyau, il fut étrangement surpris de sentir qu'une main invisible le

lui arrachait et l'emportait. La frayeur du bon père se communiqua aux

assistants, et tous s'enfuirent dans la rue avec des cris terribles,

qui attirèrent une foule de monde à laquelle on raconta ce nouveau

miracle.

Mais on fut encore bien plus effrayé, lorsqu'on vit paraître sur le

haut de la cheminée le diable tenant le goupillon, avec lequel il

gesticulait aussi bien que le meilleur exorciseur.

Après l'avoir considéré quelque temps, arriva un domestique de M. de

Lavalette de Lange, qui logeait tout à côté de la cheminée, et qui

s'écria en regardant en haut: Oh, voilà le singe de mon maître!

* * * * *

M. de Sartine, ministre de la marine, était fort soigneux de sa

coiffure; il avait des perruques merveilleuses pour la quantité de

leurs boucles. La veille d'un jour qu'il devait aller de grand matin à

Versailles, on avait fort recommandé chez le perruquier d'arranger la

perruque le même soir, parce que l'on viendrait la prendre à l'aube du

jour.

En conséquence elle fut arrangée et placée dans sa boîte. Pendant la

nuit la femme du perruquier accoucha d'un enfant mort, qu'on mit,

faute de cercueil, dans une boîte à perruques, pour pouvoir l'enterrer

tout de suite. Un moment après que le petit convoi d'enterrement fut

parti, un domestique de M. de Sartine vint chercher la perruque. Mais

on fut bien étonné, en ouvrant la boîte, d'y trouver un enfant mort.

On s'était trompé de boîte, et on avait enterré la perruque de M. de

Sartine, qui fut obligé de retarder son départ jusqu'à ce que chaque

chose eût été remise à sa place.

* * * * *

Un jeune auteur, qui cherchait fortune, était allé à Ferney pour se

recommander à M. de Voltaire. Celui-ci commença par lui demander ce

qu'il savait faire, et quel était son métier? Je suis, répondit-il,

garçon athée, pour vous servir.--Et moi, répliqua M. de Voltaire, j'ai

l'honneur d'être maître déiste; mais, quoique nos métiers soient

opposés, je vous donnerai à souper pour aujourd'hui et à travailler

pour demain, je puis me servir de vos bras et non de votre tête.

* * * * *

Le duc de Choiseul, étant devenu ministre des affaires étrangères,

avait eu la curiosité de connaître le style de M. de Chauvelin, qui,

sous le ministère du cardinal de Fleury, s'était acquis la réputation

de l'ambassadeur le plus habile de son temps. Il fit tirer du dépôt

des affaires étrangères les dépêches de M. de Chauvelin, écrites

durant son ambassade en Suisse, et voici une phrase qui lui tomba sous

les yeux en feuilletant pour commencer sa lecture. L'ambassadeur,

parlant de l'espérance qu'il avait de pénétrer un secret par le canal

d'un magistrat qui en était instruit, s'exprimait ainsi: «J'ai déjà

mis les fers au feu, pour lui tirer les vers du nez.»

* * * * *

M. de Beaumarchais était fils d'un horloger. Une dame de la cour,

pour lui reprocher son origine, lui présenta une très-belle montre

qu'elle avait, en le priant de l'examiner et de la lui arranger, parce

qu'elle n'allait pas bien. Beaumarchais prit la montre et la laissa

tomber sur le pavé du salon, qui était de marbre. Ah, quel malheur,

s'écria-t-il, mon père avait raison, il m'avait bien dit que j'étais

trop maladroit pour faire son métier.

* * * * *

J'avais une chatte, nommée Ermelinde, qui mérite une place bien

distinguée dans l'histoire des animaux par les preuves qu'elle m'a

données d'un raisonnement suivi et concluant, supérieur à tout ce que

les biographes des bêtes ont cité de plus remarquable.

Je la voyais sans cesse occupée à se mirer dans la glace, à s'en

éloigner pour s'en rapprocher en courant, et surtout gratter autour

des cadres, parce que toutes mes glaces étaient enchâssées dans des

trumeaux.

Cela me détermina à établir un jour un miroir de toilette au milieu de

la chambre, pour donner à ma chatte le plaisir de pouvoir en faire le

tour.

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 12 / 13 段