Elle commença par s'assurer, en s'approchant et se reculant, qu'elle

se trouvait dans une glace pareille aux autres. Elle passa derrière à

diverses reprises, courant toujours plus fort; mais, voyant qu'elle ne

pouvait pas atteindre ce chat prompt à lui échapper, elle se plaça au

bord du miroir, et, regardant alternativement d'un côté et de l'autre,

elle s'assura que le chat qu'elle venait de voir, ne pouvait pas être,

ni avoir été derrière le miroir; ainsi, elle se persuada qu'il devait

être dedans. Mais que fit-elle pour constater cette expérience, la

dernière qui restait à faire? toujours assise aux bords de ce miroir,

elle se dressa en allongeant ses deux pattes pour tâter l'épaisseur,

et sentant qu'elle ne suffisait pas pour contenir un chat, elle se

retira tristement et convaincue qu'il s'agissait d'un phénomène

impossible à découvrir, parce qu'il était au-dessus du cercle de ses

idées; elle ne regarda plus aucune glace et renonça pour toujours à un

objet qui intéressait sa curiosité.

Plus sage que les hommes qui ne mettent aucune borne à leurs

recherches métaphysiques, mon Ermelinde me paraît avoir été le Kant

des chats.

* * * * *

J'ai servi à vérifier une ressemblance trop extraordinaire, pour que

je ne doive pas l'attester dans ces mémoires.

Le comte de Werthern, depuis grand-maître de la garde-robe de Frédéric

II, finissant ses études à Lausanne, avait eu un gouverneur qui se

nommait le marquis Caraccioli, portant un titre d'officier major

polonais, qui alors s'obtenait facilement, d'ailleurs assez mauvais

sujet, méchant auteur, et fort brouillé avec son élève, qui ne cessait

de m'en dire pis que pendre dans toutes ses lettres.

L'année d'après qu'ils se furent quittés, je rencontrai le comte à

Milan, allant à Rome, où j'allais aussi. J'y retrouverai, me dit-il,

mon coquin de gouverneur qui m'a volé en partant, et qui voyage à

présent avec les jeunes comtes Rzewuski: il me tarde de le bien

rosser. Or, j'avais vécu à Rome avec ce marquis, que je savais être le

conducteur des jeunes seigneurs polonais, précisément dans les années

où mon ami m'écrivait de Lausanne pour se plaindre de son gouverneur

qui le tourmentait.

J'assurai le comte de Werthern qu'il se trompait, qu'à la vérité

Caraccioli était auteur et avait un titre d'officier major de Pologne

comme le sien, mais que c'était le plus honnête homme du monde, et

qu'il ne pouvait pas avoir été en même temps à Rome et à Lausanne.

Malgré tout cela, mon ami qui était fort opiniâtre, persistait dans

son erreur, disant que je me trompais, et que deux Anglais, qui

avaient beaucoup connu son Caraccioli à Lausanne, venaient de le

revoir avec les comtes Rzewuski, et que tout ce que ces Anglais lui en

avaient rapporté, ne laissait aucun doute sur l'identité de la

personne.

Comme l'aîné des deux frères avait la tête fort chaude, et que mon ami

ne ménageait pas ses propos, j'obtins de ce dernier, sur lequel

j'avais beaucoup d'empire, de se calmer jusqu'à ce qu'il eût vu

l'homme et examiné le tout de sang-froid. En conséquence, dès que nous

fûmes arrivés à Rome, je leur ménageai une entrevue chez moi. Le

marquis, que je n'avais prévenu de rien, aborda le comte avec

l'indifférence d'un homme qui ne l'avait jamais vu, mais ce dernier,

frappé par la ressemblance la plus étonnante qui fut jamais, avait

toutes les peines du monde de contenir son animosité, m'ayant donné sa

parole d'honneur de rester calme, au moins dans cette première

rencontre.

Le marquis me quitta le premier, et, dès qu'il fut sorti, le comte,

furieux de sa longue contrainte, éclata en reproches contre moi de ce

que j'osais lui soutenir, que ce n'était pas là son ancien gouverneur;

que personne ne pouvait lui disputer le droit de prononcer, si l'homme

qu'il avait vu, était ou n'était pas celui avec lequel il avait passé

deux années de sa vie presque côte à côte; que c'était certainement

le même homme, non-seulement parce qu'il ressemblait à son gouverneur

trait pour trait, mais qu'il avait le même son de voix, les mêmes

gestes, la même posture, les mêmes révérences, les mêmes phrases

coutumières, et, enfin, qu'à moins de devenir insensé, rien ne lui

ôterait la certitude d'avoir retrouvé en lui son mauvais sujet de

gouverneur, ni ne l'empêcherait de le rouer de coups dès qu'il le

rencontrerait dans la rue.

Prévoyant les malheurs qui pourraient en résulter, j'obtins encore par

mon crédit sur l'esprit de mon ami de remettre sa vengeance jusqu'à ce

que je lui eusse démontré l'impossibilité de l'identité des deux

personnages en question par nombre de témoignages incontestables, qui

prouveraient qu'ils ont existé, pendant plus d'une année, à la

distance de plus de cent lieues l'un de l'autre. Alors, j'informai mon

ami Caraccioli et ses élèves de toutes les circonstances de cette

fâcheuse affaire, et de la nécessité de détruire une erreur, justifiée

par des apparences si singulières.

On convint d'un rendez-vous auquel furent convoquées plusieurs

personnes de différents états, qui avaient connu, logé et nourri mon

marquis Caraccioli, pendant toute une année du séjour de l'autre à

Lausanne, et sans compter les passe-ports et autres preuves par écrit,

irrécusables d'un _alibi_ de près de deux ans. Mais un accident bien

particulier pensa tout gâter.

Le Caraccioli de Lausanne, qui aimait la parure, avait souvent

entretenu son élève du plaisir qu'il aurait à se donner un habit de

satin, couleur de rubis, quand il serait assez riche pour cela. Le

hasard voulut que mon Caraccioli arrive précisément avec un tel habit,

d'autant plus extraordinaire que les hommes jusque-là n'avaient encore

jamais porté du satin. Pour le coup, mon ami Werthern pensa éclater;

cela lui paraissait trop fort. Toutefois la nombreuse compagnie et les

voix de tant de témoins qui déposaient avec chaleur en faveur de mon

Caraccioli, continrent les fureurs du comte. Ce fut de très-mauvaise

grâce qu'il écouta et examina les preuves qu'on lui donnait pour le

détromper, et qui étaient sans réplique. Mais lui-même donnait par une

telle obstination une preuve bien remarquable de l'empire des sens sur

la réflexion, et qu'il y a une grande différence pour notre croyance

entre une vérité sentie et une qui n'est que démontrée. Le comte de

Werthern a été forcé de convenir qu'il avait tort, et malgré cela il

est resté persuadé toute sa vie, que son Caraccioli à Lausanne avait

été la même personne que mon Caraccioli à Rome, quoique ce dernier ait

porté la complaisance jusqu'à montrer à ce comte le seul endroit par

où il ne ressemblait pas à son ménechme, lequel avait une cicatrice

d'un coup d'épée qu'il avait reçu dans la partie charnue au-dessus de

la hanche.

Je dois ajouter encore quelques traits, dont le dernier est peut-être

le plus surprenant et que j'ai toujours caché au comte de Werthern.

L'un et l'autre étaient dévots, mais tous deux grands pécheurs, ayant

les mêmes goûts antiphysiques, et le caractère de leur écriture était

assez ressemblant pour pouvoir y être trompé.

* * * * *

Le docteur Malouin, médecin consultant de M. le Dauphin, voyant une

fiole sur une table de l'antichambre de ce prince, demanda ce qu'elle

contenait, et ayant appris que c'était une médecine pour M. le

Dauphin: C'est fort bien de se purger quelquefois, répliqua-t-il, on

ne saurait trop évacuer les humeurs. La fiole entra, et ressortit

toute pleine. Comment, s'écria le docteur, M. le Dauphin n'en a donc

pas voulu? il a tort. Puis, flairant et examinant la drogue, il dit:

Elle est pourtant si bien faite, c'est dommage!.... il y a longtemps

que je ne me suis purgé, je m'en vais la prendre, et il l'avala.

* * * * *

L'abbé de Broglie, chancelier du duc d'Orléans, a été le premier

auteur et directeur de la petite correspondance secrète que Louis XV

avait établie pour amuser sa petite politique. On avait placé auprès

de toutes les ambassades principales un agent secret qui rendait

compte directement au roi de tout ce qui se présentait. Cette machine

aurait été un excellent contrôle du ministère des affaires étrangères,

si Louis XV avait su l'employer en monarque éclairé; mais il ne

faisait qu'écouter aux portes. Il riait sous cape des fautes qu'il

apprenait et sacrifiait ses intérêts à sa discrète curiosité.

M. de Choiseul connaissait bien ce petit mystère d'iniquité royale; M.

le duc d'Orléans avec lequel il était intimement lié, l'avait instruit

des traces qu'il en avait trouvées dans les papiers de feu son

chancelier. Toutefois M. de Choiseul ne voulut point troubler cet

amusement de son maître, et fit toujours semblant de l'ignorer; mais

il était pourtant fâché d'en savoir la direction entre les mains du

comte de Broglie, neveu de l'abbé, qu'il craignait comme étant l'homme

le plus propre à lui succéder, parce que de tous les seigneurs de la

cour, il en était le plus digne pour son génie et son habileté, ce qui

pourtant n'est pas ordinairement la raison qu'il faut pour être

choisi. Le duc d'Aiguillon n'a pas été si généreusement tolérant que

son prédécesseur. Ayant découvert cette machine, il eut l'air

d'ignorer qu'elle appartenait au roi, accusa le comte de Broglie comme

chef d'une cabale illicite et perfide, et fit un si beau tapage qu'il

força la pusillanimité de son maître à faire enfermer le comte à la

Bastille.

Les lettres que ce prince écrivait au comte dans sa prison sont d'une

inconséquence et d'une abnégation de la royauté aussi singulière

qu'incroyable. Dans la première, il demandait presque pardon au

dépositaire de sa confiance de ce qu'il l'avait fait mettre en prison,

et le priait de prendre patience, en l'assurant qu'il n'y resterait

pas longtemps; et dans une autre, il lui disait au sujet du partage de

la Pologne, qui venait de se dévoiler: On nous l'avait bien prédit, et

on aurait bien pu l'empêcher, si M. d'Aiguillon avait été mieux

instruit, et s'y était pris autrement. Il paraît que Louis XVI a tenté

d'appliquer l'idée de cette correspondance à un contrôle plus utile,

celui d'être informé particulièrement de ce qui se passait dans

l'intérieur de son royaume.

M. de Maurepas avait envoyé M. de Pezai pour voyager et s'instruire

sur différents objets en Bretagne et en Normandie. Le roi lui ordonna

de lui faire parvenir directement par une voie sûre qu'il lui

indiquerait, des rapports confidentiels de tout ce qu'il pourrait

découvrir dans les souterrains du gouvernement, toujours si

impénétrables aux regards d'un souverain éloigné. Mais Louis XVI

n'était ni assez discret ni assez habile, pour cacher ces lumières

naissantes aux yeux de M. de Maurepas qui, fâché des libertés que

prenait son jeune maître, n'eut pas beaucoup de peine à casser le cou

à M. de Pezai, lequel était aussi mince courtisan que poëte.

Je crois que cette machine de contrôle a fourni aussi la pensée

ingénieuse et dispendieuse de la contre-police qui a commencé sous le

règne du duc d'Aiguillon, et qui a existé depuis, beaucoup plus

perfectionnée, à Vienne et à Paris.

* * * * *

Après la prise de Breslau, le roi Frédéric II dit à son frère: Mes

ennemis peuvent bien dire de moi, que je suis un roi pauvre, mais non

pas un pauvre roi.

* * * * *

Un marchand logé, à Aix-la-Chapelle, à l'hôtel où il y avait la salle

d'assemblée, proposa à la maîtresse de cet hôtel, de lui acheter une

caisse de cartes à jouer. Elle s'en accommoda d'autant plus

volontiers, que le prix était modique, et qu'elle en avait précisément

besoin pour la saison des eaux qui approchait. Parmi les joueurs qui

arrivèrent, se trouvait un vieillard, qui intéressait toutes les dames

par le récit de ses maux, ses jolis contes, ses bons déjeuners et sa

complaisance de faire leur partie et de les laisser gagner. On le

plaignait surtout de l'état déplorable de ses yeux, car il paraissait

presque aveugle, et ne pouvait jouer que par le secours d'une double

lorgnette.

Mais pour les joueurs, il les intéressait d'une tout autre manière,

car il leur enlevait tout leur argent. Après avoir fait des gains

énormes, il partit. Le lendemain de son départ, un garçon de la salle

apporta à la compagnie la lorgnette de ce vieillard qui l'avait

oubliée. Ah, mon Dieu! s'écrièrent les dames, que deviendra ce pauvre

homme sans sa lorgnette! Un homme de la compagnie, s'amusant à

l'examiner, s'aperçut que c'était un excellent microscope, et

l'approchant du dos d'une carte, il vit qu'elle était marquée. On fit

passer toutes celles qui étaient sur la table, sous le microscope,

toutes se trouvèrent marquées, et on ne plaignit plus l'aveugle

clairvoyant.

* * * * *

J'ai connu à Avignon un M. de la Martinière, lequel, en se réveillant

la nuit dans l'obscurité la plus profonde, y voyait souvent comme en

plein jour. Pour s'assurer de la vérité de ce phénomène, il s'était

levé plusieurs fois, et avait écrit à son bureau: J'y vois; cette

clarté ne durait que peu de minutes, et il était obligé de rechercher

son lit à tâtons.

* * * * *

Le margrave de Bade m'a raconté que le grand-duc de Russie, Paul,

passant à Carlsruhe, l'avait abordé avec le compliment suivant: Je me

félicite de faire la connaissance d'un prince, qui peut servir de

modèle à tous les autres, pour leur apprendre comment il faut régner.

Embarrassé d'un éloge si excessif, je me sentais couvert de confusion,

me dit ce bon et respectable vieillard, mais il me mit bientôt à mon

aise, en continuant ainsi: Aussi je compte bien faire un jour chez moi

en grand ce que vous faites ici en petit.

* * * * *

On était fort rigide de mon temps à Paris, sur les habillements

conformes à la saison, sans s'embarrasser s'il faisait chaud ou froid.

C'était un ridicule de porter du point d'Alençon en été.

M. Selwyn dont les dehors étaient aussi grossiers que son esprit était

fin et caustique, répondit à madame de Puisieux, qui voulait le

plaisanter d'avoir des manchettes d'hiver au milieu de la canicule:

Je vous demande pardon, Madame, d'avoir commis une si lourde faute,

mais j'ai mis ces manchettes de point, parce que je me sentais un peu

enrhumé ce matin.

FIN.

9972.--Impr. gén. de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 13 / 13 段