Je ne m'ennuyais donc pas chez elle en attendant la chose principale,

qui était le diable, qu'elle avait promis de montrer, d'autant plus

que nous ne parlions pas toujours de ces choses-là, et que son esprit

orné et fécond rendait la conversation aussi instructive qu'agréable;

mais tout le monde n'était pas aussi bénévole que moi, et l'on se

permettait de la donner en spectacle, en l'engageant à faire ses

conjurations dans les maisons, où on lui faisait accroire qu'il

revenait des esprits. Ces facéties se faisaient même si grossièrement,

qu'elle s'en apercevait; mais elle mettait ces humiliations au pied de

la croix, et m'en parlait avec une grande ouverture de coeur et

beaucoup de bon sens. «Vous qui m'avez connue, disait-elle, si jalouse

de ma gloire et de ma supériorité, qui savez que je me prive du

moindre superflu pour le donner aux pauvres, qui voyez que le métier

que je fais ne me rapporte que de la honte et du mépris dans un pays

où, par mon rang et ma parenté, je pourrais jouer un tout autre rôle,

ne sentez-vous pas, qu'une force très-supérieure doit m'imposer

l'oeuvre que j'exerce? Dites-moi franchement, si mon esprit a baissé;

trouvez-vous que je suis devenue folle?» Il était bien difficile de

répondre à ces questions, d'autant plus que je trouvais son esprit

plus brillant que jamais; mais, après lui avoir fait compliment, je ne

pouvais pas me défendre de penser à part, qu'une idée fixe peut fort

bien exister, sans troubler les autres, et qu'on peut être raisonnable

avec un coin de folie.

Au reste madame de la Croix avait une charité si active, une piété si

édifiante, une bonté d'âme si touchante, tant d'onction, de génie et

de noblesse de caractère, qu'elle méritait les plus grands égards, et

qu'on ne pouvait pas se défendre de l'aimer et de la respecter. Pour

moi, je ne saurais penser à elle sans l'admirer et la regretter

sincèrement. Je l'ai vue pour la dernière fois en 1791 à Pierry, en

Champagne, chez M. Cazotte, ce charmant auteur du _Diable amoureux_

qui, de maître qu'il avait été chez les Martinistes, s'était fait

disciple de madame de la Croix, et qui a péri dans les massacres du

mois de septembre. Je crains fort que madame de la Croix, dont je n'ai

pu avoir aucune nouvelle, n'ait péri de même; car elle avait tout ce

qu'il fallait pour occuper une place parmi les martyrs, et elle

travaillait de toutes ses forces contre la révolution, qu'elle

regardait comme l'oeuvre du diable.

Une prouesse, dont elle se vantait particulièrement, était d'avoir

détruit un talisman de lapis-lazuli, que le duc d'Orléans avait reçu

en Angleterre du célèbre Falk Scheck, premier rabbin des Juifs. «Ce

talisman, qui devait conduire le prince au trône, me disait-elle, fut

brisé, par la vertu de mes prières, sur sa poitrine dans ce moment

mémorable, où il lui prit un évanouissement au milieu de l'Assemblée

nationale.»

Je finirai cet article par une scène, que je ne puis ni oublier ni

m'expliquer. Madame de la Croix avait un possédé qui, induit par un

meunier son voisin, avait formé un pacte avec le diable sans le

savoir, et qui par conséquent pouvait être délivré. Toutes les fois

qu'il venait chez elle, il se jetait à genoux, et sanglotait en

racontant les tourments horribles qu'il souffrait sans cesse. Elle le

couchait sur un canapé, lui découvrait le ventre, y appliquait des

reliques et de l'eau bénite. Alors on entendait un gargouillement

affreux dans le ventre, et le patient jetait des cris effroyables;

mais le diable tenait ferme, et nos espérances de le voir sortir,

furent toujours trompées. Un jour, ce possédé devint furieux, sauta à

bas du canapé et fit mine de se jeter sur nous. Madame de la Croix se

mit entre lui et nous, et d'un air menaçant le remit à sa place; alors

il grinçait des dents avec une force si extraordinaire, que les

passants dans la rue auraient pu l'entendre, et proférait en écumant

des blasphèmes si horribles et si nouveaux, qu'ils nous faisaient

dresser les cheveux sur la tête; de là il passa aux invectives les

plus atroces contre madame de la Croix, et finit par l'énumération la

plus scandaleuse de tous les péchés, que cette pauvre dame pouvait

avoir commis dans toute sa vie, avec des détails, dont plusieurs

m'étaient connus, et encore beaucoup d'autres capables de la faire

mourir de confusion. Elle écoutait tout cela les yeux tournés vers le

ciel et les mains croisées sur la poitrine, et pleurant amèrement. A

la jeunesse près, elle ressemblait à sainte Madeleine. Quand le

patient eut terminé son discours, elle se mit à genoux et nous dit:

«Messieurs, voilà un châtiment de mes péchés bien juste, que Dieu

accorde à ma pénitence; je mérite ces humiliations, que j'ai éprouvées

devant vous, et je voudrais les essuyer devant tout Paris, si je

pouvais expier par là toutes mes fautes.»

Qu'on réfléchisse sur tout ceci, et qu'on me dise, s'il est croyable

qu'une femme, telle que je l'ai dépeinte, ait voulu violer à ce point

tous les égards les plus sacrés dus à Dieu, à la pudeur et à sa

réputation, pour nous tromper? Mais peut-on être trompé et se tromper

soi-même, quand il s'agit de surmonter l'horreur que doivent exciter

de pareilles épreuves, et de sacrifier tout ce qu'on a de plus cher,

avec une abnégation de raison et d'amour-propre si révoltante et si

épouvantable?

XVI

LES CONVULSIONNAIRES.

Monsieur de la Condamine, ce savant si connu par son voyage avec M. de

Jussieu en Amérique, était dominé par une curiosité indomptable, qui

était fort contrariée par sa surdité. Quand il voyait deux personnes

qui se parlaient en particulier, non-seulement il s'approchait avec

l'indiscrétion la plus déterminée, mais je l'ai vu prendre son

acoustique, pour les mieux écouter. Lorsqu'il trouvait une lettre sur

la table, il ne pouvait pas s'empêcher de l'ouvrir et de la lire.

Étant à Rome, M. de Choiseul lui donna une bonne leçon, et une

excellente comédie à la société. Il avait surpris M. de la Condamine

furetant et parcourant les papiers de l'ambassade dans le cabinet de

ce ministre, chez lequel il vivait dans la plus grande intimité. M. de

Choiseul, avec l'air le plus sévère et le ton le plus tragique, lui

annonça, que son devoir l'obligeait à le faire arrêter, et de

l'envoyer à la Bastille, vu que dans ce moment on traitait un secret

d'État si important, que la possibilité de s'en être instruit,

suffisait pour le faire enfermer jusqu'au développement de ce secret.

Il avait beau protester qu'il n'avait rien lu, qu'il ne savait rien;

on ordonna de chercher la garde, de faire préparer une chaise de

poste, et enfin on lui donna une si belle peur, que rien ne manqua au

divertissement de ceux qui furent témoins de cette scène plaisante.

On accuse M. de la Condamine d'avoir fait un petit vol à

Constantinople, afin de se faire donner la bastonnade sur la plante

des pieds pour pouvoir juger de l'effet de cette cérémonie. Lorsque

Damiens fut exécuté, la curiosité le poussa à percer non-seulement la

foule et l'enceinte de la garde, mais arrivé à un cercle que tous les

bourreaux des environs de Paris, attirés à cette fête si solennelle

pour eux, avaient formé autour de l'échafaud, il y pénétra par la

protection de M. Charlot, bourreau de Paris qui, l'ayant reconnu,

s'écria: «Messieurs, faites place à M. de la Condamine, c'est un

amateur.»

Les convulsionnaires étaient un objet bien digne d'attirer notre

observateur curieux; aussi se donna-t-il toutes les peines nécessaires

pour être admis à leurs mystères, fort gênés alors par la police. Il

promit le secret, et surtout de se conduire comme un prosélyte, qui

venait s'édifier chez eux et se persuader de la vérité de leurs

miracles. Mais, après avoir vu crucifier une jeune fille fort jolie,

il s'approcha d'elle, après qu'elle fut détachée, et, comme il était

sourd, il lui dit tout haut à l'oreille: «Mademoiselle, vous faites

ici un bien vilain métier; si c'est pour gagner de l'argent, je vous

en fournirai un autre qui assurément vous donnera beaucoup plus de

plaisir.» Ce propos, qui fut entendu par toute l'assemblée, causa un

si grand scandale, que M. de la Condamine pensa être assommé, qu'il

fut chassé honteusement, et que, malgré toutes ses sollicitations, il

ne put jamais obtenir l'entrée d'aucune des maisons où ces fanatiques

se rassemblaient.

Me trouvant un jour de la semaine-sainte dans une société où l'on

parlait d'un spectacle fort extraordinaire qui se donnerait le

vendredi-saint dans une certaine assemblée de convulsionnaires, et que

l'on crucifierait une jeune personne la tête en bas, les pieds en

haut, et ayant témoigné quelque envie d'y aller, une dame me donna un

billet qu'elle écrivit à un avocat de ses amis fort lié avec les

convulsionnaires, pour le prier de m'introduire.

La veille du vendredi-saint, je rencontrai M. de la Condamine dans une

maison, où l'on s'entretenait de l'étrange cérémonie, à laquelle je

devais assister le lendemain. M. de la Condamine se désolait de son

exclusion, et je ne pus me défendre le plaisir de lui montrer mon

billet et de me moquer de lui; mais, ayant appris de moi, que l'avocat

auquel j'étais adressé ne me connaissait pas, il lui passa par la

tête, qu'il pourrait facilement prendre mon nom et se mettre à ma

place. Partant de cette idée, il me pria à genoux de lui céder mon

billet, me promettant qu'il serait bien sage et qu'il m'en aurait une

obligation éternelle. Moi, qui étais alors jeune, fort attaché à mes

plaisirs, qui prévoyais que je me coucherais tard et qu'il me serait

pénible de me lever à six heures du matin pour me rendre dans une

saison fort rude à l'Estrapade, où logeait l'avocat, pour voir des

choses qui me tentaient médiocrement, je commis l'étourderie de céder

aux persécutions de M. de la Condamine, et je lui abandonnai mon

billet. Il se fit annoncer sous mon nom, l'avocat le reçut à

merveille, le mena dans sa bibliothèque et lui montrant les ouvrages

de plusieurs savants d'Allemagne, il l'interrogea sur leur compte. Mon

autre moi-même lui répondit de son mieux, disant avoir étudié le droit

chez l'un, la philosophie chez l'autre, et contrefit si parfaitement

le rôle d'un voyageur allemand passablement instruit, que l'avocat y

fut trompé. Chemin faisant il endoctrina son étranger sur la

circonspection, avec laquelle il devait se conduire et sur la

crédulité pieuse, qu'il devait affecter.

Mais notre malheur commun voulut que la maison, où ils arrivèrent,

était précisément celle d'où M. de la Condamine avait été chassé si

ignominieusement. L'apparition du diable n'aurait pas pu produire une

sensation plus horrible que celle que produisit la vue de M. de la

Condamine; tous s'élancèrent sur lui et accablèrent l'avocat des

reproches les plus sanglants, de ce qu'il leur amenait leur plus cruel

ennemi; un impie qui avait profané la sainteté de leurs mystères avec

les intentions les plus scandaleuses. Le pauvre avocat ne comprenait

rien à tout cela et se tuait de leur dire, qu'ils se trompaient, que

ce monsieur était un Allemand de distinction, qui lui était fortement

recommandé. Mais, quand ils lui apprirent que c'était M. de la

Condamine, qu'il avait introduit, et qu'il leur eut expliqué, comme il

avait été joué, il se joignit à toute la compagnie pour mettre M. de

la Condamine dehors par les épaules, en le chargeant de malédictions

et d'invectives à rapporter de sa part à la dame du billet et au

seigneur allemand[11].

[11] On peut rapprocher ceci du procès-verbal de M. de la

Condamine, dans la _Correspondance littéraire, philosophique et

critique_ du baron Grimm, depuis 1753 jusqu'en 1789. Il paraît

qu'il n'a pas jugé à propos de se vanter de ce qui lui est

arrivé.

J'ajouterai à ceci ce que j'ai vu bien des années après chez les

convulsionnaires, où je fus mené par le marquis de Nesle. Alors ils

célébraient leurs mystères fort obscurément, réduits à cette

extrémité, moins par la sévérité de la police, que par le ridicule

qu'on avait eu l'adresse de jeter sur eux, et par la sagesse de ne les

plus persécuter, mais de les traiter avec mépris. Ce fut chez un vieux

conseiller au parlement, qui logeait dans le quartier de l'Isle, que

le marquis de Nesle me conduisit. Il y avait là, dans une belle

chambre meublée en damas cramoisi, le vieux conseiller, son neveu,

avocat au parlement, une vieille parente et une blanchisseuse de

dentelles, de la connaissance du marquis, laquelle devait être

crucifiée. Comme on n'osait plus avoir des croix chez soi, on avait

étendu une grande planche sur le parquet, pour en tenir lieu. D'abord,

on nous fit examiner quatre clous de charrette; et, après avoir étendu

la patiente sur la planche, l'avocat les lui enfonça à grands coups de

marteau dans les mains et dans les pieds, pendant qu'on récitait des

prières. Elle se plaignait tout bas et poussait de petits

gémissements, contrefaisant la voix d'un enfant au maillot, qu'elle

conserva tant qu'elle resta attachée sur la planche. Tout d'un coup,

elle se mit à crier: «Papa Élie, où es-tu donc? tu dis que je suis une

méchante petite fille, tu as raison, mon petit papa, mais je serai

plus sage, dis-moi ce que je dois faire, je me soumets à tout.» Au

bout de quelques minutes elle sortit la langue. «Elle veut qu'on la

lui délie», dit l'avocat. Il y mit un rasoir, et, appuyant cette

langue sur un mouchoir, il y fit par trois fois des coupures en croix,

qui saignèrent beaucoup. Alors cette femme se mit à prophétiser

toujours avec sa petite voix d'enfant, et le conseiller à écrire les

bêtises qu'elle disait. On nous montra plusieurs volumes pleins de ces

sortes de prophéties, qui étaient moins intelligibles que celles de

Nostradamus. J'ai oublié de dire que la patiente après les premiers

coups de rasoir, avait retiré sa langue et n'en montrait plus que le

bout. «Allons, ne faites donc pas l'enfant,» lui dit l'avocat. «Non,

non, lui répliqua-t-elle, c'est que vous me faites trop de plaisir,»

et elle présenta la langue avec la meilleure grâce possible. Après

avoir prophétisé une bonne demi-heure, elle s'arrêta tout court et

demanda d'être soulagée. C'était avec de grosses lardoires, dont on

lui perçait les bras, et avec de grandes bûches de bois, que

s'opérait ce doux soulagement. On la frappait sur la tête et sur le

sein d'une manière aussi barbare que merveilleuse par le peu de mal

que cela lui faisait. Ces coups auraient dû l'assommer, mais elle

priait de frapper encore plus fort, et puis se remit à prophétiser de

plus belle. Toute la cérémonie dura une bonne heure.

L'ayant déclouée, il n'y eut qu'un pied qui saigna, et les autres

plaies paraissaient prêtes à se fermer. Elle remit ses bas et ses

souliers, et, sans vouloir accepter de nous la moindre chose, nous la

vîmes trotter sur le pavé, et s'en allant d'un pas si léger, comme si

elle n'avait pris qu'un bain de pieds.

XVII

ALCHIMIE.

J'ai connu particulièrement dans le temps de mes recherches

hyperscientifiques un nommé Duchanteau, homme assez extraordinaire

pour que j'en conserve le souvenir. Il était bel homme, spirituel,

aimable, éloquent, et passionné pour les sciences occultes. Après

avoir longtemps étudié l'hébreu, et surtout les cabalistes, il se fit

circonscrire à Amsterdam, parce qu'il s'était mis en tête qu'il

fallait être juif pour obtenir d'être initié par les rabbins dans tous

les mystères de la cabale. Mais celle-ci n'ayant pas suffisamment

satisfait son désir de franchir les bornes de notre savoir, il

s'adonna à l'étude de l'alchymie, et se créa un procédé pour produire

la pierre philosophale, aussi singulier qu'ingénieux, parce qu'il

s'accorde réellement avec tous les passages essentiels des livres

alchymiques, et qu'il explique assez bien leurs énigmes principales.

Tous s'accordent à dire, qu'on doit réunir sans cesse l'inférieur

avec le supérieur, et que le feu, le vase et la matière doivent se

trouver dans le même sujet.

Or, Duchanteau disait: Ce sujet mystérieux, c'est moi, et tout homme

mâle, qui est bien constitué, a le pouvoir, depuis l'âge de vingt ans

jusqu'à cinquante, de faire la pierre philosophale, sans avoir besoin

d'autre chose que de lui-même. Qu'on me fasse entrer tout nu dans une

chambre, qu'on m'y enferme ou qu'on m'y surveille, sans me donner la

moindre chose à boire ni à manger, et j'en sortirai au bout de

quarante jours avec la pierre philosophale!

Voilà ce qu'il a entrepris de prouver à la loge des _Amis réunis_ et

ce que malheureusement on n'a pas pu lui laisser achever jusqu'au

bout. Mais ce qu'il nous a montré est assez curieux et presque

merveilleux. Son procédé et son secret consistaient à se nourrir

uniquement de son urine; il buvait sans cesse ce qu'il rendait: Voilà

la coovation du supérieur avec l'inférieur, nous disait-il, mon urine

est la matière, mon corps est le vase, et ma chaleur est le feu; c'est

ainsi que ces trois choses principales se trouvent dans un seul sujet.

Duchanteau ayant été mis dans une chambre comme dans un bain, on lui

donna des vêtements, et des frères se relayaient pour le surveiller

et s'assurer que rien n'entrait dans son corps, ni dans la chambre,

qui pût altérer la vérité de ses assertions. Dans les premiers jours

il souffrait cruellement de la faim et d'une soif brûlante, mais son

urine commençant à s'épurer et à s'épaissir, le martyre de ses besoins

se calma peu à peu; toutes les facultés de son esprit s'exaltèrent;

tous les jours il devint plus gai, plus spirituel, plus éloquent; et,

ce qu'il y a de plus singulier, c'est que sa force corporelle augmenta

prodigieusement. Mais tout cela était accompagné d'une fièvre qui,

toujours croissante, devint enfin si forte qu'elle parut dangereuse.

La crainte que cet homme ne mourût dans son opération, et des

réflexions très-sérieuses de ce qui pourrait en arriver, déterminèrent

le conseil de la loge à forcer Duchanteau de quitter son entreprise.

Il l'avait soutenue jusqu'au vingt-sixième jour, sans avoir rien pris

que son urine, laquelle s'était réduite à la valeur d'une demi-tasse;

elle était d'un rouge extrêmement foncé, épaisse, gluante et d'une

odeur balsamique et excellente; on l'a déposée et conservée

précieusement dans nos archives, mais la révolution a détruit cette

urine anoblie qui, peut-être, était une médecine admirable, et je n'ai

jamais pu apprendre ce qu'elle est devenue.

Après que Duchanteau eut terminé son jeûne de vingt-six jours, il

mangea et but le même soir autant que les six convives ensemble, qui

soupèrent avec lui; et, ce qui est encore remarquable, c'est que cette

intempérance ne lui fit pas le moindre mal. Au désespoir d'avoir

manqué son but qu'il avait été si près d'atteindre, il voulut

absolument renouveler son expérience; mais il ne put la soutenir que

jusqu'au seizième jour, où ses forces l'abandonnèrent tout à coup; et,

comme il mourut peu de temps après, il y a apparence que cette épreuve

lui a coûté la vie.

Je ne puis pas m'empêcher de faire mention d'un autre procédé pour

obtenir la pierre philosophale, aussi ingénieusement exposé que le

précédent, mais plus extraordinaire, plus difficile et plus dangereux.

Un nommé Clavières, Genévois, depuis ministre des finances durant la

révolution, était possesseur du manuscrit qui contenait ce secret, et

il le vendit à la loge des _Amis réunis_, dans le temps qu'il n'était

qu'un pauvre petit commis au trésor royal. Voici à quoi ce procédé

bizarre et horrible se réduisait: il fallait avoir un jeune homme et

une jeune fille tous deux vierges, les unir par le mariage sous une

constellation marquée. Il fallait que leur premier enfant fût mâle, et

cet enfant devait en naissant entrer dans un récipient de verre,

promptement luté contre une retorte, et ensuite mis au feu, pour

calciner ce malheureux enfant, lequel, à ce que disait l'auteur du

manuscrit, deviendrait le bienheureux sauveur du monde. Car, après un

procédé alchymique fort étendu, par conséquent trop long à rapporter,

et dont même je ne me rappelle plus, l'enfant devait se convertir en

un trésor suffisant, pour enrichir et immortaliser tout le genre

humain, puisque, non-seulement il serait médecine universelle et

pierre philosophale, mais ses vertus se multiplieraient à l'infini,

étant décuplées à chaque procédé réitéré. Tout cela était présenté

sous des formes si spécieuses, et avec des explications si ingénieuses

de diverses allégories de la fable, et surtout des douze travaux

d'Hercule, qu'on ne pouvait pas s'empêcher d'admirer l'esprit et

l'érudition de l'auteur en détestant sa folie et sa cruauté.

Un associé de Clavières, dont j'ai oublié le nom, avait porté depuis

le même manuscrit à C....., et j'ai appris, à mon grand étonnement,

qu'une princesse fort avide de richesses et un ministre fort peu

religieux, avaient pensé sérieusement à entreprendre ce grand oeuvre,

qui pourtant les a épouvantés par son incertitude et le nombre de ses

difficultés.

Chemin faisant dans la route du merveilleux, j'ai aussi fait des

recherches en alchymie, mais je n'ai trouvé sur la transmutation des

métaux rien qui méritât une place dans mes souvenirs, qu'une seule

preuve de la possibilité de changer le cuivre en argent. Le comte

Kolowrat, ministre de Saxe en Espagne, m'a montré deux monnaies de

cuivre, qui avaient incontestablement subi cette transmutation,

laquelle il m'a assuré avoir vu opérer en sa présence. Les deux

monnaies étaient au coin d'Espagne, l'une entièrement convertie en

argent, tandis qu'on n'en a jamais frappé de cette espèce qu'en

cuivre; l'autre était teinte au milieu, de part en part, en argent,

et, étant coupée en deux, on voyait distinctement que le morceau

d'argent n'était point incrusté, mais que la goutte qui a produit

cette transmutation avait percé d'outre en outre.

XVIII

ANECDOTES ET PETITES HISTOIRES.

Lors de mon séjour à Genève, en 1757, j'ai vu souvent aux Délices,

chez M. de Voltaire, un conteur d'histoire fort recherché par les

sociétés genévoises, et dont j'ai oublié le nom, de quoi je suis bien

fâché, car on devrait toujours savoir nommer les personnages d'une

anecdote: cela ajoute au caractère de vérité.

Souvent, après que cet homme avait achevé une histoire, M. de Voltaire

lui disait: Voilà un canevas charmant; mais permettez-moi de vous

enseigner comment il faut le mettre en oeuvre. Alors, il reprenait

l'histoire, et nous montrait par sa manière de la refondre, comment on

doit dans le commencement détailler beaucoup, et même longuement, tout

ce qui peut servir à l'intelligence exacte du conte; comment il faut

faire connaître les acteurs principaux, en peignant leurs figures,

leurs gestes et leurs caractères; comment on doit exciter, suspendre

et même tromper la curiosité; que les épisodes doivent être courts,

clairs, et placés à propos, pour couper la narration au milieu d'une

grande attente; comment il faut en presser la marche à mesure qu'on

tire vers la fin, et que la catastrophe doit être énoncée aussi

laconiquement que possible. C'est ainsi que M. de Voltaire mêlait

l'utile à l'agréable en donnant par des exemples, délicieux à

entendre, les véritables règles dogmatiques de l'art de raconter. Que

ne puis-je, pour le plaisir de mes lecteurs, leur montrer, aussi bien

que je voudrais, que j'ai su profiter de ses instructions!

* * * * *

Un échantillon précieux de la politesse du bon vieux temps, qui mérite

d'être conservé, sont les compliments que firent le duc d'Ormont et

son ami le chevalier d'Airague en se quittant pour toujours.

Ce duc, après avoir terminé son rôle de favori de la reine Anne,

s'était retiré à Avignon, où il tenait un grand état, et le chevalier

s'était fait son commensal complaisant et son ami intime. Malgré cela,

ils étaient ensemble sur le pied cérémonieux de l'ancienne cour, et ne

cessaient de se faire des compliments. Apprenant que son patron allait

expirer, le chevalier accourt, entre précipitamment, et le duc

agonisant lui dit d'une voix obligeante: Hélas! mon ami, je vous

demande pardon d'être obligé de mourir devant vous. L'autre, pénétré

et confondu de tant de politesse, répliqua: Ah, milord, pour l'amour

de Dieu, ne vous gênez pas!

* * * * *

L'abbé de Saint-Pierre, le meilleur humain, après la Fontaine, parmi

les gens de lettres en France, sentait dans sa vieillesse qu'il

commençait à radoter. Il s'était voué au silence, mais il aimait à

écouter en compagnie. Un jour, il était resté le dernier chez ma

voisine, madame de Lémeri; il poussa un grand soupir et lui dit: Je

sens que je vous ennuie; mais, ajouta-t-il, les larmes aux yeux et

avec une voix suppliante, mais je m'amuse.

* * * * *

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 11 / 13 段