Le débit de ce livre, le premier et le meilleur qu'il a écrit, l'a

aidé à subsister, jusqu'à ce que madame de la Croix, qui courait une

carrière approchante de la sienne, l'ait recueilli chez elle. Mais

bientôt ils se brouillèrent, voulant s'endoctriner l'un l'autre, et

Saint-Martin, ayant hérité d'une tante cinquante louis de rente, se

trouva fort riche, et publia quelques nouveaux ouvrages, qui

augmentèrent son aisance: c'est alors qu'il ouvrit une petite école,

et que je devins son disciple.

Tout ce qu'il m'a appris est si peu important, et je l'ai si

parfaitement oublié, que je ne crains pas d'être indiscret, en parlant

de sa doctrine. Le peu que j'en dirai m'appartient; je le dois à

l'application avec laquelle je n'ai cessé de relire son livre, à

l'attention avec laquelle j'ai saisi chaque mot échappé à mon

harpocrate, et peut-être à mon talent pour la devination de tous les

livres, qui traitent de sciences occultes.

Celui _des Erreurs et de la Vérité_ est le seul dont le style soit

agréable et qu'on puisse lire sans dégoût. Les trois quarts de cet

ouvrage sont intelligibles; et les pages qu'on ne comprend pas,

présentent des objets si neufs et si bizarres, qu'ils amusent

l'attention et piquent la curiosité.

Bien des gens ont cru que cet ouvrage n'avait été composé que pour

ramener le monde à des idées religieuses par l'appât du merveilleux.

Il est certain qu'il a produit cet effet sur plusieurs personnes de ma

connaissance et sur moi-même; mais j'ai lieu d'assurer que c'est une

introduction très-savante et très-détaillée à la science de la magie,

et qu'il renferme beaucoup de choses, dont l'auteur s'abstenait de

parler dans ses leçons.

La science des nombres, qu'il a représentée sous l'emblème d'un livre

à dix feuilles, était de toutes ses connaissances celle à laquelle il

attachait le plus haut prix. Il disait l'avoir volée à son maître, et

qu'il ne la communiquerait jamais à personne. C'est grand dommage, car

c'est sous ce voile mystérieux qu'il a enveloppé les plus rares

secrets de son ouvrage.

Tout ce qu'il avouait était, que les nombres donnaient la clef de

l'essence de toutes les choses matérielles, pourvu qu'on en connût

les véritables noms dans la langue primitive; que par les nombres on

éprouvait les esprits, de même que par _les paroles de puissance_,

pour s'assurer si les uns et les autres étaient bons ou mauvais; et

que tout cela s'obtenait par l'analyse cabalistique de ces noms et de

ces paroles, dont les lettres hébraïques produisaient les dix nombres,

qui manifestaient des vérités si importantes.

Il ajoutait, que l'alphabet hébreux n'était juste que jusqu'à la

dixième lettre inclusivement, que le reste avait été brouillé, mais

qu'il en connaissait l'ordre véritable. Voilà déjà une confession

assez claire que ces messieurs s'occupaient de magie.

Un autre aveu, que je lui ai arraché, est la description des figures

hiéroglyphiques écrites en traits de feu, qui lui apparaissaient dans

ses travaux, et dont il lui était ordonné de conserver les dessins,

qu'il m'a montrés. Ces figures ne sont autre chose que ce qu'on

appelle les sceaux des esprits, qu'on voit sur les talismans, sur les

pentacles, et autour des cercles magiques.

Mais ce n'est qu'en tremblant que Saint-Martin parlait de toutes ces

choses-là. Il assurait que la magie avait occasionné la chute des

esprits et celle de l'homme; que la seule pensée, analogue à ces

crimes, pouvait nous perdre pour toujours; que sa conscience était

chargée de l'âme de ses disciples, et que, par toutes ces raisons, il

se trouvait obligé à toutes les précautions que prescrivait sa

doctrine pour les mener au bien à petits pas, et pour éloigner de

cette route ceux que la providence n'a point destinés au grand oeuvre

des élus, choisis par elle pour combattre le mal sur la terre.

Au reste, je conseille à tous ceux qui veulent étudier le livre _des

Erreurs et de la Vérité_, de lire préalablement l'histoire du

Manichéisme de Beausobre, qui leur ouvrira l'intelligence sur les

matières fondamentales du livre de Saint-Martin, et où ils trouveront

de grands rapports avec sa doctrine.

J'ai connu deux collègues de M. de Saint-Martin, moins difficiles que

lui, mais qui ne le valaient pas: l'un se nommait Hauterive, qui

tenait boutique de la science à tous venants, et dont mon maître était

fort mécontent; l'autre Villermoze: il avait fondé son cercle à Lyon;

il avait moins de savoir que Saint-Martin, mais beaucoup plus

d'onction, d'aménité et de franchise, au moins apparente. Il parlait

au coeur beaucoup plus qu'à l'esprit; il était estimé de tout le monde

pour ses qualités, et adoré de ses disciples, à cause de ses manières

cordiales, amicales et séduisantes. Il a joué un rôle distingué dans

la maçonnerie, et a fini par s'adonner entièrement au magnétisme

spirituel. Il a péri dans les massacres de Lyon, et Saint-Martin est

mort tranquillement pendant la révolution, qui avait un peu dérangé la

fréquentation de son école.

Pour se faire une idée complète de la doctrine de Saint-Martin qui, de

toutes les doctrines mystiques est la plus merveilleuse, la plus

intéressante et la plus attachante, il faut lire les ouvrages

suivants:

_Des Erreurs et de la Vérité_,

_Des rapports entre Dieu, l'homme et la nature_,

_Ecce homo_,

_De l'Esprit des choses_,

_L'homme de désir_,

_Le crocodile_,

_Le nouvel homme_,

_Lettre à un ami sur la révolution française_,

_Éclair sur l'association humaine_,

_OEuvres posthumes_,

_Le ministère de l'homme esprit_.

Différentes traductions de Jacob Boehme et un ouvrage allemand qui a

pour titre: _Magicon_.

Je crois faire plaisir à mes lecteurs en terminant cet article par

une notice biographique de Saint-Martin, écrite par lui-même:

«J'ai été gai, mais la gaieté n'a été qu'une nuance secondaire de mon

caractère; ma couleur réelle a été la douleur et la tristesse, _à

cause de l'énormité du mal_ (Boehme 3, 18) et de mon profond désir

pour la renaissance de l'homme.

«On ne m'a donné de corps qu'un projet. J'ai été moins l'ami de Dieu,

que l'ennemi de ses ennemis, et c'est ce mouvement d'indignation

contre les ennemis de Dieu, qui m'a fait faire mon premier ouvrage.

«La nature de mon âme a été d'être extrêmement sensible, et peut-être

plus susceptible de l'amitié que de l'amour; cependant cet amour même

ne m'a pas été étranger, mais je n'ai pu m'y livrer librement, comme

les autres hommes, parce que je n'ai été que trop attiré par de grands

objets, et que je n'aurais pu jouir réellement de la douceur de ce

sentiment, qu'autant que le sublime appétit, qui m'a toujours dévoré,

aurait eu la permission de se satisfaire; or c'est une permission que

des _maîtres sacrés_ m'ont toujours refusée.

«Enfin, je n'aurais voulu me livrer au sensible, qu'autant que mon

spirituel n'aurait pas paru crime et folie.

«Oh, si ce spirituel eût été à son aise, quel coeur j'aurais eu à

donner! J'ai changé sept fois de peau étant en nourrice; à l'âge de

dix-huit ans, il m'est arrivé de dire au milieu des confessions

politiques, que les livres m'offraient: Il y a un Dieu, j'ai une âme,

il ne me faut rien de plus pour être sage, et c'est sur cette base

qu'a été élevé ensuite tout mon édifice.»

(Il disait en entrant dans sa carrière: ou j'aurai la chose en grand,

ou je ne l'aurai pas).

«Depuis que l'inexprimable miséricorde divine a permis que l'aurore

des régions vraies se découvrît pour moi, je n'ai pu regarder les

livres, que comme des objets de lamentations, car ils ne sont que des

preuves de notre ignorance et une sorte de défense faite à la vérité,

tant elle s'élève au-dessus d'eux. Les livres morts nous empêchent

aussi de connaître le livre de vie, et voilà pourquoi ils font tant de

mal au monde, et nous reculent tout en paraissant nous avancer.

«Boehme, cher Boehme, tu es le seul que j'excepte, car tu es le seul

qui nous mène réellement au livre de la vie. Encore faut-il bien qu'on

puisse y entrer sans toi. Les livres que j'ai faits n'ont pour but,

que d'engager les lecteurs à laisser là tous les livres, sans en

excepter les miens.

«Dans l'initiation que j'ai reçue et à laquelle j'ai dû dans la suite

toutes les bénédictions, dont j'ai été comblé, il m'arriva de laisser

tomber mon _Bouclier_ par terre, ce qui fit de la peine au maître;

cela m'en fit aussi à moi, en ce que cela ne m'annonçait pas pour

l'avenir beaucoup de succès.

«J'ai reconnu, que c'était une chose honorable pour un homme, que

d'être, pendant son passage ici-bas, un peu balayeur de la terre. De

tous les états de la vie temporelle, les deux seuls que j'aurais aimé

à exercer, eussent été celui d'évêque et celui de médecin, parce que,

soit pour l'âme, soit pour le corps, ce sont les seuls où l'on puisse

faire le bien pur et sans nuire à personne, ce qui n'est pas possible

dans l'ordre militaire, dans l'ordre judiciaire, dans l'ordre des

traitants; et je n'aurais pas aimé à n'être que curé, non par orgueil,

mais parce qu'un curé n'est pas aussi libre dans son instruction, que

peut l'être un évêque. Le duc de Choiseul a été, sans le savoir,

l'instrument de mon bonheur, lorsque, voulant entrer au service, non

par goût, mais pour cacher à une personne chère mes inclinations

studieuses, il me plaça dans le seul régiment où je pouvais trouver le

trésor qui m'était destiné. L'espérance de la mort fait la consolation

de mes jours: aussi voudrais-je qu'on ne dise jamais: l'autre vie,

car il n'y en a qu'une.

«La ville de Strasbourg est la seconde après Bordeaux, à qui j'ai des

obligations inappréciables, parce que c'est là où j'ai fait

connaissance avec des vérités précieuses dont Bordeaux m'avait déjà

procuré les germes. Et les vérités précieuses, c'est par l'organe de

mon amie intime qu'elles me sont parvenues, puisqu'elle m'a fait

connaître mon cher Boehme. Mon premier séjour à Lyon en 1773, 1774,

1775, ne m'a pas été beaucoup plus réellement profitable, que celui de

1785. J'y éprouvai un repoussement très-marqué dans l'ordre spirituel.

Mon père n'ayant pas pu éteindre dans moi le goût que j'avais pour les

objets profonds, essaya vers ma trentième année de me donner des

scrupules sur les recherches dans les vérités religieuses, qui doivent

être toutes de foi. Il m'engagea à lire un sermon du P. Bourdaloue,

dans lequel le prédicateur prouvait qu'il ne fallait pas raisonner; je

lus le sermon, et puis je répondis à mon père: «C'est en raisonnant

que le P. Bourdaloue a voulu prouver qu'il ne fallait pas raisonner.»

«Mon père garda le silence; il n'est pas revenu depuis à la charge.

C'est à Lyon, que j'ai écrit le livre intitulé: _Des Erreurs et de la

Vérité_; je l'ai écrit par désoeuvrement et par colère contre les

philosophes. J'écrivis d'abord une trentaine de pages, que je montrai

au cercle, que j'instruisais chez M. de Villermas, et l'on m'engagea à

continuer.

«Il a été composé vers la fin de 1773 et le commencement de 1774, en

quatre mois de temps, et auprès du feu de la cuisine, n'ayant pas de

chambre où je pusse me chauffer.

«Un jour même, le pot de la soupe se renversa sur mon pied, et le

brûla assez fortement. C'est à Paris, en partie chez madame de la

Croix, que j'ai écrit le _Tableau naturel_, à l'instigation de

quelques amis.

«C'est à Londres et à Strasbourg, que j'ai écrit l'_Homme de désir_, à

l'instigation de Tieman. C'est à Paris que j'ai écrit l'_Ecce homo_,

d'après une notion vive que j'avais eue à Strasbourg. C'est à

Strasbourg que j'ai écrit le _Nouvel homme_, à l'instigation d'un

gentilhomme suédois.

«En 1768, étant en garnison à Lorient, j'eus un songe qui me frappa.

J'étais dans les premières années de mes grands objets, et c'est à

Lorient même que j'en avais eu les premières preuves personnelles, en

lisant un livre de mathématiques. La nuit, je vis un gros animal

renversé par terre du haut des airs par un grand coup de fouet; je vis

ensuite un autel, que je pris pour être chrétien, et sur lequel je

vis quantité de personnes passer et repasser avec précipitation et

comme voulant le fouler aux pieds. Je me réveillai avec beaucoup

d'affliction, de ce que je venais de voir. C'était l'annonce du

renversement de l'Église.

«Mes ouvrages et particulièrement les derniers ont été le fruit de mon

tendre attachement pour l'homme, mais en même temps du peu de

connaissance, que j'avais de sa manière d'être, et du peu d'impression

que lui font ces vérités dans cet état de ténèbres et d'insouciance,

dans lequel il se laisse croupir. Ce ne sont pas mes propres ouvrages

qui me font le plus gémir sur cette insouciance, ce sont ceux d'un

homme, dont je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses

souliers, mon chérissime Boehme.

«Il faut que l'homme soit devenu entièrement sot ou démon pour n'avoir

pas profité plus qu'il ne l'a fait de ce trésor envoyé au monde il y a

cent quatre-vingts ans. Les apôtres, qui n'en savaient pas tant que

lui, ont infiniment plus que lui avancé l'oeuvre.

«C'est que pour les hommes encroûtés, comme ils le sont, les faits

sont plus efficaces que les livres.»

XV

MADAME DE LA CROIX.

Madame de Jarente, fille du marquis de Sénas et nièce de cet évêque

d'Orléans, qui avait la feuille des bénéfices sous le règne de madame

de Pompadour et de M. de Choiseul, avait épousé fort jeune le marquis

de la Croix, officier général au service d'Espagne, que j'ai connu

généralement estimé à Madrid. Son mari l'avait laissée, je ne sais pas

pourquoi, à Avignon, où, n'ayant rien de mieux à faire, elle s'est

donnée la peine de gouverner le comtat, durant la vice-légation de Mgr

Acquaviva, qui était fort paresseux et éperdument amoureux d'elle.

Comme elle aimait à gouverner, elle rejoignit son mari, lorsqu'il fut

nommé vice-roi en Galice. Après sa mort, elle quitta l'Espagne

maltraitée et fort pauvre, vint à Lyon, y tomba dangereusement malade,

eut des visions pendant sa maladie, et passa de l'incrédulité la mieux

conditionnée à une crédulité sans bornes.

Parmi les livres mystiques qu'elle lisait alors, celui _des Erreurs et

de la Vérité_ l'avait charmée davantage, et c'est à lui qu'elle

attribuait principalement sa conversion. Aussi rechercha-t-elle

l'auteur, dès qu'elle fut arrivée à Paris, le recueillit chez elle, et

se composa, toujours disputant avec lui, un petit système théosophique

particulier, qui n'avait pas le sens commun.

Je n'en citerai qu'un exemple: elle appliquait le fameux _quaternaire_

du livre de Saint-Martin à la divinité, en qui elle prétendait qu'il y

avait quatre personnes engendrées successivement: le fils du père, le

Saint-Esprit du fils, et Melchisédec du Saint-Esprit.

Mais madame de la Croix était bien plus forte pour la pratique que

pour la théorie. Son affaire principale était de combattre le diable

et de guérir les maladies. Elle croyait comme le P. Gassner, dont elle

faisait grand cas, que le diable était cause de presque toutes les

maladies, lesquelles avaient toujours leur source dans quelque péché,

qui avait soumis la partie malade aux influences du démon. Elle

opérait par des prières et par l'imposition de ses mains arrosées

d'eau bénite et de saint chrême; mais quand elle rencontrait un

possédé, et elle en nourrissait toujours quelques uns à la brochette,

c'était alors qu'elle se croyait à sa véritable place; exorcisant et

chassant ce diable du corps de ce pauvre malheureux, qui pour avoir

fait un pacte avec lui, serait perdu à jamais, sans la puissance

qu'elle avait reçue de Dieu de le délivrer. Ces cures de possédés

étaient les plus difficiles, car pour les obsédés, lesquels par des

pratiques de fausse magie n'avaient le diable que sur eux ou autour

d'eux, il lui en coûtait beaucoup moins de peine de les en

débarrasser, elle avait même le pouvoir de le montrer à la compagnie

avant qu'il s'en allât, sous une forme qui n'effrayait personne. Je me

souviendrai toujours d'une description charmante qu'elle m'a faite de

l'apparition d'un de ces diablotins, dont elle avait délivré un

certain consul de France à Salé, homme de lettres, que j'avais

rencontré souvent chez les encyclopédistes. «Quand le mauvais esprit,

me dit-elle, fut sorti de son corps, je lui ordonnai de nous

apparaître sous la forme d'une petite pagode chinoise. Il nous fit la

galanterie de prendre une figure vraiment délicieuse; il était habillé

en couleurs de feu et or, son visage était très-joli, il remuait des

petites mains avec beaucoup de grâce, et fut se sauver sous ce rideau

de taffetas vert que vous voyez là, dont il s'enveloppa, et d'où il

fit toutes sortes de grimaces à son ancien hôte; mais ce dernier,

ayant sans doute commis de nouvelles fautes, resta obsédé; car,

rentrant un soir au logis, il trouva la petite pagode sur son bureau,

et je fus obligée de me transporter chez lui pour la chasser de sa

chambre.» Nous avions été fort étonnés, M. le consul et moi, de nous

rencontrer ensemble chez madame de la Croix, mais je le fus bien plus

que lui, lorsqu'elle l'obligea à convenir en ma présence de la vérité

de ce récit, et, par bien des raisons, j'ai lieu de croire qu'ils ne

pouvaient pas être d'accord.

J'ai vu chez elle plusieurs personnages, qui se faisaient traiter de

l'incarnation diabolique et qui m'ont surpris bien plus que le consul;

entre autres, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Monbarrey, le

marquis, la marquise et le chevalier de Cossé. Madame de la Croix

prétendait que bien du monde, et même des personnes de ma connaissance

étaient obsédées, et avaient des apparitions, mais qu'elles n'osaient

pas en parler de peur de se donner un ridicule. Elle me citait

nommément le comte de Schomberg, qui occupait une place distinguée

parmi les philosophes mécréants, et que je voyais beaucoup chez le

baron d'Holbach. Cette dernière assertion me paraissait une absurdité

vraiment choquante; mais, l'année d'après, me trouvant chez madame

Necker, cette dame produisit une lettre de M. de Buffon, qui lui

écrivait de Bourgogne et lui parlait de certaines visions, qui

régnaient dans cette province, et que c'étaient toujours de vieilles

femmes qui apparaissaient. Quelques gens de lettres qui n'aimaient pas

M. de Buffon, parce qu'il était trop religieux, faisant quelques

mauvaises plaisanteries sur son penchant à croire des choses

incroyables, voici ce que M. de Schomberg nous dit à mon grand

étonnement: «Vous me connaissez assez, messieurs, pour être persuadés

que je ne crois pas aux revenants, cela n'empêche pas, que je ne voie

et que je n'aie vu depuis longtemps, et presque chaque semaine, la

figure de trois vieilles femmes, qui s'élèvent du pied de mon lit, et

qui, se recourbant contre moi, me font des grimaces épouvantables.»

Ceci me rappelle un de mes amis, M. Tieman, qui voyait presqu'à chaque

place qu'il regardait fixement, pendant quelques minutes, une tête,

dont les yeux et les traits étaient si animés, qu'elle lui paraissait

vivante. Sur la tache de sang, qu'on montre dans la chambre du château

d'Édimbourg, où David Rizzio fut poignardé, il dit avoir vu une tête,

qui exprimait les convulsions de la mort d'une manière effrayante; il

retourna à différentes reprises à la même place et il revit toujours

cette tête plus horrible qu'auparavant. M. Tieman, quoique entiché de

la passion des sciences occultes, était un homme très-véridique,

incapable de tromper qui que ce soit, et toujours en garde de se

tromper lui-même. Quoi qu'il en soit, j'ai lieu de croire, qu'il

voyait réellement ce qu'il disait voir. Eh! qui n'a pas rencontré bien

des honnêtes gens, qui assuraient avoir eu des apparitions avec des

circonstances et des protestations si persuasives, qu'on devait être

fâché de les révoquer en doute? Mais ne pourrait-on pas, pour se

mettre le coeur et l'esprit en repos, admettre qu'une conformation

particulière de l'oeil, ou une concrétion compacte, qui se serait

formée dans le cristallin ou dans l'humeur vitrée, pourraient produire

la représentation d'un spectre? Cette concrétion opaque, qui aurait

pris une forme déterminée, analogue à celle d'une figure humaine et

interceptant les rayons de la lumière, me paraît surtout propre à

produire ces sortes d'illusions. Ce spectre serait sans doute noir et

mal dessiné, mais l'imagination, ce peintre rapide et habile,

colorerait et achèverait bien vite l'ébauche d'une telle grisaille.

Madame de la Croix a été dans sa jeunesse ce qu'on nomme une beauté

romaine, mais si parfaite comme on n'en a jamais vu une pareille. Elle

avait une figure pleine de grâces et de caractère, l'oeil perçant, le

nez aquilin, la tête altière, un port superbe, une démarche

majestueuse, en un mot c'était l'idéal d'une belle impératrice. De

tant de charmes, il ne lui restait dans sa vieillesse qu'une

physionomie spirituelle et animée, une taille bien faite, un beau

pied, un air impérieux, et beaucoup d'éloquence. Ces restes imposants

et distingués convenaient merveilleusement au rôle qu'elle jouait,

quand elle parlait au diable; son geste menaçant et l'accent de sa

voix faisaient trembler, et il y avait tant de noblesse dans son

maintien, tant d'élévation dans sa dévotion exaltée, et une expression

si sublime de foi et d'assurance dans toute sa personne, qu'on croyait

voir une sainte qui allait faire un miracle. Mais malheureusement je

n'en ai vu aucun, quoique j'aie passé bien des journées chez elle, à

attendre que le diable sortît du corps d'un possédé. Cependant j'ai

été témoin de plusieurs guérisons de maux de tête et de dents, de

coliques et de douleurs rhumatiques, opérées sur des personnes qui

venaient chez elle en visite et qu'elle connaissait même très-peu. Je

pense que ces sortes de guérisons peuvent s'expliquer assez

naturellement par l'action du magnétisme animal secondé par

l'imagination, cette fée puissante qui commande au génie et préside

aux ressorts de notre organisme. Toutefois, si l'on considère combien

l'amour-propre doit être flatté de l'honneur d'être un instrument de

la divinité, on peut pardonner à madame de la Croix et compagnie de ne

pas croire à des causes naturelles, quand il s'agit de miracles.

Madame de la Croix racontait avec une naïveté, une grâce et un art

pittoresque, qui lui étaient propres, les particularités des visites

qu'elle recevait des mauvais esprits, quand elle était seule. On

voyait tout ce qu'elle disait, tant ses descriptions étaient vives et

naturelles. Toutes les fois que je venais chez elle, je trouvais des

nouvelles de sa société. Tantôt c'étaient des niches fort drôles qu'on

lui avait jouées, et tantôt des persécutions effrayantes qu'elle avait

essuyées. Souvent des processions entières de pénitents en grandes

robes couleur de rose, ou de capucins fort puants, vêtus en bleu

céleste, ou d'autres personnages ecclésiastiques ridiculement fagotés

arrivaient chez elle de nuit et traversaient son lit, les capucins lui

offraient des baisers et les pénitents flagellaient ses couvertures.

Quelquefois on lui donnait un bal, où elle voyait les ajustements les

plus curieux et les modes de tous les siècles; une autre fois,

c'étaient un feu d'artifice magnifique, des pyramides de diamants et

de bijouteries, des illuminations superbes ou des palais enchantés

qu'on lui montrait. Elle dépeignait tout cela si vivement, avec tant

de goût, de gaieté et d'éloquence, que ses récits valaient mieux que

la plupart des descriptions d'une fête, ou de l'assemblée la plus

brillante.

Je ris encore toutes les fois que je pense à une dispute théologique,

qu'elle eut avec un de ses esprits familiers, masqué en docteur de

Sorbonne, qui la traitait d'hérétique, en soutenant les opinions de

l'Église romaine de la manière la plus orthodoxe: «Mais, lorsqu'il

finit par y mêler des blasphèmes, je lui fermai la bouche avec un

cadenas, me dit-elle, qu'il portera jusqu'au jour du jugement.--Et où

avez-vous pris ce cadenas?» lui répliquai-je. «Ah! mon cher baron, que

vous êtes peu instruit de la différence entre la réalité spirituelle

et la matérielle; c'est un cadenas bien véritable que je lui ai

appliqué: les nôtres n'en ont que la figure.»

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 10 / 13 段