Le prince de Kaunitz mourut le 27 juin 1794. Il dit un jour dans le

courant de l'abattement qui précéda sa mort, à son fils le comte

Ernest Christophe (né en 1737, mort le 19 mai 1797): «Mon ami, je sens

que je m'en vais, consolez-moi, encouragez-moi!»

VIII

MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE.

J'aime à me retracer madame Geoffrin, dont l'amitié a été pour moi si

agréable et si utile: voilà mon excuse, si j'ose parler d'elle après

Morellet et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laissés à mon coeur

et à mon esprit, sont des jouissances, qui me sont particulières, trop

précieuses, pour que je les sacrifie à la crainte du qu'en dira-t-on.

J'étais de son lundi destiné aux artistes, de son mercredi appartenant

aux gens de lettres, et de ses audiences privilégiées, vouées aux bons

conseils, qu'elle savait donner à ceux qui avaient le bonheur de les

suivre, car aucun ministre de police n'a mieux connu Paris qu'elle.

Je suis redevable à ses leçons de l'aisance économique, commode,

honorable, et même politique, avec laquelle j'ai existé à Paris; je

l'entends encore, quand elle m'apprenait à me taire pour écouter de

manière à faire croire qu'on avait dit les plus belles choses du

monde; quand elle me prêchait de parler toujours aux gens de leurs

affaires, jamais des miennes, qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or,

ce que je leur avais prêté en petite monnaie; quand elle me disait à

mon arrivée: «donnez-vous d'abord pour ce que vous êtes, mais soyez

tel constamment; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels,

mais sans y manquer jamais; au bout de l'année tous les moindres

reviennent au même.»

Voilà comme cette excellente femme me parlait en bonne mère, et comme

elle endoctrinait volontiers ceux de ses amis qui aimaient ses

conseils. Mais elle se mettait véritablement en colère contre ceux qui

ne les suivaient pas.

L'amour de l'ordre, une bienveillance active et une prudence consommée

étaient les ressorts principaux qui animaient le caractère de madame

Geoffrin.

Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur, surtout celles de ses

amis, et comme on ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle avait

tout réduit en principes, sa règle était de ne gronder que ses amis.

Stanislas Poniatowski, recommandé à madame Geoffrin lorsqu'il vint à

Paris dans sa jeunesse, avait reçu d'elle de grandes marques

d'intérêt: entre autres, elle avait payé ses dettes pour le tirer de

prison, ce qui fonda entre eux une liaison constante et intime

d'amitié et de correspondance. Dans ses lettres il l'appelait sa chère

maman, et elle le nommait son fils. Quand il fut élu roi de Pologne,

voici le peu de mots qu'il lui écrivit: «Ma chère maman, je règne, ne

me grondez pas.»

L'origine de madame Geoffrin est extrêmement obscure. Il paraît

qu'elle avait été pauvre, mais fort belle, et que cette dernière

qualité a engagé M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de

glaces et fort riche, de l'épouser. On avait de la peine à retrouver

quelques restes de cette beauté qui avait autrefois enchanté ses

contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin

a été fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son mari. Son seul

amusement était de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant

un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et après bien

des débats sur le choix du livre, il emporta un tome de Moréri. Le

lendemain on lui demanda, s'il était content de sa lecture, il

répondit, «que cet auteur était trop scientifique pour lui, qu'il ne

le comprenait pas plus que s'il avait écrit en grec.» Alors on voulut

savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce

dictionnaire, qui est imprimé en deux colonnes, et passant toujours de

la ligne d'une colonne à celle de l'autre, qui était vis-à-vis, il

leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque

chose à ce galimatias.

La manière d'être de madame Geoffrin peut se comparer au style de la

Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas.

Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant personne ne

l'égalera jamais en voulant l'imiter.

Tout chez elle était raisonné, facile, commode, utile et simple. Son

ton bourgeois et son langage commun donnaient à son discours, plein de

sagesse et de raison, un caractère piquant et quelquefois sublime.

Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle

prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons

d'argent: «L'économie est la mère de l'indépendance et de la

libéralité.» Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait

encadrer, disait: «Il ne faut pas faire croître l'herbe sur le chemin

de l'amitié.»

Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin était celui des

comparaisons, et elle en a trouvé qui sont infiniment justes et

ingénieuses.

«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des richesses, les excès de

l'opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois

voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d'une

chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop

courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour

tirer la couverture à soi et découvre tantôt une épaule et tantôt une

jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils

étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantité

de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus

et meurent de froid.»

Elle comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de

médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être

frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se

ressemblent toutes.

Madame Geoffrin, méthodique et compassée en tout ce qu'elle faisait,

l'était aussi dans la distribution des heures de sa journée. Elle

avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour faire rencontrer

ensemble les différentes classes de personnes, qui pouvaient se

convenir, et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires, qui se

traitaient chez elle et dont elle était la médiatrice. C'était une

grande contrariété pour elle quand une visite indiscrète venait

troubler ses arrangements.

Le général CLERK, membre du Parlement et du parti de l'opposition,

était venu à Paris fort recommandé par lord Shelburne. Il était fort

fêté, surtout par les gens de lettres, et on l'avait présenté à madame

Geoffrin comme un homme savant et jouant un rôle considérable dans son

pays. Elle le pria à dîner, et lui, étant resté le dernier sans faire

mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au

spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pièce et qu'il fallait

s'y rendre de bonne heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime pas le

spectacle français.--Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par

le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux

Tuileries.--Non, madame, je n'aime pas la promenade.--Mais apparemment

vous avez beaucoup de connaissances et par conséquent beaucoup de

visites à faire?--Oh non, madame, je ne fais point de visites.--Mais,

monsieur, dit madame Geoffrin impatientée, vous devez bien vous

ennuyer toute l'après-dînée.--Pardonnez-moi, interrompit le général,

quand je suis quelque part, après mon dîner, je cause et je reste.» Il

resta effectivement enraciné tout le long de la soirée, s'invita à

souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car

madame Geoffrin le consigna à sa porte pour toujours.

Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus à la princesse

d'Anhalt, mère de l'impératrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que

cette princesse aimait beaucoup, et à la fameuse Anastasie, par la

suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de

lettres, qui a existé entre Catherine et madame Geoffrin. Cette

dernière avait acquis un droit tout particulier d'écrire librement

tout ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la

mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander à l'impératrice

le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire à ce que tout le monde

savait, produisait dans le public. Catherine, sans en être blessée,

répondit: Hélas! madame, ce mémoire n'a pas été composé pour les pays

étrangers, il a été fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il

faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa naïveté et son

indulgence, et je puis en attester l'exacte vérité.

Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulière. Elle

prétendait reconnaître le caractère des gens par leur dos, et cela

donna l'idée à un peintre de ses amis de faire son portrait d'une

manière fort ingénieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin

par derrière dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa

coiffe noire, au fond d'une avenue et prête à entrer dans le cloître,

où elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa

ressemblance était frappante, quoiqu'elle tournât le dos aux

spectateurs.

Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure,

ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et

disait, que c'était un oeuf de canard, qu'elle avait couvé. Cette

fille était madame de la Ferté-Imbeault. Elle avait été fort belle, et

sa mère l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour

lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur

mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari,

son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fut

obligée de prendre patience, voyant que sa fille avait hérité d'elle

la fermeté, l'esprit et la violence de caractère, suffisants pour lui

résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés.

Madame de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque

et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée une

existence très-singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu'elle

appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des

sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit

avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli

masque si agréable à l'amour-propre de tout le monde, pour montrer

adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle,

et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance, et la

sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie.

Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les

divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un

plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les

pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous

et de la mère folle à Dijon et les productions piquantes du régiment

de la Calotte, elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus

décente et encore plus gaie, parce que c'était de la folie toute pure,

et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de

n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des

bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des

_Lampons_, parce que le refrain de ses chansons était: Camarades,

Lampons; et celle des _Lanturlus_ dont les chansons finissaient par:

Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était déclarée reine

de cet ordre, et distribuait à ses favoris les charges de la

couronne. Non-seulement toute la société était Lanturlus, mais aussi

beaucoup de grands seigneurs ont été admis à cet honneur, entre

autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse,

les ducs de Gotha et de Weimar, et même les deux frères de Louis XVI

ont demandé à être reçus, mais l'étiquette de Versailles était trop

sérieuse pour se prêter à ces folies, que la gravité pincée du prince

Henri n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire une grimace

fort plaisante, lorsqu'on l'obligea à se mettre à genoux, pour baiser

la main de notre reine.

Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault faisait plus de

cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses

matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne.

Elle avait été amie intime du président de Montesquieu, mais elle

était un peu brouillée avec les gens de lettres, parce qu'ils la

croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec

madame de Marsan, la patriarche des dévotes.

Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est madame de la

Ferté-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a

commencé sa fortune. Ce pauvre marquis était arrivé, recommandé à

elle, fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses que son grand

savoir en mathématiques et son livre du calcul intégral et

différentiel. Madame de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande

affection; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la

cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientôt une place

distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice;

toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la

Rochefoucault, qu'il a fait massacrer.

La société que madame de la Ferté-Imbeault cultivait et amusait le

plus, était celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait

intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.

L'amitié de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France;

elle était fort bien à la cour de Mesdames, extrêmement liée avec les

principales personnes du parlement, et tout cela, joint à une bonne

maison, lui valait une considération, qui l'emportait sur le ridicule

qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui

fréquentaient la maison de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et

Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande

simplicité de son caractère que par ses écrits, avait été soigné dans

sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude a été honorée

et égayée dans la maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une manière

si touchante que jamais père, entouré de sa famille, n'a paru plus

heureux.

La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la

Ferté-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements

de la révolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus

tôt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les

scènes affreuses du terrorisme.

* * * * *

_Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin, receveur général des finances

à Paris._

A Vienne, ce 12 juin 1766.

Mon cher petit ami, je vous crois de retour de vos voyages, au moins

le serez-vous, quand cette lettre sera à Paris. Je suis sûre que vous

serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles. Je suis arrivée à Vienne

samedi au soir et en parfaite santé. J'ai eu pendant tout le voyage

ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant celui du Housset,

quoique je n'aie point bu le petit coup, ni chanté la chansonnette.

Je ne me suis pas ennuyée un seul instant pendant le voyage. Je

n'avais pour compagnie que mes deux femmes que j'avais priées de

causer entre elles en toute liberté; elles ont souvent dit des choses

qui m'ont divertie. J'avais porté des livres; je n'en ai pas ouvert

aucun que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie carte qui

m'avait mise si injustement et si ridiculement en colère. J'ai fait

une pose en chemin à Durlach, où j'avais un ami. J'ai été tant

accueillie par le margrave et la margrave, que nous avons eu les yeux

mouillés en nous séparant. J'y ai été aussi à mon aise que je le suis

chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner.

Le prince et la princesse ont de l'esprit et du goût pour les arts,

mais cela n'est ni éclairé, ni conduit; cette petite cour-là est

magnifique et servie à la française. Voilà mon premier succès dont mon

petit ami se serait rengorgé, mais tout ce que je vais lui dire est

bien pis que tout cela.

Il faut vous dire que mon voyage a fait mille fois plus de bruit à

Vienne qu'à Paris. Il y avait quinze jours que le prince de Kaunitz

avait donné ordre aux postes que l'on l'avertisse de mon arrivée. Moi,

je vous dirai dans la plus grande droiture de mon coeur, que je

comptais passer trois ou quatre jours à Vienne dans mon auberge, où

j'aurais vu quelques hommes, que j'étais bien sûre qui seraient bien

aises de me voir, et de repartir sans avoir rien vu.

Il en a été tout autrement. Dès le lendemain de mon arrivée, ma

chambre n'a pas été ouverte, qu'elle a été remplie de valets de

chambre et de pages pour me complimenter, savoir de mes nouvelles, et

me prier à dîner; et à onze heures, les ambassadeurs de toutes les

cours et tous les seigneurs, que j'ai reçus chez moi depuis bien des

années et dont je ne me souvenais plus, sont venus me voir, avec des

expressions de reconnaissance et de sentiment dont j'ai été confondue.

La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est

la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue

chez moi, et s'est tellement emparée de moi que nous ne nous quittons

pas d'un seul instant.

Le prince Galitzin est la première personne considérable que j'ai vue;

il est venu chez moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée à dîner

pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas

voulu accepter toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me manquait

dans mon auberge. Il m'a envoyé tous les matins du café à la crême;

son carrosse est le mien; enfin je suis comblée et accablée de ses

attentions. Quand je ne dîne point chez lui, on le prie à dîner où je

dîne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je

vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien

lui faire de ma part mille tendres compliments.

Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre,

mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de

l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation d'une dignité et

d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin à deux pas de Vienne,

où on va dîner tous les jours; on y fait la meilleure chère possible

et servie avec une élégance charmante; il a une soeur, qui est veuve,

qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une

attention qui enchantent tout le monde.

Le prince, après le dîner, sur les cinq ou six heures, revient en

ville pour ses affaires. La compagnie va de son côté faire chacun ce

qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son

appartement au palais impérial. Cet appartement est superbe, bien

éclairé et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si

on était dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur

laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures. On

ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafraîchissements.

J'y passe toutes mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le

monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est

assis à côté de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là

on me fait des présentations sans fin, en me parlant de ma grande

réputation et de mon grand mérite.

Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journée, vous seriez

confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le

lendemain de mon arrivée, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin

m'ont menée promener à une promenade publique, qui est comme sont les

Champs-Élysées. L'empereur y était avec une des archiduchesses en

calèche; il venait à notre rencontre, je le vis autant qu'il m'était

possible en passant; il me regarda et fit des mines à madame de

Kinsky; après trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà

l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant du carrosse pour le

voir mieux, sa calèche s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la

portière du carrosse et me dit, «que, comme il partait la nuit pour

aller à un camp, il avait été très-empressé de me connaître.» Il me

dit «que le roi de Pologne était bien heureux d'avoir une amie comme

moi.» Je fus confondue et n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis:

«Comment est-il possible que Votre Majesté impériale sache que je

suis au monde?» Il me dit «qu'il me connaissait très-bien, et qu'il

savait tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.» Enfin il me

parla comme s'il avait été à nos petits soupers du mercredi. Je voulus

me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empêcha avec

une grâce infinie.

Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante, et toute la famille

royale à Schoenbrunn. L'impératrice m'a parlé avec une bonté et une

grâce inexprimables; elle m'a nommé toutes les archiduchesses, l'une

après l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que

cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de

l'empereur, arrière petite-fille du roi de France; elle a douze ans:

elle est belle comme un ange. L'impératrice m'a recommandé d'écrire en

France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle.

En quittant l'impératrice, elle m'a donné sa main à baiser, et comme

je lui ai demandé la permission à mon retour de lui présenter mes

respectueux hommages, elle m'a dit: «Je serais jalouse, si vous

retourniez par un autre chemin.»

Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans

la rue Saint-Honoré et de la façon du monde la plus flatteuse, et mon

voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voilà

bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à

votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque là.

Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et,

en vérité, cela est bien vrai.

Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: «Mon prince, la reine de

Trébisonde ne pouvait pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit:

«Personne ne peut être vu ici avec plus d'estime et de considération

que vous; vous êtes respectée plus que vous ne pourrez jamais vous

l'imaginer.» Il est bien sûr que je ne l'ai pas imaginé et que je ne

l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de

l'homme que le roi de Pologne m'a envoyé pour me conduire chez lui.

C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les

langues; il est très-entendu: il a à sa suite des meubles pour meubler

les auberges où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers,

provisions, et généralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour

rendre mon voyage très-commode.

Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes succès, ma gloire et tous les

honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous

revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout

cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que

je ne faisais.

Mille tendresses à mon petit chat, à madame la vicomtesse, à M. votre

frère et à madame votre belle-soeur, et dites à M. de Chauvelin que je

compte sur son amitié, que j'en suis touchée et très-reconnaissante.

Faites-lui part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas de

m'aimer.

Des compliments aussi, honnêtes et affectueux, à M. l'abbé Chauvelin;

je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami,

entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent

de leur bonté et de leurs amitiés.

Voilà encore que j'oubliais de vous dire que l'impératrice m'a trouvé

le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession

générale.

Enfin, je pars demain de Vienne.

IX

LE MARÉCHAL DE BRISSAC[7].

Jamais ridicules n'ont été respectés en France comme ceux du maréchal

de Brissac. Ils étaient vraiment respectables, car ils avaient les

grâces de la naïveté, les charmes du romanesque, et le mérite d'une

réalité aussi estimable qu'extraordinaire.

[7] Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698, devint

maréchal de France en 1768 et mourut en 1784.

Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux

roulés, son juste-au-corps à grands parements, boutonné, les deux

petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée, tout cela allait

parfaitement à l'air de son âme. De loin, on croyait voir un vieux

fou; mais de près, c'était un homme du temps des Bayards, et ce qui

rendait son héroïsme complétement aimable, c'est que les formes de sa

vertu étaient assez grotesques, pour ne pas trop humilier

l'amour-propre de ses contemporains.

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 7 / 13 段