courant de l'abattement qui précéda sa mort, à son fils le comte
Ernest Christophe (né en 1737, mort le 19 mai 1797): «Mon ami, je sens
que je m'en vais, consolez-moi, encouragez-moi!»
VIII
MADAME GEOFFRIN ET SA FILLE.
J'aime à me retracer madame Geoffrin, dont l'amitié a été pour moi si
agréable et si utile: voilà mon excuse, si j'ose parler d'elle après
Morellet et d'Alembert. Les souvenirs, qu'elle a laissés à mon coeur
et à mon esprit, sont des jouissances, qui me sont particulières, trop
précieuses, pour que je les sacrifie à la crainte du qu'en dira-t-on.
J'étais de son lundi destiné aux artistes, de son mercredi appartenant
aux gens de lettres, et de ses audiences privilégiées, vouées aux bons
conseils, qu'elle savait donner à ceux qui avaient le bonheur de les
suivre, car aucun ministre de police n'a mieux connu Paris qu'elle.
Je suis redevable à ses leçons de l'aisance économique, commode,
honorable, et même politique, avec laquelle j'ai existé à Paris; je
l'entends encore, quand elle m'apprenait à me taire pour écouter de
manière à faire croire qu'on avait dit les plus belles choses du
monde; quand elle me prêchait de parler toujours aux gens de leurs
affaires, jamais des miennes, qu'au besoin, pour recevoir d'eux en or,
ce que je leur avais prêté en petite monnaie; quand elle me disait à
mon arrivée: «donnez-vous d'abord pour ce que vous êtes, mais soyez
tel constamment; ne vous imposez que les devoirs les plus essentiels,
mais sans y manquer jamais; au bout de l'année tous les moindres
reviennent au même.»
Voilà comme cette excellente femme me parlait en bonne mère, et comme
elle endoctrinait volontiers ceux de ses amis qui aimaient ses
conseils. Mais elle se mettait véritablement en colère contre ceux qui
ne les suivaient pas.
L'amour de l'ordre, une bienveillance active et une prudence consommée
étaient les ressorts principaux qui animaient le caractère de madame
Geoffrin.
Toutes les sottises lui donnaient de l'humeur, surtout celles de ses
amis, et comme on ne peut pas gronder tout le monde, et qu'elle avait
tout réduit en principes, sa règle était de ne gronder que ses amis.
Stanislas Poniatowski, recommandé à madame Geoffrin lorsqu'il vint à
Paris dans sa jeunesse, avait reçu d'elle de grandes marques
d'intérêt: entre autres, elle avait payé ses dettes pour le tirer de
prison, ce qui fonda entre eux une liaison constante et intime
d'amitié et de correspondance. Dans ses lettres il l'appelait sa chère
maman, et elle le nommait son fils. Quand il fut élu roi de Pologne,
voici le peu de mots qu'il lui écrivit: «Ma chère maman, je règne, ne
me grondez pas.»
L'origine de madame Geoffrin est extrêmement obscure. Il paraît
qu'elle avait été pauvre, mais fort belle, et que cette dernière
qualité a engagé M. Geoffrin, premier possesseur de la fabrique de
glaces et fort riche, de l'épouser. On avait de la peine à retrouver
quelques restes de cette beauté qui avait autrefois enchanté ses
contemporains, sans les rendre autrement heureux, car madame Geoffrin
a été fort sage, malgré la laideur et la bêtise de son mari. Son seul
amusement était de jouer de la trompette marine. Se plaignant pourtant
un jour de s'ennuyer beaucoup, on lui proposa de lire, et après bien
des débats sur le choix du livre, il emporta un tome de Moréri. Le
lendemain on lui demanda, s'il était content de sa lecture, il
répondit, «que cet auteur était trop scientifique pour lui, qu'il ne
le comprenait pas plus que s'il avait écrit en grec.» Alors on voulut
savoir de lui ce qu'il n'entendait pas. Il prit le volume de ce
dictionnaire, qui est imprimé en deux colonnes, et passant toujours de
la ligne d'une colonne à celle de l'autre, qui était vis-à-vis, il
leur demanda de lui dire en conscience, s'ils comprenaient quelque
chose à ce galimatias.
La manière d'être de madame Geoffrin peut se comparer au style de la
Fontaine. Il y avait beaucoup d'art, mais cet art ne paraissait pas.
Tout en elle semblait très-ordinaire, et pourtant personne ne
l'égalera jamais en voulant l'imiter.
Tout chez elle était raisonné, facile, commode, utile et simple. Son
ton bourgeois et son langage commun donnaient à son discours, plein de
sagesse et de raison, un caractère piquant et quelquefois sublime.
Elle aimait les sentences et les maximes; en voici une qu'elle
prouvait par son exemple et qu'elle avait fait mettre sur ses jetons
d'argent: «L'économie est la mère de l'indépendance et de la
libéralité.» Une autre, qu'elle pratiquait et qu'elle avait fait
encadrer, disait: «Il ne faut pas faire croître l'herbe sur le chemin
de l'amitié.»
Le genre d'esprit favori de madame Geoffrin était celui des
comparaisons, et elle en a trouvé qui sont infiniment justes et
ingénieuses.
«Si je considère, disait-elle, l'inégalité des richesses, les excès de
l'opulence et de la misère répandues sur le genre humain, je crois
voir une quantité de petits enfants étendus sur le plancher d'une
chambre en hiver, et qui n'ont entre eux qu'une seule couverture trop
courte et trop étroite pour les couvrir tous. Chacun s'efforce pour
tirer la couverture à soi et découvre tantôt une épaule et tantôt une
jambe de son petit voisin, mais ceux qui sont au milieu, quoique ils
étouffent de chaud, tirent si fort dans tous les sens, qu'une quantité
de ces pauvres petits, qui sont au bord de la couverture, restent nus
et meurent de froid.»
Elle comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de
médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être
frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se
ressemblent toutes.
Madame Geoffrin, méthodique et compassée en tout ce qu'elle faisait,
l'était aussi dans la distribution des heures de sa journée. Elle
avait des heures fixes dans l'après-dînée, pour faire rencontrer
ensemble les différentes classes de personnes, qui pouvaient se
convenir, et souvent c'étaient des rendez-vous d'affaires, qui se
traitaient chez elle et dont elle était la médiatrice. C'était une
grande contrariété pour elle quand une visite indiscrète venait
troubler ses arrangements.
Le général CLERK, membre du Parlement et du parti de l'opposition,
était venu à Paris fort recommandé par lord Shelburne. Il était fort
fêté, surtout par les gens de lettres, et on l'avait présenté à madame
Geoffrin comme un homme savant et jouant un rôle considérable dans son
pays. Elle le pria à dîner, et lui, étant resté le dernier sans faire
mine de vouloir partir, elle lui demanda, s'il n'allait point au
spectacle, disant, qu'on donnait une nouvelle pièce et qu'il fallait
s'y rendre de bonne heure. «Non, madame, répondit-il, je n'aime pas le
spectacle français.--Vous aimez mieux sans doute vous promener et, par
le beau temps qu'il fait, vous trouverez beaucoup de monde aux
Tuileries.--Non, madame, je n'aime pas la promenade.--Mais apparemment
vous avez beaucoup de connaissances et par conséquent beaucoup de
visites à faire?--Oh non, madame, je ne fais point de visites.--Mais,
monsieur, dit madame Geoffrin impatientée, vous devez bien vous
ennuyer toute l'après-dînée.--Pardonnez-moi, interrompit le général,
quand je suis quelque part, après mon dîner, je cause et je reste.» Il
resta effectivement enraciné tout le long de la soirée, s'invita à
souper, sortit le dernier de la compagnie et ne revint plus, car
madame Geoffrin le consigna à sa porte pour toujours.
Plusieurs services, que madame Geoffrin a rendus à la princesse
d'Anhalt, mère de l'impératrice Catherine, et au comte de Bezkoy, que
cette princesse aimait beaucoup, et à la fameuse Anastasie, par la
suite sa favorite intime, ont produit la liaison et le commerce de
lettres, qui a existé entre Catherine et madame Geoffrin. Cette
dernière avait acquis un droit tout particulier d'écrire librement
tout ce que son zèle pouvait lui inspirer. Lorsque le manifeste sur la
mort de Pierre III parut, madame Geoffrin osa mander à l'impératrice
le mauvais effet, que ce mémoire, si contraire à ce que tout le monde
savait, produisait dans le public. Catherine, sans en être blessée,
répondit: Hélas! madame, ce mémoire n'a pas été composé pour les pays
étrangers, il a été fait pour un peuple, auquel il faut dire ce qu'il
faut croire. J'ai lu cette lettre, remarquable par sa naïveté et son
indulgence, et je puis en attester l'exacte vérité.
Madame Geoffrin avait une science physionomique assez singulière. Elle
prétendait reconnaître le caractère des gens par leur dos, et cela
donna l'idée à un peintre de ses amis de faire son portrait d'une
manière fort ingénieuse. On voyait dans ce tableau madame Geoffrin
par derrière dans sa robe de chambre grise, son linge plat et sa
coiffe noire, au fond d'une avenue et prête à entrer dans le cloître,
où elle avait coutume de faire tous les ans une retraite. Sa
ressemblance était frappante, quoiqu'elle tournât le dos aux
spectateurs.
Madame Geoffrin avait une fille qui ne lui ressemblait ni de figure,
ni d'humeur, ni de caractère, aussi ne l'aimait-elle guères, et
disait, que c'était un oeuf de canard, qu'elle avait couvé. Cette
fille était madame de la Ferté-Imbeault. Elle avait été fort belle, et
sa mère l'avait forcée d'épouser un mari vieux, jaloux et pauvre, pour
lui donner un grand nom, ce qui a été la source de leur
mésintelligence. Délivrée de bonne heure de la tyrannie de son mari,
son premier soin fut de s'affranchir de celle de sa mère, qui fut
obligée de prendre patience, voyant que sa fille avait hérité d'elle
la fermeté, l'esprit et la violence de caractère, suffisants pour lui
résister et pour être maîtresse absolue de ses volontés.
Madame de la Ferté-Imbeault était bonne, franche, gaie, vive, brusque
et bruyante, parce qu'elle était fort sourde. Elle s'était donnée une
existence très-singulière en se donnant pour folle. Ce rôle, qu'elle
appelait son domino, était joué par elle si parfaitement, que des
sots y étaient trompés, et qu'il faisait les délices des gens d'esprit
avec lesquels elle vivait. Elle soulevait de temps en temps ce joli
masque si agréable à l'amour-propre de tout le monde, pour montrer
adroitement les coins les plus intéressants de la figure naturelle,
et, mêlant la vérité aux extravagances, le savoir à l'ignorance, et la
sagesse à la déraison, elle savait faire aimer et respecter sa folie.
Ses succès en ce genre, joints à son goût pour les chansons et les
divertissements du bon vieux temps, inspirèrent à son imagination un
plan, dont l'exécution la rendit presque célèbre à Paris et dans les
pays étrangers. Se rappelant les plaisirs joyeux de la fête des fous
et de la mère folle à Dijon et les productions piquantes du régiment
de la Calotte, elle donna à ses idées une forme moins satyrique, plus
décente et encore plus gaie, parce que c'était de la folie toute pure,
et fonda l'ordre des Lanturlus. Ses lois principales étaient de
n'avoir pas le sens commun, de faire des chansons, et de dire des
bêtises spirituelles. Il était divisé en deux classes, celle des
_Lampons_, parce que le refrain de ses chansons était: Camarades,
Lampons; et celle des _Lanturlus_ dont les chansons finissaient par:
Lanturlu, Lanturlu. Madame de la Ferté-Imbeault s'était déclarée reine
de cet ordre, et distribuait à ses favoris les charges de la
couronne. Non-seulement toute la société était Lanturlus, mais aussi
beaucoup de grands seigneurs ont été admis à cet honneur, entre
autres: Paul I, alors grand-duc de Russie, le prince Henri de Prusse,
les ducs de Gotha et de Weimar, et même les deux frères de Louis XVI
ont demandé à être reçus, mais l'étiquette de Versailles était trop
sérieuse pour se prêter à ces folies, que la gravité pincée du prince
Henri n'avait pas dédaignées. Je le vis pourtant faire une grimace
fort plaisante, lorsqu'on l'obligea à se mettre à genoux, pour baiser
la main de notre reine.
Malgré toutes ces folies, madame de la Ferté-Imbeault faisait plus de
cas de la raison solide que du simple esprit. Elle passait ses
matinées à lire les auteurs anciens, surtout Plutarque et Montaigne.
Elle avait été amie intime du président de Montesquieu, mais elle
était un peu brouillée avec les gens de lettres, parce qu'ils la
croyaient plus dévote qu'elle ne l'était, à cause de ses liaisons avec
madame de Marsan, la patriarche des dévotes.
Ici je dois noter comme une chose singulière, que c'est madame de la
Ferté-Imbeault qui a introduit M. de Condorcet dans le monde et qui a
commencé sa fortune. Ce pauvre marquis était arrivé, recommandé à
elle, fort déguenillé, et n'ayant d'autres richesses que son grand
savoir en mathématiques et son livre du calcul intégral et
différentiel. Madame de la Ferté-Imbeault le prit dans une grande
affection; elle ne l'appelait que son intégral. Elle le produisit à la
cour, lui fit avoir une pension, mais prenant bientôt une place
distinguée parmi les philosophes, il tourna le dos à sa protectrice;
toutefois son ingratitude ne lui fit pas autant de mal qu'au duc de la
Rochefoucault, qu'il a fait massacrer.
La société que madame de la Ferté-Imbeault cultivait et amusait le
plus, était celle du marquis de Pont-Chartrain; elle y vivait
intimement avec le duc de Nivernois et M. de Maurepas.
L'amitié de madame de Marsan lui attirait celle des enfants de France;
elle était fort bien à la cour de Mesdames, extrêmement liée avec les
principales personnes du parlement, et tout cela, joint à une bonne
maison, lui valait une considération, qui l'emportait sur le ridicule
qu'elle voulait bien se donner. De tous les gens de lettres, qui
fréquentaient la maison de sa mère, elle ne voyait que MM. Grimm et
Burigny. Ce dernier, plus respectable par ses vertus et la grande
simplicité de son caractère que par ses écrits, avait été soigné dans
sa vieillesse par madame Geoffrin; mais sa décrépitude a été honorée
et égayée dans la maison de madame de la Ferté-Imbeault d'une manière
si touchante que jamais père, entouré de sa famille, n'a paru plus
heureux.
La bonhomie et l'imagination couleur de rose de madame de la
Ferté-Imbeault ont vu, ainsi que moi, fort en beau les commencements
de la révolution, mais sa raison en a pressenti les malheurs bien plus
tôt que moi, et elle a eu le bonheur de mourir quelques mois avant les
scènes affreuses du terrorisme.
* * * * *
_Lettre de madame Geoffrin à M. Bautin, receveur général des finances
à Paris._
A Vienne, ce 12 juin 1766.
Mon cher petit ami, je vous crois de retour de vos voyages, au moins
le serez-vous, quand cette lettre sera à Paris. Je suis sûre que vous
serez bien aise d'y trouver de mes nouvelles. Je suis arrivée à Vienne
samedi au soir et en parfaite santé. J'ai eu pendant tout le voyage
ces certaines belles couleurs, que j'avais pendant celui du Housset,
quoique je n'aie point bu le petit coup, ni chanté la chansonnette.
Je ne me suis pas ennuyée un seul instant pendant le voyage. Je
n'avais pour compagnie que mes deux femmes que j'avais priées de
causer entre elles en toute liberté; elles ont souvent dit des choses
qui m'ont divertie. J'avais porté des livres; je n'en ai pas ouvert
aucun que celui des postes d'Allemagne, et cette jolie carte qui
m'avait mise si injustement et si ridiculement en colère. J'ai fait
une pose en chemin à Durlach, où j'avais un ami. J'ai été tant
accueillie par le margrave et la margrave, que nous avons eu les yeux
mouillés en nous séparant. J'y ai été aussi à mon aise que je le suis
chez moi; on m'a fait promettre d'y retourner.
Le prince et la princesse ont de l'esprit et du goût pour les arts,
mais cela n'est ni éclairé, ni conduit; cette petite cour-là est
magnifique et servie à la française. Voilà mon premier succès dont mon
petit ami se serait rengorgé, mais tout ce que je vais lui dire est
bien pis que tout cela.
Il faut vous dire que mon voyage a fait mille fois plus de bruit à
Vienne qu'à Paris. Il y avait quinze jours que le prince de Kaunitz
avait donné ordre aux postes que l'on l'avertisse de mon arrivée. Moi,
je vous dirai dans la plus grande droiture de mon coeur, que je
comptais passer trois ou quatre jours à Vienne dans mon auberge, où
j'aurais vu quelques hommes, que j'étais bien sûre qui seraient bien
aises de me voir, et de repartir sans avoir rien vu.
Il en a été tout autrement. Dès le lendemain de mon arrivée, ma
chambre n'a pas été ouverte, qu'elle a été remplie de valets de
chambre et de pages pour me complimenter, savoir de mes nouvelles, et
me prier à dîner; et à onze heures, les ambassadeurs de toutes les
cours et tous les seigneurs, que j'ai reçus chez moi depuis bien des
années et dont je ne me souvenais plus, sont venus me voir, avec des
expressions de reconnaissance et de sentiment dont j'ai été confondue.
La princesse Kinsky, qui en est une autre que celle de Paris, qui est
la plus charmante personne qu'il soit possible d'imaginer, est venue
chez moi, et s'est tellement emparée de moi que nous ne nous quittons
pas d'un seul instant.
Le prince Galitzin est la première personne considérable que j'ai vue;
il est venu chez moi le soir même de mon arrivée. Il m'a priée à dîner
pour le lendemain, il voulait m'emmener chez lui, mais n'ayant pas
voulu accepter toutes ses offres, il m'a donné tout ce qui me manquait
dans mon auberge. Il m'a envoyé tous les matins du café à la crême;
son carrosse est le mien; enfin je suis comblée et accablée de ses
attentions. Quand je ne dîne point chez lui, on le prie à dîner où je
dîne, enfin nous ne nous quittons pas. C'est un homme adorable. Je
vous prie de le dire au prince Galitzin, votre voisin, en voulant bien
lui faire de ma part mille tendres compliments.
Le prince de Kaunitz, qui est ici non-seulement le premier ministre,
mais aussi le premier ministre de tous les premiers ministres de
l'Europe, a un pouvoir absolu et une représentation d'une dignité et
d'une magnificence inimaginables. Il a un jardin à deux pas de Vienne,
où on va dîner tous les jours; on y fait la meilleure chère possible
et servie avec une élégance charmante; il a une soeur, qui est veuve,
qui fait les honneurs de chez lui, et avec une politesse et une
attention qui enchantent tout le monde.
Le prince, après le dîner, sur les cinq ou six heures, revient en
ville pour ses affaires. La compagnie va de son côté faire chacun ce
qui lui convient, et l'on revient le soir en ville dans son
appartement au palais impérial. Cet appartement est superbe, bien
éclairé et rempli de toute la cour et la ville, et on y est comme si
on était dans son boudoir. On se cantonne, on demande une table sur
laquelle on s'appuie sans jouer, et on cause jusqu'à onze heures. On
ne soupe point; dans toute la ville on donne des rafraîchissements.
J'y passe toutes mes soirées, et j'ai la distinction, dont tout le
monde me fait de grands compliments, que le prince de Kaunitz est
assis à côté de moi, et qu'il me parle avec beaucoup d'intimité; et là
on me fait des présentations sans fin, en me parlant de ma grande
réputation et de mon grand mérite.
Vous autres, qui vous moquez de moi toute la journée, vous seriez
confondus, si vous voyiez le cas que l'on fait de moi ici! Le
lendemain de mon arrivée, la princesse Kinsky avec le prince Galitzin
m'ont menée promener à une promenade publique, qui est comme sont les
Champs-Élysées. L'empereur y était avec une des archiduchesses en
calèche; il venait à notre rencontre, je le vis autant qu'il m'était
possible en passant; il me regarda et fit des mines à madame de
Kinsky; après trente pas le carrosse s'arrêta et on cria: «Voilà
l'empereur qui revient.» Je me mis sur le devant du carrosse pour le
voir mieux, sa calèche s'arrêta. Il sauta en bas, et vint à la
portière du carrosse et me dit, «que, comme il partait la nuit pour
aller à un camp, il avait été très-empressé de me connaître.» Il me
dit «que le roi de Pologne était bien heureux d'avoir une amie comme
moi.» Je fus confondue et n'ai jamais été si bête; enfin je lui dis:
«Comment est-il possible que Votre Majesté impériale sache que je
suis au monde?» Il me dit «qu'il me connaissait très-bien, et qu'il
savait tout ce que j'avais quitté en quittant ma maison.» Enfin il me
parla comme s'il avait été à nos petits soupers du mercredi. Je voulus
me jeter en bas du carrosse pour me prosterner, il m'en empêcha avec
une grâce infinie.
Hier j'ai vu l'impératrice douairière régnante, et toute la famille
royale à Schoenbrunn. L'impératrice m'a parlé avec une bonté et une
grâce inexprimables; elle m'a nommé toutes les archiduchesses, l'une
après l'autre, et les jeunes archiducs. C'est la plus belle chose que
cette famille qu'il soit possible d'imaginer. Il y a la fille de
l'empereur, arrière petite-fille du roi de France; elle a douze ans:
elle est belle comme un ange. L'impératrice m'a recommandé d'écrire en
France que je l'avais vue cette petite, et que je la trouvais belle.
En quittant l'impératrice, elle m'a donné sa main à baiser, et comme
je lui ai demandé la permission à mon retour de lui présenter mes
respectueux hommages, elle m'a dit: «Je serais jalouse, si vous
retourniez par un autre chemin.»
Enfin, je crois rêver. Je suis ici plus connue que je ne le suis dans
la rue Saint-Honoré et de la façon du monde la plus flatteuse, et mon
voyage y fait un bruit, depuis quinze jours, incroyable. En voilà
bien long, mon cher petit ami, mais j'ai cru que je devais ce détail à
votre amitié. A Varsovie, je vous en ferai un autre. Adieu jusque là.
Je vous aime et vous embrasse, mon cher petit, de tout mon coeur, et,
en vérité, cela est bien vrai.
Je dis hier au soir au prince de Kaunitz: «Mon prince, la reine de
Trébisonde ne pouvait pas être mieux reçue que moi.» Il me répondit:
«Personne ne peut être vu ici avec plus d'estime et de considération
que vous; vous êtes respectée plus que vous ne pourrez jamais vous
l'imaginer.» Il est bien sûr que je ne l'ai pas imaginé et que je ne
l'imagine pas encore! Vraiment, vraiment, j'oubliais de vous parler de
l'homme que le roi de Pologne m'a envoyé pour me conduire chez lui.
C'est un gentilhomme qui a le titre de capitaine. Il parle toutes les
langues; il est très-entendu: il a à sa suite des meubles pour meubler
les auberges où je coucherai, vaisselle d'argent, cuisiniers,
provisions, et généralement tout ce qu'il est possible d'imaginer pour
rendre mon voyage très-commode.
Hé bien, mon cher petit ami, malgré mes succès, ma gloire et tous les
honneurs que l'on me rend, je sens que le plaisir que j'aurai de vous
revoir et tous mes amis, me sera bien plus sensible encore que tout
cela, et que je vous aimerai tous encore, s'il est possible, plus que
je ne faisais.
Mille tendresses à mon petit chat, à madame la vicomtesse, à M. votre
frère et à madame votre belle-soeur, et dites à M. de Chauvelin que je
compte sur son amitié, que j'en suis touchée et très-reconnaissante.
Faites-lui part de mes succès, afin qu'il ne se repente pas de
m'aimer.
Des compliments aussi, honnêtes et affectueux, à M. l'abbé Chauvelin;
je n'ai que lieu de me louer de lui. Enfin, mon cher petit ami,
entretenez-moi dans le souvenir de toutes les personnes qui m'honorent
de leur bonté et de leurs amitiés.
Voilà encore que j'oubliais de vous dire que l'impératrice m'a trouvé
le plus beau teint du monde. Vous voyez que ceci est une confession
générale.
Enfin, je pars demain de Vienne.
IX
LE MARÉCHAL DE BRISSAC[7].
Jamais ridicules n'ont été respectés en France comme ceux du maréchal
de Brissac. Ils étaient vraiment respectables, car ils avaient les
grâces de la naïveté, les charmes du romanesque, et le mérite d'une
réalité aussi estimable qu'extraordinaire.
[7] Jean-Paul-Timoléon de Cossé-Brissac, né en 1698, devint
maréchal de France en 1768 et mourut en 1784.
Son style gaulois, ses phrases amphigouriques, ses bas ponceaux
roulés, son juste-au-corps à grands parements, boutonné, les deux
petites queues qui terminaient sa frisure exhaussée, tout cela allait
parfaitement à l'air de son âme. De loin, on croyait voir un vieux
fou; mais de près, c'était un homme du temps des Bayards, et ce qui
rendait son héroïsme complétement aimable, c'est que les formes de sa
vertu étaient assez grotesques, pour ne pas trop humilier
l'amour-propre de ses contemporains.