rendu célèbre par plusieurs guérisons difficiles, qu'il avait opérées
avec des remèdes, que lui fournissaient les Rose-Croix; mais ces
messieurs l'avaient induit, par l'espérance de la pierre philosophale,
à leur donner le peu d'argent qu'il avait, et une partie de celui qui
se trouvait dans la caisse de la garde hongroise, dont il était le
trésorier. Le terme pour visiter cette caisse approchait et, se voyant
perdu, il alla se jeter aux pieds de l'empereur, et crut qu'en
s'accusant lui-même avant la découverte de son crime, il pourrait
exciter la clémence du monarque, par cette preuve de confiance en sa
générosité. Mais Joseph II, qui haïssait particulièrement les
Rose-Croix, le fit juger par un tribunal de justice, et non content de
la sentence qui condamnait Székely à un long emprisonnement, le
prince, irrité à un point inconcevable, casse la sentence et ordonne
que le lieutenant-colonel soit exposé au pilori et enfermé pour le
reste de ses jours. Alors parut un libelle dans lequel la cause était
plaidée de la manière la plus touchante, et l'extrême sévérité de
l'empereur dépeinte avec les couleurs les plus noires. On le mettait
au-dessus des Néron et des Caligula. L'empereur ayant lu ce libelle,
ordonna qu'on permît de le vendre, fit mettre Székely en liberté,
donna une pension à sa famille, et écrivit à l'archiduc Ferdinand à
Milan, où j'étais alors, par le même courrier qui nous apporta ce
libelle: «Des raisons importantes m'ayant déterminé à laisser
dorénavant un libre cours à la justice, et à renoncer à mon privilége
de faire grâce, vous, qui êtes mon représentant en Lombardie, vous
vous abstiendrez également de faire aucun changement aux sentences
criminelles des tribunaux.»
Je vois avec admiration dans la marche de toute cette aventure, que
l'âcreté offensante et injurieuse de ce libelle n'a point empêché
Joseph II de sentir la grandeur de sa faute, en le lisant; que son
repentir n'a point excédé dans la mesure de la réparation, et qu'il a
eu le noble courage de se punir lui-même en faisant publier l'exposé
horrible de ses torts; mais que, reprenant le ton de monarque absolu
dans la dépêche envoyée à son frère et qui, sans doute, a été une
circulaire, il a imprimé singulièrement le cachet de son caractère;
car c'est aux dépens de la clémence du souverain, qu'il a bien voulu
sacrifier la rigueur arbitraire à la justice inaltérable des lois.
LÉOPOLD II avait beaucoup de rapports avec l'empereur son frère, mais
ces rapports étaient différemment nuancés. Son activité plus pensive,
plus concentrée que remuante, n'était ni impatiente ni prématurée; au
contraire, souvent trop retardée par une humeur hypocondre, ou par des
excès de sagesse et de prévoyance. Il semblait avoir choisi pour
maxime le _Festina lente_ d'Auguste. Il se donnait du temps pour
régner, et il aurait érigé des colosses de prospérité, s'il avait pu
régner longtemps. Ce prince était minutieux, mais seulement dans la
spéculation et la formation de ses projets, et nullement dans sa
manière de travailler, car il ne faisait rien de ce qu'un autre
pouvait faire à sa place.
Léopold aimait les arts et les sciences, même spéculatives, car il
était devenu à la fin de sa vie très-savant janséniste. Il était moins
sensible que Joseph, ami plus tendre avec les femmes. Il était plus
communicatif que sincère, plus tolérant que bon, plus accessible que
populaire, n'affectionnant personne, mais aimant son peuple, comme un
père soigneux et éclairé. Encore plus jaloux de son autorité que
Joseph II, il n'avait à Florence que Favante, qui écrivait tout, sans
avoir le moindre crédit. Léopold était taciturne ou parleur, selon
l'assiette de sa santé.
Sa simplicité n'avait point le caractère de dédaigner la pompe, comme
celle de Joseph II, mais plutôt l'air d'une épargne excessive, surtout
dans les dernières années de son règne en Toscane. Alors, ayant été
admis dans un mauvais petit château près de Florence, où il s'était
retiré, j'y ai passé une heure, sans avoir vu ni gardes, ni
gentilhomme, ni valet de chambre, en un mot personne, excepté une
femme de chambre qui était placée près de la fenêtre d'un boyau,
servant d'antichambre à l'appartement de la Grande-Duchesse; celle-ci
était en casaquin comme une petite bourgeoise et cousait ainsi.
Elle nous dit de prendre des chaises. Peu de temps après, le Grand-Duc
arriva dans un mauvais frac brun, sans ses ordres, have, sec, et fort
hypocondre; il parla peu ce jour-là, mais il m'apprit pourtant quelque
chose de remarquable, il me dit: que dans sa tournée pour visiter
toutes les maisons de campagne des Médicis, il avait trouvé dans une
cache, pratiquée dans le mur, un grand nombre de poisons avec des
étiquettes, qui marquaient les époques de leurs effets et leurs
différents emplois. Il ajouta: que lui-même les avait portés à l'Arno
pour les submerger en sa présence.
La passion morale dominante des deux frères était la justice, mais
celle de Léopold était clémente, équitable et nullement sévère. C'est
ce qu'il a prouvé par son code criminel, si sublime pour la profonde
sagesse des précautions qu'il prescrit, si admirable pour la clarté de
son laconisme, et si digne d'éloges pour la merveilleuse humanité de
ses intentions. Ce bon prince, plus soigneux de corriger que de punir,
s'est particulièrement étendu dans son code sur le régime moral des
maisons de force et a proportionné la durée des peines à celle de
l'amendement des malfaiteurs.
Bien plus occupé de son peuple que de sa personne et de sa bourse, il
a défendu dans ce code les tortures cruelles, les peines raffinées et
les procédures extraordinaires qu'on employait partout ailleurs pour
découvrir et punir les attentats contre le souverain, et il a déclaré
qu'étant payé pour maintenir la sûreté publique il rembourserait ce
qui aurait été volé dans les rues et sur les grands chemins.
Quel législateur a jamais été si peu égoïste, si humain et si
généreux! Je sais de science certaine, que Léopold a composé et écrit
ce code lui-même et de sa propre main. Voilà le monument, qui seul
devrait suffire pour éterniser sa mémoire, et fermer la bouche aux
jugements absurdes et détracteurs, que des gens indignes de juger ce
prince, ont osé porter sur lui, dans un pays où il n'a pas eu le temps
de se faire connaître.
Léopold est aussi l'auteur d'une machine de police la plus parfaite
qui ait jamais été imaginée. Il l'avait composée de tout ce que celles
de Paris et de Venise avaient de plus ingénieux et de plus admirable
pour imiter la providence. Lui-même la surveillait sans passion, sans
personnalité, avec l'indulgence, la discrétion, la sagesse et le
secret d'un excellent confesseur. Si, après lui, on a transformé cette
belle machine en un tribunal d'inquisition, ce n'est pas sa faute.
Elle a eu le sort de toutes les choses les plus excellentes, qui sont
sujettes aux plus grands abus. On dirait que cette punition soit
attachée à l'audace humaine qui ose viser à la perfection. C'est cette
police, ce second chef-d'oeuvre de Léopold, qui a été la seule chose
qu'on lui ait reprochée à Florence. Mais elle a été précisément la
branche la plus louable, la plus sage et la plus parfaite de son
gouvernement, outre qu'elle avait le mérite d'assurer la sûreté des
individus et du souverain, sans charger l'état d'une nombreuse garde
de soldats, dont elle tenait lieu; cette vigilante bienfaitrice
diminuait les crimes en les prévenant, et servait de base à un code
criminel le plus doux qu'on ait jamais pu faire, pour constater la vie
précédente des coupables accusés, et pour en tirer des présomptions
pour ou contre la crédibilité des témoins.
J'ai vu arriver Léopold à Vienne, en 1790. Je dois avouer qu'à ma
grande surprise je l'ai trouvé si différent pour la figure,
l'embonpoint, l'humeur et les manières, qu'entrant chez lui, je
croyais que c'était un autre homme, qui avait pris sa place, et
pendant toute la demi-heure, que je lui ai parlé, je n'ai absolument
rien trouvé qui me le rappelât. Cet homme que j'avais vu cinq années
auparavant si maigre, si triste, si mélancolique et si silencieux,
était gros et gras, gai, et d'une loquacité presque indiscrète, car il
me passa en revue l'état de sa monarchie ébranlée par la dernière
guerre avec les Turcs, par le mécontentement de la noblesse de Bohême,
par les dangers de la diète prochaine en Hongrie, et par la révolte
des Pays-Bas; après quoi, il me fit l'énumération de ses craintes,
fort augmentées par les troubles que la révolution française pouvait
répandre sur toute l'Europe, et finit par une phrase qui, en vérité,
me paraissait le mot de l'énigme, pour se rendre raison de l'étrange
résolution qu'il prit de rétablir la forme du gouvernement de sa mère,
abolie par Joseph, et le pouvoir bureaucratique des ministres et des
grands seigneurs. Voici ce qu'il me dit: «Pendant de tels orages il
faut se mettre sous un arbre, jusqu'à ce que le ciel devienne plus
serein.» Cette phrase annonce non-seulement, qu'il ne voulait
conserver cette ancienne forme de gouvernement, si contraire à ses
principes, que lui-même avait inculqués à son frère, que jusqu'à des
temps plus calmes; mais, lorsque je la combine avec le caractère
pacifique de ce prince, elle me prouve aussi que son intention n'a
jamais été de se mêler sérieusement des affaires en France, ni de lui
faire la guerre.
Je lui ai même, dans cette première année de son règne, entendu faire
l'éloge et l'apologie de tant de belles choses, qu'on disait dans
l'Assemblée nationale; et la note donnée au mois de décembre suivant,
qui avait l'air d'une déclaration de guerre, n'aurait jamais été
suivie jusqu'au bout, si ce prince eût vécu. Elle n'avait été demandée
par le parti modéré, que comme une menace qui devait lui servir d'arme
défensive contre les jacobins. Mais ce grand et excellent monarque
mourut deux mois après, et la guerre se fit tout de suite après la
mort de celui, qui l'aurait déclinée ou qui l'aurait faite tout
autrement. Les émigrés et les enragés d'Allemagne, les officiers et
les généraux, qui savaient que Léopold n'aimait pas la guerre, Rome et
le parti des jésuites qui le détestaient, le peuple qui se rappelait
Joseph II, les flatteurs du nouveau gouvernement et enfin les
imbéciles qui répètent tout sans réfléchir: voilà les juges, dont les
âmes viles, méchantes, haineuses et vindicatives, ont osé critiquer,
calomnier et condamner la mémoire d'un prince que la postérité seule
est digne de juger; c'est l'ensemble de tous ces partis, qui a composé
le monstre à cent mille bouches, dont la dent impure a dévoré la plus
belle réputation d'un prince qui ait existé depuis des siècles!
Qu'on aille en Toscane, qu'on y admire les ruines de ses bienfaits,
qu'on y entende les regrets du peuple, et même ceux de la noblesse,
qui ne l'aimait pourtant pas, parce qu'il ne lui donnait point de
fêtes, parce qu'il ne faisait pas assez d'attention à ses priviléges,
parce que sa justice la traitait comme tout le monde, et parce
qu'enfin sa police espionnante et sévère gênait les passions et
l'ancienne licence des seigneurs florentins. Mais après avoir entendu
les réparations honorables, que la noblesse de Florence fait
aujourd'hui à ce prince méconnu par elle, c'est le peuple surtout
qu'il faut écouter. Quelles bénédictions touchantes données à son
ombre! que de larmes qui arrosent encore le tableau qu'ils vous font
d'un siècle d'or, dont il leur avait fait connaître les délices! Voilà
les preuves des titres, que cet excellent prince avait en sa faveur
pour prognostiquer ce qu'il aurait fait, s'il avait régné longtemps en
Autriche.
Mais, ne pouvant pas disconvenir que son règne en Toscane n'ait
présenté le modèle d'un gouvernement parfait, ses détracteurs ont
supposé, qu'il aurait fait tout de travers, parce qu'il était bien
différent de gouverner une grande monarchie, ou bien une petite.
La bonté équitable avec laquelle il avait débuté envers les Brabançons
révoltés, en leur offrant tout ce qu'ils avaient demandé à Joseph II,
a été dépeinte comme un excès, qu'il avait rendu peu croyable, et même
comme une fausseté qui cherchait à les tromper, tandis que c'était
l'unique moyen de les ramener, s'il avait pu être employé plus tôt.
On a tâché d'exalter le mécontentement du peuple au sujet de l'ancien
régime réintroduit, en grossissant les inconvénients qui en
résultaient, et blâmant le démenti que Léopold donnait à ses principes
promulgués en Toscane, sans réfléchir que ce n'était qu'une mesure du
moment, comme je l'ai dit plus haut. Ceux même qui avaient tant
souhaité la guerre l'accusaient de l'avoir provoquée, et tâchaient de
le rendre responsable des fautes et des malheurs qu'il aurait
certainement évités.
Parce qu'il s'était enfermé souvent avec Bischofswerder, le favori que
Frédéric-Guillaume lui avait envoyé, et qu'il faisait des expériences
alchimistes avec lui pour gagner sa confiance, on taxait la politique
de ce prince habile de chercher la pierre philosophale. Le côté par où
on a le plus tâché de l'attaquer, a été son libertinage qu'on a chargé
des couleurs les plus odieuses. Il est vrai qu'il aimait passionnément
les femmes, qu'il avait des maîtresses, auxquelles il donnait beaucoup
d'argent, jamais du crédit; mais n'a-t-on pas pardonné à tant d'autres
princes, qui ne le valaient pas?
Enfin, pour discréditer par un seul mot ses talents reconnus dans le
passé, ils ont dit que ce n'était plus le même homme, qu'il n'y avait
qu'à le regarder, qu'il était devenu gras, paresseux, débauché,
fastueux et insouciant; qu'il serait à Vienne aussi prodigue qu'il
avait été avare à Florence; que son faste et ses maîtresses
ruineraient l'État; que sa lenteur n'achèverait jamais rien; que sa
timide condescendance favoriserait les soulèvements des provinces, et
que son indolence finirait par abandonner les rênes du gouvernement à
ses ministres.
Voilà le précis des jugements, que l'impatience la plus arrogante et
la malignité la plus atroce ont prononcés contre Léopold, et qui ont
été répétés par l'ineptie la plus déraisonnable; on l'a jugé non sur
ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu faire ou ne pas faire.
O toi! le seul prince que j'aie pleuré, parce que je prévoyais combien
ta vie ou ta mort déciderait du bonheur ou du malheur de tant de
peuples, reçois ce grain d'encens que j'ai osé offrir à ta mémoire
dans cette faible apologie, en attendant la quantité incommensurable
de celui que la postérité brûlera à ton honneur dans le temple de la
vérité! Tu es le héros de mon coeur, moins merveilleux et étonnant
sans doute que celui qui, de nos jours, commande la terreur et
l'admiration, qui est encore plus grand par les maux qu'il a
détournés que par le bien qu'il a fait, et que mon esprit est forcé de
mettre au-dessus de tous les hommes!
VII
LE PRINCE KAUNITZ.
La monarchie autrichienne a eu beaucoup de généraux célèbres et un
seul ministre, le prince de Kaunitz. Ce grand homme en politique, qui
a marqué dans l'histoire autant par la longue durée de son ministère
que par le traité de Versailles, vit encore dans la mémoire de ses
contemporains par ses qualités personnelles et ses singularités.
Il était grand, bien fait, recherché dans sa parure, ridicule par sa
perruque à cinq pointes, fort grave dans son maintien, pathétique dans
son discours, et assez roide, mais sa roideur lui allait bien mieux
qu'aux autres seigneurs autrichiens; elle paraissait lui appartenir de
droit, elle avait même les grâces d'une contenance naturelle, et
portait le cachet de la supériorité.
Il ne saluait guère que de la tête ses amis avec un souris paternel,
tous les autres avec un air protecteur. Il était bon, juste, loyal,
désintéressé, quoiqu'aimant et demandant même tout bonnement aux
cours des cadeaux en vins, chevaux, tableaux et autres articles, qui
avaient rapport à ses goûts.
Il parlait en termes choisis, lentement et avec grande réflexion.
Personne n'a eu une érudition plus vaste que lui, dans la terminologie
technique, et elle était d'une grande recommandation auprès de lui
pour ceux qui la possédaient. Il se laissait séduire par un mot de ce
genre peu connu, autant que le duc de Choiseul par un bon mot.
Il était savant, aimait les arts, surtout la peinture, et protégeait
les artistes en tous genres, car même les ouvriers parfaits dans des
métiers subalternes étaient honorés de son estime particulière; et il
avait une véritable passion pour les ouvrages bien finis, au point
qu'un jour, au milieu d'un discours qui l'intéressait beaucoup, il
caressa ma plaque d'ordre, et interrompit la conversation en disant:
«Voilà une plaque qui n'a certainement pas été faite en Allemagne.»
Sa prudence, son sang-froid, son excellente judiciaire, et sa longue
expérience lui ont acquis à juste titre le nom du Nestor de la
politique de son temps. Il jouissait du bonheur d'avoir un grand
nombre de goûts, et de n'être sujet à aucune passion. Ses amis se
plaignaient du peu de bien qu'il leur faisait, mais ses ennemis
n'avaient à se plaindre d'aucun mal, ni d'aucune vengeance de sa part.
Il écoutait, avec une attention et une patience extrêmes, les détails
les plus diffus, et répondait exactement à chaque point; mais il
n'admettait guère la réplique.
En général il était pénible, dans les derniers temps surtout, de
traiter d'affaires avec lui à cause de sa surdité et de son peu de
ménagement; car, comme il était difficile d'obtenir une audience
particulière, on se trouvait réduit à lui parler fort haut, et à
s'exposer à une de ses fréquentes incartades devant tout le monde.
Il était fort économe de son travail, et paraissait prodigue de son
temps, en s'occupant longuement à des choses de fantaisie, et souvent
à des niaiseries; mais son but était de se ménager beaucoup de temps
pour penser, et de conserver la tête fraîche et bien reposée.
Une de ses maximes principales, qu'il débitait souvent, et dont
l'empereur Joseph aurait dû profiter, était de ne jamais rien faire de
ce qu'un autre aurait pu faire à sa place. «J'aimerais mieux découper
du papier, disait-il, que d'écrire une ligne qu'un autre pourrait
écrire aussi bien que moi.» Aussi était-il si avare d'écriture qu'il
ne signait les lettres de peu d'importance que par un K. En revanche,
il s'était imposé la loi de ne jamais quitter son bureau sans avoir
expédié tous les papiers qui se trouvaient dessus; de là provenaient
les retards et les heures incertaines de ses dîners. A juger de son
goût pour le fini, et de la lenteur, avec laquelle il soignait tout ce
qu'il faisait, il y a apparence que l'écriture devait lui coûter plus
qu'à un autre, mais le peu qu'il écrivait était parfait.
Ses attentions pour les personnes, qui venaient le voir, étaient
rares, par conséquent flatteuses et toujours essentielles, surtout
pour des précautions de santé. C'est de lui, qui d'ailleurs disait si
peu de choses obligeantes, que j'ai reçu le compliment le plus
délicieux qu'on ait jamais fait. Quand je le vis pour la première
fois, il me dit d'un ton grave: «Je me réjouis de faire la
connaissance d'un homme, dont beaucoup de monde m'a dit du bien, et
personne du mal.» Toutes les fois que je pense à ce compliment, je me
dis, je suis donc plus heureux que sage.
Malgré la reconnaissance et l'admiration que j'ai vouées à sa mémoire,
je dois parler de ses défauts et de ses singularités, parce que ce
sont surtout les petites taches, qui intéressent le plus dans la
physionomie d'un grand homme; elles consolent notre petitesse,
plaisent à notre malignité, et servent parfois à relever la beauté
d'un caractère, comme une mouche sur le visage d'une belle femme
relève sa blancheur.
Le défaut principal du prince de Kaunitz était l'égoïsme, mais qui,
étant calculé, simple et parfait, devenait raisonnable et ne faisait
du mal à personne. Il s'occupait avant toutes choses de sa santé, en
éloignant les chagrins, et sacrifiait toutes les convenances à sa
commodité, à ses goûts et à son bien-être. Déjà dans sa jeunesse il
avait accoutumé l'impératrice Marie-Thérèse à lui permettre de fermer
ses fenêtres et à prendre sa capote en sa présence, quand il trouvait
qu'il faisait trop froid dans sa chambre. Pour se maintenir dans une
température égale, il avait en hiver un surtout et un manteau, qu'il
ôtait ou qu'il prenait alternativement. A la fin du repas, on lui
portait un miroir, avec tout un attirail de dentiste, et il faisait
sans cérémonie une longue toilette de bouche devant toute la
compagnie. Accoutumé à se retirer à onze heures du soir, il ne se
gênait ni pour un archiduc ni même pour l'empereur, et s'il se
trouvait encore à cette heure à son billard, il lui tirait sa
révérence et le plantait là.
Il craignait extrêmement les odeurs, et lorsqu'une femme, même
étrangère, qui en avait, voulait se mettre à côté de lui, il lui
disait très-sèchement: «Allez-vous-en, Madame, vous puez.»
Pour ne penser ni à la mort ni à la vieillesse, il voulait qu'on
ignorât son jour de naissance, qu'on ne lui parlât jamais d'un homme
mourant, et même la mort de celui de ses fils, qu'il aimait le plus et
qu'il savait fort malade, ne lui a été annoncée que par l'habit de
deuil que son valet de chambre lui présenta. Son égoïsme était si
naïf, qu'il se jugeait et parlait de lui-même comme d'un tiers.
L'empereur Joseph avait fait faire le buste du maréchal Lascy et celui
du prince de Kaunitz. Sous le dernier on avait mis une inscription
latine pleine des éloges que méritait ce ministre; quelqu'un louant
devant lui la perfection du style lapidaire, qui régnait dans cette
inscription, le prince lui répondit: «C'est moi qui l'ai faite.»
Il était grand connaisseur en chevaux, excellent écuyer, et c'était
lui faire sa cour que d'aller l'admirer à son manége, où on le
trouvait tous les jours avant son dîner. Le Chevalier Keith, ministre
d'Angleterre, y envoya un jour un Anglais, qu'il voulait produire
avantageusement, et lui recommanda de louer le prince tant qu'il
pourrait et bien fort, comme il le faut pour un homme blasé sur les
louanges. L'Anglais, qui n'était pas grand louangeur, se battit les
flancs pour lui dire en rougissant: «Ah, mon prince, vous êtes le plus
grand écuyer que j'aie vu de ma vie!»--«Je le crois bien,» fut la
seule réponse qu'il reçut.
L'âge avait beaucoup aigri son humeur, qui allait quelquefois jusqu'à
l'insolence et qui traitait cruellement les gens qu'il n'estimait pas
particulièrement. En voici deux traits: Le prince Sulkowsky parlant à
son voisin dans un moment que le prince Kaunitz lui envoyait d'un
ragoût par un de ses domestiques favoris, le repoussa un peu rudement.
Le prince de Kaunitz s'en aperçut et lui dit: «Prince, si vous donnez
des coups de poing à mes gens, je leur ordonnerai de vous les rendre.»
Il aimait, étant à table, que la conversation fût animée, et d'être
amusé par ses convives. Un jour que personne ne se mettait en devoir
de parler, il dit à Madame de Clary, qui était chargée des invitations
et de faire les honneurs de la maison: «Il faut avouer, Madame,
qu'aujourd'hui vous m'avez invité bien sotte compagnie.»
Sa hauteur s'étudiait à se manifester surtout vis-à-vis de ceux qui
pouvaient être exigeants envers lui. Quand Pie VI vint à Vienne et lui
présenta la main, que tout le monde s'empressait de baiser
respectueusement, ce ministre se contenta de la prendre et de la
serrer avec la cordialité la plus familière. Mais tout comme il
cherchait à humilier les prétentions, il se plaisait aussi à honorer
singulièrement les talents, même dans les classes inférieures. Un
ambassadeur qui dînait chez lui pour la première fois ne se trouvant
pas encore dans le salon, quand le prince y entra, celui-ci se hâta de
faire servir et se mit à table, sans attendre l'ambassadeur; mais le
lendemain il fit retarder son dîner pour Noverre, maître de ballets,
qui n'était pas encore arrivé.
Lorsque Joseph II prit les rênes du gouvernement, il se servait du
prétexte de ménager la santé de son ministre et de ne vouloir pas
déranger ses habitudes, pour le prier de ne pas venir le voir et de
permettre qu'il vînt chez lui. Malgré cela il ne faisait rien
d'important sans lui, et l'apparence d'une diminution de crédit a
toujours été sauvée par les démonstrations les plus éclatantes d'une
extrême considération. Il en a joui encore sous le règne de Léopold,
et j'ai vu ce monarque venir avec l'impératrice au jardin du prince de
Kaunitz, pour lui présenter le roi et la reine de Naples. C'est dans
sa terre d'Austerlitz que reposent les cendres de celui qui, par le
traité de Versailles, avait éteint le germe de tant de guerres entre
la France et l'Allemagne.
Le prince de Kaunitz s'impatientait, quand la conversation tombait.
«J'aimerais mieux entendre des sottises, dit-il un jour, que ne rien
entendre du tout.» Le comte de Mérode, un de ses flatteurs, reprit
alors la parole et s'écria: «Il faut avouer que M. Pitt est le plus
grand ministre de l'Europe, êtes-vous content de moi, mon prince?»