une condescendance équivoque; il répondit: «J'ai tous les courages,
hors celui de la honte.» Dans sa jeunesse, ayant pris querelle avec le
prince de Conti, au sortir de l'Opéra, et proposé de se battre avec
lui, il fut mené à la Bastille. Pour en sortir, il devait faire des
excuses à ce prince devant toute la cour. Ses parents eurent bien de
la peine à l'y résoudre; enfin, il promit d'obéir au roi. Arrivé dans
la galerie de Versailles, il s'approcha du prince de Conti, et il lui
dit: «Le roi m'a ordonné de vous demander pardon: je le fais, mais
vous pouviez vous faire honneur à meilleur marché, car, en vérité, je
ne vous aurais pas tué.» On le ramena à la Bastille: la guerre étant
survenue, il fut envoyé à son régiment et on n'en parla plus.
X
LA FAMILLE DE MIRABEAU.
Une autre originalité gauloise, mais fort différente de celle du
maréchal de Brissac, était le marquis de Mirabeau, surnommé «l'ami des
hommes.»
Montaigne avait fait sur lui l'effet que les romans de chevalerie
avaient fait sur Don Quichotte. Il aimait Montaigne et son style: il
avait raison, mais il l'imitait assez mal, se croyait Montaigne, et
avait doublement tort.
Le marquis de Mirabeau n'a été ni si bon, ni si méchant, que ses amis
et ses ennemis l'ont dit. La faiblesse de son caractère le rendait
l'un et l'autre, suivant l'impulsion des circonstances; il était
vaniteux autant que son ami M. de Pompignan; dès leur tendre jeunesse,
ils s'étaient admirés réciproquement, et avaient communiqué ce
sentiment à leurs familles qui l'ont poussé jusqu'à l'adoration.
Maîtres dans leurs maisons, ils ont été gâtés par un encens
domestique, qui est devenu puant au dehors. Si M. de Mirabeau a paru
mauvais père et mauvais mari, il faut convenir aussi qu'il avait une
femme débordée dans sa conduite, et un fils aîné, qu'il fallait
empêcher d'aller à l'échafaud; mais la manière despotique, avilissante
et haineuse, avec laquelle ce fils était traité et désespéré dans la
maison paternelle, parce qu'il était laid et indomptable par les
châtiments, étouffait en lui les sentiments d'honneur et d'ambition
qui devaient se trouver au fond de son âme courageuse, aigrissait la
violence de ses passions, et aiguisait son esprit si différent et si
supérieur à celui de ses parents. Je leur ai dit souvent qu'ils en
feraient un grand scélérat, pouvant en faire un grand homme. Il est
devenu l'un et l'autre.
J'ai contracté une liaison intime dans la famille de Mirabeau, en
opérant un raccommodement du chevalier de Mirabeau[8], mon ami, qui
était brouillé à mort avec sa mère et ses frères, pour son mariage
avec mademoiselle Navarre, ci-devant comédienne et maîtresse du
maréchal de Saxe.
[8] Il avait été attaché à la cour de la margrave de Bayreuth, où
j'avais fait sa connaissance.
La secte des économistes, dont le marquis était l'apôtre, m'avait
rapproché de lui au point que j'étais devenu l'enfant de la maison;
même la vieille mère, dévote et scrupuleuse à l'excès, m'honorait
d'une amitié et d'une confiance qui étonnaient tout le monde, parce
que j'étais hérétique et vivais avec les encyclopédistes, qui étaient
ses bêtes noires. C'est surtout pour transmettre l'histoire de la
maladie et de la fin de cette femme singulière, que j'écris cet
article de sa famille. Elle avait été mariée fort jeune à un vieux
militaire, capitaine aux gardes françaises, à la fin du règne de Louis
XIV. On racontait de lui, comme des preuves de son originalité et de
la considération qu'on avait pour lui, que passant un jour à la tête
de sa troupe sur le Pont-Neuf, il s'arrêta devant la statue de Henri
IV, et dit à ses soldats: «Mes enfants, saluons celui-ci, il en vaut
bien un autre;» de plus, qu'il avait osé battre un jour, dans
l'antichambre du roi, un garçon bleu qui lui avait manqué, et que rien
de tout cela n'avait été ressenti par Louis XIV.
Il paraît de là que le vieux Mirabeau doit avoir été un peu brusque,
emporté et sans doute jaloux. Il y a apparence que la jeune femme
avait beaucoup de tempérament et qu'elle a dû appeler la religion au
secours de sa vertu; car je l'ai connue stupidement dévote, en dépit
d'une pénétration, d'une justesse et d'une force d'esprit étonnantes.
Sa maladie me paraît avoir développé les combats de son tempérament
contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus
aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une
goutte remontée, et que Bordeu prit pour une fièvre catarrhale
maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa
l'humeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs, et se concentra
ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée, elle
arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la
paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et
dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était
devenue amoureuse.
Elle était un squelette et n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsque
la rage la prit. Dès ce moment, sa santé physique changea si
miraculeusement, qu'elle engraissa à vue d'oeil, devint fraîche comme
une jeune fille, et tous les symptômes de son sexe et de la jeunesse
lui revinrent.
Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que sa folie
portait précisément sur les deux points contraires de son caractère
moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre
d'une expression équivoque, vomissait des paroles qui auraient
révolté les oreilles d'un grenadier et qu'on aurait cru devoir lui
être totalement inconnues, et caressait sans cesse son garde
septuagénaire. Le second produit de sa rage était les blasphèmes les
plus horribles, et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de
renier Dieu ou qu'elle l'étranglerait. Elle a vécu dans cet état
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, et c'est bien d'elle qu'on peut
dire par excellence qu'elle a eu la tête tournée et l'esprit à
l'envers.
XI
SAINT-GERMAIN.
Le penchant pour le merveilleux inné à tous les hommes en général, mon
goût particulier pour les impossibilités, l'inquiétude de mon
scepticisme habituel, mon mépris pour ce que nous savons et mon
respect pour ce que nous ignorons, voilà les mobiles qui m'ont engagé
à voyager durant une grande partie de ma vie dans les espaces
imaginaires. Aucun de mes voyages ne m'a fait autant de plaisir; j'ai
été absent pendant bien des années, et suis très-fâché de devoir
maintenant rester chez moi.
Bien persuadé qu'on ne peut être constamment heureux qu'en poursuivant
de près un bonheur, qui s'échappe sans cesse, sans jamais se laisser
atteindre, je suis moins fâché de n'avoir rien trouvé de ce que je
cherchais, que de ne plus savoir où aller et de n'avoir plus ni
conducteur ni compagnon de voyage. Je suis seul, sédentaire dans des
châteaux en Espagne, que j'élève et que je détruis comme un enfant
qui bâtit et renverse ses châteaux de cartes.
Mais pour varier mes plaisirs, et pour rafraîchir mon imagination, je
vais me retracer les souvenirs de quelques-uns des personnages
principaux que j'ai rencontrés dans mes voyages, qui m'ont guidé,
logé, nourri, et qui m'ont procuré des jouissances pas moins réelles
que tant d'autres qui sont passées et qui n'existent plus.
Je commence par le célèbre Saint-Germain, non-seulement parce qu'il a
été pour moi le premier en date, mais aussi le premier dans son genre.
Revenant à Paris en 1759, je fis une visite à la veuve du chevalier
Lambert, que j'avais connue précédemment, et y vis entrer après moi un
homme de taille moyenne, très-robuste, vêtu avec une simplicité
magnifique et recherchée. Il jeta son chapeau et son épée sur le lit
de la maîtresse du logis, se plaça dans un fauteuil près du feu et
interrompit la conversation en disant à l'homme qui parlait: «Vous ne
savez ce que vous dites, il n'y a que moi qui puisse parler sur cette
matière, que j'ai épuisée tout comme la musique que j'ai abandonnée,
ne pouvant plus aller au delà.»
Je demandai avec étonnement à mon voisin, qui était cet homme-là, et
il m'apprit que c'était le fameux M. de Saint-Germain, qui possédait
les plus rares secrets, à qui le roi avait donné un appartement à
Chambord, qui passait à Versailles des soirées entières avec Sa
Majesté et madame de Pompadour, et après qui tout le monde courait,
quand il venait à Paris. Madame Lambert m'engagea à dîner pour le
lendemain, ajoutant avec une mine glorieuse, que je dînerais avec M.
de Saint-Germain, lequel, par parenthèse, faisait la cour à une de ses
filles et logeait dans la maison.
L'impertinence du personnage me retint longtemps dans un silence
respectueux à ce dîner; enfin, je hasardai quelques propos sur la
peinture, et m'étendis sur différents objets que j'avais vus en
Italie. J'eus le bonheur de trouver grâce aux yeux de M. de
Saint-Germain; il me dit: «Je suis content de vous, et vous méritez
que je vous montre tantôt une douzaine de tableaux, dont vous n'aurez
pas vu de pareils en Italie.» Effectivement il me tint presque parole,
car les tableaux qu'il me fit voir étaient tous marqués à un coin de
singularité ou de perfection, qui les rendait plus intéressants que
bien des morceaux de la première classe, surtout une sainte famille de
Murillo, qui égalait en beauté celle de Raphaël à Versailles; mais il
me montra bien autre chose, c'était une quantité de pierreries et
surtout des diamants de couleur, d'une grandeur et d'une perfection
surprenantes.
Je crus voir les trésors de la lampe merveilleuse. Il y avait, entre
autres, une opale d'une grosseur monstrueuse et un saphir blanc de la
taille d'un oeuf, qui effaçait par son éclat celui de toutes les
pierres de comparaison que je mettais à côté de lui. J'ose me vanter
de me connaître en bijoux, et je puis assurer que l'oeil ne pouvait
découvrir aucune raison pour douter de la finesse de ces pierres,
d'autant plus qu'elles n'étaient point montées.
Je restai chez lui jusqu'à minuit et le quittai son très-fidèle
sectateur. Je l'ai suivi pendant six mois avec l'assiduité la plus
soumise, et il ne m'a rien appris, sinon à connaître la marche et la
singularité de la charlatanerie. Jamais homme de sa sorte n'a eu ce
talent d'exciter la curiosité et de manier la crédulité de ceux qui
l'écoutaient. Il savait doser le merveilleux de ses récits, suivant la
réceptibilité de son auditeur. Quand il racontait à une bête un fait
du temps de Charles Quint, il lui confiait tout crûment qu'il y avait
assisté, et quand il parlait à quelqu'un de moins crédule, il se
contentait de peindre les plus petites circonstances, les mines et les
gestes des interlocuteurs, jusqu'à la chambre et la place qu'ils
occupaient, avec un détail et une vivacité qui faisaient l'impression
d'entendre un homme qui y avait réellement été présent. Quelquefois,
en rendant un discours de François Ier, ou de Henri VIII, il
contrefaisait la distraction et disant: «Le roi se tourna vers
moi».... il avalait promptement le _moi_ et continuait avec la
précipitation d'un homme qui s'est oublié, «vers le duc un tel.»
Il savait, en général, l'histoire minutieusement, et s'était composé
des tableaux et des scènes si naturellement représentés, que jamais
témoin oculaire n'a parlé d'une aventure récente, comme lui de celles
des siècles passés.
«Ces bêtes de Parisiens, me dit-il un jour, croient que j'ai cinq
cents ans, et je les confirme dans cette idée, puisque je vois que
cela leur fait tant de plaisir; ce n'est pas que je ne sois infiniment
plus vieux que je ne parais,»--car il souhaitait pourtant que je fusse
sa dupe jusqu'à un certain point. Mais la bêtise de Paris ne s'en tint
pas à lui donner quelque peu de siècles: elle est allée jusqu'à en
faire un contemporain de Jésus-Christ, et voici ce qui a donné lieu à
ce conte.
Il y avait à Paris un homme facétieux, nommé milord Gower, parce qu'il
contrefaisait les Anglais supérieurement. Après avoir été employé
dans la guerre de Sept ans par la cour, comme espion à l'armée
anglaise, les courtisans se servaient de lui à Paris pour jouer toutes
sortes de personnages déguisés, et pour mystifier les bonnes gens. Or,
ce fut ce milord Gower que des mauvais plaisants menèrent dans le
Marais sous le nom de M. de Saint-Germain, pour satisfaire la
curiosité des dames et des badauds de ce canton de Paris, plus aisé à
tromper que le quartier du Palais-Royal; ce fut sur ce théâtre que
notre faux adepte se permit de jouer son rôle, d'abord avec un peu de
charge, mais, voyant qu'on recevait tout avec admiration, il remonta
de siècle en siècle jusqu'à Jésus-Christ, dont il parlait avec une
familiarité si grande, comme s'il avait été son ami. «Je l'ai connu
intimement, disait-il, c'était le meilleur homme du monde, mais
romanesque et inconsidéré; je lui ai souvent prédit qu'il finirait
mal.» Ensuite, notre acteur s'étendait sur les services qu'il avait
cherché à lui rendre par l'intercession de madame Pilate, dont il
fréquentait la maison journellement. Il disait avoir connu
particulièrement la sainte Vierge, sainte Élisabeth, et même sainte
Anne sa vieille mère. «Pour celle-ci, ajoutait-il, je lui ai rendu un
grand service après sa mort. Sans moi, elle n'aurait jamais été
canonisée. Pour son bonheur, je me suis trouvé au concile de Nicée, et
comme je connaissais beaucoup plusieurs des évêques qui le
composaient, je les ai tant priés, leur ai tant répété que c'était une
si bonne femme, que cela leur coûterait si peu d'en faire une sainte,
que son brevet lui fut expédié.» C'est cette facétie si absurde et
répétée à Paris assez sérieusement, qui a valu à M. de Saint-Germain
le renom de posséder une médecine qui rajeunissait et rendait
immortel; ce qui fit composer le conte bouffon de la vieille femme de
chambre d'une dame, qui avait caché une fiole pleine de cette liqueur
divine: la vieille soubrette la déterra et en avala tant, qu'à force
de boire et de rajeunir, elle redevint petit enfant.
Quoique toutes ces fables, et plusieurs anecdotes débitées sur l'âge
de M. de Saint-Germain, ne méritent ni la croyance ni l'attention des
gens sensés, il est pourtant vrai que le recueil de ce que des
personnes dignes de foi m'ont attesté sur la longue durée et la
conservation presque incroyable de sa figure, a quelque chose de
merveilleux. J'ai entendu Rameau et une vieille parente d'un
ambassadeur de France à Venise, assurer y avoir connu M. de
Saint-Germain en 1710, ayant l'air d'un homme de cinquante ans. En
1759, il paraissait en avoir soixante, et alors M. Morin, depuis mon
secrétaire d'ambassade, de la véracité duquel je puis répondre,
renouvelant chez moi sa connaissance faite en 1735 dans un voyage en
Hollande, s'est prodigieusement émerveillé de ne le pas trouver
vieilli d'une année. Toutes les personnes qui l'ont connu depuis,
jusqu'à sa mort, arrivée à Schleswig en 1780, si je ne me trompe, et
que j'ai questionnées sur les apparences de son âge, m'ont toujours
répondu qu'il avait eu l'air d'un sexagénaire bien conservé.
Voilà donc un homme de cinquante ans qui n'a vieilli que de dix ans
dans l'espace de soixante-dix ans, et une notice qui me paraît la plus
extraordinaire et la plus remarquable de son histoire.
Il possédait plusieurs secrets chimiques, surtout pour faire des
couleurs, des teintures et une espèce de similor d'une rare beauté.
Peut-être même était-ce lui qui avait composé ces pierreries dont j'ai
parlé, et dont la finesse ne pouvait être démentie que par la lime.
Mais je ne l'ai jamais entendu parler d'une médecine universelle.
Il vivait d'un grand régime, ne buvait jamais en mangeant, se purgeait
avec des follicules de séné qu'il arrangeait lui-même, et voilà tout
ce qu'il conseillait à ses amis qui le questionnaient sur ce qu'il
fallait faire pour vivre longtemps. En général, il n'annonçait jamais,
comme les autres charlatans, des connaissances surnaturelles.
Sa philosophie était celle de Lucrèce; il parlait avec une emphase
mystérieuse des profondeurs de la nature, et ouvrait à l'imagination
une carrière vague, obscure et immense sur le genre de sa science, ses
trésors, et la noblesse de son origine.
Il se plaisait à raconter des traits de son enfance, et se peignait
alors environné d'une suite nombreuse, se promenant sur des terrasses
magnifiques, dans un climat délicieux, comme s'il aurait été le prince
héréditaire d'un roi de Grenade du temps des Maures. Ce qui est bien
vrai, c'est que personne, aucune police n'a jamais pu découvrir qui il
était, pas même sa patrie.
Il parlait fort bien l'allemand et l'anglais, le français avec un
accent piémontais, l'italien supérieurement, mais surtout l'espagnol
et le portugais sans le moindre accent.
J'ai ouï dire qu'entre plusieurs noms allemands, italiens et russes,
sous lesquels on l'a vu paraître avec éclat dans différents pays, il
avait aussi porté anciennement celui de marquis de Montferrat. Je me
rappelle que le vieux baron de Stosch m'a dit à Florence avoir connu,
sous le règne du Régent, un marquis de Montferrat, qui passait pour un
fils naturel de la veuve de Charles II, retirée à Bayonne, et d'un
banquier de Madrid.
M. de Saint-Germain fréquentait la maison de M. de Choiseul, et y
était bien reçu. Nous fûmes donc bien étonnés d'une violente sortie
que ce ministre fit à sa femme au sujet de notre héros. Il lui demanda
brusquement, pourquoi elle ne buvait pas? et elle lui ayant répondu:
qu'elle pratiquait, ainsi que moi, le régime de M. de Saint-Germain
avec bon succès, M. de Choiseul lui dit: «Pour ce qui est du baron, à
qui j'ai reconnu un goût tout particulier pour les aventuriers, il est
le maître de choisir son régime, mais vous, madame, dont la santé
m'est précieuse, je vous défends de suivre les folies d'un homme aussi
équivoque.» Pour couper une conversation qui devenait embarrassante,
le bailli de Solar demanda à M. de Choiseul, s'il était vrai que le
gouvernement ignorait l'origine d'un homme, qui vivait en France sur
un pied si distingué? «Sans doute que nous le savons, répliqua M. de
Choiseul (et ce ministre ne disait pas vrai), c'est le fils d'un juif
portugais, qui trompe la crédulité de la ville et de la cour. Il est
étrange, ajouta-t-il en s'échauffant davantage, qu'on permette que le
roi soit souvent presque seul avec un tel homme, tandis qu'il ne sort
jamais qu'environné de gardes, comme si tout était rempli
d'assassins.» Ce mouvement de colère provenait de sa jalousie contre
le maréchal de Belle-Isle, dont Saint-Germain était l'âme damnée, et
auquel il avait donné le plan et le modèle de ces fameux bateaux plats
qui devaient servir à une descente en Angleterre.
La suite de cette inimitié et les soupçons de M. de Choiseul se
développèrent peu de mois après. Le maréchal intriguait sans cesse
pour se faire l'auteur d'une paix particulière avec la Prusse, et pour
rompre le système de l'alliance entre l'Autriche et la France, sur
lequel était fondé le crédit du duc de Choiseul. Louis XV et madame de
Pompadour désiraient cette paix particulière. Saint-Germain leur
persuada de l'envoyer à la Haye au duc Louis de Brunswick, dont il se
disait l'ami intime, et promit de réussir par ce canal dans une
négociation dont son éloquence présentait les avantages sous l'aspect
le plus séduisant.
Le maréchal dressa les instructions, le roi les remit lui-même avec un
chiffre à M. de Saint-Germain, qui étant arrivé à la Haye, se crut
assez autorisé pour trancher du ministre. Son indiscrétion fit que M.
d'Affry, alors ambassadeur en Hollande, pénétra le secret de cette
mission, et fit, par un courrier qu'il envoya, des plaintes amères à
M. de Choiseul, de ce qu'il exposait un ancien ami de son père, et la
dignité du caractère d'ambassadeur à l'avanie de faire négocier la
paix, sous ses yeux, sans l'en instruire, par un étranger obscur.
M. de Choiseul renvoya le courrier sur le champ, ordonnant à M.
d'Affry d'exiger avec toute l'énergie possible des Etats généraux que
M. de Saint-Germain lui fût livré, et cela fait, de l'adresser, pieds
et poings liés, à la Bastille. Le jour d'après, M. de Choiseul
produisit au conseil la dépêche de M. d'Affry; il lut ensuite la
réponse qu'il lui avait faite, puis, promenant ses regards avec fierté
autour de ses collègues, et fixant alternativement le roi et M. de
Belle-Isle, il ajouta: «Si je ne me suis pas donné le temps de prendre
les ordres du roi, c'est parce que je suis persuadé que personne ici
ne serait assez osé de vouloir négocier une paix à l'insu du ministre
des affaires étrangères de Votre Majesté!» Il savait que ce prince
avait établi et toujours soutenu le principe, que le ministre d'un
département ne devait pas se mêler des affaires d'un autre.
Il arriva de là ce qu'il avait prévu: le roi baissa les yeux comme un
coupable, le maréchal n'osa pas dire le mot, et la démarche de M. de
Choiseul fut approuvée, mais M. de Saint-Germain lui échappa. L. H.
P., après avoir fait valoir beaucoup leur condescendance, envoyèrent
une garde nombreuse pour arrêter M. de Saint-Germain, qu'on avait
averti secrètement et qui s'enfuit en Angleterre.
J'ai quelques données qui me font croire qu'il en repartit bientôt
pour se rendre à Pétersbourg. De là, il apparut à Dresde, à Venise et
à Milan, négociant avec les gouvernements de ces pays pour leur vendre
des secrets de teintures, et pour entreprendre des fabriques. Il avait
alors l'air d'un homme qui cherche fortune, et fut arrêté dans une
petite ville du Piémont pour une lettre de change échue; mais il étala
pour plus de 100,000 écus d'effets au porteur, paya sur le champ,
traita le gouverneur de cette ville comme un nègre, et fut relâché
avec les excuses les plus respectueuses. En 1770, il reparut à
Livourne, portant un nom russe et l'uniforme de général, traité par le
comte Alexis Orlof avec une considération que cet homme fier et
insolent n'avait pour personne, et qui me paraît avoir un grand
rapport avec un propos du prince Grégoire, son frère, tenu au margrave
d'Anspach.
Saint-Germain s'était établi quelques années après chez ce dernier, et
l'ayant engagé à aller avec lui voir ce favori fameux de Catherine II,
qui passait à Nuremberg, celui-ci dit tout bas au margrave, en parlant
de Saint-Germain, à qui il faisait le plus grand accueil: «Voilà un
homme qui a joué un grand rôle dans notre révolution.»
Il était logé à Triesdorf, et y vivait à discrétion avec une insolence
impérieuse qui lui allait à merveille, traitant le margrave comme un
petit garçon. Quand il lui faisait humblement des questions sur sa
science, la réponse était: «Vous êtes trop jeune pour qu'on vous dise
ces choses-là.» Pour s'attirer encore plus de respect dans cette
petite cour, il montrait de temps en temps des lettres du grand
Frédéric: «Connaissez-vous cette main et ce cachet?» disait-il au
margrave, en lui montrant la lettre dans son enveloppe. «Oui, c'est le
petit cachet du roi.»--«Eh bien, vous ne saurez pas ce qu'il y a
dedans,» et puis il remettait la lettre dans sa poche.
Ce prince prétend s'être assuré que les pierres précieuses de M. de
Saint-Germain étaient fausses, ayant trouvé moyen d'en faire toucher
une par la lime de son joaillier, qui fut aposté au passage du diamant
qu'il s'agissait de montrer à la margrave, qui était au lit, car
Saint-Germain avait grand soin de ne pas perdre ses pierreries de vue.
Enfin, cet homme extraordinaire est mort près de Schleswig, chez le
prince Charles de Hesse, qu'il avait entièrement subjugué, et engagé
dans des spéculations qui ont mal réussi. Durant la dernière année de
sa vie, il ne se faisait servir que par des femmes, qui le soignaient
et le dorlotaient comme un autre Salomon, et après avoir perdu
insensiblement ses forces, il s'est éteint entre leurs bras.
Toutes les peines que les amis, les domestiques et même les frères de
ce prince, se sont données pour arracher de lui le secret de l'origine
de M. de Saint-Germain, ont été inutiles; mais ayant hérité de
tous ses papiers et reçu les lettres arrivées depuis au défunt, le
prince doit être mieux instruit sur ce chapitre que nous, qui
vraisemblablement n'en apprendrons jamais davantage, et une obscurité
si singulière est digne du personnage.
XII
CAGLIOSTRO.
On a assez dit de mal de Cagliostro, je veux en dire du bien. Je pense
que cela vaut toujours mieux, tant qu'on le peut et au moins
n'ennuierai-je pas par des redites.