générosité, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possédait alors à
son ami le banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras alarmant dans
ses affaires; il devint son associé, et leur maison prospérant
beaucoup, on attribua ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt sa
réputation s'accrut par le rôle qu'il jouait à la compagnie des Indes,
dont il était syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La
république de Genève l'ayant nommé son ministre, il parut à la cour,
fut consulté, fit des plans de finance, composa l'éloge de Colbert, et
publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui réfutait le
système des économistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint
à des moeurs pures, des actes de charité, des procédés nobles et une
conduite pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de lui l'idée
d'un homme distingué par ses connaissances, son génie et ses vertus.
La voix publique l'appela pour la première fois au secours de l'état,
et le jeune roi, attentif à la voix du peuple, le créa directeur de
ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea
d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine,
l'assassina par l'émission perfide et clandestine de dix fois
plus de billets qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit
de son département. Necker, au désespoir, prétendit qu'on optât
entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en
faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait déjà expérimenté la
presqu'impossibilité de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets,
et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regretté bien
véritablement que par les créanciers de l'état. Son successeur, M. de
Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité, les charmes de son
éloquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientôt les
profusions de ce ministre le forcèrent à mesurer l'abîme qu'il
creusait, et à changer de conduite. Jusque-là, il n'avait travaillé
qu'à se maintenir, mais calculant l'impossibilité de la durée des
moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit jour à la possibilité
d'appliquer un grand remède à la grandeur du mal, et conçut
l'espérance courageuse d'abattre les abus et d'établir un nouvel ordre
de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il
se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait
une véritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi
de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout,
convoqua une assemblée des notables et l'ouvrit par un discours le
plus éloquent, le plus beau et le plus ingénieux, qui peut-être ait
jamais été prononcé; il commençait par le tableau le plus effrayant de
l'état désespéré, dans lequel se trouvaient les finances, et, après
avoir démontré la nécessité de tout entreprendre pour remédier à des
dangers si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir par les
moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens était, autant que je me le
rappelle, un impôt en denrées à percevoir sur les productions de
l'année à proportion de la fertilité, projet analogue à la dîme de M.
de Vauban. Un autre moyen, qui était le principal, le plus efficace,
mais le plus difficile de tous, était le retranchement d'une grande
partie des abus, dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtout
les grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne
montrait la foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence. Malgré les
oppositions, les intrigues et la défense enragée de ces grands
personnages avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie, tout
allait bien.
L'autorité du roi et les cris du public appuyaient les bonnes
intentions du ministre converti. La France allait être sauvée, et M.
de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut à
propos et que, dès ce moment, tout changea de face, que le maintien
des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé, on est tenté d'ajouter
foi à l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux
qui avaient intérêt de le faire mourir[6]. Car lui seul était l'homme
qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait
abandonné de tout le monde; il n'était plus aimé comme autrefois,
parce qu'il ne donnait plus rien; il n'était plus estimé, parce qu'il
n'avait pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables eût bien
tourné, l'assemblée nationale ne serait pas survenue, et le clergé et
la noblesse se seraient conservés par quelques sacrifices! O justice
de la Providence! qui indique souvent le genre du crime par
l'analogie de la punition.
[6] M. de Vergennes mourut en 1787.
Durant cette assemblée des notables s'était élevée la fameuse querelle
de M. Necker avec M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si
diversement énoncé par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient
réciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait
menti, mais à bonne intention. M. Necker, pour sa commodité en cas
qu'on le rappelât, ou pour celle de son successeur, avait diminué la
dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les
emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pèse moins sur le
peuple que les impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute
grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance
exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon
poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce
que j'y étais fort intéressé, je puis affirmer qu'il est impossible
que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal.
Une suite de prodigalités, de déprédations, de fausses alarmes et de
mouvements révolutionnaires, qu'il serait trop long de développer, ont
amené insensiblement la promesse et la nécessité d'une convocation des
états généraux, dont l'idée avait pris naissance dans les espérances
offertes par l'assemblée des notables.
Nous voici à l'époque où commencent les grands reproches, qu'on fait
avec une sorte d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai que les
trois principaux. Le premier est d'avoir engagé le roi à accorder, au
moment même de la convocation des états généraux, tout ce que le
peuple français pouvait raisonnablement demander de lui, et à publier,
dès la fin de décembre 1788, ces dispositions débonnaires dans le
rapport de M. Necker fait à la clôture de son assemblée des notables.
Le second reproche est d'avoir décidé que l'on ne voterait pas par
ordres, mais par tête, après avoir accordé une double représentation
au tiers-état. Le troisième est de n'avoir pas employé la forme
ancienne de vérifier les pouvoirs des commettants devant une
commission royale, mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé
leurs salles particulières, comme pour les inviter à se séparer. Si le
danger des révoltes n'avait pas été si pressant, ni les besoins de
l'état si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se fût
laissé prier, pour céder peu à peu aux instances de son peuple. Mais
a-t-on le droit de condamner M. Necker après les événements? Il faut
juger un homme qui a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur ses
intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement.
M. Necker, témoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple
opprimé, du despotisme d'une cour déréglée, de l'instabilité des
volontés royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de
rester en place, voyait un moment fortuné, où le roi consentait à
donner pour toujours un père à son peuple. Plein de sollicitude pour
le bonheur de ce peuple et d'appréhensions sur les vicissitudes
humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre, à l'abri des
cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi
trop tôt par une déclaration, que les circonstances rendaient
irrévocable. Voilà la raison principale, pour laquelle on a annoncé
sans marchander en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux
valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu à faire à un roi
plus ferme et moins obsédé. Pour ce qui est de la double
représentation du tiers, et de la décision, qu'on opinerait par tête,
je répondrai, qu'il était impossible et qu'il aurait été absurde de
faire autrement. D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes
eussent au moins la parité avec autant de centaines, mais le but
principal et indispensable ayant été d'abolir les abus, et de faire
payer les privilégiés comme le reste de la nation, il fallait au moins
préparer une possibilité à y parvenir. En opinant par ordre, il est
clair que le clergé et la noblesse auraient été deux contre un, et la
pluralité des voix aurait encore été en faveur des premiers, si le
tiers n'avait eu qu'une simple représentation. On aurait donc agi
contre son but; toute la nation aurait été instruite d'avance, que la
convocation des états-généraux serait inutile, qu'elle n'était
qu'illusoire, le peuple se serait révolté, et le mal serait devenu
plus grand que jamais.
A l'égard du troisième reproche, je conviens que M. Necker a fait une
faute capitale, contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon qu'on
doit pardonner une seule faute à un homme chargé d'une besogne
immense, à un homme dont l'oeil voit mieux les objets majeurs que les
détails, à un homme enfin plus exercé à s'occuper du bien qu'à prévoir
le mal.
Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui être moins
reproché que tout autre, est d'avoir été la dupe de son coeur. Il lui
paraissait impossible, que toute la France ne dût être pénétrée de la
condescendance du roi, et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne
tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et, sans prévoir les
mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionné, il
chercha à contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit à étayer tant
qu'il pouvait l'autorité royale. Mais son crédit et son génie
n'étaient pas assez puissants, pour diriger les démarches du roi,
réprimer la fougue des prétentions du tiers-état, et faire entendre
raison aux privilégiés. Il perdit la confiance de son maître, se
rendit de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse et au clergé,
et devint suspect à son parti, voulant réunir les extrêmes et accorder
des principes de contradiction, d'après les conseils de sa droiture et
l'impulsion de sa conscience. Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé
à ceux qui étaient modérés au milieu des enragés.
Il serait cependant difficile d'imaginer même après coup, ce que M.
Necker aurait pu faire, pour remédier aux désordres du terrible combat
qui se préparait. Je pense que le meilleur, et peut-être le seul moyen
aurait été de gagner Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue
était une massue, laquelle dirigée par l'audace, le coup d'oeil et le
savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups
décisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les
factieux, connaissant tous leurs plans, et propre à les combattre à
armes égales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier
ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa
moralité sévère, auraient reculé d'horreur devant la simple pensée
d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prévoir,
combien de braves et honnêtes gens se verraient forcés sous le règne
de Robespierre à jouer des rôles de scélérats, pour opérer par cette
abnégation bizarre et presque héroïque de la vertu, le seul bien qu'on
pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-être M. Necker
aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser à une telle
union, pour éviter des malheurs si inouïs.
Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire,
lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le
tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul
pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands
avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le
tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le
plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à
craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le
clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son
invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa
Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur
retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie
la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans
doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité
par des résistances trop protégées par l'autorité souveraine, et
révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait.
C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la
révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré
de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le
roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours
composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant
presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice
réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres
Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le
matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle
entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour
l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le
discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les
plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques
altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M.
Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce
discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant
la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute
si effrayante, que le roi, et même la reine, furent forcés à employer
les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester.
Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins
exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout,
mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut
placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des
craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme
du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi
de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la
prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part
des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait
d'être pendu.
Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques
d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret
possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à
Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut
assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent
les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et
promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et
les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans
commettre d'autre excès que de demander des armes dans toutes les
maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les
sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus
de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques
étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils
n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former
une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux
Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières
victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres;
le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque
traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville,
environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de
broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa
voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne
témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la
marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que
de tranquillité.
Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M.
Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un
jeune étourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis
XV, où il y avait un choeur de musique, et le jeune homme, fourrant sa
tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où
peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant
dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu,
quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous
une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et
s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il
prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale,
avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au
retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'oeil
crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière,
et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en
haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami,
la paix est faite.»
M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de
l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des
convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait
pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de
gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à
Paris. C'était une apothéose, mais le soir même de cette brillante
journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait
rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa
grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs
des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux,
par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée
nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines
et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français
donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette
horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le
servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les
démocraties.
Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de
sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu
était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances
trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les
calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en
éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade
était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait
plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les
plus amers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus
déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience
religieuse de l'innocence souffrante.
VI
JOSEPH II et LÉOPOLD II.
L'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un
éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait
qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un
exemple.
Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le
commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez
libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron
de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à
un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait
aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui
marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois
j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste.
Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le
distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le
rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé
par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans
qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette
activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce
qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une
impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des
lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.
Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de
temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa
monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les
classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement
que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité
peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour
supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses.
Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice
ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements
qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de
précipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout
pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise
réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait
pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une
vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme
et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était
sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la
principale vertu d'un monarque.
Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins
sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son coeur peu
sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne
haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier
avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de
sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point
de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il
était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait
beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop
verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se
serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait
une matière intéressante.
Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de
confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient
l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne
cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son
avis.
Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences
utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les
défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à
plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même
l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de
leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La
simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière
d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien
plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle.
Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses
détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir
été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa
vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres
souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les
citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans
autre récompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.
L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir
faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien
servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su
nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses
réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait
précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais
lui donnait même un air de libéralité.
Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon
esprit et mon coeur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange
sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur
lui-même.