Peu de temps après son arrivée à Paris, il se fit connaître par la

générosité, avec laquelle il offrit tout ce qu'il possédait alors à

son ami le banquier Thélusson, qui éprouvait un embarras alarmant dans

ses affaires; il devint son associé, et leur maison prospérant

beaucoup, on attribua ces succès à l'habileté de M. Necker. Bientôt sa

réputation s'accrut par le rôle qu'il jouait à la compagnie des Indes,

dont il était syndic, et par ses liaisons avec les gens de lettres. La

république de Genève l'ayant nommé son ministre, il parut à la cour,

fut consulté, fit des plans de finance, composa l'éloge de Colbert, et

publia son fameux livre sur le commerce des grains, qui réfutait le

système des économistes. L'ensemble de toutes ces productions, joint

à des moeurs pures, des actes de charité, des procédés nobles et une

conduite pleine de sagesse et de droiture, donnèrent de lui l'idée

d'un homme distingué par ses connaissances, son génie et ses vertus.

La voix publique l'appela pour la première fois au secours de l'état,

et le jeune roi, attentif à la voix du peuple, le créa directeur de

ses finances. La guerre avec les Anglais, qui survint, dérangea

d'abord tous ses plans. M. de Sartine, ministre de la marine,

l'assassina par l'émission perfide et clandestine de dix fois

plus de billets qu'on ne lui avait permis de créer sur le crédit

de son département. Necker, au désespoir, prétendit qu'on optât

entre lui et Sartine. M. de Maurepas fit pencher la balance en

faveur de ce dernier, et M. Necker, qui avait déjà expérimenté la

presqu'impossibilité de faire du bien, se retira en 1781 sans regrets,

et sans accepter la pension qu'on lui offrait. Il ne fut regretté bien

véritablement que par les créanciers de l'état. Son successeur, M. de

Calonne, l'éclipsa totalement par son amabilité, les charmes de son

éloquence et l'enchantement de ses largesses. Mais bientôt les

profusions de ce ministre le forcèrent à mesurer l'abîme qu'il

creusait, et à changer de conduite. Jusque-là, il n'avait travaillé

qu'à se maintenir, mais calculant l'impossibilité de la durée des

moyens qu'il employait, son esprit supérieur vit jour à la possibilité

d'appliquer un grand remède à la grandeur du mal, et conçut

l'espérance courageuse d'abattre les abus et d'établir un nouvel ordre

de choses. Ne pouvant plus solder la reine, les princes et la cour, il

se tourna vers M. de Vergennes, le seul homme en qui Louis XVI avait

une véritable confiance. Il obtint par lui la parole d'honneur du roi

de le seconder dans son projet et de tenir ferme jusqu'au bout,

convoqua une assemblée des notables et l'ouvrit par un discours le

plus éloquent, le plus beau et le plus ingénieux, qui peut-être ait

jamais été prononcé; il commençait par le tableau le plus effrayant de

l'état désespéré, dans lequel se trouvaient les finances, et, après

avoir démontré la nécessité de tout entreprendre pour remédier à des

dangers si pressants, il expliqua la facilité d'y parvenir par les

moyens qu'il indiquait. Un de ces moyens était, autant que je me le

rappelle, un impôt en denrées à percevoir sur les productions de

l'année à proportion de la fertilité, projet analogue à la dîme de M.

de Vauban. Un autre moyen, qui était le principal, le plus efficace,

mais le plus difficile de tous, était le retranchement d'une grande

partie des abus, dont jouissaient le clergé, la noblesse et surtout

les grandes charges de la cour et de la couronne, dont M. de Calonne

montrait la foule, la grandeur, l'iniquité et l'insolence. Malgré les

oppositions, les intrigues et la défense enragée de ces grands

personnages avares, qui ne voulaient pas lâcher leur proie, tout

allait bien.

L'autorité du roi et les cris du public appuyaient les bonnes

intentions du ministre converti. La France allait être sauvée, et M.

de Vergennes mourut subitement. En observant combien il mourut à

propos et que, dès ce moment, tout changea de face, que le maintien

des abus fut assuré et M. de Calonne renvoyé, on est tenté d'ajouter

foi à l'imputation que la famille de M. de Vergennes a faite à ceux

qui avaient intérêt de le faire mourir[6]. Car lui seul était l'homme

qui pouvait faire agir le roi, et sans lui, M. de Calonne se trouvait

abandonné de tout le monde; il n'était plus aimé comme autrefois,

parce qu'il ne donnait plus rien; il n'était plus estimé, parce qu'il

n'avait pas été fort estimable. Si l'assemblée des notables eût bien

tourné, l'assemblée nationale ne serait pas survenue, et le clergé et

la noblesse se seraient conservés par quelques sacrifices! O justice

de la Providence! qui indique souvent le genre du crime par

l'analogie de la punition.

[6] M. de Vergennes mourut en 1787.

Durant cette assemblée des notables s'était élevée la fameuse querelle

de M. Necker avec M. de Calonne sur le déficit dans les finances, si

diversement énoncé par eux dans leurs comptes rendus; ils s'accusaient

réciproquement d'avoir menti, et ils disaient vrai, car chacun avait

menti, mais à bonne intention. M. Necker, pour sa commodité en cas

qu'on le rappelât, ou pour celle de son successeur, avait diminué la

dette nationale, afin de soutenir le crédit et de faciliter les

emprunts, sa ressource favorite, parce qu'elle pèse moins sur le

peuple que les impôts. M. de Calonne, au contraire, a sans doute

grossi les objets pour inspirer la terreur. J'ai eu une connaissance

exacte de la situation des finances, lorsqu'en 1770 j'ai quitté mon

poste à Paris, et n'ayant pas perdu de vue la dette nationale parce

que j'y étais fort intéressé, je puis affirmer qu'il est impossible

que l'un de ces ministres n'ait pas adouci, ni l'autre exagéré le mal.

Une suite de prodigalités, de déprédations, de fausses alarmes et de

mouvements révolutionnaires, qu'il serait trop long de développer, ont

amené insensiblement la promesse et la nécessité d'une convocation des

états généraux, dont l'idée avait pris naissance dans les espérances

offertes par l'assemblée des notables.

Nous voici à l'époque où commencent les grands reproches, qu'on fait

avec une sorte d'apparence à M. Necker, et dont je ne citerai que les

trois principaux. Le premier est d'avoir engagé le roi à accorder, au

moment même de la convocation des états généraux, tout ce que le

peuple français pouvait raisonnablement demander de lui, et à publier,

dès la fin de décembre 1788, ces dispositions débonnaires dans le

rapport de M. Necker fait à la clôture de son assemblée des notables.

Le second reproche est d'avoir décidé que l'on ne voterait pas par

ordres, mais par tête, après avoir accordé une double représentation

au tiers-état. Le troisième est de n'avoir pas employé la forme

ancienne de vérifier les pouvoirs des commettants devant une

commission royale, mais d'avoir assigné à la noblesse et au clergé

leurs salles particulières, comme pour les inviter à se séparer. Si le

danger des révoltes n'avait pas été si pressant, ni les besoins de

l'état si urgents, il aurait certainement mieux valu que le roi se fût

laissé prier, pour céder peu à peu aux instances de son peuple. Mais

a-t-on le droit de condamner M. Necker après les événements? Il faut

juger un homme qui a fait ses preuves d'honnêteté et de vertu, sur ses

intentions, et sur la question s'il a pu faire autrement.

M. Necker, témoin depuis si longtemps de la soumission d'un peuple

opprimé, du despotisme d'une cour déréglée, de l'instabilité des

volontés royales, du pouvoir des intrigues, et de l'incertitude de

rester en place, voyait un moment fortuné, où le roi consentait à

donner pour toujours un père à son peuple. Plein de sollicitude pour

le bonheur de ce peuple et d'appréhensions sur les vicissitudes

humaines, M. Necker a cru en conscience devoir mettre, à l'abri des

cabales, les plus beaux droits de la nation, et ne pouvoir lier le roi

trop tôt par une déclaration, que les circonstances rendaient

irrévocable. Voilà la raison principale, pour laquelle on a annoncé

sans marchander en décembre 1788, ce qu'il aurait certainement mieux

valu n'accorder qu'en avril 1789, si l'on avait eu à faire à un roi

plus ferme et moins obsédé. Pour ce qui est de la double

représentation du tiers, et de la décision, qu'on opinerait par tête,

je répondrai, qu'il était impossible et qu'il aurait été absurde de

faire autrement. D'abord, il paraît juste que des millions d'hommes

eussent au moins la parité avec autant de centaines, mais le but

principal et indispensable ayant été d'abolir les abus, et de faire

payer les privilégiés comme le reste de la nation, il fallait au moins

préparer une possibilité à y parvenir. En opinant par ordre, il est

clair que le clergé et la noblesse auraient été deux contre un, et la

pluralité des voix aurait encore été en faveur des premiers, si le

tiers n'avait eu qu'une simple représentation. On aurait donc agi

contre son but; toute la nation aurait été instruite d'avance, que la

convocation des états-généraux serait inutile, qu'elle n'était

qu'illusoire, le peuple se serait révolté, et le mal serait devenu

plus grand que jamais.

A l'égard du troisième reproche, je conviens que M. Necker a fait une

faute capitale, contre laquelle je n'ai rien à répliquer, sinon qu'on

doit pardonner une seule faute à un homme chargé d'une besogne

immense, à un homme dont l'oeil voit mieux les objets majeurs que les

détails, à un homme enfin plus exercé à s'occuper du bien qu'à prévoir

le mal.

Le tort le plus funeste de M. Necker, mais qui peut lui être moins

reproché que tout autre, est d'avoir été la dupe de son coeur. Il lui

paraissait impossible, que toute la France ne dût être pénétrée de la

condescendance du roi, et qu'on pût abuser de sa bonté; mais il ne

tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était trompé, et, sans prévoir les

mauvaises intentions des chefs du parti qu'il avait affectionné, il

chercha à contenir le mal qu'il se reprochait, et se mit à étayer tant

qu'il pouvait l'autorité royale. Mais son crédit et son génie

n'étaient pas assez puissants, pour diriger les démarches du roi,

réprimer la fougue des prétentions du tiers-état, et faire entendre

raison aux privilégiés. Il perdit la confiance de son maître, se

rendit de plus en plus odieux à la cour, à la noblesse et au clergé,

et devint suspect à son parti, voulant réunir les extrêmes et accorder

des principes de contradiction, d'après les conseils de sa droiture et

l'impulsion de sa conscience. Il a éprouvé ce qui est toujours arrivé

à ceux qui étaient modérés au milieu des enragés.

Il serait cependant difficile d'imaginer même après coup, ce que M.

Necker aurait pu faire, pour remédier aux désordres du terrible combat

qui se préparait. Je pense que le meilleur, et peut-être le seul moyen

aurait été de gagner Mirabeau, ce géant des Jacobins, dont la langue

était une massue, laquelle dirigée par l'audace, le coup d'oeil et le

savoir faire de celui qui la maniait, frappait toujours des coups

décisifs. Ce favori de la populace, tout-puissant alors parmi les

factieux, connaissant tous leurs plans, et propre à les combattre à

armes égales, oui, j'ose le dire, il fallait le faire premier

ministre. Mais l'ambition glorieuse de M. Necker, et encore plus sa

moralité sévère, auraient reculé d'horreur devant la simple pensée

d'une alliance aussi monstrueuse pour lui. S'il avait pu prévoir,

combien de braves et honnêtes gens se verraient forcés sous le règne

de Robespierre à jouer des rôles de scélérats, pour opérer par cette

abnégation bizarre et presque héroïque de la vertu, le seul bien qu'on

pouvait faire alors, celui de sauver des victimes, peut-être M. Necker

aurait-il eu, en rougissant, le courage de s'abaisser à une telle

union, pour éviter des malheurs si inouïs.

Il est beaucoup plus aisé de dire ce que le roi aurait pu et dû faire,

lorsque la violence de la noblesse faisant schisme, avait poussé le

tiers à se déclarer la nation par le droit du plus fort. Le roi seul

pouvait terminer la querelle facilement, et avec de très-grands

avantages pour lui et pour son peuple. Il devait se déclarer pour le

tiers; d'abord il se mettait du côté le plus sûr, parce que c'était le

plus fort; son armée jointe au peuple, il n'y avait plus de combats à

craindre, parce que la partie devenait trop inégale; presque tout le

clergé, et une grande partie de la noblesse, auraient respecté son

invitation de revenir à la chambre nationale; une déclaration de Sa

Majesté à ceux qui vivaient de ses bienfaits, qu'elle les leur

retirerait en cas de désobéissance, aurait mis à la raison la partie

la plus considérable des privilégiés, et le tiers-état se serait sans

doute contenu dans des bornes plus justes, s'il n'avait pas été irrité

par des résistances trop protégées par l'autorité souveraine, et

révolté par la menace de l'armée qui se rassemblait.

C'est du 23 juin 1789, qu'on doit dater le vrai commencement de la

révolution. C'est dans ce jour mémorable, que M. Necker avait espéré

de réunir les ordres qui avaient fait schisme; il avait déterminé le

roi à se rendre dans l'assemblée nationale, et y prononcer un discours

composé par ce ministre, et dans lequel l'autorité royale, sacrifiant

presque tous ses droits, n'exigeait des partis que le sacrifice

réciproque d'une partie de leurs prétentions. Mais, les ministres

Villedeuil et Barentin, après avoir commencé par indisposer dès le

matin les membres de l'assemblée, en leur fermant l'entrée de la salle

entourée de gardes, sous prétexte qu'on l'arrangeait encore pour

l'arrivée du roi, ne s'en tinrent pas là. Ils osèrent changer le

discours avec la malice la plus noire, en y glissant les phrases les

plus choquantes pour l'esprit qui régnait alors, et quelques

altérations révoltantes. C'étaient de beaux présents arrangés par M.

Necker, accompagnés de soufflets et de coups de pied. Aussi ce

discours eut l'effet le plus désastreux. Le bruit s'en répandit avant

la fin de la séance. Necker donna sa démission, et il y eut une émeute

si effrayante, que le roi, et même la reine, furent forcés à employer

les prières les plus touchantes pour persuader M. Necker de rester.

Mais il eut grand tort de céder à ces instances; il devait au moins

exiger le renvoi de ses perfides collègues, qui, le déjouant partout,

mettaient des entraves à ses meilleures opérations, et qu'on peut

placer au nombre des ingrédients de la révolution. On profita des

craintes et de la jalousie, que cette émeute avait excitées dans l'âme

du roi, pour le porter à rassembler une armée, et à décider le renvoi

de M. Necker. Après un conseil secret, tenu le jeudi précédant la

prise de la Bastille, M. Necker essuya plusieurs avanies de la part

des princes, et M. le comte d'Artois disait partout qu'il méritait

d'être pendu.

Le 11 juillet 1789, le roi le congédia avec toutes les marques

d'affection et de regret, en le priant de partir avec tout le secret

possible. M. Necker obéit fidèlement, se rendit le même jour à

Saint-Ouen, et de là à Bâle, sans dire mot à personne. On ne fut

assuré de son évasion que le lendemain à midi, et alors commencèrent

les grandes scènes du peuple, chassant les troupes de Paris, et

promenant les bustes du duc d'Orléans et de M. Necker par les rues, et

les parcourant toute la nuit avec des flambeaux et des épées, sans

commettre d'autre excès que de demander des armes dans toutes les

maisons. Il est mémorable, et à jamais honorable pour les

sans-culottes, de n'avoir, malgré leur pauvreté, fait le moindre abus

de la facilité qu'ils avaient de piller. Trente mille gueux héroïques

étaient les maîtres de Paris rempli de richesses immenses, et ils

n'ont rien demandé que la liberté. Le 13 juillet, on commença à former

une garde nationale et à s'emparer des armes, qui étaient aux

Invalides. Le 14 juillet, la prise de la Bastille et les premières

victimes; du 15 au 16 juillet, la fuite des princes et des ministres;

le 16, l'assurance que le roi viendrait à Paris, et le 17, ce monarque

traîné pendant cinq heures de temps de Versailles à l'hôtel de ville,

environné de près de cent mille hommes armés d'épées, de piques et de

broches, et précédé de canons dont la bouche était tournée contre sa

voiture. Pendant cette longue et pénible route, ce monarque ne

témoigna autre chose, que beaucoup d'ennui du trop de lenteur de la

marche, et parla comme à son ordinaire, avec autant d'indifférence que

de tranquillité.

Après le compliment: Paris vient de conquérir son roi, que lui fit M.

Bailly, en lui présentant aux barrières les clefs de la ville, un

jeune étourdi lui en fit un autre. On passait devant la place Louis

XV, où il y avait un choeur de musique, et le jeune homme, fourrant sa

tête dans la voiture, dit d'une voix flûtée: «Sire, on va jouer: Où

peut-on être mieux qu'au sein de sa famille.» Le roi se renfonçant

dans le fond du carrosse, répondit tout bas en soupirant: «Tudieu,

quelle famille!» Arrivé à l'hôtel-de-ville, on l'y fit monter sous

une voûte formée avec des épées nues, qui se croisaient et

s'entrechoquaient avec un cliquetis effrayant. Exténué de fatigues, il

prit un peu de pain et de vin. On lui présenta la cocarde nationale,

avec laquelle il se montra au peuple ivre de joie et d'espérance. Au

retour, tournant le coin d'une rue, ce monarque pensa avoir l'oeil

crevé par la pointe de l'épée d'un homme, qui marchait à la portière,

et qui ne s'apercevait pas que le roi sortait la tête pour regarder en

haut; ce bon prince rangea doucement l'épée de côté, et dit: «Mon ami,

la paix est faite.»

M. Necker se rendit aux sollicitations touchantes du roi et de

l'assemblée nationale, mais surtout à la peinture, qu'on lui fit des

convulsions effrayantes qui agiteraient la France, s'il ne revenait

pas, et il revint. Jamais triomphateur n'a été environné d'autant de

gloire, d'enthousiasme et d'amour, que M. Necker faisant son entrée à

Paris. C'était une apothéose, mais le soir même de cette brillante

journée commença la décadence de sa grande destinée. Il avait

rencontré M. de Besenval qu'on allait exécuter; il promit d'obtenir sa

grâce, tint parole, mais fut dénoncé le même soir dans tous les clubs

des jacobins comme ennemi caché du peuple. Depuis persécuté par eux,

par la reine et la cour, abandonné par le roi et l'assemblée

nationale, on l'éminça au point, qu'après une longue série de peines

et de dégoûts, il fut renvoyé comme un laquais, et le peuple français

donna sur lui, qui était son idole, la première preuve de cette

horrible ingratitude, qu'il a exercée depuis sur tant d'autres, qui le

servaient de leur mieux, comme cela s'est toujours pratiqué dans les

démocraties.

Que n'a-t-il pas dû souffrir dans sa retraite cet homme si jaloux de

sa réputation, si passionné pour le bien public, et dont la vertu

était si délicate, en voyant sa gloire éclipsée, ses hautes espérances

trompées, et les horreurs qui désolaient la France, en apprenant les

calomnies que la rage et l'ingratitude répandaient contre lui, et en

éprouvant peut-être des reproches que sa conscience pieuse et malade

était seule en droit de lui faire, et que tout autre à sa place aurait

plus mérités que lui. Il est mort, sans doute martyr des souvenirs les

plus amers, buvant à longs traits le calice de regrets les plus

déchirants, et portant les péchés de la France avec la patience

religieuse de l'innocence souffrante.

VI

JOSEPH II et LÉOPOLD II.

L'empereur Joseph haïssait la flatterie, mais il ne dédaignait pas un

éloge transformé en critique, ou une louange, dont le ton prouvait

qu'elle n'avait pas été faite pour lui être redite: j'en suis un

exemple.

Une dame, qu'il aimait beaucoup, m'a confié que je dois le

commencement des bonnes grâces, dont il m'a honoré, à une phrase assez

libre, qui m'est échappée dans une lettre, écrite de Vienne au baron

de Frankenberg à Gotha; je lui disais: «que ce monarque ressemblait à

un ragoût parfait, où rien ne domine.» Effectivement ce prince n'avait

aucune de ces qualités saillantes, qui dépassent les autres et qui

marquent ordinairement dans le caractère d'un grand homme; toutefois

j'ai reconnu depuis, que ma comparaison n'était pas tout à fait juste.

Joseph II avait quelques traits dans sa physionomie morale qui le

distinguaient particulièrement. Il avait une activité rare, qui le

rendait capable de faire quatre fois plus qu'un homme ordinaire; aidé

par l'heureuse facilité de passer d'un travail à l'autre, sans

qu'aucune des idées précédentes se mélât aux subséquentes. Mais cette

activité, d'ailleurs si précieuse, devenait un défaut en lui, parce

qu'elle était souvent trop minutieuse et toujours fouettée par une

impatience, qui devançait quelquefois la réflexion, la marche des

lumières qu'il répandait, et le moment de l'opportunité.

Il s'est pressé de régner, comme s'il avait prévu qu'il n'avait pas de

temps à perdre; et bien des choses, qu'il a faites, ont soutenu sa

monarchie chancelante: surtout l'égalité de la justice pour toutes les

classes, qu'il a introduite, est devenue la source de l'attachement

que son peuple a témoigné à ses successeurs. La plus belle qualité

peut-être de Joseph II, si impatient pour agir, était sa patience pour

supporter la contradiction, sa longanimité et son mépris des offenses.

Tout ce que la bêtise, l'ignorance, la mauvaise volonté et la malice

ont de plus révoltant, il l'a éprouvé dans l'exécution des changements

qu'il voulait faire. On contrariait ses projets, tantôt par trop de

précipitation, qui ne lui laissait pas le temps du repentir, le tout

pour avoir la satisfaction de pouvoir lui reprocher la mauvaise

réussite d'une entreprise nouvelle. Tout autre que lui aurait fait

pendre et rouer, mais il n'opposait à ces contrariétés qu'une

vigilance et une fermeté imperturbables. Il était naturellement calme

et n'a jamais donné une preuve d'emportement, mais sa justice était

sévère; il la regardait comme son premier devoir, et comme la

principale vertu d'un monarque.

Il craignait d'être ce qu'on nomme un bon prince, mais il avait moins

sujet qu'un autre d'avoir peur d'être la dupe de son coeur peu

sensible, jamais tendre. Sa bonté se bornait à aimer le peuple, à ne

haïr personne, à être débonnaire, communicatif, affable, même familier

avec tout le monde, et singulièrement aimable pour ceux qui étaient de

sa société. Mais il n'avait point de favori, point de maîtresse, point

de ministre jouissant d'un grand crédit: jaloux de son autorité, il

était fortement en garde pour n'être gouverné par personne. Il parlait

beaucoup, comme tous les princes de sa maison; mais, quoique trop

verbeux, il contait agréablement, et le style de son discours se

serrait et devenait énergique quand, dans le tête-à-tête, il traitait

une matière intéressante.

Personne ne questionnait mieux que lui, ni n'excitait plus de

confiance par sa familiarité et sa cordialité; ses questions avaient

l'air et souvent l'intention de chercher un conseil, mais il ne

cherchait ordinairement que d'en trouver un qui s'accordait avec son

avis.

Quoiqu'il eût l'esprit très-cultivé, il n'aimait que les sciences

utiles et détestait les spéculations. Il connaissait parfaitement les

défauts et les ridicules des Viennois, s'appliquait à les corriger, à

plier leur roideur et à humilier leur morgue; il leur donnait lui-même

l'exemple de la politesse, et tâchait d'abattre les prétentions de

leur vanité, autant que l'aristocratisme de leurs déportements. La

simplicité de son costume, de son étiquette et de toute sa manière

d'être, avait le caractère d'une noble assurance de sa grandeur, bien

plus que d'une singularité, car cette simplicité lui était naturelle.

Son économie était plus louable en général que bien entendue dans ses

détails; son grand défaut, et en vérité il en avait peu, était d'avoir

été trop peu généreux. Il pensait que, parce qu'il sacrifiait toute sa

vie au service de l'État, sans se payer par les dépenses, que d'autres

souverains faisaient, pour satisfaire leurs passions, tous les

citoyens devaient de même se vouer à l'intérêt du bien public, sans

autre récompense que celle d'avoir bien fait leur devoir.

L'exemple de Frédéric II lui avait inspiré l'espérance de pouvoir

faire comme lui. Il est certain que jamais prince n'a été si bien

servi, ni à si bon marché, que ce roi; mais aussi jamais prince n'a su

nuancer plus finement, ni avec plus de justesse, les récompenses

réelles et imaginaires que lui, et l'avarice de son père qui avait

précédé sa petite lésine, la rendait non-seulement supportable, mais

lui donnait même un air de libéralité.

Je finirai par une anecdote plus intéressante que toute autre pour mon

esprit et mon coeur. Elle est un exemple bien singulier d'une étrange

sévérité, de la justice de Joseph II exercée sur un coupable et sur

lui-même.

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 5 / 13 段