Voilà les intérêts communs que les cours de Madrid et de Lisbonne,

auteurs principaux de la ruine des jésuites, employèrent pour

favoriser leurs desseins. M. de Choiseul qui, dès lors, avait l'idée

du pacte de famille en tête, crut avoir trouvé un moyen de s'ancrer

dans l'esprit de Charles III, en se vouant à lui pour perdre les

jésuites en France. Les parlements les avaient proscrits, mais il

fallait le consentement du roi pour les expulser, et le roi avait une

secrète inclination pour cette société, qui avait pour elle toute la

famille royale et un grand parti au conseil et à la cour. Le duc de

Choiseul nous a dit depuis, dans sa retraite de Chanteloup, qu'il

s'était bien gardé de paraître son ennemi aux yeux de son maître, mais

qu'il avait constamment dicté au roi d'Espagne ce qu'il fallait dire à

celui de France, avec lequel il correspondait de main propre. Au

reste, il me paraît que ce ne sont ni les cours ni les ministres, mais

les jésuites eux-mêmes, qui se sont perdus; ce sont leurs trafics

d'argent en France, leurs imprudences en Espagne, et surtout

l'orgueil, l'opiniâtreté, et la sotte témérité de leur général, qui

ont ourdi et consommé leur ruine. Quand on manda à ce dernier que le

P. Malagrida était arrêté comme complice de l'assassinat du roi de

Portugal, beaucoup d'amis des jésuites se trouvaient rassemblés à un

dîner chez le cardinal Negroni avec le P. Ricci; tous lui

conseillèrent d'écrire sur-le-champ au roi de Portugal, que quoique

persuadé de l'innocence de Malagrida, son ordre implorait

provisoirement pour lui la clémence de S. M. T. F.; mais le général

fut inflexible: il écrivit une lettre folle, pour soutenir qu'un

jésuite ne pouvait être jugé que par la société, et la société fut

chassée du Portugal. C'est le P. Adami, ci-devant général des servites

et un des convives de ce dîner, qui m'a conté cette anecdote. Une

autre, que je tiens de M. de Choiseul, est une preuve encore plus

grande de l'imprudente témérité du P. Ricci. On avait mis sous les

yeux de Louis XV la thèse, que les jésuites ont soutenue de tout

temps, et avaient osé agiter de nos jours à Montpellier, qu'il était

permis de tuer un tyran ou un roi qui était contraire à la religion

catholique. Le prince se rappelant sans doute la tentative de son

assassinat, parut frappé; le maréchal de Soubise, organe principal du

parti dévot au conseil, dit qu'il suffisait de demander au général de

condamner et de prohiber pour jamais une thèse, qui datait de

très-loin, et qui, de nos jours, était monstrueuse. Alors le roi

ordonna à M. de Choiseul d'écrire à Rome pour cet effet, et ce

ministre crut l'occasion manquée pour longtemps, d'arracher le

consentement du roi, nécessaire à l'exécution de l'arrêt du parlement;

mais le général Ricci refusa avec une arrogance incroyable de faire ce

qu'on lui demandait, disant que la condamnation de cette thèse, qui

n'avait jamais été qu'un exercice d'esprit, impliquerait l'idée d'une

doctrine, et aurait l'air de désavouer une opinion, dont le simple

soupçon serait déshonorant pour son ordre, et c'est alors qu'il

prononça cette fameuse sottise: _sint ut sunt, aut non sint_. Une

telle effronterie décida le sort des jésuites en France et prépara la

possibilité de leur extinction. Clément XIV qui les craignait encore

plus qu'il ne les haïssait, les a défendus encore longtemps, et le

cardinal de Bernis m'a dit qu'on n'a pu forcer ce pape à lâcher la

bulle, que par la menace positive de publier la promesse, écrite de sa

main, d'abolir l'ordre des jésuites pour obtenir la tiare, et par

conséquent le crime honteux d'une simonie. On croit presque

généralement, que Clément XIV a été empoisonné par les jésuites: pour

moi je n'en crois rien. Ils n'étaient pas gens à commettre des crimes

inutiles, ce poison aurait été moutarde après dîner. Le marquis de

Pombal, Charles III et le duc de Choiseul sont morts fort

naturellement, voilà les preuves de mon opinion. Clément XIV est mort

de la peur de mourir; son idée fixe était le poison, et la

putréfaction subite de son cadavre n'a été que l'effet de l'angoisse

horrible qui l'a tué. Je suis persuadé que les jésuites existeraient

encore, s'ils avaient été aussi méchants qu'on les a supposés.

L'on a reproché à M. de Choiseul d'avoir dilapidé les finances. J'ai

été témoin, qu'après la mort de madame de Pompadour, il s'est donné

beaucoup de peine pour s'instruire sur cet objet, et pour chercher des

remèdes: il a consulté surtout Forbonnais et M. de Mirabeau, qui tous

deux m'ont dit avoir été étonnés de la perspicacité, avec laquelle il

approfondissait des matières si difficiles. Mais réfléchissant sur

l'impossibilité de remédier à des désordres fondés sur la faiblesse du

roi, sur de longs abus, et sur l'avidité insatiable des gens de la

cour, il a désespéré de pouvoir combiner des projets d'économie avec

le maintien de son crédit et de la faveur. Il ne s'est plus occupé

qu'à faire nommer des contrôleurs-généraux, qui lui fussent dévoués, à

se procurer tous les fonds nécessaires au succès des départements dont

il était chargé, et à être le distributeur des grâces du roi.

Toutefois, on ne peut lui reprocher la prodigalité relativement à

lui-même, et le compte qu'il a rendu des épargnes faites dans ses

départements, a prouvé également son honnêteté et ses talents pour

l'économie.

M. de Choiseul, qui a toujours visé à se rendre indépendant et

inamovible, aurait bien voulu obtenir la charge de surintendant des

finances. La comptabilité rigoureuse, imposée à cette place, lui

aurait donné le droit de refuser toutes les demandes indiscrètes, même

celles du roi, et fourni l'excuse bien légitime de dire: Sire, il y va

de ma tête. Mais Louis XV pressentait bien un tel inconvénient, et

avait de plus une répugnance invincible à faire revivre aucune de ces

anciennes grandes charges de la couronne. Au reste, si l'on compare la

dette de Louis XV à celle de Louis XVI, et le déficit sous ce dernier

règne aux ressources que la révolution a découvertes et dilapidées, on

trouvera qu'il n'y avait pas de quoi tant crier contre Louis XV, ni

qu'il ait été nécessaire de convoquer les états généraux, pour peu

qu'on eût voulu employer une petite partie de ces ressources.

Si M. de Choiseul avait eu autant d'attachement et de déférence pour

sa femme que pour sa soeur, il s'en serait bien mieux trouvé; il

aurait eu des amis moins nombreux, moins gais et moins flatteurs, mais

plus vertueux, plus sages et plus désintéressés que n'étaient ceux,

dont madame de Grammont, et l'espoir de tout obtenir par elle,

l'avaient environné. Il n'aurait pas eu les ennemis, qu'elle lui

attirait par son arrogance, ses préventions, et les abus qu'elle

faisait de son crédit; et le coeur excellent de son frère aurait été

préservé contre l'écorce qui se forme autour de celui des ministres.

Madame de Choiseul a été l'être le plus moralement parfait que j'aie

connu: elle était épouse incomparable, amie fidèle et prudente, et

femme sans reproche. C'était une sainte, quoiqu'elle n'eût d'autres

croyances que celles que prescrit la vertu; mais sa mauvaise santé, la

délicatesse de ses nerfs, la mélancolie de son humeur, et la subtilité

de son esprit, la rendaient sérieuse, sévère, minutieuse,

dissertatrice, métaphysicienne, et presque prude. Voilà du moins comme

elle était représentée à son mari par sa soeur, et le cercle joyeux

qui se divertissait chez elle. Malgré cela, il était pénétré d'estime,

de reconnaissance, et de respect pour une femme qui l'adorait, qui lui

conciliait les ennemis de sa soeur, et à qui son coeur rendait la

justice d'avoir une vertu plus pure, plus solide, et plus méritoire

que n'était la sienne.

La duchesse de Grammont était plus homme que femme; elle avait une

grosse voix, le maintien hardi et hautain, des manières libres et

brusques: tout cela lui donnait un air tant soit peu hermaphrodite.

Elle possédait les qualités de son frère, mais plus prononcées, ce qui

leur donnait une teinte rude, et choquante dans une femme. Cette

ressemblance avec M. de Choiseul, jointe à l'art de savoir l'amuser,

lui avait donné un empire sur lui, qu'elle affichait avec une

insolence essentiellement nuisible à la réputation et même à la

fortune de son frère; car cette femme impérieuse et tranchante a

beaucoup accéléré la chute de M. de Choiseul, tandis qu'elle aurait

été au moins retardée par l'intérêt extrême que madame de Choiseul

inspirait au roi, à toute la cour, et même aux ennemis de son mari.

Tout le monde a su que Louis XV exilant ce ministre à Chanteloup, dit

qu'il l'aurait traité bien plus durement, sans sa considération pour

madame de Choiseul, et qu'il ne lui sut aucun mauvais gré de la lettre

pleine de fierté qu'elle lui avait adressée, en refusant une pension

de 50 000 francs que le roi lui offrait. Après avoir sacrifié à son

mari tous ses biens disponibles, jusqu'à ses diamants, elle a encore

consacré après lui toutes les rentes dont elle avait l'usufruit à sa

mémoire, s'est réduite avec un laquais et une cuisinière à la dixième

partie de son revenu, pour acquitter les dettes de M. de Choiseul, et

a payé jusqu'à la révolution plus de 300000 écus par an, pour achever

de les éteindre. Aussi sa personne a-t-elle été respectée, même par

les monstres de cette révolution, tandis que sa belle-soeur a été

traînée par eux au supplice, sans démentir son caractère plein de

courage et d'orgueil, traitant ses bourreaux comme des valets.

On a débité, surtout en Angleterre, que M. de Choiseul, pour se

soutenir un peu plus longtemps, avait tâché d'impliquer la France dans

une guerre, qui était sur le point d'éclater entre l'Espagne et

l'Angleterre, au sujet des îles Falkland. Cela est faux. J'ai su par

le prince de Masserano, alors ambassadeur d'Espagne à Londres, et

vingt ans après par un commis des affaires étrangères, que le duc de

Choiseul a fait en cette occasion deux démarches trop longues à

rapporter ici, aussi hardies que désintéressées, pour maintenir la

paix. Au reste, ce ministre ne tenait déjà plus à sa place. Sa santé

était altérée; enfant gâté de la fortune et de la faveur, il ne

pouvait supporter aucun dégoût; fatigué des bonheurs de la cour, il

souhaitait être heureux d'une autre manière, et il bâtissait des

châteaux en Espagne sur Chanteloup.

Il lui aurait été bien facile de s'arranger avec madame du Barry, qui

ne demandait pas mieux que d'être tirée des griffes rapaces et

tyranniques de son beau-frère, de ses protecteurs, et de tous les

roués dont elle était l'instrument. Elle était d'ailleurs une bonne

créature, fâchée d'être employée à faire du mal, et dont l'humeur

joyeuse eût raffolé de M. de Choiseul, dès qu'elle l'aurait connu. Le

roi aurait certainement fait l'impossible pour favoriser et consolider

l'union de sa favorite avec son ministre, qu'il était très-fâché de

perdre; rien ne le prouve mieux qu'un billet qu'il lui écrivit dans

les derniers temps, où ils s'écrivaient plus qu'ils ne se voyaient. M.

de Choiseul se plaignant à son maître d'une horrible tracasserie, dont

il était menacé, celui-ci lui répondit: «Ce que vous imaginez est

faux, on vous trompe; défiez-vous de vos alentours que je n'aime pas.

Vous ne connaissez pas madame du Barry, toute la France serait à ses

pieds, si»..... signé Louis. Ce billet que j'ai vu, n'exprimait-il pas

le voeu d'un accommodement, la prière de s'y prêter, et l'aveu bien

étrange pour un roi, que le simple suffrage de son ministre ferait

plus que tout ce qui était en la puissance royale? Il est étonnant que

le coeur sensible de M. de Choiseul ait résisté à tant de bonté, à

l'envie de jouer tous ses ennemis, et à la certitude de régner plus

commodément à l'aide d'une femme, qui aurait été entièrement à ses

ordres: il est encore plus surprenant que, répugnant à s'avilir par

la moindre démarche honteuse, sachant qu'il serait exilé, il n'ait pas

donné sa démission, surtout avec ces dispositions à la retraite, dont

j'ai parlé plus haut. Mais il ne prévoyait pas, qu'en l'exilant, on le

traiterait avec tant de rigueur, qu'on le forcerait à se démettre de

sa charge de colonel-général des Suisses, dans laquelle il se croyait

inamovible, et ne savait rien des moyens aussi singuliers que noirs,

qui furent mis en oeuvre par le chancelier, dans les derniers moments,

pour irriter le roi, et le disposer à des actes de violence. On

employa des billets que le duc de Choiseul avait écrits anciennement à

M. de Maupeou, lorsqu'il était encore premier président, dans un temps

de dissension entre le parlement et la cour, et où il convenait au

bien public que le premier ne se rendît pas d'abord aux volontés du

conseil d'État; ces billets contenaient des exhortations à résister,

des conseils pour se conduire, et des promesses de le seconder; ces

billets, qui n'étaient pas datés, furent montrés au roi, comme venant

d'être adressés au premier président actuellement, au lieu d'obvier

aux troubles, qui ont éclaté depuis avec tant de violence. M. de

Choiseul fut par là sourdement convaincu d'avoir des liaisons

criminelles avec le parlement, qu'on savait lui être fort dévoué, et

d'avoir voulu attenter à la puissance royale, qu'il n'aimait pas

trop. Ne prévoyant aucune de ces menées, on dirait qu'il ait voulu ne

rien déranger à la belle porte qu'on lui construisait pour sa sortie

triomphale; aussi sa chute et son existence à Chanteloup ont-elles été

plus brillantes que les plus beaux jours de sa faveur. La moitié de la

cour a déserté Versailles, pour se rendre à Chanteloup; et le peuple

de Paris bordait les rues, depuis son hôtel jusqu'à la barrière

d'Enfer, le comblant d'acclamations, honorables, ce qui fit à ce

ministre, qui n'avait jamais été populaire, une impression si

sensible, qu'il dit les larmes aux yeux: «voilà ce que je n'ai pas

mérité.»

M. de Choiseul a eu le malheur de s'attirer une calomnie, aussi

horrible que dénuée de preuves et de vraisemblance, par un propos le

plus étrange et le plus inconsidéré qu'il ait jamais tenu. J'y étais

et j'en ai frémi. Madame la Dauphine se mourait. Tronchin avait été

appelé, et se disputait violemment avec les médecins de la cour. Le

roi se trouvait à Choisy, et M. de Choiseul revenant à Paris pour

souper, conta d'un air fort échauffé, que le roi avait reçu un billet

de Tronchin, dans lequel il disait, que l'état de madame la Dauphine

manifestait des symptômes si extraordinaires, qu'il n'osait pas les

confier au papier, et qu'il se réservait d'en informer Sa Majesté de

bouche, à son retour: Que veut dire ce coquin de charlatan? prétend-il

insinuer, que j'ai empoisonné madame la Dauphine? Si ce n'était le

respect que j'ai pour M. le duc d'Orléans, je le ferais mourir sous le

bâton. C'est un propos inconcevable, qui a germé longtemps et qui lui

a valu l'accusation affreuse, non-seulement d'avoir empoisonné madame

la Dauphine, mais même le Dauphin.

Je m'en vais me permettre de rapporter un de mes bons mots, non parce

qu'il est de moi, et qu'il a le mérite de n'être qu'un seul mot, mais

parce qu'il a été raconté comme une réplique, adressée à une petite

maîtresse étourdie, pour lui faire sentir son inconvenance, tandis que

je l'ai dit à la femme la plus prudente, la plus respectable et la

plus discrète que j'aie connue.

Je revenais en 1768 à Compiègne de Calais, où j'avais embarqué le roi

de Danemark, qui se rendait de Dunkerque à Londres. Je jouais aux

échecs avec la duchesse de Choiseul. Le monde qui avait rempli le

salon s'étant écoulé, et madame de Choiseul croyant que nous étions

tout seuls, me dit: On dit que votre roi est une tête,... et moi

voyant un homme qui était derrière elle, je répondis en baissant les

yeux: «couronnée. Elle s'avisa tout de suite que quelqu'un nous

écoutait: Pardon, me dit-elle, vous ne m'avez pas laissé achever, je

voulais dire, que votre roi est une tête qui annonce les plus belles

espérances.

III

LE DAUPHIN[5].

Monsieur le Dauphin, fils de Louis XV, aimait les sciences et lisait

beaucoup. Son grand désir était de donner à ses enfants un gouverneur

habile et savant; malgré cela il leur donna un homme inepte et

ignorant. Voici comme la chose se passa.

[5] Né en 1729, mort le 20 décembre 1765.

Le duc de la Vauguyon, affilié des jésuites et n'ayant point d'autre

mérite que celui d'être leur esclave, était le sujet auquel M. le

Dauphin et le parti des dévots destinaient cette place. Les personnes

du service intérieur de M. le Dauphin qui leur étaient dévouées, les

informaient tous les matins du livre que ce prince lisait, et de la

page, où il était resté; en conséquence les teinturiers de M. de la

Vauguyon lui arrangeaient un précis de tout ce qu'il était possible de

savoir sur cette matière, et les compères mettant la conversation sur

le même sujet en présence de M. le Dauphin, leur protégé bien

endoctriné parlait, non pas comme un livre, mais comme une

bibliothèque; et il fut choisi.

M. le Dauphin a eu la réputation d'avoir été extrêmement bigot; on

s'est trompé. Ce n'est pas lui qui, par goût ou par dévouement,

s'était mis à la tête des dévots: c'étaient eux et son épouse, qui,

placés derrière lui, le poussaient en avant comme étant leur chef, et

peut-être était-il bien aise de jouer un rôle qui lui donnait quelque

crédit.

Il haïssait les philosophes, et non la philosophie, car sa piété était

éclairée, et sa politique prévoyait les dangers de l'irreligion.

Il lisait tous les livres les plus défendus, et une petite anecdote de

ses derniers moments prouve qu'il envisageait la mort avec calme

d'esprit, et que son respect pour les cérémonies religieuses ne

l'empêchait pas de plaisanter. Après l'acte des saintes-huiles, le roi

sortit, appela le duc de Gontaut et lui dit: Je viens d'être bien

étonné. M. le Dauphin s'est mis à rire au milieu des cérémonies, je

lui en ai demandé la raison, et il m'a répondu: Demandez à M. de

Gontaut, qu'il vous raconte l'histoire du bailli de Grilles.

La voici: cet officier, commandant les grenadiers à cheval, était

mourant d'une fièvre maligne; on lui avait mis force vésicatoires aux

pieds, et lorsqu'on lui appliqua les saintes-huiles, sa tête était

fort embarrassée. Quand il fut rétabli, on lui demanda, s'il avait eu

beaucoup de douleurs? Pas trop, répondit-il, il n'y a que

l'extrême-onction, qui m'a fait un mal de tous les diables.

On se trompe souvent en jugeant les opinions religieuses des princes

sur l'extérieur de leurs pratiques. L'impératrice Marie-Thérèse a

passé sa vie au milieu des reliques, des images miraculeuses, et des

démonstrations puériles de la bigoterie la plus aveugle. Mais, après

avoir su par son médecin le nombre d'heures qui lui restaient encore à

vivre, elle se dépêcha de recevoir tous les sacrements; et, cela fait,

elle ne regarda plus aucun objet matériel de sa dévotion précédente,

pas même le crucifix, expédia encore plusieurs affaires, et termina sa

vie assise sur un canapé, au milieu de sa famille.

IV

LE MASQUE DE FER.

L'année 1756 a été la plus heureuse de ma vie, elle m'a comblé à l'âge

de vingt ans de toutes les jouissances de l'Italie et de Paris.

Je vivais à Rome au sein des beaux arts et chez le comte de

Stainville, alors ambassadeur de France, dans l'intimité d'une

société, dont les agréments étaient au-dessus de tout ce que j'ai

trouvé depuis à Paris de plus exquis en ce genre.

C'étaient avant tout le maître de la maison dans toute la fraîcheur de

sa joyeuse amabilité, et madame de Stainville à l'âge de dix-sept ans,

pleine de grâces, de gaieté, et annonçant déjà les qualités solides de

son coeur et de son esprit. Puis il y avait le bailli de Solar, l'abbé

Barthélemy, le président de Cotte, la Condamine, le marquis d'Alem et

M. Boyer de Fondcolombe qui composaient ce cercle, et les mêmes

personnages se trouvant réunis quelques années après autour de M. de

Choiseul, devenu ministre des affaires étrangères, nous nous

rappelions souvent nos belles soirées de Rome et de Frascati, les

différents sujets de conversation, qui nous avaient intéressés

davantage, et entr'autres le masque de fer.

Notre curiosité eut soin de réchauffer celle que M. de Choiseul avait

partagée avec nous, et ce ministre nous promit qu'il emploierait tous

les moyens qui étaient en son pouvoir, pour approfondir ce mystère.

Il commença par faire faire les recherches les plus soigneuses dans le

dépôt des affaires étrangères, et il ne trouva rien.

Ensuite il fut au roi qui, lui nommant successivement différents

personnages, auxquels on avait appliqué cet événement, fit connaître

par ses défaites qu'il ne voulait pas parler.

Alors on s'adressa à madame de Pompadour qui fit réellement

l'impossible pour vaincre la résistance du roi. Mais, après avoir

essuyé plusieurs rebuffades, voici le discours mémorable que ce prince

lui tint: Cessez de me tourmenter sur ce sujet, je ne puis pas vous le

dire, c'est le secret de l'État. Après MM. de Louvois et Chamillard,

personne n'en a eu connaissance que M. le Régent et le cardinal de

Fleury; ce dernier m'en a instruit, il n'y a au monde que moi qui le

sache, et il doit être enterré avec moi.

Eh, quel devait donc être ce vieux secret d'État que le roi n'osait

pas révéler à l'homme et à la femme en place, qui les savaient tous,

ceux du moment, ordinairement plus importants que ceux du temps passé!

Toutes les explications de ce mystère politique que l'imagination a pu

inventer, ne sont pas à l'épreuve de ce discours du roi, même la

supposition, que Louis XIV, puîné, ait exclu un frère aîné par une

faute de sa mère et par la nécessité de le soutenir, n'était pas une

flétrissure de la mémoire de ce monarque, et n'altérait point les

droits de son successeur à la couronne.

On est tenté de croire, que ce secret aurait pu donner atteinte à ces

droits et qu'une telle considération devait imposer à Louis XV un

silence éternel. Il fallait que la chose eût un rapport si direct et

si important à la personne de ce prince, qu'il ne pût pas la découvrir

sans rougir ou s'exposer. Comme on a pris grand soin d'effacer toutes

les traces de cette ténébreuse affaire, on en reste aux conjectures.

Peut-être la suivante s'accorderait-elle avec le discours de Louis XV

à madame de Pompadour, que j'atteste sur mon honneur être véritable et

exactement tel qu'il nous a été rendu le lendemain par M. de Choiseul,

lequel n'a cessé depuis, étant ministre de la guerre, de faire encore

les recherches les plus soigneuses dans les archives de ce département

et dans celles de la Bastille, sans obtenir le moindre éclaircissement

sur cet objet.

J'ai trouvé, il y a longtemps, dans un vieux livre, dont j'ai

malheureusement oublié le titre, une anecdote applicable au masque de

fer; je me souviens seulement que c'était des mémoires d'un officier

général, qui se disait «_confident intime de la reine Anne

d'Autriche_.» Il raconte, qu'étant arrivé de Paris à Lyon, où Louis

XIII se trouvait à l'occasion de la guerre de Savoye, le roi lui avait

demandé, quelles nouvelles il apportait? ayant répondu: qu'on disait

la reine grosse. Ce monarque, après avoir rêvé un moment, s'était

écrié en frappant du pied: Cela n'est pas possible!

Essayons de bâtir une hypothèse sur cette anecdote. Supposons que la

reine, enceinte du cardinal, ait chargé son confident de sonder le

terrain, pour s'assurer si le roi aurait bonne mémoire et se donnerait

la peine de calculer; que cette princesse, apprenant les marques de

défiance et d'emportement de son mari, redoutable pour sa cruauté, ait

craint de publier sa grossesse, qu'elle soit accouchée secrètement, et

qu'après la mort de Louis XIII, elle et le cardinal, restés maîtres

absolus en France, aient cédé au désir de mettre leur enfant sur le

trône, et de l'échanger contre le fils légitime du roi, et que la

tendresse maternelle ait sauvé de la mort, et condamné son autre fils

à porter ce masque de fer, lorsqu'on s'est aperçu de sa grande

ressemblance avec son frère. Cette hypothèse pourrait cadrer avec le

propos essentiellement important de Louis XV à madame de Pompadour,

car ce monarque se serait également déclaré par là illégitime

successeur de ses ayeux.

V

NECKER.

Les causes éloignées, qui ont produit la révolution sont si

nombreuses, et les prochaines si défigurées par les passions des

partis, leur champ a été si vaste et leurs routes si tortueuses, que

jamais historien ne se tirera de ce labyrinthe, pour en rapporter un

ensemble juste, vrai et satisfaisant. Combien ne se trompent donc pas

ceux qui de nos jours ne voient dans les causes prochaines, que deux

fantômes créés par leur ignorance ou leur désespoir. Pour un des

partis, c'est la reine; pour l'autre, c'est M. Necker, qui a été la

cause unique de la révolution. Comme cette dernière imputation est

sans comparaison la plus fausse et la plus injuste, que j'ai connu

pendant trente ans cet homme célèbre et malheureux, crucifié pour

avoir voulu sauver le peuple, et que j'ai vu de près les deux faces

opposées de la révolution, l'amour de la vérité et ma conscience me

pressent de dire ce que j'en sais, et surtout de peindre M. Necker.

Il était grand de taille, de caractère sérieux, froid, roide et

taciturne, ce qui le faisait paraître orgueilleux, dur et rébarbatif;

son esprit plus abstrait que brillant, sa politesse plus mesurée que

prévenante, et son coeur moins sensible que juste, le rendaient peu

aimable, mais infiniment estimable. Il affectionnait plus le genre

humain que ses amis, pour lesquels il ne faisait presque rien; il

aimait mieux voir en grand qu'en petit, et son ambition vertueuse

s'était livrée à l'espérance de devenir le bienfaiteur d'une grande

nation.

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 4 / 13 段