mettre des lanternes dans les rues; et aujourd'hui elle est une des
villes les plus propres et les mieux éclairées de l'Europe. Sa
tentation de rogner les manteaux, et la défense rigoureuse de rabattre
les chapeaux sur la figure, mascarade très-dangereuse dans
l'obscurité, ne fut pas si sage, parce que les rues étant éclairées,
cette défense n'était plus si nécessaire, et qu'elle fut exécutée avec
tant de violence qu'il en résulta une émeute très-fâcheuse. Cette
imitation de la rigueur avec laquelle Pierre le Grand fit couper la
barbe aux Russes, avait le même but, de changer les moeurs en
changeant le costume; mais cette idée est moins vraie que le proverbe:
l'habit ne fait pas le moine. Une entreprise bien plus sage, pour
introduire un peu plus d'industrie étrangère, et qui a beaucoup mieux
réussi, c'est l'établissement de cette colonie allemande qui
transforma les déserts infectés de voleurs de la _Sierra Morena_, en
une route garnie de champs cultivés et d'auberges commodes. Cette
entreprise fut faite par le marquis Olavides, homme sans moeurs et
sans religion, mais plein de génie et de zèle, pour polir sa nation et
lui être utile.
Le roi le protégea longtemps contre ses ennemis, mais enfin sa
mauvaise conduite, sa prépotence, et surtout son incontinence
scandaleuse, forcèrent le prince à le mettre entre les mains de
l'inquisition. Je ne citerai qu'une preuve de son mauvais caractère.
Étant du conseil du Mexique, il fut condamné à être pendu; sa femme,
qui était veuve d'un des principaux membres de ce conseil, et qui, par
ses richesses et ses parents, jouissait du plus grand crédit, lui
sauva la vie en l'épousant. J'ai souvent été témoin de l'ingratitude
effroyable avec laquelle il paya tant de générosité. Il la traitait
avec le plus grand mépris, la forçait à vivre avec une certaine doña
Gracia, qui était sa maîtresse, chose alors inouïe à Madrid, et
dépensait ainsi les richesses que son épouse lui avait abandonnées.
L'abaissement et la modification du tribunal de l'inquisition, dont
j'ai été témoin, est une des plus belles époques du règne de Charles
III. Depuis le concordat conclu entre l'Espagne et la cour de Rome, il
subsistait une défense rigoureuse d'afficher une bulle qui n'aurait
pas été approuvée par la cour. Le nonce en avait reçu une, que tous
les évêques d'Espagne lui avaient refusé de publier; il gagna le grand
inquisiteur, qui crut pouvoir faire usage de son ancienne indépendance
en matières ecclésiastiques. Un beau matin nous apprîmes avec
étonnement à Saint-Ildefonse, que le grand inquisiteur avait été
enlevé de son lit par un détachement de dragons, et conduit dans un
fort. L'indifférence méprisante avec laquelle les courtisans
racontaient ce fait hasardeux, et le silence presque approbateur du
peuple, excitèrent une surprise égale à l'admiration que méritaient le
courage et la politique éclairée du roi. Bientôt après, tous les
inquisiteurs, abasourdis par ce coup foudroyant, arrivèrent pour
demander grâce, et la délivrance de leur chef, qu'on ne leur accorda
qu'aux conditions suivantes: qu'ils n'auraient plus rien à leur
disposition absolue que la censure des livres, que deux fiscaux royaux
siégeraient parmi eux, et que personne ne pourrait être jugé ni
condamné sans le consentement de la cour. Ce grand pas vers la
lumière, suivi de l'expulsion des Jésuites, autre acte mémorable de
Charles III, a ouvert la carrière des sciences qui commencent à
prospérer en Espagne.
Je ne puis pas quitter les souvenirs que me donne ce pays, sans citer
quelques bizarreries remarquables qui m'y ont frappé. Les habitants de
Madrid ont plusieurs usages, qui sont au rebours des nôtres et du sens
commun. Par exemple: les jeux de paume sont blancs, et les balles sont
noires; ils portent au marché les noix dans des corbeilles, et les
figues dans des sacs; leur premier plat est la salade, et le dernier
la soupe; et les clefs de la ville de Madrid se trouvent dans une
petite maison au dehors de la porte, et toutes les nuits le portier
renferme les habitants. Les propos galants, les soupirs et agaceries
amoureuses sont exprimés en Espagne dans la classe inférieure des
petits maîtres et des dulcinées de ce pays, par de petits hoquets
artificiels, que l'estomac profère ordinairement, qui forme entre eux
un _duo_ singulier, qui doit apparemment imiter le roucoulement de
deux tourterelles, mais qui ressemble à quelque chose de fort
indécent. Au lieu de l'Opéra, si fameux sous le règne de la reine
Barbe, je n'ai vu que des comédies saintes, appelées _Autos
sacramentales_, spectacles trop curieux, pour que je n'en dise pas
deux mots avant de finir cet article.
La première à laquelle je me suis trouvé, était une pièce allégorique,
qui représentait une foire. Jésus-Christ et la sainte Vierge y
tenaient boutiques en rivalité avec la mort et le péché, et les âmes y
venaient faire des emplettes. La boutique de notre Seigneur était sur
le devant du théâtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait
pour enseigne une hostie et un calice, environnés de rayons
transparents. Tout le jargon marchand était prodigué par la mort et le
péché, pour s'attirer des chalands, pour les séduire et les tromper,
tandis que des morceaux de la plus belle éloquence étaient récités par
Jésus-Christ et la sainte Vierge, pour détourner et détromper ces âmes
égarées. Mais malgré cela ils vendaient moins que les autres, ce qui
produisit, à la fin de la pièce, le sujet d'un pas de quatre, qui
exprimait leur jalousie, et qui se termina à l'avantage de notre
Seigneur et de sa mère, lesquels chassèrent la mort et le péché à
grands coups d'étrivières. Une autre pièce assez plaisante et fort
spirituelle, est la comédie du pape Pie V. C'est une critique
très-bien faite des moeurs espagnoles. Dans la dernière scène on voit
ce pape, qui est un saint, sur un trône au milieu de ses cardinaux, et
deux avocats plaider devant ce consistoire _pour_ et _contre_ les
belles qualités et les défauts des Espagnols; l'avocat _contre_ finit
par dénoncer le fandango comme une danse scandaleuse et licencieuse,
et digne de la censure apostolique; alors l'avocat _pour_ tire une
guitare de dessous son manteau et dit, qu'il faut avant tout avoir
entendu un fandango avant que de pouvoir en juger. Il le joue, et
bientôt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir: il se
trémousse, descend de son siége et remue les jambes; le second en fait
autant; la même envie passe au troisième, et les gagne l'un après
l'autre jusqu'au Saint Père, qui résiste longtemps, mais qui enfin se
mêle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au
fandango.
Mais la plus plaisante de toutes ces saintes farces, est la comédie de
l'annonciation. On y voit la sainte Vierge accroupie devant un
brasier. Gabriel entre, le manteau sur le nez avec le chapeau rabattu
sur la face; il se démasque, laissant tomber son manteau, et paraît
en costume de petit-maître espagnol avec deux ailes d'ange. Marie le
prie de prendre place auprès du brasier, et lui offre du chocolat;
l'ange Gabriel lui répond, qu'il ne peut pas avoir cet honneur-là, par
la raison qu'il était invité à manger un Oglio chez le Père éternel.
Après bien des discours fort beaux, mais trop longs, arrive le saint
Esprit qui danse avec la sainte Vierge un fandango, dont l'expression
peint toujours, d'un bout à l'autre, l'acte le plus contraire au
mystère dont il s'agit.
J'ai interrogé le nonce, comment il était possible, que les évêques
d'Espagne pussent tolérer des spectacles si ridicules? Il m'a assuré
en avoir parlé à plusieurs, que tous lui ont répondu, que tant que le
peuple ne s'en moquerait pas, au contraire s'y édifierait, ils les
croyaient presque plus utiles que des sermons, qui, en Espagne, sont
souvent accompagnés d'intermèdes figurés, et ne ressemblent pas mal à
des comédies. Effectivement ces _Autos sacramentales_ sont remplis
d'une excellente morale, et de morceaux très-pathétiques pour inspirer
la dévotion; et j'ai été témoin que, dans une de ces comédies où on
représentait la messe sur le théâtre avec l'illusion la plus parfaite,
beaucoup de spectateurs se frappaient la poitrine, et que
quelques-uns se mettaient à genoux au son de la clochette. Aujourd'hui
ces spectacles n'existent plus: le même progrès de l'esprit, qui les a
rendus ridicules, les a défendus.
II
LE DUC DE CHOISEUL.
Le duc de Choiseul était d'une taille assez petite, plus robuste que
svelte, et d'une laideur fort agréable; ses petits yeux brillaient
d'esprit; son nez au vent lui donnait un air plaisant, et ses grosses
lèvres riantes annonçaient la gaieté de ses propos.
Bon, noble, franc, généreux, galant, magnifique, libéral, fier,
audacieux, bouillant et emporté même, il rappelait l'idée des anciens
chevaliers français; mais il joignait aussi à ces qualités plusieurs
défauts de sa nation: il était léger, indiscret, présomptueux,
libertin, prodigue, pétulant et avantageux.
Lorsqu'il était ambassadeur à Rome, Benoît XIV le définissait un fou,
qui avait bien de l'esprit. On dit que le parlement et la noblesse le
regrettent et le comparent à Richelieu: en revanche ses ennemis disent
que c'était un boute-feu, qui aurait embrasé l'Europe.
Jamais je n'ai connu un homme, qui ait su répandre autour de lui la
joie et le contentement autant que lui. Quand il entrait dans une
chambre, il fouillait dans ses poches, et semblait en tirer une
abondance intarissable de plaisanteries et de gaieté. Il ne résistait
pas à l'envie de rendre heureux ceux qui savaient lui peindre le
bonheur dont il pourrait les combler. Il puisait dans les trésors du
crédit pour les obliger, pourvu que cela ne lui coûtât pas trop de
peine. Au contraire, l'image du malheur lui était insupportable, et je
lui ai entendu faire des plaisanteries, qui me paraissaient affreuses,
sur les pleurs de la famille de son cousin Choiseul le marin, qu'il
avait été obligé de faire exiler pour se mettre à l'abri de ses menées
enragées; et voilà comme il s'armait par une feinte dureté contre la
facilité et la faiblesse, qui lui étaient naturelles. Je lui ai
entendu répondre à madame de Choiseul qui l'appelait un tyran: dites,
un tyran de coton! Aussi, un moyen sûr d'obtenir de lui ce qu'on
voulait, était de l'irriter auparavant sur un autre objet; cette
colère passée, le lion devenait un mouton. J'ai employé deux fois
contre lui ce secret que je n'ai communiqué à personne, et sans jamais
en avoir abusé.
Une des plus belles qualités de M. de Choiseul était d'être ennemi
généreux et ami excellent. Le duc d'Aiguillon, dénoncé au parlement
et sauvé par des réticences favorables, que le duc de Choiseul mit
dans les témoignages qu'il fut appelé à rendre contre son ancien
ennemi, est une des grandes preuves qu'il n'était point haineux.
L'attachement constant de ce grand nombre de gens de la cour, qui
l'ont suivi dans sa disgrâce à Chanteloup, et qui lui ont été fidèles
jusqu'à la mort, prouve combien il avait été leur ami. Le bailli de
Solar, ambassadeur de Sardaigne, a éprouvé de lui les effets les plus
recherchés et les plus tendres d'une amitié presque filiale. Il est le
seul homme que le duc de Choiseul ait traité avec une sorte de
respect, peut-être parce qu'il avait été à Rome son instituteur en
politique. Le duc lui fit avoir l'ambassade de Paris, la médiation de
la paix en 1762, des gratifications immenses, et une abbaye de 50000
livres de rente. Tous les devoirs pieux, qu'un fils peut rendre à son
père, lui ont été prodigués par M. de Choiseul et sa famille dans sa
longue et cruelle maladie, étant mort d'un cancer à Paris, peu de
temps après les avantages dont son ami l'avait comblé.
Pour moi qui suis payé plus que personne pour vanter, et pour me
vanter de son amitié, je dois ajouter que, durant les trente années
que j'ai vécu avec lui dans une certaine intimité, il ne m'a jamais
perdu de vue un seul instant, et que je n'ai jamais pu m'attirer de sa
part aucun refroidissement essentiel, malgré différents torts que j'ai
eus envers lui. Il aimait l'audace, et c'est par un propos presque
offensant, et que j'avais soutenu avec toute la folie romanesque d'un
jeune homme de vingt-deux ans, que j'ai trouvé le chemin de son coeur.
Venant d'arriver en 1756 à Frascati pour y passer les deux derniers
mois de l'été dans sa maison, il parla peu respectueusement de la
margrave de Bayreuth, soeur aînée du roi de Prusse, qui m'avait élevé
et envoyé pour remercier le pape de tout ce qu'il avait fait pour elle
pendant son séjour à Rome. Je répliquai à M. de Choiseul d'une manière
si fière et si piquante en présence de beaucoup de convives, qu'il
jeta sa serviette sur la table et se leva avec un air fort échauffé;
mes chevaux n'étant pas partis, je les fis remettre, je voulus me
retirer. Madame de Choiseul me retint, et je ne restai qu'à condition
que M. l'ambassadeur me promettrait de ne jamais rien dire en ma
présence de la margrave, que je ne pusse écouter décemment. Il le fit,
me traita depuis ce moment avec la plus grande affection, et le roi de
Prusse ayant levé le mois d'après le bouclier contre la France, par
son entrée en Saxe, dont j'appris la première nouvelle, M. de
Choiseul n'a depuis jamais tenu aucun propos désobligeant contre la
margrave et son frère, sans m'en demander plaisamment la permission.
Sa pétulance audacieuse a été mise au jour dès le premier carnaval de
son ambassade à Rome. Cette histoire, qui a fait tant de bruit, a été
estropiée et trop mal jugée, pour que je ne la rapporte pas, d'autant
plus que je la tiens de source. On avait donné au gouverneur de Rome
la loge que les ambassadeurs de France avaient eue au théâtre
d'Aliberti, et, par mégarde ou par malice, on oublia de la rendre à M.
de Choiseul, qui voulut absolument la ravoir, quoiqu'il n'aimât pas la
musique italienne. Le gouverneur prétendit que, représentant la
personne du pape, sa présence était nécessaire au spectacle, et qu'il
ne céderait pas. A la première représentation, M. de Choiseul arma ses
gens, ayant appris que le gouverneur voulait arriver avec main forte,
et lui fit dire que, s'il osait entreprendre la moindre violence pour
entrer dans cette loge, il le ferait jeter dans le parterre. Tout Rome
fut pétrifié. Le pape ne sachant que dire, chargea le cardinal Valenti
de faire une mercuriale à l'ambassadeur. Ce prélat, qui avait beaucoup
de dignité et d'éloquence, composa une harangue très-énergique, qu'il
débita avec l'assurance de terrasser le jeune ambassadeur. Savez-vous
ce qu'il me répondit? me dit le cardinal, qui m'a raconté toute
l'histoire l'année d'après: il claqua des doigts (c'était son geste
favori d'insouciance) presque sous mon nez, et me dit: vous vous
moquez de moi, monseigneur, voilà trop de bruit pour un petit
prestolet, quand il s'agit d'un ambassadeur de France; ensuite il fit
une pirouette sur le talon et sortit. Ces incartades qui contrastaient
avec la gravité romaine et celle des ambassadeurs, qu'ils avaient vus
jusque-là, devaient naturellement faire un mauvais effet contre M. de
Choiseul, et lui donner la réputation d'un jeune étourdi peu fait pour
sa place. Mais, après les premiers propos, on ne vit en lui qu'un
homme d'esprit soutenu par sa cour, et capable de tout dans de plus
grandes entreprises, ayant tout osé pour si peu de chose. Il fut
craint, respecté et bientôt courtisé, aimé et admiré par les Romains,
éblouis de sa magnificence et des grâces de la cour qu'il procurait à
ses clients. Il fut chéri par Benoît XIV à cause de la gaieté de son
esprit, et la morgue romaine resta déconcertée pour toujours devant
son maintien dégagé et burlesque. Voilà comme les objets dont la
puissance sacrée ne repose que sur l'opinion, perdent leur valeur par
un peu de courage, de dédain et de ridicule.
M. de Choiseul avait mené une vie dissipée et libertine dans sa
première jeunesse. Nommé ambassadeur à Rome, il était encore fort
ignorant, il lisait peu, mais n'oubliait jamais rien de ce qu'il avait
lu; son esprit prompt, adroit, pénétrant et juste, entendait à
demi-mot, devançait les explications et cachait son ignorance en
éblouissant par sa perspicacité. Aussi se contentait-il de savoir
l'essentiel des choses, abandonnant les détails aux secrétaires et à
ses commis. Il écrivait de sa main les dépêches les plus secrètes sans
faire un brouillon, il n'en gardait pas de copies, et les envoyait par
des courriers. Son écriture était si illisible, qu'un ministre fut
obligé un jour de renvoyer la dépêche, en alléguant l'impossibilité de
la déchiffrer. Il travaillait peu et faisait beaucoup. Ses intrigues
et ses plaisirs lui enlevaient un temps considérable, mais il le
regagnait par la promptitude de son génie et la facilité de son
travail. Il avait imaginé différents moyens de l'abréger et de le
simplifier; entr'autres, une manière de réduire un grand nombre de
lectures et de signatures à une seule. La voici: chaque courrier lui
apportait une corbeille pleine de lettres et de placets, que lui,
comme ministre de la guerre, aurait dû lire; il n'en faisait rien:
premièrement, parce que c'était presque impossible, et puis, parce
qu'il avait bien autre chose à faire. Un commis les lisait pour lui,
et formait une colonne à mi-marge, des numéros et des précis de ces
lettres. Il en faisait la lecture au ministre qui lui dictait la
substance de ses résolutions, et qui était écrite vis-à-vis, à la
marge. Cela fait, le ministre parcourait le tout, et signait. Ensuite
cette feuille se remettait à un autre commis, qui en faisait les
réponses, lesquelles ne se signaient qu'avec la griffe, et partaient
sans être revues par le ministre; mais l'original de toutes ces
expéditions, déposé aux archives, était un document permanent qui
obviait à tous les abus de l'estampille.
Jamais il n'y a eu un ministre aussi indiscret dans ses propos que M.
de Choiseul; c'était son défaut principal. Sa légèreté, la fougue de
son esprit, son goût pour les plaisanteries, et souvent
l'effervescence de sa bile, en étaient les causes naturelles.
Cependant il y en avait encore d'autres plus nobles dans le fond de
son coeur, qui font presque honneur à son indiscrétion: la sincérité
de son âme haïssait, autant que la justesse de son esprit, tout ce qui
était faux; et l'élévation de son caractère dédaignait les réserves
timides et le pédantisme minutieux de la politique. L'expérience
l'ayant amené enfin à reconnaître son défaut, il a mieux aimé s'en
faire un jeu, que de s'en corriger. Il inventait des indiscrétions
pour donner le change, et il se consolait d'un embarras par le plaisir
de s'en tirer; car la prérogative la plus éminente de son génie était
l'art de trouver remède à tout. Il était l'homme du moment pour jouir,
faillir, et réparer, vraiment prodigieux pour trouver des expédients;
et, s'il avait vécu jusqu'à la révolution, lui seul peut-être aurait
été capable d'imaginer un moyen pour l'arrêter.
De tant de bons mots qu'il a dits, je n'en rapporterai qu'un, le
meilleur à mon gré, et qui prouve que, même dans la colère, la
promptitude de son esprit et la gaieté supérieure de son humeur, ne
l'abandonnaient pas pour se tirer d'affaire. Un officier qui
l'importunait sans relâche à toutes ses audiences, pour obtenir la
croix de Saint-Louis, se mit enfin entre lui et la porte, par laquelle
ce ministre voulait s'échapper, pour le forcer à l'écouter. Outré de
cette impertinence, il s'emporta au point de lui dire: Allez-vous
faire ... mais la réflexion que c'était un militaire et un
gentilhomme, l'arrêta, et voici comme il se reprit pour achever la
phrase: Allez vous faire protestant, et le roi vous donnera la croix
de mérite.
Il n'aimait les honneurs, la richesse et la puissance que pour en
jouir et en faire jouir ceux qui l'entouraient.
Le duc de Choiseul était beaucoup moins fier de sa place que de sa
personne. Quand il pensait à sa naissance, il se rappelait
qu'anciennement un homme de qualité aurait cru se dégrader en
acceptant une charge de secrétaire d'État, et que tous avant lui,
hormis l'abbé de Bernis, avaient été gens de robe, et d'après cela il
croyait faire beaucoup d'honneur à Louis XV de vouloir bien être son
ministre. Quoique tout le monde sût que la France, jadis si
redoutable, n'était plus à craindre, que Louis XV était décidé à tout
prix de n'avoir plus de guerre, et que la mauvaise opinion qu'on avait
de ses finances, surpassant la réalité, était confirmée par lui-même,
qui disait souvent à ses gens: Ne mettez pas sur le roi, cela ne vaut
rien! le duc de Choiseul néanmoins soutenait encore la dignité de
cette couronne et le respect qu'on lui portait. L'Europe avait une
terreur panique de son audace incalculable. Cependant on se trompait:
il se faisait plus méchant qu'il n'était; il n'aurait jamais osé
compromettre son maître au delà des bornes qu'il lui avait absolument
prescrites.
On raconte que le duc de Choiseul, étant à Rome, avait eu du général
des jésuites l'aveu d'avoir été noté par eux comme ennemi de leur
ordre sur un propos inconsidéré, qu'il avait tenu dans sa première
jeunesse, et l'on prétend que l'horreur, que lui avait inspirée une
inquisition si recherchée, était la cause de tout ce qu'il a fait
depuis contre eux. On se trompe: c'est une succession de torts de leur
part, et d'autres circonstances qui en ont fait leur ennemi. Indigné
de la persécution affreuse, que le parti moliniste en France avait
suscitée aux mourants par le fameux régime des billets de confession,
l'ambassadeur travailla de bon coeur, et d'après ses instructions, à
les contrecarrer auprès de Benoît XIV, qui ne les aimait pas. Alors ce
furent les jésuites qui se déclarèrent ses ennemis, et ne cessèrent de
le persécuter par le parti des dévots. Dans les premières années de
son ministère, ils se servirent du duc de la Vauguyon, pour engager M.
le Dauphin à remettre au roi un mémoire plein de calomnies contre M.
de Choiseul qui, s'étant justifié, obtint la permission de s'en
expliquer vis-à-vis de M. le Dauphin, auquel son père avait fait une
vive semonce. Ce prince malgré cela n'ayant pas reçu convenablement M.
de Choiseul, celui-ci eut la hardiesse de lui dire: Monseigneur,
j'aurai peut-être le malheur d'être un jour votre sujet, mais je ne
serai jamais votre serviteur!
Madame de Pompadour, amie et protectrice de M. de Choiseul, était
encore plus que lui en butte à la haine de M. le Dauphin, de madame
la Dauphine, et de tout le parti dévot.