«Avant même d'avoir pu parler à M. de Choiseul, monsieur le

baron, je me hâte de vous faire tous les remercîments que

méritent votre attention et les marques d'amitié que vous nous

donnez. J'y suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que

je suis convaincue quelles viennent du coeur, et je ne doute pas

que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet.

Quant à l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous

rassurer, parce que: 1º je ne les crois pas fondées, et qu'en

second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre

tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si mon

mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance

pour le meilleur des maîtres qui l'a comblé de bienfaits, exige

qu'il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui

être agréables, je ne puis désirer sa retraite; mais je ne puis

aussi la craindre qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit

du Roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de son

respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous serai

très-obligé de vouloir bien continuer de prendre à cet égard

toutes les informations que vous pourrez avoir. C'est contre ce

malheur seul que notre sentiment ne nous permet pas d'être sans

inquiétude, pour le reste nous laisserons faire. Adieu, monsieur

le baron.»

Et quelques jours après, de Versailles:

«Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet de chambre,

monsieur le baron, d'attendre ma réponse, que je ne pouvais faire

qu'après avoir communiqué votre lettre à M. de Choiseul. Vous ne

trouverez dans cette réponse que les sentiments auxquels vous

deviez vous attendre, les remercîments que nous vous devons, et

la reconnaissance et la sensibilité extrême que nous avons de

l'amitié et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le fond,

même indifférence; et pour la forme, même vivacité; mais nous

avons cependant lieu de croire par différentes informations que

nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus de vanité et même de

vanterie dans les parents, que de réalité dans le fond des

choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron, mais continuez

toujours à nous donner toutes les informations que vous pouvez

avoir; cela conduit toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il

est toujours bon de le savoir.

«Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne puis

vous en dire davantage. On m'assure que M. de Praslin est furieux

du manque de foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu

veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet qu'a La

Châtre.»

Cependant le duc de Choiseul n'avait pas été inactif à Copenhague.

Gleichen, qui d'abord avait été renvoyé sans aucun égard, fut nommé,

le 13 juillet 1770, ministre à Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il,

n'avait pas été étranger à cette nomination; il lui écrivait de

Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770:

«Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et ainsi avant

la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de créance. J'y ajoute

la décharge que vous avez désirée relativement au ministère que

vous avez rempli en France, et des instructions pour celui que

vous allez remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux

ministres qui partent. Elles ne sont conçues que dans des termes

généraux et dans le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en

même temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dressées, le 28

avril 1766, pour le comte d'Osten.

«La position entre les deux cours étant à peu près la même

qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé à y changer, et je suis

autorisé à vous prier de les regarder comme si elles avaient été

faites aujourd'hui pour vous.

«Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde 3000

écus pour votre voyage et pour votre établissement. C'est la

somme la plus forte qui ait jamais été donnée en pareille

occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli à tout égard ce que

je vous avais promis, et de vous avoir prouvé la vérité de mon

désir de vous voir satisfait. Puissiez-vous l'être toujours, et

convaincu par les faits des sentiments, avec lesquels j'ai

l'honneur d'être, etc., etc.»

P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez trop à Naples,

mais je le rassurerai en lui faisant part de la promesse que vous

m'avez faite, que vous seriez avec lui au plus tard à la

mi-novembre.

A ce même moment, M. de Bernstorff était disgracié; le baron d'Osten,

que Gleichen remplaçait à Naples, devenait ministre des affaires

étrangères; et Struensée, l'obscur médecin du roi, premier ministre.

Cependant Gleichen, résigné à son mauvais sort, était parti pour

Naples, où la duchesse de Choiseul lui écrivait de Paris, le 30

octobre 1770:

«Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon cher baron, sans

pouvoir vous mander: votre affaire est faite; soyez libre, soyez

heureux, et faites le bonheur de vos amis en venant les

rejoindre. Je ne peux pas non plus me résoudre à garder un plus

long silence, qui pourrait ou vous laisser douter de vos amis, ou

vous les faire oublier. Je vous écris donc, mon cher baron, sans

avoir autre chose à vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de

ne vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui

nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie; ils

nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour le

moment, _ils ferment la porte aux grâces, même à la justice_.

C'est votre mauvaise étoile qui nous a soufflé ces mauvais bruits

de guerre; ils s'opposent autant à nos plaisirs qu'ils sont

contraires à vos intérêts.

«Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne les prend pas

moins à coeur, et celle qui les sollicite, n'y met pas moins

d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le désir que j'ai

de vous revoir, de contribuer à votre bonheur, et de vous

convaincre de tous mes sentiments pour vous.»

Il est difficile d'indiquer exactement à quoi la duchesse de Choiseul

faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement

il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service

du roi de Danemark à celui du roi de France. Mais, moins de deux mois

après, le 24 décembre, le duc de Choiseul était renvoyé du ministère

et exilé. La duchesse de Choiseul, arrivée le 26 à Chanteloup,

écrivait dès le 31 à Gleichen:

«Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de votre

étoile. Votre roi arrive à Paris pour donner à M. de Bernstorff

occasion de vous prendre en grippe. Il vous ôte du poste de

France, le seul auquel vous étiez attaché, et il est lui-même

chassé du ministère, au moment où il songeait à réparer le tort

qu'il vous avait fait, et vous laisse chancelant dans le poste de

Naples. Une seule ressource vous restait: un ami qui paraissait

tout-puissant, qui aurait voulu employer toute sa puissance à

vous être utile, voulait changer et assurer votre sort; vous

touchiez au moment du bonheur, votre affaire était dans le

portefeuille, le travail devait se faire samedi; mardi, je

comptais vous écrire la plus jolie lettre du monde, et lundi

matin cet ami n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette

nouvelle vous sera sûrement déjà parvenue avant que vous receviez

ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excité votre verve et

déjà produit un poëme plus long que l'Iliade et plus ennuyeux

que l'Odyssée. J'ai emporté, mon cher baron, le regret de n'avoir

pu vous être utile, le seul qui ait affecté mon coeur et qui sera

éternel, si ce malheur me prive à jamais du bonheur de vous

revoir dans ce pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux

avec qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de vous

voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer.

«J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du Deffand) pour

qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sûre. Ne me répondez

pas sur votre affaire. Je vous avertis que je n'écrirai plus. M.

de Choiseul me charge de vous faire mille tendres compliments.»

Gleichen eût pu se consoler à Naples de sa mauvaise fortune, au sein

des arts et des débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et dans la

société d'un autre exilé de Paris, l'abbé Galiani. Mais un des

premiers actes de M. d'Osten, après son entrée au ministère des

affaires étrangères, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont,

mieux que personne, il connaissait l'inutilité pour le Danemark.

Gleichen, après un an de séjour à Naples, fut nommé ministre à

Stuttgart, à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui,

n'avait pas eu plus que lui à se louer du service du Danemark, et

passait à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se résigner à aller

végéter dans la triste résidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus

d'accepter ce poste si inférieur, il fut mis à la retraite; mais il

dut renoncer à la pension de mille thalers que lui accordait M.

d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop

onéreuse de résider en Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen

un peu plus tard, et avec la permission de vivre où il lui plairait,

par le neveu de M. de Bernstorff, le comte André Pierre, successeur de

M. d'Osten dans le ministère des affaires étrangères, après la

catastrophe de Struensée.

Devenu libre, Gleichen mit à profit ses loisirs pour satisfaire sa

curiosité et son goût pour les voyages, mais toujours il revenait à

Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant Naples, son premier

soin fut de faire une visite à ses amis dans ce triomphant exil de

Chanteloup, où il fit de longs et fréquents séjours, et il resta

jusqu'à la fin le discret et dévoué adorateur de la duchesse de

Choiseul. La révolution française bouleversa son existence. Dans ses

derniers jours, il se retira à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril

1807. C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses souvenirs, à la

prière de son ami, M. de Weckerholz, et d'un émigré français, qui,

après avoir été envoyé de France à la diète de Ratisbonne, s'était

fait Allemand, le comte de Bray.

L'existence de ces _Souvenirs_, auxquels on donnait volontiers le

titre par trop ambitieux de mémoires, était connue de beaucoup de

contemporains de Gleichen. Un fragment en a même été publié en 1810, à

Paris, dans le _Mercure Étranger_. Ils ont été imprimés complétement,

mais non publiés en Allemagne, par un éditeur qui ne s'est pas

nommé[4].

[4] _Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von Gleichen._

Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847. (P. 234, in-8.)

Gleichen a laissé d'autres écrits en langue allemande, publiés en 1796

et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais

ces méditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix,

sont loin de valoir ces simples esquisses de la société de son temps,

qui, par leur exactitude et les curieux détails qu'elles renferment,

méritent d'être consultées par tous ceux qu'intéresse l'histoire du

dix-huitième siècle.

P. G.

SOUVENIRS DU BARON DE GLEICHEN.

I

FERDINAND VI ET CHARLES III ROIS D'ESPAGNE.

Ferdinand VI avait hérité de son père la maladie du dieu des jardins

et la terreur maniaque qu'on en voulait à sa vie. Cette double

irritabilité morale et physique l'avait rendu encore plus dépendant de

la reine Barbe de Portugal, sa femme, que Philippe V ne l'avait été de

la sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait par le charme

de la musique et du chant de Farinelli qui, passionnément aimé de la

reine Barbe et de son mari, était parvenu à un degré de faveur plus

honorable pour lui que pour ses maîtres; car il n'a jamais fait qu'un

bon usage de son crédit et s'est tenu modestement à sa place, tant

qu'il a pu, évitant respectueusement les grands, et vivant avec les

gens de sa sorte et de son pays. Je suis arrivé à Madrid peu de mois

après son départ; on n'avait pas même encore achevé d'effacer tous ses

portraits, qu'on avait placés, sculptés et incrustés dans toutes les

maisons royales: mais on ne touchait point à sa mémoire, que j'ai vue

respectée et honorée presque universellement.

Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont la maladie et la mort offrent

quelques particularités plus remarquables que son règne, qui n'a été

célèbre que par la magnificence de ses opéras.

La tentative de l'assassinat de Louis XV, suivie de celle qui eut lieu

en Portugal, sont les causes funestes, qui ont commencé et achevé le

dérangement total de l'esprit du malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reçut

la nouvelle du dernier de ces attentats, il s'orienta dans la chambre,

pour placer la France à sa droite et le Portugal à sa gauche; puis,

tenant la lettre qu'il relisait, il s'écria après un long silence:

«_Stilettata di quà, pistolettata di là: ed io in mezzo. Oime!_» Après

quoi il se fourra sous le lit de la reine, qui était vis-à-vis de lui,

et d'où on ne put le tirer qu'avec beaucoup de peine. Son état ne fit

qu'empirer depuis, par la petite vérole de sa femme. Cette

circonstance lui imposa des privations, qui mirent le comble à ses

fureurs aphrodisiaques, qui ont été au point de vouloir violer

l'agonie de cette pauvre reine. Du moment qu'elle fut morte, sa folie

n'eut plus de bornes. Il fallut l'emporter à Casa del Campo, où, étant

arrivé, il s'accrocha au gentilhomme de la chambre, jusqu'à le faire

tomber à terre; on fut obligé de le détacher de force. Le monarque

continua seul la promenade, refusant toute nourriture pendant plus

d'une semaine, après quoi il mangea pendant huit jours l'impossible,

et s'efforça à ne rien rendre en s'asseyant sur les pommeaux pointus

des chaises antiques de sa chambre, desquels il se faisait des

tampons. Ce cercle vicieux de jeûner, de se bourrer et de se

constiper, dura plusieurs mois, et il mourut après avoir tenu son

royaume dans un état d'anarchie, que la pitié fraternelle de Charles

III refusait de terminer, malgré les pressantes sollicitations du

ministère espagnol de venir prendre les rênes du gouvernement.

La mémoire de ce monarque, que j'avais connu dans trois voyages à

Naples, avant d'avoir eu le bonheur de l'approcher journellement

durant les deux années de ma mission en Espagne, m'est trop chère pour

ne pas lui consacrer quelques pages. Ce prince était d'une laideur

parfaite, de la tête aux pieds, mais sans aucune difformité, et on

s'accoutumait facilement à cette laideur par l'air de bonté et les

manières simples et naturelles, dont elle était accompagnée, et qui

lui tenaient lieu de grâces. Cette laideur me rappelle un bon mot,

d'autant plus saillant qu'il était dit par un sot, en contemplant le

portrait de Charles III que j'avais sur une tabatière, et qui

circulait à la table de M. de Voltaire à Ferney. Je racontais combien

ce prince était jaloux de son autorité en Espagne, tandis qu'à Naples

il l'avait abandonnée à sa femme au point de passer pour un imbécile,

uniquement pour avoir la paix du ménage: Elle était donc bien

méchante, dit M. de Voltaire, et que lui aurait-elle donc fait? Elle

l'aurait dévisagé, lui répondis-je. Alors cet homme, qui n'avait pas

desserré les dents de toute la journée, et qui, dans ce moment,

regardait le portrait, s'écria: Ma foi, elle lui aurait rendu là un

grand service. L'accoutrement rustique du roi, ses culottes de peau,

ses bas de laine roulés, ses poches, qui avaient l'air de deux

havre-sacs, tant elles étaient toujours remplies, et sa petite queue,

donnaient à la royauté un air de bonhomie si original, qu'on lui

voulait du bien de ne se faire respecter que par réflexion. Il n'avait

absolument que le sens commun. Car, l'ayant entendu parler beaucoup et

longtemps, je ne lui ai jamais rien ouï dire qui fût spirituel, encore

moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais entendu proférer un

propos d'ignorant, ou qui fût mal raisonné ou déplacé. Il me

questionnait avec discernement, parlait à chacun suivant son âge, son

pays ou son état, et s'abstenait de tous les lieux communs, qui sont

les objets ordinaires de la conversation des princes.

Il était constant dans ses affections et avait un véritable ami, chose

bien rare pour un roi. C'était le duc de l'Ossado, le seul être contre

lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui était encore plus rare

dans un roi, c'est qu'il était parfaitement honnête homme. Lorsque la

guerre fut sur le point d'éclater entre l'Espagne et l'Angleterre, au

sujet des îles Falkland, et qu'il était nécessaire, pour l'éviter, de

démentir les ordres que le roi catholique avait donnés, pressé par son

conseil d'accorder cette satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une

peine inouïe à l'y résoudre; il disait toujours: Mais c'est moi qui

ai tort, j'aimerais bien mieux écrire au roi d'Angleterre, que les

ordres ont été de moi, que j'en suis fâché, et que je lui en demande

pardon. Une preuve bien remarquable de sa bonté, qui proportionnait

son ressentiment à l'incapacité d'un ministre, qu'il aurait pu et dû

ne pas écouter, est le ménagement plus qu'humain, qu'il eut après la

perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre de la marine et des

Indes, homme borné et ridiculement dévot, mais parfaitement bon et

honnête. Son avis, expressivement inepte, de renfermer la flotte dans

le port et de s'en servir comme d'une fortification, l'emporta sur

celui du roi, qui voulait avec raison qu'on fît sortir la flotte et

l'employer à combattre. En conséquence elle et la ville furent prises.

M. Ariago ne voulait pas le croire, parce qu'il avait recommandé l'une

et l'autre tous les matins à la sainte Vierge. Mais n'en pouvant plus

douter, il tomba dangereusement malade de désespoir: ce que le roi

ayant appris, il le fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la

Havane, et poussa la générosité au point de ne pas prononcer ce nom de

longtemps en présence de ce pauvre ministre.

Comme j'ai été témoin de cette guerre désastreuse, dans laquelle la

France engagea Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps de

reconnaître le délabrement des forces militaires de l'Espagne, et que

j'ai vu de près la résistance incroyable, que le petit Portugal a

opposée à toute l'armée espagnole, combinée avec un corps français

auxiliaire, il faut que j'atteste et que je note un trait d'ignorance,

de désordre et de négligence si au-dessus de tant d'autres que j'ai

vus depuis, et si fort, que quoique tout le monde me l'assurât à

Madrid, j'ai été le seul ministre qui n'ait pas osé le mander à sa

cour, le croyant impossible. L'armée était presque arrivée aux

frontières du Portugal et on avait oublié, on ne me croira pas .... on

avait oublié .... la poudre!! Quand le roi vint en Espagne, on s'était

aperçu dans toutes les places, où il fallait tirer le canon, qu'on

manquait de poudre, et à Madrid on fut obligé d'en tirer du dépôt pour

les chasses: on avait eu presque une année pour se préparer à cette

guerre, et malgré tout cela on avait oublié la poudre. Le prince de

Beauveau, qui était à la tête des troupes françaises, envoya un

courrier à M. de Saint-Amand, qui commandait à Bayonne, pour faire

vider, sous sa responsabilité, tous les magasins à poudre de ce port

et des forts voisins; et j'ai eu la certitude complète de cet oubli

monstrueux par la lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand me

montra, lorsque je passai à Bayonne pour retourner en France. Je

pourrais citer encore bien d'autres traits de l'ineptie des ministres

espagnols, du dérangement total de la machine guerrière, qui se sont

manifestés dans cette campagne. M. de Flobert, excellent ingénieur,

que M. de Choiseul leur avait donné pour maréchal de logis, leur

demandait des cartes du Portugal, et on n'en trouva pas même d'exactes

des provinces espagnoles!

M. de Flobert disait à tout le monde, qu'il était allé en Portugal à

l'aide de la boussole, et on l'enferma dans la tour de Ségovie.

L'armée était arrivée aux frontières, et M. de Squillacci marchandait

encore avec les approvisionneurs; aussi les pauvres soldats espagnols,

malgré leur sobriété naturelle, mouraient de faim, et ne vivaient que

des miettes tombant de la table des Français. Les canons étaient sans

affûts, les boulets étaient ou trop grands ou trop petits, et toutes

les armes dans un dépenaillement inexprimable. Ce dépérissement était

l'ouvrage presque réfléchi de la reine Barbe et de M. de l'Ensenada,

son ministre affidé, qui, pensant avec regret aux dépenses, que la

reine Farnèse avait faites, pour établir ses deux fils en Italie,

voulaient s'assurer de tous les fonds pour donner des fêtes et des

opéras, et ôter à l'Espagne la possibilité de guerroyer. Ils avaient

même, en maltraitant les officiers et les soldats qui s'étaient

distingués en Italie, étouffé cet esprit militaire, qui honorait les

Espagnols, et on eut toutes les peines du monde à ramasser 50000

hommes pour aller en Portugal. Ce n'est donc pas la faute de Charles

III, si toute cette guerre, entreprise par déférence pour le chef de

sa famille, a si mal tourné. Quoique son règne n'ait pas été marqué

par des victoires et des conquêtes, il mérite cependant des éloges,

pour avoir combattu avec courage et persévérance plusieurs préjugés,

défauts de police et mauvaises habitudes nationales, et pour avoir

commencé la civilisation d'une nation incroyablement arriérée, et

difficile à être mise au courant des autres, à cause de son ignorance,

de sa paresse, de son orgueil et de sa philosophie cynique.

L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu'à la guerre et aux sciences:

par sa bravoure et sa sobriété, il est excellent soldat; et son esprit

naturel, s'il était cultivé, pourrait le rendre célèbre dans l'empire

des lettres; mais il est et sera toujours un mauvais paysan; on n'en

fera jamais ni un artisan habile, ni un cultivateur diligent. Il lui

faut si peu à sa manière: il fait bonne chère avec un oignon et un peu

de lard; un vieux manteau lui suffit pour se vêtir et être couché; il

se chauffe au soleil, ne s'ennuie point à ne rien faire, et regarde le

travail comme un malheur et un opprobre. Que voulez-vous qu'on fasse

d'un peuple pareil, auquel on ne peut pas même communiquer des

besoins, qui partout ailleurs sont devenus les aiguillons de

l'industrie et de la fatigue? J'ai souvent rêvé en bâtissant mes

châteaux en Espagne, comment je m'y prendrais pour réformer les

Espagnols, et je n'ai jamais pu imaginer qu'une marche bien lente et

problématique pour guérir leurs infirmités physiques et morales. Il y

a trois provinces en Espagne dont les habitants sont bien faits,

sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est la Biscaye, la

Catalogne et Valence. C'est de là que je prendrais mes béliers pour

anoblir et bonifier les autres races abâtardies, surtout celle des

Castillans. Je croiserais ces derniers avec mes Biscayens, mes

Catalans et mes Valenciens, auxquels j'accorderais les priviléges

d'entreprises dédaignées par les Castillans, et peut-être pourrait-on

exciter leur émulation par la jalousie de leur orgueil et par

l'opposition sensible de leur misère à la prospérité des autres.

Mais sans entrer dans ces spéculations théoriques, Charles III

commença par ce qui frappait les sens. Il entreprit d'abord de

purifier Madrid, dont l'infection était si épouvantable, qu'on la

sentait à six lieues à la ronde, et qu'on la mâchait pendant six

semaines avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de

difficultés qu'il n'éprouva dans ce projet. Il fallut faire venir et

employer des Napolitains, pour établir de force des latrines dans les

maisons, et le corps des médecins composa un mémoire pour représenter

que l'air de Madrid ayant toujours été fort sain, il leur paraissait

dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire

d'un Espagnol qui était tombé malade en France, et dont les médecins

ne pouvaient pas deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant

que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant

plus être transporté, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeur

de Madrid. L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla en disant:

«_Ho Madrid de mi alma_»! et il guérit.

Souvenirs de Charles-Henri Baron de Gleichen · 第 2 / 13 段