baron, je me hâte de vous faire tous les remercîments que
méritent votre attention et les marques d'amitié que vous nous
donnez. J'y suis, je vous assure, infiniment sensible, parce que
je suis convaincue quelles viennent du coeur, et je ne doute pas
que M. de Choiseul ne partage toute ma reconnaissance à ce sujet.
Quant à l'objet de vos craintes, je vous supplie de vous
rassurer, parce que: 1º je ne les crois pas fondées, et qu'en
second lieu, le pis qui en pourrait arriver serait d'aller vivre
tranquillement à Chanteloup, où je serais trop heureuse, si mon
mari n'était pas malheureux. Cependant, comme sa reconnaissance
pour le meilleur des maîtres qui l'a comblé de bienfaits, exige
qu'il lui sacrifie son repos tant que ses services pourront lui
être agréables, je ne puis désirer sa retraite; mais je ne puis
aussi la craindre qu'autant que l'on aurait altéré dans l'esprit
du Roi la pureté de sa conduite, de ses intentions et de son
respectueux attachement pour sa personne, ainsi je vous serai
très-obligé de vouloir bien continuer de prendre à cet égard
toutes les informations que vous pourrez avoir. C'est contre ce
malheur seul que notre sentiment ne nous permet pas d'être sans
inquiétude, pour le reste nous laisserons faire. Adieu, monsieur
le baron.»
Et quelques jours après, de Versailles:
«Je n'ai pas voulu donner la peine à votre valet de chambre,
monsieur le baron, d'attendre ma réponse, que je ne pouvais faire
qu'après avoir communiqué votre lettre à M. de Choiseul. Vous ne
trouverez dans cette réponse que les sentiments auxquels vous
deviez vous attendre, les remercîments que nous vous devons, et
la reconnaissance et la sensibilité extrême que nous avons de
l'amitié et de l'intérêt que vous nous marquez. Pour le fond,
même indifférence; et pour la forme, même vivacité; mais nous
avons cependant lieu de croire par différentes informations que
nous avons eues d'ailleurs, qu'il y a plus de vanité et même de
vanterie dans les parents, que de réalité dans le fond des
choses. Ainsi rassurez-vous, mon cher baron, mais continuez
toujours à nous donner toutes les informations que vous pouvez
avoir; cela conduit toujours à savoir à qui l'on a affaire, et il
est toujours bon de le savoir.
«Adieu, monsieur le baron, on me presse pour partir, je ne puis
vous en dire davantage. On m'assure que M. de Praslin est furieux
du manque de foi, mais qu'il a la parole pour la seconde. Dieu
veuille que ce ne soit pas encore: Ah! le bon billet qu'a La
Châtre.»
Cependant le duc de Choiseul n'avait pas été inactif à Copenhague.
Gleichen, qui d'abord avait été renvoyé sans aucun égard, fut nommé,
le 13 juillet 1770, ministre à Naples, et M. de Bernstorff, paraît-il,
n'avait pas été étranger à cette nomination; il lui écrivait de
Traventhal, sa maison de campagne, le 23 juillet 1770:
«Je dégage ma parole en vous envoyant aujourd'hui, et ainsi avant
la fin de ce mois, vos nouvelles lettres de créance. J'y ajoute
la décharge que vous avez désirée relativement au ministère que
vous avez rempli en France, et des instructions pour celui que
vous allez remplir, telles qu'on a coutume de les adresser aux
ministres qui partent. Elles ne sont conçues que dans des termes
généraux et dans le style ordinaire, mais vous voudrez bien, en
même temps, jeter les yeux sur celles que j'ai dressées, le 28
avril 1766, pour le comte d'Osten.
«La position entre les deux cours étant à peu près la même
qu'elle était alors, je n'ai pas trouvé à y changer, et je suis
autorisé à vous prier de les regarder comme si elles avaient été
faites aujourd'hui pour vous.
«Il me reste le plaisir de vous dire que le Roi vous accorde 3000
écus pour votre voyage et pour votre établissement. C'est la
somme la plus forte qui ait jamais été donnée en pareille
occasion. Je me flatte d'avoir ainsi rempli à tout égard ce que
je vous avais promis, et de vous avoir prouvé la vérité de mon
désir de vous voir satisfait. Puissiez-vous l'être toujours, et
convaincu par les faits des sentiments, avec lesquels j'ai
l'honneur d'être, etc., etc.»
P. S. M. d'Osten appréhende que vous l'arrêterez trop à Naples,
mais je le rassurerai en lui faisant part de la promesse que vous
m'avez faite, que vous seriez avec lui au plus tard à la
mi-novembre.
A ce même moment, M. de Bernstorff était disgracié; le baron d'Osten,
que Gleichen remplaçait à Naples, devenait ministre des affaires
étrangères; et Struensée, l'obscur médecin du roi, premier ministre.
Cependant Gleichen, résigné à son mauvais sort, était parti pour
Naples, où la duchesse de Choiseul lui écrivait de Paris, le 30
octobre 1770:
«Je ne peux pas me résoudre à vous écrire, mon cher baron, sans
pouvoir vous mander: votre affaire est faite; soyez libre, soyez
heureux, et faites le bonheur de vos amis en venant les
rejoindre. Je ne peux pas non plus me résoudre à garder un plus
long silence, qui pourrait ou vous laisser douter de vos amis, ou
vous les faire oublier. Je vous écris donc, mon cher baron, sans
avoir autre chose à vous dire, si ce n'est que je suis fâchée de
ne vous rien dire. Vous avez entendu les bruits de guerre qui
nous menacent, ils auront retenti jusqu'au fond de l'Italie; ils
nous donnent bien du travail, bien de l'humeur, et pour le
moment, _ils ferment la porte aux grâces, même à la justice_.
C'est votre mauvaise étoile qui nous a soufflé ces mauvais bruits
de guerre; ils s'opposent autant à nos plaisirs qu'ils sont
contraires à vos intérêts.
«Quoi qu'il en soit, celui qui s'en est chargé ne les prend pas
moins à coeur, et celle qui les sollicite, n'y met pas moins
d'ardeur; rien ne refroidira, mon cher baron, le désir que j'ai
de vous revoir, de contribuer à votre bonheur, et de vous
convaincre de tous mes sentiments pour vous.»
Il est difficile d'indiquer exactement à quoi la duchesse de Choiseul
faisait allusion dans cette lettre; on va voir que vraisemblablement
il ne s'agissait de rien moins que de faire passer Gleichen du service
du roi de Danemark à celui du roi de France. Mais, moins de deux mois
après, le 24 décembre, le duc de Choiseul était renvoyé du ministère
et exilé. La duchesse de Choiseul, arrivée le 26 à Chanteloup,
écrivait dès le 31 à Gleichen:
«Vous êtes en droit, mon cher baron, de vous plaindre de votre
étoile. Votre roi arrive à Paris pour donner à M. de Bernstorff
occasion de vous prendre en grippe. Il vous ôte du poste de
France, le seul auquel vous étiez attaché, et il est lui-même
chassé du ministère, au moment où il songeait à réparer le tort
qu'il vous avait fait, et vous laisse chancelant dans le poste de
Naples. Une seule ressource vous restait: un ami qui paraissait
tout-puissant, qui aurait voulu employer toute sa puissance à
vous être utile, voulait changer et assurer votre sort; vous
touchiez au moment du bonheur, votre affaire était dans le
portefeuille, le travail devait se faire samedi; mardi, je
comptais vous écrire la plus jolie lettre du monde, et lundi
matin cet ami n'existait plus pour l'utilité de personne. Cette
nouvelle vous sera sûrement déjà parvenue avant que vous receviez
ma lettre, et je crains bien qu'elle n'ait excité votre verve et
déjà produit un poëme plus long que l'Iliade et plus ennuyeux
que l'Odyssée. J'ai emporté, mon cher baron, le regret de n'avoir
pu vous être utile, le seul qui ait affecté mon coeur et qui sera
éternel, si ce malheur me prive à jamais du bonheur de vous
revoir dans ce pays-ci. Vous savez que je ne suis pas de ceux
avec qui les absents ont tort; si je perds le plaisir de vous
voir, je ne perdrai jamais, mon cher baron, celui de vous aimer.
«J'envoie ma lettre à la petite-fille (Mme du Deffand) pour
qu'elle vous la fasse tenir par une occasion sûre. Ne me répondez
pas sur votre affaire. Je vous avertis que je n'écrirai plus. M.
de Choiseul me charge de vous faire mille tendres compliments.»
Gleichen eût pu se consoler à Naples de sa mauvaise fortune, au sein
des arts et des débris de l'antiquité qu'il aimait tant, et dans la
société d'un autre exilé de Paris, l'abbé Galiani. Mais un des
premiers actes de M. d'Osten, après son entrée au ministère des
affaires étrangères, fut de supprimer ce poste diplomatique, dont,
mieux que personne, il connaissait l'inutilité pour le Danemark.
Gleichen, après un an de séjour à Naples, fut nommé ministre à
Stuttgart, à la place de M. d'Asseburg, qui, Allemand comme lui,
n'avait pas eu plus que lui à se louer du service du Danemark, et
passait à celui de Catherine. Gleichen ne pouvait se résigner à aller
végéter dans la triste résidence du duc de Wurtemberg. Sur son refus
d'accepter ce poste si inférieur, il fut mis à la retraite; mais il
dut renoncer à la pension de mille thalers que lui accordait M.
d'Osten, parce que ce ministre y joignait la condition par trop
onéreuse de résider en Danemark. Cette pension fut rendue à Gleichen
un peu plus tard, et avec la permission de vivre où il lui plairait,
par le neveu de M. de Bernstorff, le comte André Pierre, successeur de
M. d'Osten dans le ministère des affaires étrangères, après la
catastrophe de Struensée.
Devenu libre, Gleichen mit à profit ses loisirs pour satisfaire sa
curiosité et son goût pour les voyages, mais toujours il revenait à
Paris, qui était sa véritable patrie. En quittant Naples, son premier
soin fut de faire une visite à ses amis dans ce triomphant exil de
Chanteloup, où il fit de longs et fréquents séjours, et il resta
jusqu'à la fin le discret et dévoué adorateur de la duchesse de
Choiseul. La révolution française bouleversa son existence. Dans ses
derniers jours, il se retira à Ratisbonne, et il y mourut le 5 avril
1807. C'est dans cet obscur asile qu'il écrivit ses souvenirs, à la
prière de son ami, M. de Weckerholz, et d'un émigré français, qui,
après avoir été envoyé de France à la diète de Ratisbonne, s'était
fait Allemand, le comte de Bray.
L'existence de ces _Souvenirs_, auxquels on donnait volontiers le
titre par trop ambitieux de mémoires, était connue de beaucoup de
contemporains de Gleichen. Un fragment en a même été publié en 1810, à
Paris, dans le _Mercure Étranger_. Ils ont été imprimés complétement,
mais non publiés en Allemagne, par un éditeur qui ne s'est pas
nommé[4].
[4] _Denkwurdigkeiten des Barons Carl Heinrich von Gleichen._
Leipsig. Druck von J. B. Hirschfeld. 1847. (P. 234, in-8.)
Gleichen a laissé d'autres écrits en langue allemande, publiés en 1796
et 1797, sur divers sujets de philosophie et sur les beaux-arts. Mais
ces méditations, auxquelles il attachait sans doute beaucoup de prix,
sont loin de valoir ces simples esquisses de la société de son temps,
qui, par leur exactitude et les curieux détails qu'elles renferment,
méritent d'être consultées par tous ceux qu'intéresse l'histoire du
dix-huitième siècle.
P. G.
SOUVENIRS DU BARON DE GLEICHEN.
I
FERDINAND VI ET CHARLES III ROIS D'ESPAGNE.
Ferdinand VI avait hérité de son père la maladie du dieu des jardins
et la terreur maniaque qu'on en voulait à sa vie. Cette double
irritabilité morale et physique l'avait rendu encore plus dépendant de
la reine Barbe de Portugal, sa femme, que Philippe V ne l'avait été de
la sienne. La folie de l'un et de l'autre s'adoucissait par le charme
de la musique et du chant de Farinelli qui, passionnément aimé de la
reine Barbe et de son mari, était parvenu à un degré de faveur plus
honorable pour lui que pour ses maîtres; car il n'a jamais fait qu'un
bon usage de son crédit et s'est tenu modestement à sa place, tant
qu'il a pu, évitant respectueusement les grands, et vivant avec les
gens de sa sorte et de son pays. Je suis arrivé à Madrid peu de mois
après son départ; on n'avait pas même encore achevé d'effacer tous ses
portraits, qu'on avait placés, sculptés et incrustés dans toutes les
maisons royales: mais on ne touchait point à sa mémoire, que j'ai vue
respectée et honorée presque universellement.
Revenons au pauvre roi Ferdinand, dont la maladie et la mort offrent
quelques particularités plus remarquables que son règne, qui n'a été
célèbre que par la magnificence de ses opéras.
La tentative de l'assassinat de Louis XV, suivie de celle qui eut lieu
en Portugal, sont les causes funestes, qui ont commencé et achevé le
dérangement total de l'esprit du malheureux Ferdinand. Lorsqu'il reçut
la nouvelle du dernier de ces attentats, il s'orienta dans la chambre,
pour placer la France à sa droite et le Portugal à sa gauche; puis,
tenant la lettre qu'il relisait, il s'écria après un long silence:
«_Stilettata di quà, pistolettata di là: ed io in mezzo. Oime!_» Après
quoi il se fourra sous le lit de la reine, qui était vis-à-vis de lui,
et d'où on ne put le tirer qu'avec beaucoup de peine. Son état ne fit
qu'empirer depuis, par la petite vérole de sa femme. Cette
circonstance lui imposa des privations, qui mirent le comble à ses
fureurs aphrodisiaques, qui ont été au point de vouloir violer
l'agonie de cette pauvre reine. Du moment qu'elle fut morte, sa folie
n'eut plus de bornes. Il fallut l'emporter à Casa del Campo, où, étant
arrivé, il s'accrocha au gentilhomme de la chambre, jusqu'à le faire
tomber à terre; on fut obligé de le détacher de force. Le monarque
continua seul la promenade, refusant toute nourriture pendant plus
d'une semaine, après quoi il mangea pendant huit jours l'impossible,
et s'efforça à ne rien rendre en s'asseyant sur les pommeaux pointus
des chaises antiques de sa chambre, desquels il se faisait des
tampons. Ce cercle vicieux de jeûner, de se bourrer et de se
constiper, dura plusieurs mois, et il mourut après avoir tenu son
royaume dans un état d'anarchie, que la pitié fraternelle de Charles
III refusait de terminer, malgré les pressantes sollicitations du
ministère espagnol de venir prendre les rênes du gouvernement.
La mémoire de ce monarque, que j'avais connu dans trois voyages à
Naples, avant d'avoir eu le bonheur de l'approcher journellement
durant les deux années de ma mission en Espagne, m'est trop chère pour
ne pas lui consacrer quelques pages. Ce prince était d'une laideur
parfaite, de la tête aux pieds, mais sans aucune difformité, et on
s'accoutumait facilement à cette laideur par l'air de bonté et les
manières simples et naturelles, dont elle était accompagnée, et qui
lui tenaient lieu de grâces. Cette laideur me rappelle un bon mot,
d'autant plus saillant qu'il était dit par un sot, en contemplant le
portrait de Charles III que j'avais sur une tabatière, et qui
circulait à la table de M. de Voltaire à Ferney. Je racontais combien
ce prince était jaloux de son autorité en Espagne, tandis qu'à Naples
il l'avait abandonnée à sa femme au point de passer pour un imbécile,
uniquement pour avoir la paix du ménage: Elle était donc bien
méchante, dit M. de Voltaire, et que lui aurait-elle donc fait? Elle
l'aurait dévisagé, lui répondis-je. Alors cet homme, qui n'avait pas
desserré les dents de toute la journée, et qui, dans ce moment,
regardait le portrait, s'écria: Ma foi, elle lui aurait rendu là un
grand service. L'accoutrement rustique du roi, ses culottes de peau,
ses bas de laine roulés, ses poches, qui avaient l'air de deux
havre-sacs, tant elles étaient toujours remplies, et sa petite queue,
donnaient à la royauté un air de bonhomie si original, qu'on lui
voulait du bien de ne se faire respecter que par réflexion. Il n'avait
absolument que le sens commun. Car, l'ayant entendu parler beaucoup et
longtemps, je ne lui ai jamais rien ouï dire qui fût spirituel, encore
moins brillant; mais aussi ne lui ai-je jamais entendu proférer un
propos d'ignorant, ou qui fût mal raisonné ou déplacé. Il me
questionnait avec discernement, parlait à chacun suivant son âge, son
pays ou son état, et s'abstenait de tous les lieux communs, qui sont
les objets ordinaires de la conversation des princes.
Il était constant dans ses affections et avait un véritable ami, chose
bien rare pour un roi. C'était le duc de l'Ossado, le seul être contre
lequel la reine ne pouvait rien. Mais ce qui était encore plus rare
dans un roi, c'est qu'il était parfaitement honnête homme. Lorsque la
guerre fut sur le point d'éclater entre l'Espagne et l'Angleterre, au
sujet des îles Falkland, et qu'il était nécessaire, pour l'éviter, de
démentir les ordres que le roi catholique avait donnés, pressé par son
conseil d'accorder cette satisfaction au roi d'Angleterre, on eut une
peine inouïe à l'y résoudre; il disait toujours: Mais c'est moi qui
ai tort, j'aimerais bien mieux écrire au roi d'Angleterre, que les
ordres ont été de moi, que j'en suis fâché, et que je lui en demande
pardon. Une preuve bien remarquable de sa bonté, qui proportionnait
son ressentiment à l'incapacité d'un ministre, qu'il aurait pu et dû
ne pas écouter, est le ménagement plus qu'humain, qu'il eut après la
perte de la Havane, pour M. Ariago, ministre de la marine et des
Indes, homme borné et ridiculement dévot, mais parfaitement bon et
honnête. Son avis, expressivement inepte, de renfermer la flotte dans
le port et de s'en servir comme d'une fortification, l'emporta sur
celui du roi, qui voulait avec raison qu'on fît sortir la flotte et
l'employer à combattre. En conséquence elle et la ville furent prises.
M. Ariago ne voulait pas le croire, parce qu'il avait recommandé l'une
et l'autre tous les matins à la sainte Vierge. Mais n'en pouvant plus
douter, il tomba dangereusement malade de désespoir: ce que le roi
ayant appris, il le fit assurer, que jamais il ne lui parlerait de la
Havane, et poussa la générosité au point de ne pas prononcer ce nom de
longtemps en présence de ce pauvre ministre.
Comme j'ai été témoin de cette guerre désastreuse, dans laquelle la
France engagea Charles III, qui n'avait pas encore eu le temps de
reconnaître le délabrement des forces militaires de l'Espagne, et que
j'ai vu de près la résistance incroyable, que le petit Portugal a
opposée à toute l'armée espagnole, combinée avec un corps français
auxiliaire, il faut que j'atteste et que je note un trait d'ignorance,
de désordre et de négligence si au-dessus de tant d'autres que j'ai
vus depuis, et si fort, que quoique tout le monde me l'assurât à
Madrid, j'ai été le seul ministre qui n'ait pas osé le mander à sa
cour, le croyant impossible. L'armée était presque arrivée aux
frontières du Portugal et on avait oublié, on ne me croira pas .... on
avait oublié .... la poudre!! Quand le roi vint en Espagne, on s'était
aperçu dans toutes les places, où il fallait tirer le canon, qu'on
manquait de poudre, et à Madrid on fut obligé d'en tirer du dépôt pour
les chasses: on avait eu presque une année pour se préparer à cette
guerre, et malgré tout cela on avait oublié la poudre. Le prince de
Beauveau, qui était à la tête des troupes françaises, envoya un
courrier à M. de Saint-Amand, qui commandait à Bayonne, pour faire
vider, sous sa responsabilité, tous les magasins à poudre de ce port
et des forts voisins; et j'ai eu la certitude complète de cet oubli
monstrueux par la lettre de M. de Beauveau, que M. de Saint-Amand me
montra, lorsque je passai à Bayonne pour retourner en France. Je
pourrais citer encore bien d'autres traits de l'ineptie des ministres
espagnols, du dérangement total de la machine guerrière, qui se sont
manifestés dans cette campagne. M. de Flobert, excellent ingénieur,
que M. de Choiseul leur avait donné pour maréchal de logis, leur
demandait des cartes du Portugal, et on n'en trouva pas même d'exactes
des provinces espagnoles!
M. de Flobert disait à tout le monde, qu'il était allé en Portugal à
l'aide de la boussole, et on l'enferma dans la tour de Ségovie.
L'armée était arrivée aux frontières, et M. de Squillacci marchandait
encore avec les approvisionneurs; aussi les pauvres soldats espagnols,
malgré leur sobriété naturelle, mouraient de faim, et ne vivaient que
des miettes tombant de la table des Français. Les canons étaient sans
affûts, les boulets étaient ou trop grands ou trop petits, et toutes
les armes dans un dépenaillement inexprimable. Ce dépérissement était
l'ouvrage presque réfléchi de la reine Barbe et de M. de l'Ensenada,
son ministre affidé, qui, pensant avec regret aux dépenses, que la
reine Farnèse avait faites, pour établir ses deux fils en Italie,
voulaient s'assurer de tous les fonds pour donner des fêtes et des
opéras, et ôter à l'Espagne la possibilité de guerroyer. Ils avaient
même, en maltraitant les officiers et les soldats qui s'étaient
distingués en Italie, étouffé cet esprit militaire, qui honorait les
Espagnols, et on eut toutes les peines du monde à ramasser 50000
hommes pour aller en Portugal. Ce n'est donc pas la faute de Charles
III, si toute cette guerre, entreprise par déférence pour le chef de
sa famille, a si mal tourné. Quoique son règne n'ait pas été marqué
par des victoires et des conquêtes, il mérite cependant des éloges,
pour avoir combattu avec courage et persévérance plusieurs préjugés,
défauts de police et mauvaises habitudes nationales, et pour avoir
commencé la civilisation d'une nation incroyablement arriérée, et
difficile à être mise au courant des autres, à cause de son ignorance,
de sa paresse, de son orgueil et de sa philosophie cynique.
L'Espagnol, de sa nature, n'est propre qu'à la guerre et aux sciences:
par sa bravoure et sa sobriété, il est excellent soldat; et son esprit
naturel, s'il était cultivé, pourrait le rendre célèbre dans l'empire
des lettres; mais il est et sera toujours un mauvais paysan; on n'en
fera jamais ni un artisan habile, ni un cultivateur diligent. Il lui
faut si peu à sa manière: il fait bonne chère avec un oignon et un peu
de lard; un vieux manteau lui suffit pour se vêtir et être couché; il
se chauffe au soleil, ne s'ennuie point à ne rien faire, et regarde le
travail comme un malheur et un opprobre. Que voulez-vous qu'on fasse
d'un peuple pareil, auquel on ne peut pas même communiquer des
besoins, qui partout ailleurs sont devenus les aiguillons de
l'industrie et de la fatigue? J'ai souvent rêvé en bâtissant mes
châteaux en Espagne, comment je m'y prendrais pour réformer les
Espagnols, et je n'ai jamais pu imaginer qu'une marche bien lente et
problématique pour guérir leurs infirmités physiques et morales. Il y
a trois provinces en Espagne dont les habitants sont bien faits,
sains, robustes, laborieux et intelligents: c'est la Biscaye, la
Catalogne et Valence. C'est de là que je prendrais mes béliers pour
anoblir et bonifier les autres races abâtardies, surtout celle des
Castillans. Je croiserais ces derniers avec mes Biscayens, mes
Catalans et mes Valenciens, auxquels j'accorderais les priviléges
d'entreprises dédaignées par les Castillans, et peut-être pourrait-on
exciter leur émulation par la jalousie de leur orgueil et par
l'opposition sensible de leur misère à la prospérité des autres.
Mais sans entrer dans ces spéculations théoriques, Charles III
commença par ce qui frappait les sens. Il entreprit d'abord de
purifier Madrid, dont l'infection était si épouvantable, qu'on la
sentait à six lieues à la ronde, et qu'on la mâchait pendant six
semaines avant de s'en être blasé. Il n'y a sorte d'oppositions et de
difficultés qu'il n'éprouva dans ce projet. Il fallut faire venir et
employer des Napolitains, pour établir de force des latrines dans les
maisons, et le corps des médecins composa un mémoire pour représenter
que l'air de Madrid ayant toujours été fort sain, il leur paraissait
dangereux de vouloir le changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire
d'un Espagnol qui était tombé malade en France, et dont les médecins
ne pouvaient pas deviner la maladie. Son valet de chambre imaginant
que l'air natal pourrait lui faire du bien, et le malade ne pouvant
plus être transporté, il fourra sous son lit un bassin plein d'odeur
de Madrid. L'Espagnol, après des rêves délicieux, s'éveilla en disant:
«_Ho Madrid de mi alma_»! et il guérit.