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9927.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
SOUVENIRS
DE
CHARLES-HENRI
BARON DE GLEICHEN
PRÉCÉDÉS D'UNE NOTICE
PAR
M. PAUL GRIMBLOT
PARIS
LÉON TECHENER FILS, LIBRAIRE
RUE DE L'ARBRE-SEC, 52
M DCCC LXVIII
SOUVENIRS
DE
CHARLES-HENRI
BARON DE GLEICHEN
TABLE.
I. Ferdinand VI et Charles III rois d'Espagne 1
II. Le duc de Choiseul 19
III. Le Dauphin 43
IV. Le masque de fer 46
V. Necker 51
VI. Joseph II et Léopold II 67
VII. Le prince de Kaunitz 85
VIII. Mme Geoffrin et sa fille 94
IX. Le maréchal de Brissac 113
X. La famille de Mirabeau 115
XI. Saint-Germain 120
XII. Cagliostro 135
XIII. Lavater 140
XIV. Saint-Martin 151
XV. Mme de la Croix 166
XVI. Les Convulsionnaires 179
XVII. Alchimie 187
XVIII. Anecdotes et petites histoires 193
AVERTISSEMENT.
La duchesse de Choiseul, qui nous est aujourd'hui si bien connue, a
passionnément aimé son mari, nous le savons, et elle n'a jamais aimé
que lui, on peut le croire sans témérité. Mais elle se laissait
volontiers admirer, adorer, aimer, car elle inspirait à tous ceux qui
l'approchaient et qui étaient touchés de sa beauté et de ses vertus,
des sentiments qui, pour n'oser s'avouer hautement et se déguiser sous
les noms honnêtes d'amitié et de dévouement, ressemblaient à ce que
l'on est convenu d'appeler de l'amour. Parmi ces amoureux discrets et
délicats se distinguait un étranger, un allemand, le baron de
Gleichen, dont il est si souvent fait mention dans les lettres de Mme
du Deffand et de la duchesse de Choiseul. Nul ne fut plus que lui, si
on excepte l'abbé Barthélemy, sous le charme des attraits
irrésistibles de cette femme autant estimable qu'aimable, qui avait
toutes les vertus ou peu s'en faut, cela n'est pas douteux, et qui
pourtant n'était pas chrétienne, avouons-le au risque de déplaire à
ses adorateurs de ce temps-ci.
J'ai ouï dire à de très-bons juges qui, par pure ignorance, ne
rendaient pas justice au duc de Choiseul, qu'il était impossible qu'un
mari si tendrement aimé par une femme si parfaite ne fût pas
estimable. Le duc de Choiseul, quoique, hélas! bien souvent infidèle,
était digne de tant d'amour; on n'inspire pas des sentiments tout à la
fois si tendres et si passionnés sans les mériter. L'abbé Barthélemy,
cet ami si dévoué, s'il vit dans la mémoire des hommes, ce n'est pas
pour avoir écrit le _Jeune Anacharsis_ et avoir su le phénicien,
c'est uniquement à cause de l'affection qu'avait pour lui la duchesse
de Choiseul, et du culte qu'il lui avait voué. Après le _grand abbé_,
Gleichen est sûrement celui qui a le plus aimé la duchesse de
Choiseul, et c'est lui sans contredit qui a fait de cette femme rare
le portrait le plus ressemblant et aussi le plus flatteur. En
revanche, elle lui a donné des marques de la plus véritable affection,
et pour le conserver auprès d'elle, dans sa société de tous les jours,
le duc de Choiseul, à sa prière, a fait et tenté des choses
impossibles.
Barthélemy et Gleichen ont été incontestablement les deux amis que la
duchesse de Choiseul a le plus particulièrement distingués, et à qui
elle a été le plus attachée. Cette recommandation a suffi pour faire
revivre le nom de Barthélemy, déjà tombé dans l'oubli: qu'elle sauve
du même naufrage la mémoire de Gleichen, qui mérite aussi bien d'être
un peu connu pour lui-même, et à qui ses modestes _Souvenirs_ assurent
une place honorable parmi les chroniqueurs de la seconde moitié du
dix-huitième siècle.
Charles-Henri de Gleichen naquit en 1735 à Nemersdorf, auprès de
Bayreuth. Son père, dont il était l'unique fils, était grand veneur de
cette petite cour. Gleichen reçut sa première éducation dans la maison
paternelle, et en 1750 il fut envoyé à l'université de Leipsig. Il y
connut le poëte Gellert, qui fut vraisemblablement un de ses maîtres,
et à qui il inspira une vive amitié. En 1752, Gleichen était de retour
à Bayreuth, et il fut admis dans la maison du margrave en qualité de
gentilhomme de la chambre. L'année suivante, il alla à Paris achever
son éducation: il paraît avoir surtout fréquenté le salon de Mme de
Graffigny. En 1755, Gleichen accompagna le margrave de Bayreuth et sa
femme en Italie, et le 21 août de la même année, il fut attaché à la
personne de la margrave en qualité de chambellan. Cette femme d'un
mérite si distingué, digne soeur de Frédéric, honorait Gleichen d'une
confiance toute particulière. Elle le renvoya en 1756 en Italie.
Voici deux lettres qu'elle lui écrivait:
Bayreuth, le 9 avril 1756.
«J'ai eu le plaisir, monsieur, de recevoir votre lettre. Tout ce
que vous me dites de beau de Rome me fait venir l'eau à la
bouche. Est-il possible qu'on puisse avoir des vapeurs, quand on
est au paradis? Cependant vous mandez au marquis d'Adhémar que
vous en êtes tourmenté. J'espère qu'elles vous donneront trêve à
l'avenir et que j'aurai plus souvent de vos nouvelles.
«Après avoir passé le plus triste hiver du monde par rapport à ma
santé, j'ai fini par prendre une fausse pleurésie. Comme je suis
encore si languissante, je ne crois pas de longtemps me tirer
d'affaire. J'en viens à nos commissions:
«Je vous laisse entièrement le maître de mes trésors, et d'en
acheter tout ce qu'il vous plaira. Le diable règne beaucoup chez
moi à force de retrancher sur mes charmes. Je vous envoie 200
sequins, que vous pourrez employer à votre plaisir, pour ce que
vous trouverez de plus beau. Je vous prie de faire en sorte que
Pompée Battoni finisse le tableau du margrave, et qu'il soit
envoyé tout de suite. Pour ce qui est du portrait du duc et de ma
fille, je ferai écrire à Stuttgard.
«Je trouve comme vous que le modèle de la Flore est extrêmement
cher.
«Je vous prie de faire mes excuses au prélat Marcolini de ce que
je ne lui ai point répondu, et de dire au prélat Emaldi que ma
tabatière partira incessamment, et que c'est le peintre qui en a
retardé l'envoi.
«Le service de porcelaine pour le cardinal Valenti est parti le 5
de ce mois. Je vous adresse la lettre. Mandez-moi si La Condamine
est encore à Rome, et en ce cas faites-lui bien mes compliments.
Dites-lui que mon portrait va être commencé, et soyez persuadé de
ma parfaite estime, monsieur.
«Votre très-affectionnée
«WILHELMINE.»
A Bayreuth, le 18 avril 1756.
«J'ai eu un plaisir infini, monsieur, en lisant votre relation,
et j'en aurai encore plus, si vous voulez bien la continuer. Tout
ce qui renouvelle les idées de mon voyage me récrée l'esprit.
Vous devez m'avoir bien des obligations de vous avoir renvoyé au
charmant séjour où vous êtes.
«Si l'on m'y veut un peu de bien, je le mérite par le tendre
amour que j'ai pour ce paradis. Faites, je vous prie, bien des
compliments à tous ceux qui se souviennent de moi, et surtout aux
cardinaux de la maison Corsini, dont vous ne me dites rien, et à
M. de Stainville.
«J'aurais été charmée si M. de Canillac avait reçu le chapeau de
cardinal. Je vous adresse deux lettres. Vous n'avez pas besoin de
recommandations. Si je vous en donne, c'est plutôt par une marque
de mon estime que par toute autre raison. Soyez persuadé,
monsieur, que je tâcherai de vous en convaincre en toute
occasion.
«WILHELMINE.»
_P. S._ Je suis encore très-malade, et j'ignore si je relèverai
de cette maladie, ou non. La tabatière de M. le prélat Emaldi est
partie. Il m'a été impossible de dicter plus longtemps.
Gleichen resta en Italie jusqu'après la mort de la margrave, qui
arriva le 14 octobre 1758. Il revint en passant par Avignon et Genève,
et il s'arrêta pour faire aux Délices une visite à Voltaire, qu'il
avait déjà vu à Bayreuth en 1753. Pendant son séjour à Rome, Gleichen
avait connu l'ambassadeur de France, le comte de Stainville, et avait
été admis dans sa familiarité. Vers la fin de 1758, le comte de
Stainville était devenu duc de Choiseul et ministre des affaires
étrangères en France, à la place du cardinal de Bernis. Le margrave de
Bayreuth avait à réclamer le payement des subsides que la France lui
avait promis pour prix de sa neutralité, et on ne s'empressait guères,
paraît-il, de faire droit à ses justes réclamations. Il semble que le
duc de Choiseul lui fit dire qu'il lui serait agréable d'avoir à
traiter de cette affaire avec le baron de Gleichen. Cette insinuation
fut un ordre, et Gleichen retourna à Paris chargé de cette commission:
on peut soupçonner pourtant qu'il aurait souhaité un autre emploi.
Voici ce que lui écrivait à ce sujet la duchesse de Choiseul:
«Je suis bien aise, monsieur le baron, que vous ayez eu des
preuves de l'intérêt que M. de Choiseul et moi prenons à vous.
J'ai bien senti cependant que ce que nous avons demandé, que vous
fussiez employé par le margrave en France, n'était pas ce qui
devait vous être le plus agréable, mais je ne crois pas que ce
soit ce qui doive vous être le moins utile. C'est toujours un
commencement, et commencer, dans toutes les affaires, est
toujours l'opération la plus difficile: l'impulsion une fois
donnée, c'est au talent à la conduire où il veut.»
Gleichen ne resta que neuf mois en France[1], car le margrave de
Bayreuth était un trop petit prince pour avoir un envoyé accrédité
près la cour de Versailles. Le duc et la duchesse de Choiseul
désiraient pourtant que Gleichen fût fixé à Paris. Le roi de Danemark
avait des intérêts à ménager à la cour de Versailles; il lui était dû
aussi de grosses sommes pour des subsides que la France lui avaient
promis, et qu'elle ne lui payait pas. Le duc de Choiseul fit savoir à
Copenhague que les intérêts du Danemark ne pourraient être confiés en
de meilleures mains qu'en celles de Gleichen, et que si on voulait à
la fois lui être agréable et faire chose utile, il n'y avait pour le
roi de Danemark qu'à prendre à son service le baron de Gleichen. La
négociation ne fut pas longue. De son côté, le margrave de Bayreuth
s'empressa de donner à Gleichen la permission d'entrer au service du
Danemark, et aurait-il pu la refuser après avoir reçu la lettre qu'on
va lire:
«Mon cousin, le baron de Gleichen, votre ministre, m'a rendu sa
personne si agréable, pendant le séjour qu'il a fait à ma cour,
que je n'ai pu me dispenser de m'intéresser à son avancement, et
vous savoir gré de la permission que vous lui avez donnée
d'entrer au service du roi de Danemark. Je suis très-sensible aux
nouveaux témoignages que vous me donnez de votre attachement à
cette occasion. Je connais trop l'élévation de vos sentiments,
pour n'y pas prendre une entière confiance, et vous ne devez pas
douter que je n'y réponde par ceux de la plus haute estime et de
la plus sincère affection pour vous. Sur ce, je prie Dieu, qu'il
vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
«Écrit à Versailles, le 29 août 1759.
«LOUIS.»
[1] Pendant ce séjour à Paris, Gleichen paraît avoir beaucoup
vécu dans la société de Grimm, de Diderot et du baron d'Holbach,
qu'il avait sans doute déjà connus lors de son premier voyage en
France. Dans une des lettres de Diderot à Mlle Voland, à la date
du 15 mai 1759, on lit le passage suivant où se trouve une
allusion difficile à expliquer:
«Nous partîmes hier à huit heures pour Marly; nous y arrivâmes à
dix heures et demie; nous ordonnâmes un grand dîner, et nous nous
répandîmes dans les jardins.... Je portais tout à travers les
objets des pas errants et une âme mélancolique. Les autres nous
devançaient à grands pas, et nous les suivions lentement, le baron
de Gleichen et moi. Je me trouvais bien à côté de cet homme; c'est
que nous éprouvions au dedans de nous un sentiment commun et
secret. C'est une chose incroyable comme les âmes sensibles
s'entendent presque sans parler. Un mot échappé, une distraction,
une réflexion vague et décousue, un regret éloigné, une expression
détournée, le son de la voix, la démarche, le regard, l'attention,
le silence, tout les décèle l'une à l'autre. Nous nous parlions
peu; nous sentions beaucoup; nous souffrions tous deux; mais il
était plus à plaindre que moi. Je tournais de temps en temps mes
yeux vers la ville; les siens étaient souvent attachés à la terre;
il y cherchait un objet qui n'est plus.... Le baron de Gleichen a
beaucoup voyagé; ce fut lui qui fit les frais du retour....»
Le margrave de Bayreuth ne se borna pas à autoriser Gleichen à quitter
son service: il lui accorda une pension de mille thalers. Il est vrai
que cette pension fut payée peu régulièrement, et, en 1767, il ne
fallut pas moins que l'intervention du duc de Choiseul pour faire
toucher à Gleichen l'arriéré de plusieurs années.
Voici en quels termes le comte de Moltke, grand maréchal de la cour de
Danemark, et favori du roi, écrivait à Gleichen, le 21 août 1759:
«L'empressement avec lequel je me suis porté à apprécier
l'ouverture que M. le duc de Choiseul a faite de votre part, il y
a quelque temps, du dessein que vous avez d'entrer au service du
roi, ne vous laissera aucun doute sur la satisfaction que je
ressens, de ce que Sa Majesté a daigné déférer à vos souhaits.
Elle a balancé d'autant moins à cet égard que les mérites que
vous possédez, et dont elle est très-bien informée, lui ont donné
pour vous, monsieur, beaucoup d'estime, et que d'ailleurs elle a
été fort aise d'avoir pu faire voir, en cette occasion, de quel
poids est auprès d'elle la recommandation de M. de Choiseul.»
Gleichen ne tarda pas à se rendre à Copenhague pour présenter ses
devoirs à son nouveau maître. Mais ce n'était pas pour rester dans ce
triste séjour qu'il avait renoncé à son pays. On peut juger de son
désappointement par la lettre qu'il adressait bientôt après son
arrivée en Danemark à la duchesse de Choiseul:
«Ah! madame, qu'il fait froid à Copenhague: je suis un homme
gelé, si vous ne daignez pas vous souvenir que vous m'avez promis
de dire à chaque courrier un mot pour moi à M. le duc, pour qu'il
en dise un autre à M. de Bernstorff. Si vous saviez, madame,
combien il fait froid à Copenhague, vous auriez pitié de moi, et
de là il résulterait peut-être que dans peu j'aurais plus chaud.
J'ai l'imagination glacée en pensant à l'hiver prochain, et il en
arrivera pis à toute ma personne, si le peu de froid qu'on sent à
Paris ne vous fait penser à celui dont on souffre ici. On a même
raffiné sur le supplice d'hiver dans ce pays-ci. Parce qu'on
n'est qu'à demi-chemin pour aller à la mer Glaciale, il n'est pas
d'usage de porter des fourrures. J'en grelotte! Dussé-je être
envoyé en Russie, au moins je pourrais m'y fourrer jusqu'aux
dents. Pardon de ma lettre à la glace. Je finis, madame, en
faisant des voeux pour que ma lettre ne vous gèle pas, et en vous
assurant de mon éternelle reconnaissance et de mon profond
respect. Je ne vous parle pas de mon ennui, c'est un chapitre à
part, que je traite dans une lettre à l'abbé, et dont il doit
vous rendre compte.»
Voici la lettre que Gleichen adressait dans le même temps à l'abbé
Barthélemy:
«Je suis consolé, mon cher abbé, à peu près comme Job l'était par
ses amis, et tous les miens me disent: «Tu l'as voulu, George
Dandin!» J'ai tort, mais ce n'est pas de m'ennuyer horriblement
ici, c'est d'avoir voulu venir dans un pays si ennuyeux.
Toutefois, pouvais-je prévoir un mal qu'on ne connaît
véritablement qu'ici? L'ennui y est aussi épais que l'eau qu'on y
boit et l'air qu'on y respire. Hors d'ici, on ne s'ennuie que par
raffinement, cela n'approche pas même de nos plaisirs. Il n'y a
que les femmes que je trouve charmantes dans ce pays. On est
dispensé de toute sorte de galanterie à leur égard; aussi
sont-elles d'une sagesse extrême, prudes, bégueules, maussades et
froides. Voici à peu près les discours les plus éloquents que m'a
tenus la dame la plus coquette de Copenhague, celle qui donne le
ton aux autres: Monsieur est ici depuis peu, j'espère; Monsieur a
pris maison, j'espère; Monsieur joue gros jeu, j'espère; au
quadrille, j'espère; Monsieur y perd son argent, j'espère;
Monsieur aura la fièvre, j'espère. Et oui, morbleu! mes dames,
monsieur crèvera, j'espère, s'il ne sort pas bientôt d'ici.»
La duchesse de Choiseul essayait de consoler le pauvre Gleichen, tombé
de Charybde en Scylla, et cherchait à lui faire prendre patience. Elle
lui écrivait:
«Votre imagination, monsieur le baron, vous forme des fantômes
auxquels vous ne donnez l'être que pour vous déchirer le sein; je
souffre des maux qu'ils vous causent et je voudrais bien y parer,
mais il n'appartient qu'à Hercule seul de vaincre la chimère. Ce
n'est pas comme ceux qui ne partageraient ni vos inquiétudes ni
vos embarras, que je vous engage à la patience et au courage;
c'est comme un moyen de diminuer vos malheurs; le désespoir
aveugle et le courage éclaire. N'abandonnez pas votre âme, calmez
votre imagination, servez-vous de la justesse de votre esprit
pour apprécier les choses à leur juste valeur; n'appelez pas
malheur ce qui n'est souvent qu'une suite des contrariétés
ordinaires de la vie: c'est en luttant contre elles que le
courage les surmonte; vous croirez peut-être que l'habitude du
bonheur m'a ôté l'idée du malheur, ou la sensibilité pour les
malheureux, non, monsieur; vous vous tromperiez, mais sachez
qu'il n'est impossible à personne de n'être pas malheureux, et
croyez en même temps, qu'il n'est pas plus impossible d'être
heureux. Pour vous convaincre de cette vérité, examinez les
hommes, et vous verrez qu'à l'exception d'un fort petit nombre,
c'est à leur moral qu'ils doivent le bonheur dont ils jouissent,
ou le malheur qui les opprime.
«N'allez pas, je vous prie, vous imaginer, monsieur le baron, que
ces réflexions soient des préceptes que je vous donne; je ne fais
que vous rappeler au besoin ce que vous avez sans doute pensé
autrefois. Dieu nous garde de ces censeurs sévères qui veulent
nous rendre insensibles à tout événement. Je vous dis au
contraire: dépitez-vous, s'il le faut, contre les contrariétés de
la fortune; soyez ce que vous êtes, mais laissez ensuite la
raison reprendre ses droits; et ce conseil n'est que pour vous
marquer l'intérêt que je prends à ce que vous souffrez
actuellement, et celui que je prendrai toujours à tout ce qui
vous regarde.»
Et encore le 27 octobre:
«J'allais répondre à votre lamentable lettre du 1er de ce mois,
quand j'ai reçu celle du 8. Le pinceau en est un peu moins
tragique, mais permettez-moi de vous le dire, il l'est trop
encore. Vous devez assez de justice à l'intérêt que je prends à
ce qui vous regarde, pour que mes conseils ne puissent vous être
suspects, et la pitié que je dois à l'ennui, s'il en était
besoin, me justifierait de reste. Croyez donc que je plains le
vôtre autant qu'on doit le plaindre, mais je veux que cette pitié
même me serve à le combattre. Quoique jeune encore, vous avez vu
assez de pays, vous avez connu assez d'hommes, pour savoir que
cette maladie règne dans tout l'univers, et le soin que l'on
prend pour l'éviter ne vous a-t-il pas montré son empire? Peu de
gens s'y soustraient; je n'en connais que deux classes, ceux qui
sont tout entiers à leurs passions, ou tout entiers à eux-mêmes.
Le trouble qui accompagne les premiers; et les remords qui
souvent les suivent, les rendent encore plus malheureux; pour les
seconds, ils sont inutiles dans la société; et ce sont deux
écueils également à éviter. Le ciel nous a donné les passions
comme les ressorts de notre âme, et non comme ses tyrans: notre
courage doit servir à les contenir, et notre esprit à les
employer: vous avez l'un et l'autre, et vous êtes dans le cas
d'en faire usage.
«Une noble, juste et honnête ambition vous a fait, par des moyens
pareils, quitter votre cour, pour faire briller vos talents dans
une autre, et servir sur un plus grand théâtre; M. de Choiseul a
été assez heureux pour vous être utile dans ce projet, et
l'amitié de M. de Bernstorff vous en promet déjà le succès. Mais
à peine arrivé à Copenhague, l'ennui qui vous poursuit vous le
fait presque abandonner, ou vous expose à en perdre les fruits en
en précipitant l'effet. La meilleure recette que j'aie à vous
donner contre l'ennui est de vous le cacher à vous-même; quand
on s'y livre, il nous peint tout de ses couleurs. Je vous
permettrais de vous ennuyer, si, arrivé à la fin de votre
carrière, vous n'aviez plus rien à désirer ni à entreprendre,
mais vous ne faites que la commencer. Avec de l'esprit, des
livres, trois ou quatre personnes à qui parler, qui aient
seulement le sens commun, et un projet à suivre, on ne doit pas
s'ennuyer. Quelque triste que soit le Danemark, il vous offre au
moins ces ressources. Votre liaison avec M. de Bernstorff, dont
l'esprit et les connaissances ont fait les délices de ce pays-ci
et causent encore nos regrets, en est une grande; cultivez-la et
profitez-en. M. de Choiseul vous y servira de tout son pouvoir
par les recommandations les plus vives; mais n'attendez pas de
lui qu'il vous demande lui-même pour être employé dans cette
cour; ce serait aller contre votre objet, et vous nuire au lieu
de vous servir. C'est ce qu'il m'a chargé de vous dire, monsieur,
quand je lui ai montré votre dernière lettre; M. de Bernstorff
est encore plus le ministre de son maître qu'il n'est l'ami de M.
de Choiseul, et il le doit regarder de même à son égard. Ainsi,
en vous demandant, il vous rendrait suspect à ce ministre, et ce
serait pour vous une raison d'exclusion. C'est pourquoi il faut
que vous attendiez patiemment que les circonstances vous amènent
ce que vous désirez. En suivant un plan, on le remplit tôt ou
tard, et il ne nous échappe que lorsque nous l'abandonnons.»
Il est évident que si pour complaire au duc de Choiseul, la cour de
Danemark avait pris Gleichen à son service, le crédit de ce ministre à
Copenhague n'était pourtant pas assez fort pour faire nommer Gleichen
au poste de Paris, et contrebalancer l'influence des envoyés de Prusse
et d'Angleterre à cette cour, qui auraient vu avec regret le Danemark
avoir pour représentant à la cour de France un homme que l'on devait
croire tout à la dévotion du duc de Choiseul: Il ne faut pas oublier
qu'en 1759 la guerre de Sept ans durait encore, et que les deux
parties belligérantes mettaient tout en oeuvre pour faire sortir le
Danemark de sa neutralité. D'ailleurs, pour envoyer Gleichen en
France, il aurait fallu déplacer le ministre en titre, le comte de
Wedel Fries, qui ne voulait pas quitter ce poste volontairement, et
sans doute il avait plus de crédit à Copenhague qu'un étranger et un
nouveau venu, tel que Gleichen. Les instances réitérées du duc de
Choiseul réussirent pourtant à faire entrer Gleichen dans le service
diplomatique: il fut nommé ministre en Espagne. On peut juger du
désespoir du pauvre Gleichen en se voyant relégué dans ce poste
lointain, alors peu envié, et où il craignait de se voir à tout jamais
oublié. Voici en quels termes il se plaignait au duc de Choiseul:
«M. l'ambassadeur[2] m'a annoncé qu'on me destine à m'envoyer en
Espagne. J'en ai pressenti mon père, qui s'y oppose avec une
douleur qui me rendrait malheureux, si je ne la respectais pas.
Sa santé et son âge me font prévoir que je touche au moment de le
perdre. Dois-je me préparer le repentir ineffaçable d'avoir hâté
sa mort, et m'éloigner si fort, tandis qu'il s'agit de recueillir
ma fortune la plus solide? Il s'agit de ma tranquillité et de mon
intérêt le plus fort, et j'ai recours à Votre Excellence pour que
je lui sois redevable de préférence, et qu'elle veuille m'aider à
tourner ce moment si favorable à mon avantage. L'importance du
poste qu'on me destine me prouve les effets de la protection de
Votre Excellence et des bonnes intentions qu'on a pour moi. Mais
si l'on veut véritablement me rendre heureux, il sera bien facile
de faire une translocation en ma faveur, et de m'envoyer en
Allemagne. J'accepterai avec plaisir une moindre place, ce qui
accommodera même celui qui me cédera la sienne, et je répugnerai
d'autant moins à aller à la cour de Pologne, quoique ce soit le
début diplomatique dans ce pays-ci, que j'y serais plus à portée
de mes espérances qu'en Espagne, d'où l'on n'est tiré que bien
difficilement. Je supplie Votre Excellence de m'obtenir cette
grâce de M. de Bernstorff, qui peut-être ne me mettra à portée de
la lui demander, que quand le temps sera trop court pour cet
arrangement. Le sacrifice que je fais de cette place, qui me
tente infiniment, au devoir que la nature a rendu le premier de
tous, me rend plus digne de votre protection que jamais. C'est
une des plus importantes marques de la bonté de Votre Excellence
que je lui demande, et elle comblera ma reconnaissance,
l'attachement inviolable et le profond respect, avec lequel je
suis toute ma vie, etc.»
[2] Le président Ogier, alors envoyé de France à Copenhague.
En revanche, un des nombreux amis que Gleichen avait laissés en
France, le félicitait presque de sa nomination au poste de Madrid; ce
n'était rien moins que le marquis de Mirabeau.
Du Bignon, le 30 octobre 1760.
«C'est une chose fort honorable de recevoir dans nos champs une
petite lettre toute puante et toute musquée, datée de Copenhague.
Elle m'est venue fort à propos, car on était en peine le jour
même de nommer une bouteille de vin doux qui s'est trouvée dans
mon cellier, et je l'ai appelée _Muscat de Copenhague_; c'est
cela, et je vous en suis bien obligé. Je vous plains, mon pauvre
baron, de ce que l'ennui monte en croupe et galope avec vous,
qu'il traverse même des bras de mer, pour vous tenir compagnie.
Oh! Cosmopolite longin, vous seriez _ultra sauromata_, que vous
trouveriez toujours le _tu autem_ de Rabelais. Croyez-moi, mangez
moins, dormez moins, digérez mieux, et faites de fortes
promenades le matin au lieu du soir, mais de très-bonne heure, et
petit à petit vous verrez que tous les pays se ressemblent, et
qu'on peut être gaillard partout, à moins que le coeur ne soit
fort attaché quelque part, sorte d'encombre dont la providence a
garé votre contenue (_sic_) morale et physique. En outre, vos
pénibles attributs peuvent aussi se trouver compris dans les
décrets d'en haut, pour vous rendre plus habile à remplir
supérieurement les devoirs de l'état auquel votre étoile et votre
volonté vous ont appelé; car, si nous faisions un être imaginaire
et fantastique de la politique, il me semble, qu'elle serait
longue et maigre, l'arrière-train traînant, la révérence
profonde, la voix douce et basse, le teint parfois luisant et
parfois allumé, l'oeil élastique et la vue rapprochée, parlant
peu et toujours dans des coins, écoutant beaucoup et soupirant
parfois. Vous voyez, mon très-cher, que cette ressemblance-là ne
vous coûtera pas tant à attraper que pourrait faire celle d'un
homme gaillard, qui va la tête en l'air, parle haut, gesticule,
et donne dans tous les pots au noir qui se trouvent en son
chemin; or, on ne saurait avoir tout. Vous croyez donc, mon cher
baron, que votre bouffonne destinée vous fera envoyer calciner
en Espagne. Vous y aurez le pied sec comme les cèdres du Liban;
vous y trouverez des pierres gravées, si les Maures en avaient;
vous y serez déféré à l'inquisition pour plus d'un fait, et en
partirez pour l'Angleterre tout préparé à aller finir votre cours
des singularités humaines, avec la secte des _ennuyés de la vie_.
Oh! mon cher baron, vous savez que j'ai un faible pour vous,
quoique vous ne valiez rien, mais je suis tout plein de ces
faibles-là, et vous êtes un des plus forts. Voulez-vous que je
vous parle sérieusement, il en est temps encore. Remplissez votre
destinée, puisque vous vous l'êtes choisie, et profitez de vos
courses, pour vous bien persuader de la vérité du mot de Salomon
qui avait tout vu et joui de tout, c'est, _que tout est vanité,
si ce n'est de bien faire et se réjouir_. A cela, vous avez deux
empêchements que vous pouvez vaincre; l'un est votre santé que
vous pouvez rendre très-bonne par la sobriété; l'autre, votre
volonté, qu'il serait temps de songer à vaincre, sans quoi elle
vous martyrisera toute la vie, sans vous rendre un instant
heureux. En outre, diminuez beaucoup, si vous m'en croyez, de ce
souci du lendemain qui vous a pris bien jeune, et qui devient un
tic, et désespère en vieillissant. Vous n'en ferez rien, mon
très-gracieux, et je compte sur la vanité de mon sermon; vous
n'en serez que plus réjouissant, mon très-cher, pour votre
très-affectionné et plus que dévoué.
«Je suis parti pour la campagne trois jours après votre départ,
et conséquemment n'ai plus vu depuis ni M. ni Mme de Choiseul.»
Gleichen dut faire contre mauvaise fortune bon coeur, et, en
attendant des jours meilleurs, se rendre à Madrid, où il resta trois
longues années. Il passa par Bayreuth, où il vit son père pour la
dernière fois, car il mourut en 1761. Il s'arrêta à Paris quelques
jours, et il lui fut certainement promis par le duc et la duchesse de
Choiseul qu'il ne serait pas oublié. En effet, aussitôt après la
conclusion du traité de Paris (février 1763), le duc de Choiseul
renouvela ses instances à Copenhague, et Gleichen arriva au comble de
ses voeux. Ce n'était pas uniquement pour être agréable au duc de
Choiseul, et moins encore à lui-même, que Gleichen fut nommé envoyé
extraordinaire du roi de Danemark près la cour de Versailles, mais en
considération du crédit qu'on lui supposait avec raison auprès du
tout-puissant ministre qui gouvernait la France. Cela est manifeste
par les instructions que le baron de Bernstorff lui adressait à
Madrid, vers le milieu de l'été de 1763, en lui recommandant de se
hâter de se rendre à son nouveau poste:
«Le Roi m'ordonnant de joindre aux instructions expédiées selon
le style et la forme ordinaire, que, par son commandement, j'ai
l'honneur de vous remettre aujourd'hui, une explication plus
particulière et plus précise des affaires qu'il vous confie,
ainsi que de ses volontés et de ses vues à leur égard, a bien
voulu me dispenser de vous parler de la France elle-même, de sa
puissance, de ses malheurs, de sa politique ancienne et nouvelle,
de ses liaisons et alliances, de son ministère, des intrigues et
factions qui la divisent. Ces détails nécessaires pour tout
autre, ne le sont pas pour vous. Sa Majesté sait que vous
connaissez cette puissante monarchie et ceux qui la gouvernent,
et elle a jugé de là, qu'il suffirait de vous exposer son
système, tant général que surtout relatif à cette couronne, et
d'en tirer les conséquences, qui, déterminant ses intérêts et ses
souhaits vis-à-vis d'elle, serviront de règles et de principes à
votre conduite et à vos soins.
«Le Roi a pour unique but le bonheur de ses peuples, vraie
source, son coeur le sent, de la gloire et de la félicité du
monarque et de la monarchie; l'assurer, l'augmenter par des
moyens dignes de lui, par la pureté et la justice de ses desseins
et de ses projets, par la fermeté de ses résolutions et de ses
démarches dans leur exécution, par l'observation la plus
scrupuleuse de sa parole, par une constance inaltérable dans ses
amitiés et de ses alliances: c'est là sa politique, et, en la
suivant attentivement, on est sûr de ne jamais manquer ses
intentions.
«La félicité d'un peuple est de ne dépendre d'aucune autre
puissance que de celle de son souverain naturel et légitime et de
ses lois; de jouir en paix et en tranquillité de tous les
bénéfices et de tous les avantages que ces lois lui accordent; de
ne jamais voir ses intérêts sacrifiés ou subordonnés à ceux d'une
autre nation; de ne combattre, s'il le faut, que pour son maître
et sa patrie, et non pour des querelles étrangères, dont il ne
ferait que partager en subalterne les hasards et les maux, sans
être admis à une part égale des biens, des succès et de la
gloire; de voir son souverain considéré et révéré par les autres
puissances de l'Europe, son alliance recherchée et son influence
fondée sur l'opinion de sa sagesse et de sa vertu, assez établie
chez les conseils des nations voisines pour pouvoir y maintenir
l'équilibre et la paix, et écarter toute résolution contraire à
la sûreté et à la tranquillité communes; et de sentir enfin sa
prospérité, ses forces et ses richesses augmentées intérieurement
par des acquisitions faites légitimement et judicieusement, par
de sages établissements dans toutes les parties de l'état, par
une attention suivie à favoriser la population, par l'extension
de son commerce et par les encouragements donnés à l'agriculture,
à l'industrie et aux arts. C'est cette félicité que le Roi
cherche par des soins infatigables à procurer et à conserver à
la nation qui lui obéit; il n'a point fait de démarche pendant
tout son règne, qui n'ait tendu à l'augmenter, et tous les ordres
qu'il donne aujourd'hui, et à vous, monsieur, et à nous tous qui
le servons, n'ont point d'autre but.
«C'est de ce principe que sont émanées toutes ses mesures; c'est
ce principe qui l'a tenu, malgré les menaces et les promesses,
ferme, calme et intrépide dans l'orage, et qui, après l'avoir
engagé à faire goûter à ses sujets la douceur d'une profonde paix
au milieu des horreurs et des calamités d'une guerre générale,
lui a mis les armes à la main, lorsqu'un ennemi redoutable se
préparait à envahir ses États, aussi décidé à combattre, même à
forces inégales, dès que l'honneur et le salut de son peuple
l'exigeaient, et de préférer la guerre la plus dangereuse à une
honteuse paix, qu'il l'avait été jusque-là de préférer la paix
aux apparences séduisantes d'une guerre qui, à tout autre qu'à
lui, n'aurait d'abord paru annoncer et promettre que des
avantages faciles et certains; c'est encore le même principe qui
le guide dans ses résolutions, aujourd'hui que l'Europe,
respirant de ses malheurs et de ses illusions, va rentrer dans
son ancien système, ou peut-être prendre une forme nouvelle
encore plus solide.
«Il importe à la France comme au Roi, que le Nord soit libre, et
que, pour cet effet, l'excessive puissance des Russes, de cette
nation devenue aujourd'hui si orgueilleuse et si entreprenante,
soit limitée; il ne lui importe pas moins que la Suède ne soit
point asservie sous le joug d'une princesse ambitieuse et
absolument dépendante des adversaires et rivaux de la maison de
Bourbon, ni les anciens et fidèles amis de la France, victimes de
leur zèle pour elle, soumis et sacrifiés au ressentiment et au
pouvoir arbitraire de cette violente ennemie; il lui importe
également que, par une union sincère formée entre les deux
anciennes couronnes du Nord, l'équilibre de cette partie de
l'Europe, source de son influence sur elle, se rétablisse; et il
lui importe enfin, autant qu'au roi, que le commerce de l'univers
ne soit pas uniquement entre les mains des Anglais, ses ennemis
implacables, et des Hollandais, toujours enclins à embrasser et à
soutenir leur cause, mais que les nations naviguantes et
trafiquantes du Nord y aient part, et puissent, lorsque le cas
l'exige, empêcher que la mer ne leur soit fermée, et ne leur
refuse pas tous ses biens et tous ses secours.
«Le Roi ne demande rien au Roi Très-Chrétien, rien que
l'exécution de ses anciennes promesses, et l'observation de ses
propres intérêts.
«Vous ne trouverez point de négociations entamées entre les deux
couronnes; toutes celles dont vos prédécesseurs ont été chargés
sont finies, et la délicatesse du Roi ne lui a pas permis d'en
ouvrir de nouvelles dans ces temps de malheurs et de détresse, où
des infortunes et des calamités multipliées, au dedans et au
dehors du royaume, ont épuisé et épuisent encore toute
l'attention et toute la sollicitude du ministère de Versailles.
«L'alliance même, qu'il a été d'usage jusqu'ici de renouveler
toujours quelques années avant terme, tire à sa fin: elle
expirera au quinze mars prochain (1764). Le Roi consentirait
probablement à la prolonger, mais il ne veut pas que vous en
fassiez la proposition. Dans le dérangement où se trouvent les
finances de la France, et au moment du nouveau système que l'on
paraît vouloir y établir, cette proposition ne pourrait pas être
reçue.
«Sa Majesté n'en fera pas l'essai, et elle se borne à vous
enjoindre de veiller à l'accomplissement de l'ancien traité,
c'est-à-dire, à l'acquit des subsides arriérés. Si la France veut
continuer d'être ce qu'elle est, ou redevenir ce qu'elle a été,
il faut qu'elle discerne et distingue les puissances, qui peuvent
et veulent être ses amis, de celles, qui ne peuvent et ne veulent
pas l'être; que, sans courir vainement, et par une complaisance
dont elle doit avoir senti l'inutilité, après l'alliance des
unes, elle cherche à conserver celle des autres; il faut qu'elle
travaille au maintien du repos et de l'indépendance du Nord; il
faut qu'elle soutienne en Suède un parti malheureux et prêt à
succomber, qui s'est sacrifié pour lui complaire; il faut qu'elle
fasse usage de tout son crédit dans ce royaume, pour y conserver
la liberté et le gouvernement, tel qu'il est établi par les lois.
«C'est là le point décisif pour le Nord et pour le crédit de la
France. Je vous le recommande, monsieur, par ordre exprès du Roi.
Faites-en l'objet principal de vos soins et ne déguisez pas à la
France, que le salut du Nord repose et se fonde sur cette base;
que, si on l'ébranlait jamais, tout serait en feu au même moment,
et que le Roi, fidèle à ses principes, et préférant à tout le
bonheur de son peuple, intimement et irrévocablement lié à la
liberté de la Suède, n'hésiterait pas à soutenir de tout son
pouvoir et par les derniers efforts de ses armes, le parti de
ceux qui combattraient pour elle.
«Ce parti est aussi celui de la France, et il est assez
malheureux pour ne pouvoir résister toujours, sans un secours
étranger, à l'ambition de la cour et à celle de ceux qu'elle
suscite contre lui. Ne permettez pas qu'on se lasse à Versailles
de l'assister, et opposez-vous à tous ces faux politiques qui,
sous prétexte du peu d'utilité, dont la Suède est aujourd'hui à
ses alliés, _voudraient y rétablir la souveraineté_; faites
sentir à MM. de Choiseul et de Praslin, qu'au moment que la
France paraîtrait vouloir consentir, ou seulement conniver à une
pareille entreprise, elle perdrait tous ses amis dans le Nord, et
livrerait la Suède, si la révolution réussissait, à la domination
des Russes, et aux conseils impérieux du roi de Prusse, seul
oracle de la reine sa soeur; et, si elle ne réussissait pas, à
l'influence des Anglais, auxquels les défenseurs de sa liberté
seraient obligés de s'adresser, dès l'instant qu'ils se verraient
délaissés par la France. Dévoilez-leur toutes les suites d'un
projet si funeste.
«Vous veillerez avec scrupule au maintien des droits du Roi et de
ceux de son ambassade, et vous accorderez vos soins distingués à
ce que la chapelle de Sa Majesté serve à l'usage auquel le Roi
la destine, à l'édification et à la consolation de ceux de sa
religion, qui, sans elle, seraient peut-être privés de tout
secours spirituel. _Le Roi, protecteur en tous lieux de ceux qui
professent sa foi, aime, que ses ministres pensent à cet égard
comme lui._
«Tout Danois, ou autre sujet de Sa Majesté, trouvera en vous un
soutien et un père; vous permettrez à ceux qui ont des affaires
ou des procès en France, de recourir à vos lumières, à vos
conseils et à votre appui; et vous donnerez une attention
particulière à la conduite, aux moeurs et aux principes de la
jeune noblesse de la nation voyageant en France. Si quelqu'un
d'entre elle se dérangeait à un certain point, vous vous hâteriez
d'en avertir sa famille, et de prévenir ainsi sa perte.»
La véritable raison du choix de Gleichen pour le poste de Paris était
l'espoir que par son crédit personnel il réussirait à obtenir le
payement des sommes assez considérables que le Danemark réclamait de
la France. En vertu d'une convention du 4 mai 1758, le cabinet de
Versailles s'était engagé à donner à la cour de Copenhague un subside
annuel de deux millions de francs pendant six ans. En 1763, il était
dû au Danemark un arriéré de 10,400,000 livres, que le cabinet de
Versailles se montrait peu empressé d'acquitter. Gleichen réussit à
obtenir le payement de six millions, et un autre ministre que lui
n'aurait sûrement pas touché un sou de cette dette, car le duc de
Choiseul ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la
non-exécution de la convention de 1758. C'est à opérer cette rentrée
inespérée que se borna la carrière diplomatique de Gleichen à Paris de
1763 à 1770.
En 1768, le successeur de Frédéric V, décédé le 14 janvier 1766,
Christian VII eut la fantaisie de voir un peu le monde. Il arriva à
Paris dans les premiers jours du mois d'octobre. Les lettres et les
mémoires du temps sont remplis du séjour du jeune roi de Danemark.
Gleichen a laissé une note à ce sujet où se trouvent quelques détails
qui paraissent avoir échappé aux chroniqueurs:
«Aucun étranger nouvellement arrivé à Paris n'a saisi avec autant
de promptitude et de justesse le ton de la société et de la
délicatesse des convenances qu'elle exige, comme le roi de
Danemark. Personne ne s'est mis plus vite que lui à l'unisson de
ce monocorde, si uniforme et pourtant si varié par tant de
nuances presque imperceptibles; il n'a jamais détonné, et,
quoique exposé sur un piédestal élevé à la critique d'un public
difficile et satirique, loin de lui donner aucun ridicule, tout
le monde a été bien content de lui. J'attribue cette grande
facilité de sentir toutes les finesses des conventions établies
par des prétentions sans nombre et par un raffinement excessif, à
l'extrême sensibilité des nerfs de ce prince, qui déjà alors
avait de fréquents accès de ce dérangement qui, du physique,
s'est étendu sur le moral. Mais une justice plus importante que
je dois lui rendre, c'est de s'être conduit avec une mesure, une
prudence, une dignité et une présence d'esprit vraiment
admirables pour son âge, son peu d'expérience et la faiblesse de
sa santé.
«Lorsqu'il se présenta pour la première fois à Louis XV, ce
monarque, qui n'avait jamais su adresser la parole à un nouveau
visage, embrassa le roi de Danemark sans lui dire un mot, et se
tourna vers le comte de Bernstorff[3] pour lui parler, parce
qu'il l'avait connu anciennement durant son ambassade en France.
Le roi de Danemark sentit l'incongruité de cette réception, fit
sur-le champ une pirouette en se tournant vers le duc de Choiseul
qu'il aborda, et celui-ci sut bien vite attirer son maître à la
conversation entamée avec le jeune monarque.
[3] Le baron de Bernstorff avait été fait comte par le roi de
Danemark le 14 décembre 1767.
«En négociant avec M. de Choiseul sur la manière dont le roi de
Danemark devait être reçu, on m'avait singulièrement recommandé
d'obtenir que les deux monarques ne se vissent tous les deux que seuls
dans la première entrevue, et, porte close; que le roi de France
donnât le titre de majesté à celui de Danemark, et qu'ensuite ce
dernier demeurerait dans le plus entier incognito. M. de Choiseul me
répondit que, quoiqu'il eût l'ordre de son maître de m'accorder tout
ce que je voudrais en matière d'étiquette, je devais savoir que ma
demande était impossible, puisque le roi de France n'était jamais
resté seul un seul instant de sa vie, pas même étant dans sa
garde-robe, et qu'il ne lui était pas permis de chasser de sa chambre
les personnes qui, par les priviléges de leurs charges, ont le droit
d'y rester. La première entrevue se passa donc en présence de tous les
principaux personnages. Mais le lendemain Louis XV rendant la visite à
Chrétien VII, accompagné de quelques princes du sang et de toute sa
cour, ce dernier courut au-devant du roi de France, le prit par la
main, et, marchant fort vite, l'entraîna vers son cabinet dont il
entr'ouvrit la porte, s'y glissa après lui et la referma à double
tour. Tout cela se passa si lestement que le duc d'Orléans, poussé par
la foule qui se pressait de suivre, heurta avec son gros ventre contre
la porte, et voilà Louis XV resté seul avec un étranger pour la
première fois de sa vie. Les deux rois s'entretinrent assez
longtemps, et furent fort contents l'un de l'autre. M. de Choiseul m'a
dit que son maître avait été enchanté de la conversation aisée et
spirituelle du roi de Danemark, et celui-ci m'a dit qu'il avait été
émerveillé du peu d'embarras et des grâces que le roi de France avait
mis dans la sienne. Ensuite il ajouta: Vous souvient-il de ce que vous
nous aviez écrit sur l'impossibilité qu'un roi de France puisse rester
seul? j'ai mieux réussi que vous, car je m'en suis donné le plaisir.»
Ce séjour du roi de Danemark à Paris aurait dû placer Gleichen fort
avant dans les bonnes grâces de son maître, qui d'ailleurs était si
satisfait de ses services que l'année précédente il lui avait envoyé
l'ordre de Danebrog: ce fut au contraire l'origine de la disgrâce de
Gleichen. On a cru que le comte de Bernstorff avait été jaloux de la
bonne situation de son inférieur, et des distinctions dont il le
voyait comblé. Il est plus vraisemblable que Gleichen, demeuré fort
étranger à la cour de Danemark, s'attira, sans le vouloir et même sans
s'en douter, la malveillance de deux personnages de la suite du roi,
bien autrement considérables par le fait que le comte de Bernstorff,
qui n'était que ministre d'État, je veux dire le jeune comte de
Moltke, favori du roi, et son médecin, le trop fameux Struensée.
Quoiqu'il en soit, le 19 mars 1770, Gleichen fut rappelé purement et
simplement. Cette nouvelle l'affligea sans le surprendre, car, bien
des mois avant, il écrivait dans une lettre confidentielle au comte de
Bernstorff, qui apparemment l'avait averti du sort qui le menaçait:
«J'ai été aussi reconnaissant qu'affligé de la lettre
particulière dont Votre Excellence m'a honoré. Si votre bonté
pour moi est toujours la même, mon envie de mieux faire réussira
facilement. Vous vous apercevrez facilement que j'ai fait
l'impossible pour mettre mes relations au-dessus de tout
reproche. Mais si vos bontés ont changé, je désespère de mériter
votre approbation, et privé du plus grand encouragement que je
puisse avoir, je ne tiendrai pas contre le malheur d'imaginer que
les succès ne sont plus faits pour moi. Vous savez, monsieur, que
ce doute me tourmente depuis votre départ.»
Cette lettre, ou toute autre pareille, fut communiquée à la duchesse
de Choiseul, qui lui répondait sur-le-champ:
«Je vous verrai ce soir, monsieur le baron, avec grand plaisir,
mais rien ne m'étonne plus que la lettre que vous écrivez à M. de
Bernstorff. Il faut savoir si vos soupçons sont bien fondés, si
vous ne vous êtes pas alarmé trop légèrement; je le voudrais pour
votre bonheur, et pour le plaisir de vous conserver dans ce
pays-ci. Si par malheur vous aviez raison, mais je ne le puis
croire, nous aurions fait un bel ouvrage.»
Et bientôt après, le 13 novembre 1769:
«Votre lettre, mon cher baron, m'a mise au désespoir, et vos
dangers m'ont tourné la tête. Je n'ai rien su de mieux que
d'envoyer votre lettre à M. de Choiseul, et de lui faire part de
toutes mes frayeurs, et je ne puis, je crois, mieux vous
rassurer, qu'en vous transcrivant littéralement sa réponse: «Mon
cher enfant, je vous renvoie la lettre de votre baron; je ne puis
rien faire à présent, parce qu'il faut ménager les circonstances,
mais je ferai, je vous le promets, c'est mon coeur qui promet à
mon coeur.»
«Prenez donc patience, mon cher baron, et soyez sûr que je la
perds pour vous, mais en revanche, je ne perds pas un jour, un
moment, une occasion, de travailler à votre affaire. Je suis
certaine de la bonne volonté et de la vérité de M. de Choiseul.
Un jour viendra, et j'en suis sûre, où je pourrai vous dire:
Soyez heureux, mon cher baron, et je serai moi-même la plus
heureuse du monde, si je contribue à votre bonheur, en vous
donnant des preuves de tous mes sentiments pour vous.»
Malheureusement, c'était le moment où le duc de Choiseul était le plus
menacé par la cabale qui se servait de Mme du Barry pour le renverser.
On imagine sans peine quelles devaient être les inquiétudes de
Gleichen, si dévoué à tant de titres à des amis qui lui étaient si
attachés. En réponse à une de ses lettres, la duchesse de Choiseul lui
écrivait: