En qualité d'élève, encore à demi serviteur du Porpora, Haydn, avide
d'entendre de la musique et d'étudier, même sous un point de vue matériel,
la contexture des opéras, obtenait la permission de se glisser dans les
coulisses lorsque Consuelo chantait. Depuis deux jours, il remarqua que
le Porpora, d'abord assez mal disposé à l'admettre ainsi dans l'intérieur
du théâtre, l'y autorisait d'un air de bonne humeur, avant même qu'il osât
le lui demander. C'est qu'il s'était passé quelque chose de nouveau dans
l'esprit du professeur. Marie-Thérèse, parlant musique avec l'ambassadeur
de Venise, était revenue à son idée fixe de matrimoniomanie, comme disait
Consuelo. Elle lui avait dit qu'elle verrait avec plaisir cette grande
cantatrice se fixer à Vienne en épousant le jeune musicien, élève de son
maître; elle avait pris des informations sur Haydn auprès de l'ambassadeur
même, et ce dernier lui en ayant dit beaucoup de bien, l'ayant assurée
qu'il annonçait de grandes facultés musicales, et surtout qu'il était
très-bon catholique, Sa Majesté l'avait engagé à arranger ce mariage,
promettant de faire un sort convenable aux jeunes époux. L'idée avait souri
à M. Cormer, qui aimait tendrement Joseph, et déjà lui faisait une pension
de soixante-douze francs par mois pour l'aider à continuer librement ses
études. Il en avait parlé chaudement au Porpora, et celui-ci, craignant
que sa Consuelo ne persistât dans l'idée de se retirer du théâtre pour
épouser un gentilhomme, après avoir beaucoup hésité, beaucoup résisté
(il eût préféré à tout que son élève vécût sans hymen et sans amour),
s'était enfin laissé persuader. Pour frapper un grand coup, l'ambassadeur
s'était déterminé à lui faire voir des compositions de Haydn, et à lui
avouer que la sérénade en trio dont il s'était montré si satisfait était
de la façon de Beppo. Le Porpora avait confessé qu'il y avait là le germe
d'un grand talent; qu'il pourrait lui imprimer une bonne direction et
l'aider par ses conseils à écrire pour la voix; enfin que le sort d'une
cantatrice mariée à un compositeur pouvait être fort avantageux. La grande
jeunesse du couple et ses minces ressources lui imposaient la nécessité
de s'adonner au travail sans autre espoir d'ambition, et Consuelo se
trouverait ainsi enchaînée au théâtre. Le maestro se rendit. Il n'avait pas
reçu plus que Consuelo de réponse de Riesenburg. Ce silence lui faisait
craindre quelque résistance à ses vues, quelque coup de tête du jeune
comte: «Si je pouvais sinon marier, du moins fiancer Consuelo à un autre,
pensa-t-il, je n'aurais plus rien à craindre de ce côté-là.»
Le difficile était d'amener Consuelo à cette résolution. L'y exhorter eût
été lui inspirer la pensée de résister. Avec sa finesse napolitaine, il se
dit que la force des choses devait amener un changement insensible dans
l'esprit de cette jeune fille. Elle avait de l'amitié pour Beppo, et
Beppo, quoiqu'il eût vaincu l'amour dans son coeur, montrait tant de zèle,
d'admiration et de dévouement pour elle, que le Porpora put bien s'imaginer
qu'il en était violemment épris. Il pensa qu'en ne le gênant point dans ses
rapports avec elle, il lui laisserait les moyens de faire agréer ses voeux;
qu'en l'éclairant en temps et lieu sur les desseins de l'impératrice et sur
sa propre adhésion, il lui donnerait le courage de l'éloquence et le feu
de la persuasion. Enfin il cessa tout à coup de le brutaliser et de le
rabaisser, et laissa un libre cours à leurs épanchements fraternels,
se flattant que les choses iraient plus vite ainsi que s'il s'en mêlait
ostensiblement.
Le Porpora, en ne doutant pas assez du succès, commettait une grande
faute. Il livrait la réputation de Consuelo à la médisance; car il ne
fallait que voir Joseph deux fois de suite dans les coulisses auprès d'elle
pour que toute la gent dramatique proclamât ses amours avec ce jeune homme,
et la pauvre Consuelo, confiante et imprévoyante comme toutes les âmes
droites et chastes, ne songeait nullement à prévoir le danger et à s'en
garantir. Aussi, dès le jour de cette répétition de _Zénobie_, les yeux
prirent l'éveil et les langues la volée. Dans chaque coulisse, derrière
chaque décor, il y eut entre les acteurs, entre les choristes, entre les
employés de toutes sortes qui circulaient, une remarque maligne ou enjouée,
accusatrice ou bienveillante, sur le scandale de cette intrigue naissante
ou sur la candeur de ces heureuses accordailles.
Consuelo, toute à son rôle, toute à son émotion d'artiste, ne voyait,
n'entendait et ne pressentait rien. Joseph, tout rêveur, tout absorbé
par l'opéra qu'on chantait et par celui qu'il méditait dans son âme
musicale, entendait bien quelques mots à la dérobée, et ne les comprenait
pas, tant il était loin de se flatter d'une vaine espérance. Quand il
surprenait en passant quelque parole équivoque, quelque observation
piquante, il levait la tête, regardait autour de lui, cherchait l'objet
de ces satires, et, ne le trouvant pas, profondément indifférent aux propos
de ce genre, il retombait dans ses contemplations.
Entre chaque acte de l'opéra, on donnait souvent un intermède bouffe,
et ce jour-là on répéta l'_Impressario delle Canarie_, assemblage de
petites scènes très-gaies et très-comiques de Métastase. La Corilla,
en y remplissant le rôle d'une prima donna exigeante, impérieuse et
fantasque, était d'une vérité parfaite, et le succès qu'elle avait
ordinairement dans cette bluette la consolait un peu du sacrifice de
son grand rôle de Zénobie. Pendant qu'on répétait la dernière partie de
l'intermède, en attendant qu'on répétât le troisième acte, Consuelo,
un peu oppressée par l'émotion de son rôle, alla derrière la toile de fond,
entre l'_horrible vallée hérissée de montagnes et de précipices_, qui
formait le premier décor, et ce bon fleuve Araxe, bordé d'_aménissimes
montagnes_, qui devait apparaître à la troisième scène pour reposer
agréablement les yeux du spectateur _sensible_. Elle marchait un peu vite,
allant et revenant sur ses pas, lorsque Joseph lui apporta son éventail
qu'elle avait laissé sur la niche du souffleur, et dont elle se servit avec
beaucoup de plaisir. L'instinct du coeur et la volontaire préoccupation du
Porpora poussaient machinalement Joseph à rejoindre son amie; l'habitude de
la confiance et le besoin d'épanchement portaient Consuelo à l'accueillir
toujours joyeusement. De ce double mouvement d'une sympathie dont les
anges n'eussent pas rougi dans le ciel, la destinée avait résolu de faire
le signal et la cause d'étranges infortunes... Nous savons très-bien
que nos lectrices de romans, toujours pressées d'arriver à l'événement,
ne nous demandent que plaie et bosse; nous les supplions d'avoir un peu
de patience.
«Eh bien, mon amie, dit Joseph en souriant à Consuelo et en lui tendant
la main, il me semble que tu n'es plus si mécontente du drame, de notre
illustre abbé, et que tu as trouvé dans ton air de la prière une fenêtre
ouverte par laquelle le démon du génie qui te possède va prendre une bonne
fois sa volée.
--Tu trouves donc que je l'ai bien chanté?
--Est-ce que tu ne vois pas que j'ai les yeux rouges?
--Ah! oui, tu as pleuré. C'est bon, tant mieux! je suis bien contente de
t'avoir fait pleurer.
--Comme si c'était la première fois! Mais tu deviens artiste comme le
Porpora veut que tu le sois; ma bonne Consuelo! La fièvre du succès s'est
allumée en toi. Quand tu chantais dans les sentiers du Boehmer-Wald, tu me
voyais bien pleurer et tu pleurais toi-même, attendrie par la beauté de ton
chant; maintenant c'est autre chose: tu ris de bonheur, et tu tressailles
d'orgueil en voyant les larmes que tu fais couler. Allons, courage,
ma Consuelo, te voilà _prima donna_ dans toute la force du terme!
--Ne me dis pas cela, ami. Je ne serai jamais comme celle de là-bas.»
Et elle désignait du geste la Corilla, qui chantait de l'autre côté de la
toile de fond, sur la scène.
«Ne le prends pas en mauvaise part, repartit Joseph; je veux, dire que le
dieu de l'inspiration t'a vaincue. En vain ta raison froide, ton austère
philosophie et le souvenir de Riesenburg ont lutté contre l'esprit de
Python. Le voilà qui te remplit et te déborde. Avoue que tu étouffes de
plaisir: je sens ton bras trembler contre le mien; ta figure est animée,
et jamais je ne t'ai vu le regard, que tu as dans ce moment-ci. Non, tu
n'étais pas plus agitée, pas plus inspirée quand le comte Albert te lisait
les tragiques grecs!
--Ah! quel mal tu me fais! s'écria Consuelo en pâlissant tout à coup et
en retirant son bras de celui de Joseph. Pourquoi prononces-tu ce nom-là
ici? C'est un nom sacré qui ne devrait pas retentir dans ce temple de la
folie. C'est un nom terrible qui, comme un coup de tonnerre, fait rentrer
dans la nuit toutes les illusions et tous les fantômes des songes dorés!
--Eh bien, Consuelo, veux-tu que je te le dise? reprit Haydn après un
moment de silence: jamais tu ne pourras te décider à épouser cet homme-là.
--Tais-toi, tais-toi, je l'ai promis!...
--Eh bien, si tu tiens ta promesse, jamais tu ne seras heureuse avec lui.
Quitter le théâtre, toi? renoncer à être artiste? Il est trop tard d'une
heure. Tu viens de savourer une joie dont le souvenir ferait le tourment
de toute ta vie.
--Tu me fais peur, Beppo! Pourquoi me dis-tu de pareilles choses
aujourd'hui?
--Je ne sais, je te les dis comme malgré moi. Ta fièvre a passé dans mon
cerveau, et il me semble que je vais, en rentrant chez nous, écrire quelque
chose de sublime. Ce sera quelque platitude: n'importe, je me sens plein
de génie pour le quart d'heure.
--Comme tu es gai, comme tu es tranquille, toi! moi! au milieu de cette
fièvre d'orgueil et de joie dont tu parles, j'éprouve une atroce douleur,
et j'ai à la fois envie de rire et de pleurer.
--Tu souffres, j'en suis certain; tu dois souffrir. Au moment où tu sens ta
puissance éclater, une pensée lugubre te saisit et te glace...
--Oui, c'est vrai, qu'est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire que tu es artiste, et que tu t'es imposé comme un devoir
l'obligation farouche, abominable à Dieu et à toi-même, de renoncer à
l'art.
--Il me semblait hier que non, et aujourd'hui il me semble que oui.
C'est que j'ai mal aux nerfs, c'est que ces agitations sont terribles
et funestes, je le vois. J'avais toujours nié leur entraînement et leur
puissance. J'avais toujours abordé la scène avec calme, avec une attention
consciencieuse et modeste. Aujourd'hui je ne me possède plus, et s'il me
fallait entrer en représentation en cet instant, il me semble que je ferais
des folies sublimes ou des extravagances misérables. Les rênes de ma
volonté m'échappent; j'espère que demain je ne serai pas ainsi, car cette
émotion tient à la fois du délire et de l'agonie.
--Pauvre amie! je crains qu'il n'en soit toujours ainsi désormais, ou
plutôt je l'espère; car tu ne seras vraiment puissante que dans le feu de
cette émotion. J'ai ouï dire à tous les musiciens, à tous les acteurs
que j'ai abordés, que, sans ce délire ou sans ce trouble, ils ne pouvaient
rien; et qu'au lieu de se calmer avec l'âge et l'habitude, ils devenaient
toujours plus impressionnables à chaque étreinte de leur démon.
--Ceci est un grand mystère, dit Consuelo en soupirant. Il ne me semble pas
que la vanité, la jalousie des autres, le lâche besoin du triomphe, aient
pu s'emparer de moi si soudainement et bouleverser mon être du jour au
lendemain. Non! je t'assure qu'en chantant cette prière de Zénobie et ce
duo avec Tiridate, où la passion et la vigueur de Caffariello m'emportaient
comme un tourbillon d'orage, je ne songeais ni au public, ni à mes rivales,
ni à moi-même. J'étais Zénobie; je pensais aux dieux immortels de l'olympe
avec une ardeur toute chrétienne, et je brûlais d'amour pour ce bon
Caffariello, qu'après la ritournelle je ne puis pas regarder sans rire:
Tout cela est étrange, et je commence à croire que, l'art dramatique étant
un mensonge perpétuel, Dieu nous punit en nous frappant de la folie d'y
croire nous-mêmes et de prendre au sérieux ce que nous faisons pour
produire l'illusion chez les autres. Non! il n'est pas permis à l'homme
d'abuser de toutes les passions et de toutes les émotions de la vie réelle
pour s'en faire un jeu. Il veut que nous gardions notre âme saine et
puissante pour des affections vraies, pour des actions utiles, et quand
nous faussons ses vues, il nous châtie et nous rend insensés.
--Dieu! Dieu! la volonté de Dieu! voilà où gît le mystère, Consuelo!
Qui peut pénétrer les desseins de Dieu envers nous? Nous donnerait-il,
dès le berceau, ces instincts, ces besoins d'un certain art, que nous ne
pouvons jamais étouffer, s'il proscrivait l'usage que nous sommes appelés
à en faire? Pourquoi, dès mon enfance, n'aimais-je pas les jeux de mes
petits camarades? pourquoi, dès que j'ai été livré à moi-même, ai-je
travaillé à la musique avec un acharnement dont rien ne pouvait me
distraire, et une assiduité qui eût tué tout autre enfant de mon âge?
Le repos me fatiguait, le travail me donnait la vie. Il en était ainsi de
toi, Consuelo. Tu me l'as dit cent fois, et quand l'un de nous racontait sa
vie à l'autre, celui-ci croyait entendre la sienne propre. Va, la main de
Dieu est dans tout, et toute puissance, toute inclination est son ouvrage,
quand même nous n'en comprenons pas le but. Tu es née artiste, donc il faut
que tu le sois, et quiconque t'empêchera de l'être te donnera la mort ou
une vie pire que la tombe.
--Ah! Beppo, s'écria Consuelo consternée et presque égarée, si tu étais
véritablement mon ami, je sais bien ce que tu ferais.
--Eh! quoi donc, chère Consuelo? Ma vie ne t'appartient-elle pas?
--Tu me tuerais demain au moment où l'on baissera la toile, après que
j'aurai été vraiment artiste, vraiment inspirée, pour la première et la
dernière fois de ma vie.
--Ah! dit Joseph avec une gaîté triste, j'aimerais mieux tuer ton comte
Albert ou moi-même.»
En ce moment, Consuelo leva les yeux vers la coulisse qui s'ouvrit
vis-à-vis d'elle, et la mesura des yeux avec une préoccupation
mélancolique. L'intérieur d'un grand théâtre, vu au jour, est quelque chose
de si différent de ce qu'il nous apparaît de la salle, aux lumières, qu'il
est impossible de s'en faire une idée quand on ne l'a pas contemplé ainsi.
Rien de plus triste, de plus sombre et de plus effrayant que cette salle
plongée dans l'obscurité, dans la solitude, dans le silence. Si quelque
figure humaine venait à se montrer distinctement dans ces loges fermées
comme des tombeaux, elle semblerait un spectre, et ferait reculer d'effroi
le plus intrépide comédien. La lumière rare et terne qui tombe de plusieurs
lucarnes situées dans les combles sur le fond de la scène, rampe en
biais sur des échafaudages, sur des haillons grisâtres, sur des planches
poudreuses. Sur la scène, l'œil, privé du prestige de la perspective,
s'étonne de cette étroite enceinte où tant de personnes et de passions
doivent agir, en simulant des mouvements majestueux, des masses imposantes,
des élans indomptables, qui sembleront tels aux spectateurs, et qui sont
étudiés, mesurés à une ligne près, pour ne point s'embarrasser et se
confondre, ou se briser contre les décors. Mais si la scène se montre
petite et mesquine, en revanche, la hauteur du vaisseau destiné à
loger tant de décorations et à faire mouvoir tant de machines paraît
immense, dégagé de toutes ces toiles festonnées en nuages, en corniches
d'architecture ou en rameaux verdoyants qui la coupent dans une certaine
proportion pour l'œil du spectateur. Dans sa disproportion réelle, cette
élévation a quelque chose d'austère, et, si en regardant la scène, on se
croit dans un cachot, en regardant les combles, on se croirait dans une
église gothique, mais dans une église ruinée ou inachevée; car tout ce qui
est là est blafard, informe, fantasque, incohérent. Des échelles suspendues
sans symétrie pour les besoins du machiniste, coupées comme au hasard
et lancées sans motif apparent vers d'autres échelles qu'on ne distingue
point dans la confusion de ces détails incolores; des amas, de planches
bizarrement tailladées, décors vus à l'envers et dont le dessin n'offre
aucun sens à l'esprit; des cordes entremêlées comme des hiéroglyphes; des
débris sans nom, des poulies et des rouages qui semblent préparés pour des
supplices inconnus, tout cela ressemble à ces rêves que nous faisons à
l'approche du réveil, et où nous voyons, des choses incompréhensibles,
en faisant de vains efforts pour savoir où nous sommes. Tout est vague,
tout flotte, tout semble prêt à se disloquer. On voit un homme qui
travaille tranquillement sur ces solives, et qui semble porté par des
toiles d'araignée; il peut vous paraître un marin grimpant aux cordages
d'un vaisseau, aussi bien qu'un rat gigantesque sciant et rongeant les
charpentes vermoulues. On entend des paroles qui viennent on ne sait d'où.
Elles se prononcent à quatre-vingts pieds au-dessus de vous, et la
sonorité bizarre des échos accroupis dans tous les coins du dôme
fantastique vous les apporte à l'oreille, distinctes ou confuses, selon
que vous faites un pas en avant ou de côté, qui change l'effet acoustique.
Un bruit épouvantable ébranle les échafauds et se répète en sifflements
prolongés. Est-ce donc la voûte qui s'écroule? Est-ce un de ces frêles
balcons qui craque et tombe, entraînant de pauvres ouvriers sous ses
ruines? Non, c'est un pompier qui éternue, ou c'est un chat qui s'élance
à la poursuite de son gibier, à travers les précipices de ce labyrinthe
suspendu. Avant que vous soyez habitué à tous ces objets et à tous ces
bruits, vous avez peur; vous ne savez de quoi il s'agit, et contre quelles
apparitions inouïes il faut vous armer de sang-froid. Vous ne comprenez
rien, et ce que l'on ne distingue pas par la vue ou par la pensée, ce qui
est incertain et inconnu alarme toujours la logique de la sensation. Tout
ce qu'on peut se figurer de plus raisonnable, quand on pénètre pour la
première fois dans un pareil chaos, c'est qu'on va assister à quelque
sabbat insensé dans le laboratoire d'une mystérieuse alchimie[1].
[Note 1: Et cependant, comme tout a sa beauté pour l'œil qui sait voir,
ces limbes théâtrales ont une beauté bien plus émouvante pour l'imagination
que tous les prétendus prestiges de la scène éclairée et ordonnée à l'heure
du spectacle. Je me suis demandé souvent en quoi consistait cette beauté,
et comment il me serait possible de la décrire, si je voulais en faire
passer le secret dans l'âme d'un autre. Quoi! sans couleurs, sans formes,
sans ordre et sans clarté, les objets extérieurs peuvent-ils, me dira-t-on,
revêtir un aspect qui parle aux yeux et à l'esprit? Un peintre seul pourra
me répondre: Oui, je le comprends. Il se rappellera le _Philosophe en
méditation_ de Rembrandt: cette grande chambre perdue dans l'ombre,
ces escaliers sans fin, qui tournent on ne sait comment; ces lueurs vagues
qui s'allument et s'éteignent, on ne sait pourquoi, sur les divers plans
du tableau; toute cette scène indécise et nette en même temps, cette
couleur puissante répandue sur un sujet qui, en somme, n'est peint qu'avec
du brun clair et du brun sombre; cette magie du clair-obscur, ce jeu de
la lumière ménagée sur les objets les plus insignifiants, sur une chaise,
sur une cruche, sur un vase de cuivre; et voilà que ces objets, qui ne
méritent pas d'être regardés, et encore moins d'être peints, deviennent si
intéressants, si beaux à leur manière, que vous ne pouvez pas en détacher
vos yeux. Ils ont reçu la vie, ils existent et sont dignes d'exister,
parce que l'artiste les a touchés de sa baguette, parce qu'il y a fixé une
parcelle du soleil, parce que entre eux et lui il a su étendre un voile
transparent, mystérieux, l'air que nous voyons, que nous respirons, et
dans lequel nous croyons entrer en nous enfonçant par l'imagination dans
la profondeur de sa toile. Eh bien, si nous retrouvons dans la réalité un
de ses tableaux, fût-il composé d'objets plus méprisables encore, d'als
brisés, de haillons flétris, de murailles enfumées; si une pâle lumière y
jette son prestige avec précaution, si le clair-obscur y déploie cet art
essentiel qui est dans l'effet, dans la rencontre, dans l'harmonie de
toutes les choses existantes sans que l'homme ait besoin de l'y mettre,
l'homme sait l'y trouver, et il le goûte, il l'admire, il en jouit comme
d'une conquête qu'il vient de faire.
Il est à peu près impossible d'expliquer avec des paroles ces mystères
que le coup de pinceau d'un grand maître, traduit intelligiblement à tous
les yeux. En voyant les intérieurs de Rembrandt, de Teniers, de Gérard
Dow, l'œil le plus vulgaire se rappellera la réalité qui pourtant ne
l'avait jamais frappé poétiquement. Pour voir poétiquement cette réalité et
en faire, par la pensée, un tableau de Rembrandt, il ne faut qu'être doué
du sens pittoresque commun a beaucoup d'organisations. Mais pour décrire
et faire passer ce tableau, par le discours, dans l'esprit d'autrui, il
faudrait une puissance si ingénieuse, qu'en l'essayant, je déclare que je
cède à une fantaisie sans aucun espoir de réussite. Le génie doué de
cette puissance, et qui l'exprime en vers (chose bien plus prodigieuse à
tenter!) n'a pas toujours réussi. Et cependant je doute que dans notre
siècle aucun artiste littéraire puisse approcher des résultats qu'il a
obtenus en ce genre. Relisez une pièce de vers qui s'appelle les _Puits de
l'Inde_; ce sera un chef-d'oeuvre, ou une orgie d'imagination, selon que
vous aurez on non des facultés sympathiques à celles du poète. Quant à moi,
j'avoue que j'en ai été horriblement choqué à la lecture. Je ne pouvais
approuver ce désordre et cette débauche de description. Puis, quand
j'eus fermé le livre, je ne pouvais plus voir autre chose dans mon cerveau
que ces puits, ces souterrains, ces escaliers, ces gouffres par où le
poète m'avait fait passer. Je les voyais en rêve, je les voyais tout
éveillé. Je n'en pouvais plus sortir, j'y étais enterré vivant. J'étais
subjugué, et je ne voulus pas relire ce morceau, de crainte de trouver
qu'un si grand peintre, comme un si grand poète, n'était pas un écrivain
sans défaut. Cependant je retins par coeur pendant longtemps les huit
derniers vers, qui, dans tous les temps et pour tous les goûts, seront un
trait profond, sublime, et sans reproche, qu'on l'entende avec le coeur,
avec l'oreille ou l'esprit.]
Consuelo laissait donc errer ses yeux distraits sur cet édifice singulier,
et la poésie de ce désordre se révélait à elle pour la première fois.
A chaque extrémité du couloir formé par les deux toiles de fond s'ouvrait
une coulisse noire et profonde où quelques figures passaient de temps en
temps comme des ombres. Tout à coup elle vit une de ces figures s'arrêter
comme pour l'attendre, et elle crut voir un geste qui l'appelait.
« Est-ce le Porpora? demanda-t-elle à Joseph.
--Non; dit-il, mais c'est sans doute quelqu'un qui vient d'avertir qu'on va
répéter le troisième acte. »
Consuelo doubla le pas, en se dirigeant vers ce personnage, dont elle
ne pouvait distinguer les traits, parce qu'il avait reculé jusqu'à la
muraille. Mais lorsqu'elle fut à trois pas de lui, et au moment de
l'interroger, il glissa rapidement derrière les coulisses suivantes, et
gagna le fond de la scène en passant derrière toutes les toiles.
«Voilà quelqu'un qui avait l'air de nous épier, dit Joseph.
--Et qui a l'air de se sauver, ajouta Consuelo, frappée de l'empressement
avec lequel il s'était dérobé à ses regards. Je ne sais pourquoi il m'a
fait peur.»
Elle rentra sur la scène et répéta son dernier acte, vers la fin duquel
elle ressentit encore les mouvements d'enthousiasme qui l'avaient
transportée. Quand elle voulut remettre son mantelet pour se retirer, elle
le chercha, éblouie par une clarté subite: on venait d'ouvrir une lucarne
au-dessus de sa tête, et le rayon du soleil couchant tombait obliquement
devant elle. Le contraste de cette brusque lumière avec l'obscurité des
objets environnants égara un instant sa vue; et elle fit deux ou trois pas
au hasard, lorsque tout à coup elle se trouva auprès du même personnage
en manteau noir, qui l'avait inquiétée dans la coulisse. Elle le voyait
confusément, et cependant il lui sembla le reconnaître. Elle fit un cri, et
s'élança vers lui; mais il avait déjà disparu, et ce fut en vain qu'elle
le chercha des yeux.
«Qu'as-tu? lui dit Joseph en lui présentant son mantelet; t'es-tu heurtée
contre quelque décor? t'es-tu blessée?
--Non, dit-elle, mais j'ai vu le comte Albert.
--Le comte Albert ici? en es-tu sûre? est-ce possible!
--C'est possible, c'est certain,» dit Consuelo en l'entraînant.
Et elle se mit à parcourir les coulisses, en courant et en pénétrant dans
tous les coins. Joseph l'aidait à cette recherche, persuadé cependant
qu'elle s'était trompée, tandis que le Porpora l'appelait avec impatience
pour la ramener au logis. Consuelo ne trouva personne qui lui rappelât le
moindre trait d'Albert; et lorsque, forcée de sortir avec son maître, elle
vit passer toutes les personnes qui avaient été sur la scène en même temps
qu'elle, elle remarqua plusieurs manteaux assez semblables à celui qui
l'avait frappée.
«C'est égal, dit-elle tout bas à Joseph, qui lui en faisait l'observation,
je l'ai vu; il était là!
--C'est une hallucination que tu as eue, reprit Joseph. Si c'eût été
vraiment le comte Albert, il t'aurait parlé; et tu dis que deux fois il a
fui à ton approche.
--Je ne dis pas que ce soit lui réellement; mais je l'ai vu, et comme tu
le dis, Joseph, je crois maintenant que c'est une vision. Il faut qu'il
lui soit arrivé quelque malheur. Oh! j'ai envie de partir tout de suite,
de m'enfuir en Bohême. Je suis sûre qu'il est en danger, qu'il m'appelle,
qu'il m'attend.
--Je vois qu'il t'a, entre autres mauvais offices, communiqué sa folie,
ma pauvre Consuelo. L'exaltation que tu as eue en chantant t'a disposée à
ces rêveries. Reviens à toi, je t'en conjure, et sois certaine que si le
comte Albert est à Vienne, tu le verras bien vivant accourir chez toi avant
la fin de la journée.»
Cette espérance ranima Consuelo. Elle doubla le pas avec Beppo, laissant
derrière elle le vieux Porpora, qui ne trouva pas mauvais cette fois
qu'elle l'oubliât dans la chaleur de son entretien avec ce jeune homme.
Mais Consuelo, ne pensait pas plus à Joseph qu'au maestro. Elle courut,
elle arriva tout essoufflée, monta à son appartement, et n'y trouva
personne. Joseph s'informa auprès des domestiques si quelqu'un l'avait
demandée pendant son absence. Personne n'était venu, personne ne vint.
Consuelo attendit en vain toute la journée. Le soir et assez avant dans
la nuit, elle regarda par la fenêtre tous les passants attardés qui
traversaient la rue. Il lui semblait toujours voir quelqu'un se diriger
vers sa porte et s'arrêter. Mais ce quelqu'un passait outre, l'un en
chantant, l'autre en faisant entendre une toux de vieillard, et ils se
perdaient dans les ténèbres. Consuelo, convaincue qu'elle avait fait un
rêve, alla se coucher, et le lendemain matin, cette impression se trouvant
dissipée, elle avoua à Joseph qu'elle n'avait réellement distingué aucun
des traits du personnage en question. L'ensemble de sa taille, la coupe
et la pose de son manteau, un teint pâle, quelque chose de noir au bas
du visage, qui pouvait être une barbe ou l'ombrage du chapeau fortement
dessinée par la lumière bizarre du théâtre, ces vagues ressemblances,
rapidement saisies par son imagination, lui avaient suffi pour se persuader
qu'elle voyait Albert.
«Si un homme tel que tu me l'as si souvent dépeint s'était trouvé sur le
théâtre, lui dit Joseph, il y avait là assez de monde circulant de tous
côtés pour que sa mise négligée, sa longue barbe et ses cheveux noirs
eussent attiré les remarques. Or, j'ai interrogé de tous côtés, et,
jusqu'aux portiers du théâtre, qui ne laissent pénétrer personne dans
l'intérieur sans le reconnaître ou voir son autorisation, et qui que ce
soit n'avait vu un homme étranger au théâtre ce jour-là.
--Allons, il est certain que je l'ai rêvé. J'étais émue, hors de moi. J'ai
pensé à Albert, son image a passé dans mon esprit. Quelqu'un s'est trouvé
là devant mes yeux, et j'en ai fait Albert. Ma tête est donc devenue bien
faible? Il est certain que j'ai crié du fond du coeur, et qu'il s'est passé
en moi quelque chose de bien extraordinaire et de bien absurde.
--N'y pense plus, dit Joseph; ne te fatigue pas avec des chimères.
Repasse ton rôle, et songe à ce soir.»