Après l'insinuation qu'elle avait lancée quelques minutes auparavant sur
les relations de Consuelo avec le gros chanoine, l'aspect de ce dernier
produisit un peu sur Corilla l'effet de la tête de Méduse. Mais elle
se rassura en pensant qu'elle avait parlé vénitien, et elle le salua en
allemand avec ce mélange d'embarras et d'effronterie qui caractérise le
regard et la physionomie particulière de la femme de mauvaise vie.
Le chanoine, ordinairement si poli et si gracieux dans son hospitalité,
ne se leva pourtant point et ne lui rendit même pas son salut. Corilla,
qui s'était bien informée de lui à Vienne, avait ouï dire à tout le
monde qu'il était excessivement bien élevé, grand amateur de musique, et
incapable de sermonner pédantesquement une femme, une cantatrice surtout.
Elle s'était promis de l'aller voir et de le fasciner pour l'empêcher de
parler contre elle. Mais si elle avait dans ces sortes d'affaires le genre
d'esprit qui manquait à Consuelo, elle avait aussi cette nonchalance et ce
décousu d'habitudes qui tiennent au désordre, à la paresse, et, quoique
ceci ne paraisse pas venir à propos, à la malpropreté. Toutes ces pauvretés
s'enchaînent dans la vie des organisations grossières. La mollesse du corps
et de l'âme rendent impuissants les effets de l'intrigue, et Corilla,
qui avait l'instinct de toutes les perfidies, avait rarement l'énergie de
les mener à bien. Elle avait donc remis d'un jour à l'autre sa visite au
chanoine, et quand elle le trouva si froid et si sévère, elle commença à se
déconcerter visiblement.
Alors, cherchant par un trait d'audace à se remettre en scène, elle dit à
Consuelo, qui tenait toujours Angèle dans ses bras:
«Eh bien, toi, pourquoi ne me laisses-tu pas embrasser ma fille, et la
déposer aux pieds de monsieur le chanoine, pour...
--_Dame Corilla_, dit le chanoine du même ton sec et froidement railleur
dont il disait autrefois _dame Brigide_, faites-moi le plaisir de laisser
cet enfant tranquille.»
Et, s'exprimant en italien avec beaucoup d'élégance, quoique avec une
lenteur un peu trop accentuée, il continua ainsi sans ôter son bonnet de
dessus ses oreilles:
«Depuis un quart d'heure que je vous écoute, et bien que je ne sois pas
très-familiarisé avec votre patois, j'en ai assez entendu pour être
autorisé à vous dire que vous êtes bien la plus effrontée coquine que
j'ai rencontrée dans ma vie. Cependant, je crois que vous êtes plus stupide
que méchante, et plus lâche que dangereuse. Vous ne comprenez rien aux
belles choses, et ce serait temps perdu que d'essayer de vous les faire
comprendre. Je n'ai qu'une chose à vous dire: cette jeune fille, cette
vierge, cette sainte, comme vous l'avez nommée tout à l'heure en croyant
railler, vous la souillez en lui parlant: ne lui parlez donc plus. Quant à
cet enfant qui est né de vous, vous le flétririez en le touchant: ne le
touchez donc pas. C'est un être sacré qu'un enfant; Consuelo l'a dit, et
je l'ai compris. C'est par l'intercession, par la persuasion de cette même
Consuelo que j'ai osé me charger de votre fille, sans craindre que les
instincts pervers qu'elle peut tenir de vous vinssent à m'en faire repentir
un jour. Nous nous sommes dit que la bonté divine donne à toute créature le
pouvoir de connaître et de pratiquer le bien, et nous nous sommes promis de
lui enseigner le bien, et de le lui rendre aimable et facile. Avec vous,
il en serait tout autrement. Veuillez donc, dès aujourd'hui, ne plus
considérer cet enfant comme le vôtre. Vous l'avez abandonné, vous l'avez
cédé, donné; il ne vous appartient plus. Vous avez remis une somme d'argent
pour nous payer son éducation...»
Il fit un signe à la jardinière, qui prévenue par lui depuis quelques
instants avait tiré de l'armoire un sac lié et cacheté; celui que Corilla
avait envoyé au chanoine avec sa fille, et qui n'avait pas été ouvert.
Il le prit et le jeta aux pieds de la Corilla, en ajoutant:
«Nous n'en avons que faire et nous n'en voulons pas. Maintenant, je vous
prie de sortir de chez moi et de n'y jamais remettre les pieds, sous
quelque prétexte que ce soit. A ces conditions, et à celle que vous ne vous
permettrez jamais d'ouvrir la bouche sur les circonstances qui nous ont
forcé d'être en rapport avec vous, nous vous promettons le silence le plus
absolu sur tout ce qui vous concerne. Mais si vous agissez autrement, je
vous avertis que j'ai plus de moyens que vous ne pensez de faire entendre
la vérité à Sa Majesté Impériale, et que vous pourriez bien voir changer
vos couronnes de théâtre et les trépignements de vos admirateurs en un
séjour de quelques années dans un couvent de filles repenties.»
Ayant ainsi parlé, le chanoine se leva, fit signe à la nourrice de prendre
l'enfant dans ses bras, et à Consuelo de se retirer, avec Joseph, au
fond de l'appartement; puis il montra du doigt la porte à Corilla qui,
terrifiée, pâle et tremblante, sortit convulsivement et comme égarée, sans
savoir où elle allait, et sans comprendre ce qui se passait autour d'elle.
Le chanoine avait eu, durant cette sorte d'imprécation, une indignation
d'honnête homme qui, peu à peu, l'avait rendu étrangement puissant.
Consuelo et Joseph ne l'avaient jamais vu ainsi. L'habitude d'autorité qui
ne s'efface jamais chez le prêtre, et aussi l'attitude du commandement
royal qui passe un peu dans le sang, et qui trahissait en cet instant le
bâtard d'Auguste II, revêtaient le chanoine, peut-être à son insu, d'une
sorte de majesté irrésistible. La Corilla, à qui jamais aucun homme n'avait
parlé ainsi dans le calme austère de la vérité, ressentit plus d'effroi et
de terreur que jamais ses amants furieux ne lui en avaient inspiré dans
les outrages de la vengeance et du mépris. Italienne et superstitieuse,
elle eut véritablement peur de cet ecclésiastique et de son anathème, et
s'enfuit éperdue à travers les jardins, tandis que le chanoine, épuisé de
cet effort si contraire à ses habitudes de bienveillance et d'enjouement,
retomba sur sa chaise, pâle et presque en défaillance.
Tout en s'empressant pour le secourir, Consuelo suivait involontairement
de l'œil la démarche agitée et vacillante de la pauvre Corilla. Elle la
vit trébucher au bout de l'allée et tomber sur l'herbe, soit qu'elle eût
fait un faux pas dans son trouble, soit qu'elle n'eût plus la force de se
soutenir. Emportée par son bon coeur, et trouvant la leçon plus cruelle
qu'elle n'eût eu la force de la donner, elle laissa le chanoine aux soins
de Joseph, et courut rejoindre sa rivale qui était en proie à une violente
attaque de nerfs. Ne pouvant la calmer et n'osant la ramener au prieuré,
elle l'empêcha de se rouler par terre et de se déchirer les mains sur
le sable. Corilla fut comme folle pendant quelques instants; mais quand
elle eut reconnu la personne qui la secourait, et qui s'efforçait de
la consoler, elle se calma et devint d'une pâleur bleuâtre. Ses lèvres
contractées gardèrent un morne silence, et ses yeux éteints fixés sur la
terre ne se relevèrent pas. Elle se laissa pourtant reconduire jusqu'à
sa voiture qui l'attendait à la grille, et y monta soutenue par sa rivale,
sans lui dire un seul mot.
«Vous êtes bien mal? lui dit Consuelo, effrayée de l'altération de ses
traits. Laissez-moi vous accompagner un bout de chemin, je reviendrai à
pied.»
La Corilla, pour toute réponse, la repoussa brusquement, puis la regarda
un instant avec une expression impénétrable. Et tout à coup, éclatant
en sanglots, elle cacha son visage dans une de ses mains, en faisant,
de l'autre, signe à son cocher de partir et en baissant le store de la
voiture entre elle et sa généreuse ennemie.
Le lendemain, à l'heure de la dernière répétition de l'_Antigono_,
Consuelo était à son poste et attendait la Corilla pour commencer. Cette
dernière envoya son domestique dire qu'elle arriverait dans une demi-heure.
Caffariello la donna à tous les diables, prétendit qu'il n'était point aux
ordres d'une pareille péronnelle, qu'il ne l'attendrait pas, et fît mine
de s'en aller. Madame Tesi, pâle et souffrante, avait voulu assister à la
répétition pour se divertir aux dépens de la Corilla; elle s'était fait
apporter un sofa de théâtre, et, allongée dessus, derrière cette première
coulisse, peinte en rideau replié, qu'en style de coulisse précisément
on appelle _manteau d'arlequin_, elle calmait son ami, et s'obstinait
à attendre Corilla, pensant que c'était pour éviter son contrôle
qu'elle hésitait à paraître. Enfin, la Corilla arriva plus pâle et
plus languissante que madame Tesi elle-même, qui reprenait ses couleurs
et ses forces en la voyant ainsi. Au lieu de se débarrasser de son
mantelet et de sa coiffe avec les grands mouvements et l'air dégagé qu'elle
se donnait de coutume, elle se laissa tomber sur un trône de bois doré
oublié au fond de la scène, et parla ainsi à Holzbaüer d'une voix éteinte:
«Monsieur le directeur, je vous déclare que je suis horriblement malade,
que je n'ai pas de voix, que j'ai passé une nuit affreuse... (Avec qui?
demanda languissamment la Tesi à Caffariello.) Et que pour toutes ces
raisons, continua la Corilla, il m'est impossible de répéter aujourd'hui
et de chanter demain, à moins que je ne reprenne le rôle d'Ismène, et que
vous ne donniez celui de Bérénice à une autre.
--Y songez-vous, Madame? s'écria Holzbaüer frappé comme d'un coup de
foudre. Est-ce à la vieille de la représentation, et lorsque la cour en
a fixé l'heure, que vous pouvez alléguer une défaite? C'est impossible,
je ne saurais en aucune façon y consentir.
--Il faudra bien que vous y consentiez, répliqua-t-elle en reprenant sa
voix naturelle, qui n'était pas douce. Je suis engagée pour les seconds
rôles, et rien dans mon traité, ne me force à faire les premiers. C'est
un acte d'obligeance qui m'a portée à les accepter au défaut de la signora
Tesi, et pour ne pas interrompre les plaisirs de la cour. Or, je suis trop
malade pour tenir ma promesse, et vous ne me ferez point chanter malgré
moi.
--Ma chère amie, on te fera chanter _par ordre_, reprit Caffariello, et tu
chanteras mal, nous y étions préparés. C'est un petit malheur à ajouter à
tous ceux que tu as voulu affronter dans ta vie; mais il est trop tard
pour t'en repentir. Il fallait faire tes réflexions un peu plus tôt. Tu as
trop présumé de tes moyens. Tu feras _fiasco_; peu nous importe, à nous
autres. Je chanterai de manière à ce qu'on oublie que le rôle de Bérénice
existe. La Porporina aussi, dans son petit rôle d'Ismène, dédommagera le
public, et tout le monde sera content, excepté toi. Ce sera une leçon dont
tu profiteras, ou dont tu ne profiteras pas, une autre fois.
--Vous vous trompez beaucoup sur mes motifs de refus, répondit la Corilla
avec assurance. Si je n'étais malade, je chanterais peut-être le rôle aussi
bien qu'_une autre_; mais comme je ne peux pas le chanter, il y a quelqu'un
ici qui le chantera mieux qu'on ne l'a encore chanté à Vienne, et cela pas
plus tard que demain. Ainsi la représentation ne sera pas retardée, et je
reprendrai avec plaisir mon rôle d'Ismène, qui ne me fatigue point.
--Vous comptez donc, dit Holzbaüer surpris, que madame Tesi se trouvera
assez rétablie demain pour chanter le sien?
--Je sais fort bien que madame Tesi ne pourra chanter de longtemps, dit la
Corilla à haute voix, de manière à ce que, du trône où elle se prélassait,
elle pût être entendue de la Tesi, étalée sur son sofa à dix pas d'elle,
voyez comme elle est changée! sa figure est effrayante. Mais je vous ai
dit que vous aviez une Bérénice parfaite, incomparable, supérieure à nous
toutes, et la voici, ajouta-t-elle en se levant et en prenant Consuelo par
la main pour l'attirer au milieu du groupe inquiet et agité qui s'était
formé autour d'elle.
--Moi? s'écria Consuelo qui croyait faire un rêve.
--Toi! s'écria Corilla en la poussant sur le trône avec un mouvement
convulsif. Te voilà reine, Porporina, te voilà au premier rang; c'est moi
qui t'y place, je te devais cela. Ne l'oublie pas!»
Dans sa détresse, Holzbaüer, à la veille de manquer à son devoir et d'être
forcé peut-être de donner sa démission, ne put repousser ce secours
inattendu. Il avait bien vu, d'après la manière dont Consuelo avait fait
l'Ismène, qu'elle pouvait faire la Bérénice d'une manière supérieure.
Malgré, l'éloignement qu'il avait pour elle et pour le Porpora, il ne lui
fut permis d'avoir en cet instant qu'une seule crainte: c'est qu'elle ne
voulût point accepter le rôle.
Elle s'en défendit, en effet, très-sérieusement; et, pressant les mains de
la Corilla avec cordialité, elle la supplia, à voix basse, de ne pas lui
faire un sacrifice qui l'enorgueillissait si peu, tandis que, dans les
idées de sa rivale, c'était la plus terrible des expiations, et la
soumission la plus épouvantable qu'elle pût s'imposer. Corilla demeura
inébranlable dans cette résolution. Madame Tesi, effrayée de cette
concurrence sérieuse qui la menaçait, eut bien envie d'essayer sa voix et
de reprendre son rôle, dût-elle expirer après, car elle était sérieusement
indisposée; mais elle ne l'osa pas. Il n'était pas permis, au théâtre de la
cour, d'avoir les caprices auxquels le souverain débonnaire de nos jours,
le bon public, sait se ranger si patiemment. La cour s'attendait à voir
quelque chose de nouveau dans ce rôle de Bérénice: on le lui avait annoncé,
et l'impératrice y comptait.
«Allons, décide-toi, dit Caffariello à la Porporina. Voici le premier trait
d'esprit que la Corilla ait eu dans sa vie: profitons-en.
--Mais je ne sais point le rôle; je ne l'ai pas étudié, disait Consuelo;
je ne pourrai pas le savoir demain.
--Tu l'as entendu: donc tu le sais, et tu le chanteras demain, dit enfin
le Porpora d'une voix de tonnerre. Allons, point de grimaces, et que ce
débat finisse. Voilà plus d'une heure que nous perdons à babiller. Monsieur
le directeur, faites commencer les violons: Et toi, Bérénice, en scène!
Point de cahier! à bas ce cahier! Quand on a répété trois fois, on doit
savoir tous les rôles par coeur. Je te dis que tu le sais!»
_No, tutto, ô Berenice_, chanta la Corilla, redevenue Ismène,
Tu non apri il tuo cor.
Et à présent, pensa cette fille, qui jugeait de l'orgueil de Consuelo par
le sien propre, _tout ce qu'elle sait de mes aventures lui paraîtra peu de
chose_.
Consuelo, dont le Porpora connaissait bien la prodigieuse mémoire et la
victorieuse facilité, chanta effectivement le rôle, musique et paroles,
sans la moindre hésitation. Madame Tesi fut si frappée de son jeu et de
son chant, qu'elle se trouva beaucoup plus malade, et se fit remporter
chez elle, après la répétition du premier acte. Le lendemain, il fallut
que Consuelo eût préparé son costume, arrangé les _traits_ de son rôle et
repassé toute sa partie attentivement à cinq heures du soir. Elle eut un
succès si complet que l'impératrice dit en sortant:
«Voilà une admirable jeune fille: il faut absolument que je la marie:
j'y songerai.»
Dès le jour suivant, on commença à répéter la _Zenobia_ de Métastase,
musique de Predieri. La Corilla s'obstina encore à céder le premier rôle
à Consuelo. Madame Holzbaüer fit, cette fois, le second; et comme elle
était meilleure musicienne que la Corilla, cet opéra fut beaucoup mieux
étudié que l'autre. Le Métastase était ravi de voir sa muse, négligée
et oubliée durant la guerre, reprendre faveur à la cour et faire fureur
à Vienne. Il ne pensait presque plus à ses maux; et, pressé par la
bienveillance de Marie-Thérèse et par les devoirs de son emploi, d'écrire
de nouveaux drames lyriques, il se préparait, par la lecture des tragiques
grecs et des classiques latins, à produire quelqu'un de ces chefs-d'oeuvre
que les Italiens de Vienne et les Allemands de l'Italie mettaient, sans
façon, au-dessus des tragédies de Corneille, de Racine, de Shakespeare, de
Calderon, au-dessus de tout, pour le dire sans détour et sans mauvaise
honte.
Ce n'est pas au beau milieu de cette histoire, déjà si longue et si chargée
de détails, que nous abuserons encore de la patience, peut-être depuis
longtemps épuisée, du lecteur, pour lui dire ce que nous pensons du génie
de Métastase. Peu lui importe. Nous allons donc lui répéter seulement ce
que Consuelo en disait tout bas à Joseph:
«Mon pauvre Beppo, tu ne saurais croire quelle peine j'ai à jouer ces rôles
qu'on dit si sublimes et si pathétiques. Il est vrai que les mots sont bien
arrangés, et qu'ils arrivent facilement sur la langue, quand on les chante;
mais quand on pense au personnage qui les dit, on ne sait où prendre, je ne
dis pas de l'émotion, mais du sérieux pour les prononcer. Quelle bizarre
convention est donc celle qu'on a faite, en arrangeant l'antiquité à la
mode de notre temps, pour mettre sur la scène des intrigues, des passions
et des moralités qui seraient bien placées peut-être dans des mémoires de
la margrave de Bareith, du baron de Trenck, ou de la princesse de Culmbach,
mais qui, de la part de Rhadamiste, de Bérénice, ou d'Arsinoé, sont des
contre-sens absurdes? Lorsque j'étais convalescente au château des Géants,
le comte Albert me faisait souvent la lecture pour m'endormir; mais moi,
je ne dormais pas, et j'écoutais de toutes mes oreilles. Il me lisait
des tragédies grecques de Sophocle, d'Eschyle ou d'Euripide, et il les
lisait en espagnol, lentement, mais nettement et sans hésitation, quoique
ce fût un texte grec qu'il avait sous les yeux. Il était si versé dans
les langues anciennes et nouvelles, qu'on eût dit qu'il lisait une
traduction admirablement écrite. Il s'attachait à la faire assez fidèle,
disait-il, pour que je pusse saisir, dans l'exactitude scrupuleuse de
son interprétation, le génie des Grecs dans toute sa simplicité. Quelle
grandeur, mon Dieu! quelles images! quelle poésie, et quelle sobriété!
Quels personnages de dix coudées, quels caractères purs et forts, quelles
énergiques situations, quelles douleurs profondes et vraies, quels
tableaux déchirants et terribles il faisait passer devant moi! faible
encore, et l'imagination toujours frappée des émotions violentes qui
avaient causé ma maladie, j'étais si bouleversée de ce que j'entendais,
que je m'imaginais, en l'écoutant, être tour à tour Antigone, Clytemnestre,
Médée, Electre, et jouer en personne ces drames sanglants et douloureux,
non sur un théâtre à la lueur des quinquets, mais dans des solitudes
affreuses, au seuil des grottes béantes, ou sous les colonnes des antiques
parvis, auprès des pâles foyers où l'on pleurait les morts en conspirant
contre les vivants. J'entendais ces choeurs lamentables des Troyennes et
des captives de Dardanie. Les Euménides dansaient autour de moi... sur
quels rhythmes bizarres et sur quelles infernales modulations! Je n'y
pense pas sans un souvenir de plaisir et de terreur qui me fait encore
frissonner. Jamais je n'aurai, sur le théâtre, dans la réalisation de
mes rêves, les mêmes émotions et la même puissance que je sentais gronder
alors dans mon coeur et dans mon cerveau. C'est là que je me suis sentie
tragédienne pour la première fois, et que j'ai conçu des types dont aucun
artiste ne m'avait fourni le modèle. C'est là que j'ai compris le drame,
l'effet tragique, la poésie du théâtre; et, à mesure qu'Albert lisait,
j'improvisais intérieurement un chant sur lequel je m'imaginais suivre et
dire moi-même tout ce que j'entendais. Je me surprenais quelquefois dans
l'attitude et avec la physionomie des personnages qu'il faisait parler,
et il lui arriva souvent de s'arrêter effrayé, croyant voir apparaître
Andromaque ou Ariane devant lui. Oh! va, j'en ai plus appris et plus
deviné en un mois avec ces lectures-là que je ne le ferai dans toute ma
vie, employée à répéter les drames de M. Métastase; et si les compositeurs
n'avaient mis dans la musique le sentiment et la vérité qui manquent à
l'action, je crois que je succomberais sous le dégoût que j'éprouve à faire
parler la grande-duchesse Zénobie avec la landgrave Églé, et à entendre
le feld-maréchal Rhadamiste se disputer avec le cornette de pandoures
Zopire. Oh! tout cela est faux, archi-faux, mon pauvre Beppo! faux comme
nos costumes, faux comme la perruque blonde de Caffariello Tiridate, comme
le déshabillé Pompadour de madame Holzbaüer en pastourelle d'Arménie,
comme les mollets de tricot rose du prince Démétrius, comme ces décors que
nous voyons là de près, et qui ressemblent à l'Asie comme l'abbé Métastase
ressemble au vieil Homère.
--Ce que tu me dis là, répondit Haydn, m'explique pourquoi, en sentant la
nécessité d'écrire des opéras pour le théâtre, si tant est que je puisse
arriver jusque-là, je me sens plus d'inspiration et d'espérance quand je
pense à composer des oratorios. Là où les puérils artifices de la scène ne
viennent pas donner un continuel démenti à la vérité du sentiment, dans ce
cadre symphonique où tout est musique, où l'âme parle à l'âme par l'oreille
et non par les yeux, il me semble que le compositeur peut développer toute
son inspiration, et entraîner l'imagination d'un auditoire dans des régions
vraiment élevées.»
En parlant ainsi; Joseph et Consuelo, en attendant que tout le monde fût
rassemblé pour la répétition, marchaient côte à côte le long d'une grande
toile de fond qui devait être ce soir-là le fleuve Araxe, et qui n'était,
dans le demi-jour du théâtre, qu'une énorme bande d'indigo étendue parmi
de grosses taches d'ocre, destinées à représenter les montagnes du Caucase.
On sait que ces toiles de fond, préparées pour la représentation, sont
placées les unes derrière les autres, de manière à être relevées sur un
cylindre au changement à vue. Dans l'intervalle qui les sépare les unes
des autres, les acteurs circulent durant la représentation; les comparses
s'endorment ou échangent des prises de tabac, assis ou couchés dans la
poussière, sous les gouttes d'huile qui tombent languissamment des
quinquets mal assurés. Dans la journée, les acteurs se promènent le long
de ces couloirs étroits et obscurs, en répétant leurs rôles, ou en
s'entretenant de leurs affaires; quelquefois en épiant les petites
confidences ou surprenant les profondes machinations d'autres promeneurs
causant tout près d'eux sans les voir, derrière un bras de mer ou une place
publique.
Heureusement, Métastase n'était point sur l'autre rive de l'Araxe,
tandis que l'inexpérimentée Consuelo épanchait ainsi son indignation
d'artiste avec Haydn. La répétition commença. C'était la seconde de
_Zénobie_, et elle alla si bien, que les musiciens de l'orchestre
applaudirent, selon l'usage, avec leurs archets sur le ventre de leurs
violons. La musique de Predieri était charmante, et le Porpora la dirigeait
avec plus d'enthousiasme qu'il n'avait pu le faire pour celle de Hasse.
Le rôle de Tiridate était un des triomphes de Caffariello, et il n'avait
garde de trouver mauvais qu'en l'équipant en farouche guerrier parthe,
on le fit roucouler en Céladon et parler en Clitandre. Consuelo, si
elle sentait son rôle faux et guindé dans la bouche d'une héroïne de
l'antiquité, trouvait au moins là un caractère de femme agréablement
indiqué. Il offrait même une sorte de rapprochement avec la situation
d'esprit où elle s'était trouvée entre Albert et Anzoleto; et oubliant
tout à fait la _couleur locale_, comme nous disons aujourd'hui, pour ne
se représenter que les sentiments humains, elle s'aperçut qu'elle était
sublime dans cet air dont le sens avait été si souvent dans son coeur:
Voi leggete in ogni core;
Voi sapete, o giusti Dei,
Se son puri i voti miei,
Se innocente è la pietà.
Elle eut donc en cet instant la conscience d'une émotion vraie et d'un
triomphe mérité. Elle n'eut pas besoin que le regard de Caffariello, qui
n'était pas gêné ce jour-là par la présence de la Tesi, et qui admirait
de bonne foi, lui confirmât ce qu'elle sentait déjà, la certitude d'un
effet irrésistible à produire sur tous les publics du monde et dans toutes
les conditions possibles, avec ce morceau capital. Elle se trouva ainsi
toute réconciliée avec sa partie, avec l'opéra, avec ses camarades, avec
elle-même, avec le théâtre, en un mot; et malgré toutes les imprécations
qu'elle venait de faire contre son état une heure auparavant, elle ne
put se défendre d'un de ces tressaillements intérieurs, si profonds, si
soudains et si puissants, qu'il est impossible à quiconque n'est pas
artiste en quelque chose, de comprendre quels siècles de labeur, de
déceptions et de souffrances ils peuvent racheter en un instant.