XCIV.

Après l'insinuation qu'elle avait lancée quelques minutes auparavant sur

les relations de Consuelo avec le gros chanoine, l'aspect de ce dernier

produisit un peu sur Corilla l'effet de la tête de Méduse. Mais elle

se rassura en pensant qu'elle avait parlé vénitien, et elle le salua en

allemand avec ce mélange d'embarras et d'effronterie qui caractérise le

regard et la physionomie particulière de la femme de mauvaise vie.

Le chanoine, ordinairement si poli et si gracieux dans son hospitalité,

ne se leva pourtant point et ne lui rendit même pas son salut. Corilla,

qui s'était bien informée de lui à Vienne, avait ouï dire à tout le

monde qu'il était excessivement bien élevé, grand amateur de musique, et

incapable de sermonner pédantesquement une femme, une cantatrice surtout.

Elle s'était promis de l'aller voir et de le fasciner pour l'empêcher de

parler contre elle. Mais si elle avait dans ces sortes d'affaires le genre

d'esprit qui manquait à Consuelo, elle avait aussi cette nonchalance et ce

décousu d'habitudes qui tiennent au désordre, à la paresse, et, quoique

ceci ne paraisse pas venir à propos, à la malpropreté. Toutes ces pauvretés

s'enchaînent dans la vie des organisations grossières. La mollesse du corps

et de l'âme rendent impuissants les effets de l'intrigue, et Corilla,

qui avait l'instinct de toutes les perfidies, avait rarement l'énergie de

les mener à bien. Elle avait donc remis d'un jour à l'autre sa visite au

chanoine, et quand elle le trouva si froid et si sévère, elle commença à se

déconcerter visiblement.

Alors, cherchant par un trait d'audace à se remettre en scène, elle dit à

Consuelo, qui tenait toujours Angèle dans ses bras:

«Eh bien, toi, pourquoi ne me laisses-tu pas embrasser ma fille, et la

déposer aux pieds de monsieur le chanoine, pour...

--_Dame Corilla_, dit le chanoine du même ton sec et froidement railleur

dont il disait autrefois _dame Brigide_, faites-moi le plaisir de laisser

cet enfant tranquille.»

Et, s'exprimant en italien avec beaucoup d'élégance, quoique avec une

lenteur un peu trop accentuée, il continua ainsi sans ôter son bonnet de

dessus ses oreilles:

«Depuis un quart d'heure que je vous écoute, et bien que je ne sois pas

très-familiarisé avec votre patois, j'en ai assez entendu pour être

autorisé à vous dire que vous êtes bien la plus effrontée coquine que

j'ai rencontrée dans ma vie. Cependant, je crois que vous êtes plus stupide

que méchante, et plus lâche que dangereuse. Vous ne comprenez rien aux

belles choses, et ce serait temps perdu que d'essayer de vous les faire

comprendre. Je n'ai qu'une chose à vous dire: cette jeune fille, cette

vierge, cette sainte, comme vous l'avez nommée tout à l'heure en croyant

railler, vous la souillez en lui parlant: ne lui parlez donc plus. Quant à

cet enfant qui est né de vous, vous le flétririez en le touchant: ne le

touchez donc pas. C'est un être sacré qu'un enfant; Consuelo l'a dit, et

je l'ai compris. C'est par l'intercession, par la persuasion de cette même

Consuelo que j'ai osé me charger de votre fille, sans craindre que les

instincts pervers qu'elle peut tenir de vous vinssent à m'en faire repentir

un jour. Nous nous sommes dit que la bonté divine donne à toute créature le

pouvoir de connaître et de pratiquer le bien, et nous nous sommes promis de

lui enseigner le bien, et de le lui rendre aimable et facile. Avec vous,

il en serait tout autrement. Veuillez donc, dès aujourd'hui, ne plus

considérer cet enfant comme le vôtre. Vous l'avez abandonné, vous l'avez

cédé, donné; il ne vous appartient plus. Vous avez remis une somme d'argent

pour nous payer son éducation...»

Il fit un signe à la jardinière, qui prévenue par lui depuis quelques

instants avait tiré de l'armoire un sac lié et cacheté; celui que Corilla

avait envoyé au chanoine avec sa fille, et qui n'avait pas été ouvert.

Il le prit et le jeta aux pieds de la Corilla, en ajoutant:

«Nous n'en avons que faire et nous n'en voulons pas. Maintenant, je vous

prie de sortir de chez moi et de n'y jamais remettre les pieds, sous

quelque prétexte que ce soit. A ces conditions, et à celle que vous ne vous

permettrez jamais d'ouvrir la bouche sur les circonstances qui nous ont

forcé d'être en rapport avec vous, nous vous promettons le silence le plus

absolu sur tout ce qui vous concerne. Mais si vous agissez autrement, je

vous avertis que j'ai plus de moyens que vous ne pensez de faire entendre

la vérité à Sa Majesté Impériale, et que vous pourriez bien voir changer

vos couronnes de théâtre et les trépignements de vos admirateurs en un

séjour de quelques années dans un couvent de filles repenties.»

Ayant ainsi parlé, le chanoine se leva, fit signe à la nourrice de prendre

l'enfant dans ses bras, et à Consuelo de se retirer, avec Joseph, au

fond de l'appartement; puis il montra du doigt la porte à Corilla qui,

terrifiée, pâle et tremblante, sortit convulsivement et comme égarée, sans

savoir où elle allait, et sans comprendre ce qui se passait autour d'elle.

Le chanoine avait eu, durant cette sorte d'imprécation, une indignation

d'honnête homme qui, peu à peu, l'avait rendu étrangement puissant.

Consuelo et Joseph ne l'avaient jamais vu ainsi. L'habitude d'autorité qui

ne s'efface jamais chez le prêtre, et aussi l'attitude du commandement

royal qui passe un peu dans le sang, et qui trahissait en cet instant le

bâtard d'Auguste II, revêtaient le chanoine, peut-être à son insu, d'une

sorte de majesté irrésistible. La Corilla, à qui jamais aucun homme n'avait

parlé ainsi dans le calme austère de la vérité, ressentit plus d'effroi et

de terreur que jamais ses amants furieux ne lui en avaient inspiré dans

les outrages de la vengeance et du mépris. Italienne et superstitieuse,

elle eut véritablement peur de cet ecclésiastique et de son anathème, et

s'enfuit éperdue à travers les jardins, tandis que le chanoine, épuisé de

cet effort si contraire à ses habitudes de bienveillance et d'enjouement,

retomba sur sa chaise, pâle et presque en défaillance.

Tout en s'empressant pour le secourir, Consuelo suivait involontairement

de l'œil la démarche agitée et vacillante de la pauvre Corilla. Elle la

vit trébucher au bout de l'allée et tomber sur l'herbe, soit qu'elle eût

fait un faux pas dans son trouble, soit qu'elle n'eût plus la force de se

soutenir. Emportée par son bon coeur, et trouvant la leçon plus cruelle

qu'elle n'eût eu la force de la donner, elle laissa le chanoine aux soins

de Joseph, et courut rejoindre sa rivale qui était en proie à une violente

attaque de nerfs. Ne pouvant la calmer et n'osant la ramener au prieuré,

elle l'empêcha de se rouler par terre et de se déchirer les mains sur

le sable. Corilla fut comme folle pendant quelques instants; mais quand

elle eut reconnu la personne qui la secourait, et qui s'efforçait de

la consoler, elle se calma et devint d'une pâleur bleuâtre. Ses lèvres

contractées gardèrent un morne silence, et ses yeux éteints fixés sur la

terre ne se relevèrent pas. Elle se laissa pourtant reconduire jusqu'à

sa voiture qui l'attendait à la grille, et y monta soutenue par sa rivale,

sans lui dire un seul mot.

«Vous êtes bien mal? lui dit Consuelo, effrayée de l'altération de ses

traits. Laissez-moi vous accompagner un bout de chemin, je reviendrai à

pied.»

La Corilla, pour toute réponse, la repoussa brusquement, puis la regarda

un instant avec une expression impénétrable. Et tout à coup, éclatant

en sanglots, elle cacha son visage dans une de ses mains, en faisant,

de l'autre, signe à son cocher de partir et en baissant le store de la

voiture entre elle et sa généreuse ennemie.

Le lendemain, à l'heure de la dernière répétition de l'_Antigono_,

Consuelo était à son poste et attendait la Corilla pour commencer. Cette

dernière envoya son domestique dire qu'elle arriverait dans une demi-heure.

Caffariello la donna à tous les diables, prétendit qu'il n'était point aux

ordres d'une pareille péronnelle, qu'il ne l'attendrait pas, et fît mine

de s'en aller. Madame Tesi, pâle et souffrante, avait voulu assister à la

répétition pour se divertir aux dépens de la Corilla; elle s'était fait

apporter un sofa de théâtre, et, allongée dessus, derrière cette première

coulisse, peinte en rideau replié, qu'en style de coulisse précisément

on appelle _manteau d'arlequin_, elle calmait son ami, et s'obstinait

à attendre Corilla, pensant que c'était pour éviter son contrôle

qu'elle hésitait à paraître. Enfin, la Corilla arriva plus pâle et

plus languissante que madame Tesi elle-même, qui reprenait ses couleurs

et ses forces en la voyant ainsi. Au lieu de se débarrasser de son

mantelet et de sa coiffe avec les grands mouvements et l'air dégagé qu'elle

se donnait de coutume, elle se laissa tomber sur un trône de bois doré

oublié au fond de la scène, et parla ainsi à Holzbaüer d'une voix éteinte:

«Monsieur le directeur, je vous déclare que je suis horriblement malade,

que je n'ai pas de voix, que j'ai passé une nuit affreuse... (Avec qui?

demanda languissamment la Tesi à Caffariello.) Et que pour toutes ces

raisons, continua la Corilla, il m'est impossible de répéter aujourd'hui

et de chanter demain, à moins que je ne reprenne le rôle d'Ismène, et que

vous ne donniez celui de Bérénice à une autre.

--Y songez-vous, Madame? s'écria Holzbaüer frappé comme d'un coup de

foudre. Est-ce à la vieille de la représentation, et lorsque la cour en

a fixé l'heure, que vous pouvez alléguer une défaite? C'est impossible,

je ne saurais en aucune façon y consentir.

--Il faudra bien que vous y consentiez, répliqua-t-elle en reprenant sa

voix naturelle, qui n'était pas douce. Je suis engagée pour les seconds

rôles, et rien dans mon traité, ne me force à faire les premiers. C'est

un acte d'obligeance qui m'a portée à les accepter au défaut de la signora

Tesi, et pour ne pas interrompre les plaisirs de la cour. Or, je suis trop

malade pour tenir ma promesse, et vous ne me ferez point chanter malgré

moi.

--Ma chère amie, on te fera chanter _par ordre_, reprit Caffariello, et tu

chanteras mal, nous y étions préparés. C'est un petit malheur à ajouter à

tous ceux que tu as voulu affronter dans ta vie; mais il est trop tard

pour t'en repentir. Il fallait faire tes réflexions un peu plus tôt. Tu as

trop présumé de tes moyens. Tu feras _fiasco_; peu nous importe, à nous

autres. Je chanterai de manière à ce qu'on oublie que le rôle de Bérénice

existe. La Porporina aussi, dans son petit rôle d'Ismène, dédommagera le

public, et tout le monde sera content, excepté toi. Ce sera une leçon dont

tu profiteras, ou dont tu ne profiteras pas, une autre fois.

--Vous vous trompez beaucoup sur mes motifs de refus, répondit la Corilla

avec assurance. Si je n'étais malade, je chanterais peut-être le rôle aussi

bien qu'_une autre_; mais comme je ne peux pas le chanter, il y a quelqu'un

ici qui le chantera mieux qu'on ne l'a encore chanté à Vienne, et cela pas

plus tard que demain. Ainsi la représentation ne sera pas retardée, et je

reprendrai avec plaisir mon rôle d'Ismène, qui ne me fatigue point.

--Vous comptez donc, dit Holzbaüer surpris, que madame Tesi se trouvera

assez rétablie demain pour chanter le sien?

--Je sais fort bien que madame Tesi ne pourra chanter de longtemps, dit la

Corilla à haute voix, de manière à ce que, du trône où elle se prélassait,

elle pût être entendue de la Tesi, étalée sur son sofa à dix pas d'elle,

voyez comme elle est changée! sa figure est effrayante. Mais je vous ai

dit que vous aviez une Bérénice parfaite, incomparable, supérieure à nous

toutes, et la voici, ajouta-t-elle en se levant et en prenant Consuelo par

la main pour l'attirer au milieu du groupe inquiet et agité qui s'était

formé autour d'elle.

--Moi? s'écria Consuelo qui croyait faire un rêve.

--Toi! s'écria Corilla en la poussant sur le trône avec un mouvement

convulsif. Te voilà reine, Porporina, te voilà au premier rang; c'est moi

qui t'y place, je te devais cela. Ne l'oublie pas!»

Dans sa détresse, Holzbaüer, à la veille de manquer à son devoir et d'être

forcé peut-être de donner sa démission, ne put repousser ce secours

inattendu. Il avait bien vu, d'après la manière dont Consuelo avait fait

l'Ismène, qu'elle pouvait faire la Bérénice d'une manière supérieure.

Malgré, l'éloignement qu'il avait pour elle et pour le Porpora, il ne lui

fut permis d'avoir en cet instant qu'une seule crainte: c'est qu'elle ne

voulût point accepter le rôle.

Elle s'en défendit, en effet, très-sérieusement; et, pressant les mains de

la Corilla avec cordialité, elle la supplia, à voix basse, de ne pas lui

faire un sacrifice qui l'enorgueillissait si peu, tandis que, dans les

idées de sa rivale, c'était la plus terrible des expiations, et la

soumission la plus épouvantable qu'elle pût s'imposer. Corilla demeura

inébranlable dans cette résolution. Madame Tesi, effrayée de cette

concurrence sérieuse qui la menaçait, eut bien envie d'essayer sa voix et

de reprendre son rôle, dût-elle expirer après, car elle était sérieusement

indisposée; mais elle ne l'osa pas. Il n'était pas permis, au théâtre de la

cour, d'avoir les caprices auxquels le souverain débonnaire de nos jours,

le bon public, sait se ranger si patiemment. La cour s'attendait à voir

quelque chose de nouveau dans ce rôle de Bérénice: on le lui avait annoncé,

et l'impératrice y comptait.

«Allons, décide-toi, dit Caffariello à la Porporina. Voici le premier trait

d'esprit que la Corilla ait eu dans sa vie: profitons-en.

--Mais je ne sais point le rôle; je ne l'ai pas étudié, disait Consuelo;

je ne pourrai pas le savoir demain.

--Tu l'as entendu: donc tu le sais, et tu le chanteras demain, dit enfin

le Porpora d'une voix de tonnerre. Allons, point de grimaces, et que ce

débat finisse. Voilà plus d'une heure que nous perdons à babiller. Monsieur

le directeur, faites commencer les violons: Et toi, Bérénice, en scène!

Point de cahier! à bas ce cahier! Quand on a répété trois fois, on doit

savoir tous les rôles par coeur. Je te dis que tu le sais!»

_No, tutto, ô Berenice_, chanta la Corilla, redevenue Ismène,

Tu non apri il tuo cor.

Et à présent, pensa cette fille, qui jugeait de l'orgueil de Consuelo par

le sien propre, _tout ce qu'elle sait de mes aventures lui paraîtra peu de

chose_.

Consuelo, dont le Porpora connaissait bien la prodigieuse mémoire et la

victorieuse facilité, chanta effectivement le rôle, musique et paroles,

sans la moindre hésitation. Madame Tesi fut si frappée de son jeu et de

son chant, qu'elle se trouva beaucoup plus malade, et se fit remporter

chez elle, après la répétition du premier acte. Le lendemain, il fallut

que Consuelo eût préparé son costume, arrangé les _traits_ de son rôle et

repassé toute sa partie attentivement à cinq heures du soir. Elle eut un

succès si complet que l'impératrice dit en sortant:

«Voilà une admirable jeune fille: il faut absolument que je la marie:

j'y songerai.»

Dès le jour suivant, on commença à répéter la _Zenobia_ de Métastase,

musique de Predieri. La Corilla s'obstina encore à céder le premier rôle

à Consuelo. Madame Holzbaüer fit, cette fois, le second; et comme elle

était meilleure musicienne que la Corilla, cet opéra fut beaucoup mieux

étudié que l'autre. Le Métastase était ravi de voir sa muse, négligée

et oubliée durant la guerre, reprendre faveur à la cour et faire fureur

à Vienne. Il ne pensait presque plus à ses maux; et, pressé par la

bienveillance de Marie-Thérèse et par les devoirs de son emploi, d'écrire

de nouveaux drames lyriques, il se préparait, par la lecture des tragiques

grecs et des classiques latins, à produire quelqu'un de ces chefs-d'oeuvre

que les Italiens de Vienne et les Allemands de l'Italie mettaient, sans

façon, au-dessus des tragédies de Corneille, de Racine, de Shakespeare, de

Calderon, au-dessus de tout, pour le dire sans détour et sans mauvaise

honte.

Ce n'est pas au beau milieu de cette histoire, déjà si longue et si chargée

de détails, que nous abuserons encore de la patience, peut-être depuis

longtemps épuisée, du lecteur, pour lui dire ce que nous pensons du génie

de Métastase. Peu lui importe. Nous allons donc lui répéter seulement ce

que Consuelo en disait tout bas à Joseph:

«Mon pauvre Beppo, tu ne saurais croire quelle peine j'ai à jouer ces rôles

qu'on dit si sublimes et si pathétiques. Il est vrai que les mots sont bien

arrangés, et qu'ils arrivent facilement sur la langue, quand on les chante;

mais quand on pense au personnage qui les dit, on ne sait où prendre, je ne

dis pas de l'émotion, mais du sérieux pour les prononcer. Quelle bizarre

convention est donc celle qu'on a faite, en arrangeant l'antiquité à la

mode de notre temps, pour mettre sur la scène des intrigues, des passions

et des moralités qui seraient bien placées peut-être dans des mémoires de

la margrave de Bareith, du baron de Trenck, ou de la princesse de Culmbach,

mais qui, de la part de Rhadamiste, de Bérénice, ou d'Arsinoé, sont des

contre-sens absurdes? Lorsque j'étais convalescente au château des Géants,

le comte Albert me faisait souvent la lecture pour m'endormir; mais moi,

je ne dormais pas, et j'écoutais de toutes mes oreilles. Il me lisait

des tragédies grecques de Sophocle, d'Eschyle ou d'Euripide, et il les

lisait en espagnol, lentement, mais nettement et sans hésitation, quoique

ce fût un texte grec qu'il avait sous les yeux. Il était si versé dans

les langues anciennes et nouvelles, qu'on eût dit qu'il lisait une

traduction admirablement écrite. Il s'attachait à la faire assez fidèle,

disait-il, pour que je pusse saisir, dans l'exactitude scrupuleuse de

son interprétation, le génie des Grecs dans toute sa simplicité. Quelle

grandeur, mon Dieu! quelles images! quelle poésie, et quelle sobriété!

Quels personnages de dix coudées, quels caractères purs et forts, quelles

énergiques situations, quelles douleurs profondes et vraies, quels

tableaux déchirants et terribles il faisait passer devant moi! faible

encore, et l'imagination toujours frappée des émotions violentes qui

avaient causé ma maladie, j'étais si bouleversée de ce que j'entendais,

que je m'imaginais, en l'écoutant, être tour à tour Antigone, Clytemnestre,

Médée, Electre, et jouer en personne ces drames sanglants et douloureux,

non sur un théâtre à la lueur des quinquets, mais dans des solitudes

affreuses, au seuil des grottes béantes, ou sous les colonnes des antiques

parvis, auprès des pâles foyers où l'on pleurait les morts en conspirant

contre les vivants. J'entendais ces choeurs lamentables des Troyennes et

des captives de Dardanie. Les Euménides dansaient autour de moi... sur

quels rhythmes bizarres et sur quelles infernales modulations! Je n'y

pense pas sans un souvenir de plaisir et de terreur qui me fait encore

frissonner. Jamais je n'aurai, sur le théâtre, dans la réalisation de

mes rêves, les mêmes émotions et la même puissance que je sentais gronder

alors dans mon coeur et dans mon cerveau. C'est là que je me suis sentie

tragédienne pour la première fois, et que j'ai conçu des types dont aucun

artiste ne m'avait fourni le modèle. C'est là que j'ai compris le drame,

l'effet tragique, la poésie du théâtre; et, à mesure qu'Albert lisait,

j'improvisais intérieurement un chant sur lequel je m'imaginais suivre et

dire moi-même tout ce que j'entendais. Je me surprenais quelquefois dans

l'attitude et avec la physionomie des personnages qu'il faisait parler,

et il lui arriva souvent de s'arrêter effrayé, croyant voir apparaître

Andromaque ou Ariane devant lui. Oh! va, j'en ai plus appris et plus

deviné en un mois avec ces lectures-là que je ne le ferai dans toute ma

vie, employée à répéter les drames de M. Métastase; et si les compositeurs

n'avaient mis dans la musique le sentiment et la vérité qui manquent à

l'action, je crois que je succomberais sous le dégoût que j'éprouve à faire

parler la grande-duchesse Zénobie avec la landgrave Églé, et à entendre

le feld-maréchal Rhadamiste se disputer avec le cornette de pandoures

Zopire. Oh! tout cela est faux, archi-faux, mon pauvre Beppo! faux comme

nos costumes, faux comme la perruque blonde de Caffariello Tiridate, comme

le déshabillé Pompadour de madame Holzbaüer en pastourelle d'Arménie,

comme les mollets de tricot rose du prince Démétrius, comme ces décors que

nous voyons là de près, et qui ressemblent à l'Asie comme l'abbé Métastase

ressemble au vieil Homère.

--Ce que tu me dis là, répondit Haydn, m'explique pourquoi, en sentant la

nécessité d'écrire des opéras pour le théâtre, si tant est que je puisse

arriver jusque-là, je me sens plus d'inspiration et d'espérance quand je

pense à composer des oratorios. Là où les puérils artifices de la scène ne

viennent pas donner un continuel démenti à la vérité du sentiment, dans ce

cadre symphonique où tout est musique, où l'âme parle à l'âme par l'oreille

et non par les yeux, il me semble que le compositeur peut développer toute

son inspiration, et entraîner l'imagination d'un auditoire dans des régions

vraiment élevées.»

En parlant ainsi; Joseph et Consuelo, en attendant que tout le monde fût

rassemblé pour la répétition, marchaient côte à côte le long d'une grande

toile de fond qui devait être ce soir-là le fleuve Araxe, et qui n'était,

dans le demi-jour du théâtre, qu'une énorme bande d'indigo étendue parmi

de grosses taches d'ocre, destinées à représenter les montagnes du Caucase.

On sait que ces toiles de fond, préparées pour la représentation, sont

placées les unes derrière les autres, de manière à être relevées sur un

cylindre au changement à vue. Dans l'intervalle qui les sépare les unes

des autres, les acteurs circulent durant la représentation; les comparses

s'endorment ou échangent des prises de tabac, assis ou couchés dans la

poussière, sous les gouttes d'huile qui tombent languissamment des

quinquets mal assurés. Dans la journée, les acteurs se promènent le long

de ces couloirs étroits et obscurs, en répétant leurs rôles, ou en

s'entretenant de leurs affaires; quelquefois en épiant les petites

confidences ou surprenant les profondes machinations d'autres promeneurs

causant tout près d'eux sans les voir, derrière un bras de mer ou une place

publique.

Heureusement, Métastase n'était point sur l'autre rive de l'Araxe,

tandis que l'inexpérimentée Consuelo épanchait ainsi son indignation

d'artiste avec Haydn. La répétition commença. C'était la seconde de

_Zénobie_, et elle alla si bien, que les musiciens de l'orchestre

applaudirent, selon l'usage, avec leurs archets sur le ventre de leurs

violons. La musique de Predieri était charmante, et le Porpora la dirigeait

avec plus d'enthousiasme qu'il n'avait pu le faire pour celle de Hasse.

Le rôle de Tiridate était un des triomphes de Caffariello, et il n'avait

garde de trouver mauvais qu'en l'équipant en farouche guerrier parthe,

on le fit roucouler en Céladon et parler en Clitandre. Consuelo, si

elle sentait son rôle faux et guindé dans la bouche d'une héroïne de

l'antiquité, trouvait au moins là un caractère de femme agréablement

indiqué. Il offrait même une sorte de rapprochement avec la situation

d'esprit où elle s'était trouvée entre Albert et Anzoleto; et oubliant

tout à fait la _couleur locale_, comme nous disons aujourd'hui, pour ne

se représenter que les sentiments humains, elle s'aperçut qu'elle était

sublime dans cet air dont le sens avait été si souvent dans son coeur:

Voi leggete in ogni core;

Voi sapete, o giusti Dei,

Se son puri i voti miei,

Se innocente è la pietà.

Elle eut donc en cet instant la conscience d'une émotion vraie et d'un

triomphe mérité. Elle n'eut pas besoin que le regard de Caffariello, qui

n'était pas gêné ce jour-là par la présence de la Tesi, et qui admirait

de bonne foi, lui confirmât ce qu'elle sentait déjà, la certitude d'un

effet irrésistible à produire sur tous les publics du monde et dans toutes

les conditions possibles, avec ce morceau capital. Elle se trouva ainsi

toute réconciliée avec sa partie, avec l'opéra, avec ses camarades, avec

elle-même, avec le théâtre, en un mot; et malgré toutes les imprécations

qu'elle venait de faire contre son état une heure auparavant, elle ne

put se défendre d'un de ces tressaillements intérieurs, si profonds, si

soudains et si puissants, qu'il est impossible à quiconque n'est pas

artiste en quelque chose, de comprendre quels siècles de labeur, de

déceptions et de souffrances ils peuvent racheter en un instant.

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 26 / 39 题