Dans la journée, Consuelo vit de ses fenêtres une troupe fort étrange
défiler vers la place. C'étaient des hommes trapus, robustes et hâlés,
avec de longues moustaches, les jambes nues chaussées de courroies
entre-croisées comme des cothurnes antiques, la tête couverte de bonnets
pointus, la ceinture garnie de quatre pistolets, les bras, le cou
découvert, la main armée d'une longue carabine albanaise, et le tout
rehaussé d'un grand manteau rouge.
«Est-ce une mascarade? demanda Consuelo au chanoine, qui était venu lui
rendre visite; nous ne sommes point en carnaval, que je sache.
--Regardez bien ces hommes-là, lui répondit le chanoine; car nous ne les
reverrons pas de longtemps, s'il plaît à Dieu de maintenir le règne de
Marie-Thérèse. Voyez comme le peuple les examine avec curiosité, quoique
avec une sorte de dégoût et de frayeur! Vienne les a vus accourir dans
ses jours d'angoisse et de détresse, et alors elle les a accueillis plus
joyeusement qu'elle ne le fait aujourd'hui, honteuse et consternée qu'elle
est de leur devoir son salut!
--Sont-ce là ces brigands esclavons dont on m'a tant parlé en Bohême et
qui y ont fait tant de mal? reprit Consuelo.
--Oui, ce sont eux, répliqua le chanoine; ce sont les débris de ces hordes
de serfs et de bandits croates que le fameux baron François de Trenck,
cousin germain de votre ami le baron Frédéric de Trenck, avait affranchis
ou asservis avec une hardiesse et une habileté incroyables, pour en faire
presque des troupes régulières au service de Marie-Thérèse. Tenez, le
voilà, ce héros effroyable, ce Trenck à la gueule brûlée, comme l'appellent
nos soldats; ce partisan fameux, le plus rusé, le plus intrépide, le plus
nécessaire des tristes et belliqueuses années qui viennent de s'écouler:
le plus grand hâbleur et le plus grand pillard de son siècle, à coup sûr;
mais aussi l'homme le plus brave, le plus robuste, le plus actif, le plus
fabuleusement téméraire des temps modernes. C'est lui; c'est Trenck le
pandoure, avec ses loups affamés, meute sanguinaire dont il est le sauvage
pasteur.»
François de Trenck était plus grand encore que son cousin de Prusse.
Il avait près de six pieds. Son manteau écarlate, attaché à son cou par
une agrafe de rubis, s'entr'ouvrait sur sa poitrine pour laisser voir tout
un musée d'artillerie turque, chamarrée de pierreries, dont sa ceinture
était l'arsenal. Pistolets, sabres recourbés et coutelas, rien ne manquait
pour lui donner l'apparence du plus expéditif et du plus déterminé tueur
d'hommes. En guise d'aigrette, il portait à son bonnet le simulacre d'une
petite faux à quatre lames tranchantes, retombant sur son front. Son aspect
était horrible. L'explosion d'un baril de poudre[1] en le défigurant, avait
achevé de lui donner l'air diabolique. «On ne pouvait le regarder sans
frémir,» disent tous les mémoires du temps.
[Note 1: Étant descendu dans une cave au pillage d'une ville de la Bohème
et dans l'espérance de découvrir le premier des tonnes d'or dont on lui
avait signalé l'existence, il avait approché précipitamment une lumière
d'un de ces tonneaux précieux; mais c'était de la poudre qu'il contenait.
L'explosion avait fait crouler sur lui une partie de la voûte, et on
l'avait retiré des décombres, mourant, le corps sillonné d'énormes
brûlures, le visage couvert de plaies profondes et indélébiles.]
«C'est donc là ce monstre, cet ennemi de l'humanité! dit Consuelo en
détournant les yeux avec horreur. La Bohême se rappellera longtemps son
passage; les villes brûlées, saccagées, les vieillards et les enfants mis
en pièces, les femmes outragées, les campagnes épuisées de contributions,
les moissons dévastées, les troupeaux détruits quand on ne pouvait les
enlever, partout la ruine, la désolation, le meurtre et l'incendie. Pauvre
Bohême! rendez-vous éternel de toutes les luttes, théâtre de toutes les
tragédies!
--Oui, pauvre Bohême! victime de toutes les fureurs, arène de tous les
combats, reprit le chanoine; François de Trenck y a renouvelé les farouches
excès du temps de Jean Ziska. Comme lui invaincu, il n'a jamais fait
quartier; et la terreur de son nom était si grande, que ses avant-gardes
ont enlevé des villes d'assaut, lorsqu'il était encore à quatre milles de
distance, aux prises avec d'autres ennemis. C'est de lui qu'on peut dire,
comme d'Attila, que l'herbe ne repousse jamais là ou son cheval a passé.
C'est lui que les vaincus maudiront jusqu'à la quatrième génération.»
François de Trenck se perdit dans l'éloignement; mais pendant longtemps
Consuelo et le chanoine virent défiler ses magnifiques chevaux richement
caparaçonnés, que ses gigantesques hussards croates conduisaient en main.
«Ce que vous voyez n'est qu'un faible échantillon de ses richesses, dit
le chanoine. Des mulets et des chariots chargés d'armes, de tableaux, de
pierreries, de lingots d'or et d'argent, couvrent incessamment les routes
qui conduisent à ses terres d'Esclavonie. C'est là qu'il enfouit des
trésors qui pourraient fournir la rançon de trois rois. Il mange dans
la vaisselle d'or qu'il a enlevée au roi de Prusse à Sorow, alors qu'il
a failli enlever le roi de Prusse lui-même. Les uns disent qu'il l'a
manqué d'un quart d'heure; les autres prétendent qu'il l'a tenu prisonnier
dans ses mains et qu'il lui a chèrement vendu sa liberté. Patience!
Trenck le pandoure ne jouira peut-être pas longtemps de tant de gloire
et de richesses. On dit qu'un procès criminel le menace, que les plus
épouvantables accusations pèsent sur sa tête, que l'impératrice en a
grand peur; enfin que ceux de ses Croates qui n'ont pas pris, selon leur
coutume, leur congé sous leur bonnet, vont être incorporés dans les troupes
régulières et tenus en bride à la manière prussienne. Quant à lui... j'ai
mauvaise idée des compliments et des récompenses qui l'attendent à la cour!
--Ils ont sauvé la couronne d'Autriche, à ce qu'on dit!
--Cela est certain. Depuis les frontières de la Turquie jusqu'à celles
de la France, ils ont semé l'épouvante et emporté les places les mieux
défendues, les batailles les plus désespérées. Toujours les premiers à
l'attaque d'un front d'armée, à la tête d'un pont, à la brèche d'un fort;
ils ont forcé nos plus grands généraux à l'admiration, et nos ennemis à la
fuite. Les Français ont partout reculé devant eux, et le grand Frédéric
a pâli, dit-on, comme un simple mortel, à leur cri de guerre. Il n'est
point de fleuve rapide, de forêt inextricable, de marais vaseux, de roche
escarpée, de grêle de balles et de torrents de flammes qu'ils n'aient
franchis, à toutes les heures de la nuit, et dans les plus rigoureuses
saisons. Oui; certes, ils ont sauvé la couronne de Marie-Thérèse plus que
la vieille tactique militaire de tous nos généraux et toutes les ruses de
nos diplomates.
--En ce cas, leurs crimes seront impunis et leurs vols sanctifiés!
--Peut-être qu'ils seront trop punis, au contraire.
--On ne se défait pas de gens qui ont rendu de pareils services!
--Pardon, dit le chanoine malignement: quand on n'a plus besoin d'eux...
--Mais ne leur a-t-on pas permis tous les excès qu'ils ont commis sur les
terres de l'Empire et sur celles des alliés?
--Sans doute; on leur a tout permis, puisqu'ils étaient nécessaires!
--Et maintenant?
--Et maintenant qu'ils ne le sont plus, on leur reproche tout ce qu'on leur
avait permis.
--Et la grande âme de Marie-Thérèse?
--Ils ont profané des églises!
--J'entends. Trenck est perdu, monsieur le chanoine.
--Chut! cela se dit tout bas, reprit-il.
--As-tu vu les pandoures? s'écria Joseph en entrant tout essoufflé.
--Avec peu de plaisir, répondit Consuelo.
--Eh bien, ne les as-tu pas reconnus?
--C'est la première fois que je les vois.
--Non pas, Consuelo, ce n'est pas la première fois que ces figures-là
frappent tes regards. Mous en avons rencontré dans le Boehmer-Wald.
--Grâce à Dieu, aucun à ma souvenance.
--Tu as donc oublié un chalet où nous avons passé la nuit sur la fougère,
et où nous nous sommes aperçus tout d'un coup que dix ou douze hommes
dormaient là autour de nous?».
Consuelo se rappela l'aventure du chalet et la rencontre de ces farouches
personnages qu'elle avait pris, ainsi que Joseph, pour des contrebandiers.
D'autres émotions, qu'elle n'avait ni partagées ni devinées, gravaient
dans la mémoire de Joseph toutes les circonstances de cette nuit orageuse.
«Eh bien, lui dit-il, ces prétendus contrebandiers qui ne s'aperçurent pas
de notre présence à côté d'eux et qui sortirent du chalet avant le jour,
portant des sacs et de lourds paquets, c'étaient des pandoures: c'étaient
les armes, les figures, les moustaches et les manteaux que je viens de voir
passer, et la Providence nous avait soustraits, à notre insu, à la plus
funeste rencontre que nous pussions faire en voyage.
--Sans aucun doute, dit le chanoine, à qui tous les détails de ce voyage
avaient été souvent racontés par Joseph; ces honnêtes gens s'étaient
licenciés de leur propre gré, comme c'est leur coutume quand ils ont les
poches pleines, et ils gagnaient la frontière pour revenir dans leur pays
par un long circuit, plutôt que de passer avec leur butin sur les terres
de l'Empire, où ils craignent toujours d'avoir à rendre des comptes. Mais
soyez sûrs qu'ils n'y seront pas arrivés sans encombre. Ils se volent et
s'assassinent les uns les autres tout le long du chemin, et c'est le plus
fort qui regagne ses forêts et ses cavernes, chargé de la part de ses
compagnons.
L'heure de la représentation vint distraire Consuelo du sombre souvenir des
pandoures de Trenck, et elle se rendit au théâtre. Elle n'y avait point de
loge pour s'habiller; jusque-là madame Tesi lui avait prêté la sienne.
Mais, cette fois, madame Tesi fort courroucée de ses succès, et déjà son
ennemie jurée, avait emporté la clef, et la prima donna de la soirée se
trouva fort embarrassée de savoir où se réfugier. Ces petites perfidies
sont usitées au théâtre. Elles irritent et inquiètent la rivale dont on
veut paralyser les moyens. Elle perd du temps à demander une loge, elle
craint de n'en point trouver. L'heure s'avance; ses camarades lui disent
en passant: «Eh quoi! pas encore habillée? on va commencer.» Enfin, après
bien des demandes et bien des pas, à force de colère et de menaces, elle
réussit à se faire ouvrir une loge où elle ne trouve rien de ce qui lui est
nécessaire. Pour peu que les tailleuses soient gagnées, le costume n'est
pas prêt ou va mal. Les habilleuses sont aux ordres de toute autre que
la victime dévouée à ce petit supplice. La cloche sonne, l'avertisseur
(le _buttafuori_) crie de sa voix glapissante dans les corridors: _Signore
e signori, si va cominciar!_ mots terribles que la débutante n'entend pas
sans un froid mortel; elle n'est pas prête; elle se hâte, elle brise ses
lacets, elle déchire ses manches; elle met son manteau de travers, et son
diadème va tomber au premier pas qu'elle fera sur la scène. Palpitante,
indignée, nerveuse, les yeux pleins de larmes, il faut paraître avec un
sourire céleste sur le visage; il faut déployer une voix pure, fraîche
et sûre d'elle-même, lorsque la gorge est serrée et le coeur prêt à se
briser... Oh! toutes ces couronnes de fleurs qui pleuvent sur la scène au
moment du triomphe ont, en dessous, des milliers d'épines.
Heureusement pour Consuelo, elle rencontra la Corilla, qui lui dit en lui
prenant la main:
«Viens dans ma loge; la Tesi s'est flattée de te jouer le même tour qu'elle
me jouait dans les commencements. Mais je viendrai à ton secours, ne fût-ce
que pour la faire enrager! c'est à charge de revanche, au moins! Au train
dont tu y vas, Porporina, je risque bien de te voir passer avant moi,
partout où j'aurai le malheur de te rencontrer. Tu oublieras sans doute
alors la manière dont je me conduis ici avec toi: tu ne te rappelleras
que le mal que je t'ai fait.
--Le mal que vous m'avez fait, Corilla? dit Consuelo en entrant dans la
loge de sa rivale et en commençant sa toilette derrière un paravent, tandis
que les habilleuses allemandes partageaient leurs soins entre les deux
cantatrices, qui pouvaient s'entretenir en vénitien sans être entendues.
Vraiment je ne sais quel mal vous m'avez, fait; je ne m'en souviens plus.
--La preuve que tu me gardes rancune, c'est que tu me dis _vous_, comme si
tu étais une duchesse et comme si tu me méprisais.
--Eh bien, je ne me souviens pas que tu m'aies fait du mal, reprit Consuelo
surmontant la répugnance qu'elle éprouvait à traiter familièrement une
femme à qui elle ressemblait si peu.
--Est-ce vrai ce que tu dis là? repartit l'autre. As-tu oublié à ce point
le pauvre Zoto?
--J'étais libre et maîtresse de l'oublier, je l'ai fait,» reprit Consuelo
en attachant son cothurne de reine avec ce courage et cette liberté
d'esprit que donne l'entrain du métier à certains moments: et elle fit
une brillante roulade pour ne pas oublier de se tenir en voix.
La Corilla riposta par une autre roulade pour faire de même, puis elle
s'interrompit pour dire à sa soubrette:
«Et par le sang du diable, Mademoiselle, vous me serrez trop. Croyez-vous
habiller une poupée de Nuremberg? Ces Allemandes, reprit-elle en dialecte,
elles ne savent pas ce que c'est que des épaules. Elles nous rendraient
carrées comme leurs douairières, si on se laissait faire. Porporina, ne te
laisse pas empaqueter jusqu'aux oreilles comme la dernière fois: c'était
absurde.
--Ah! pour cela, ma chère, c'est la consigne impériale. Ces dames le
savent, et je ne tiens pas à me révolter pour si peu de chose.
--Peu de chose! nos épaules, peu de chose.
--Je ne dis pas cela pour toi, qui as les plus belles formes de l'univers;
mais moi...
--Hypocrite! dit Corilla en soupirant; tu as dix ans de moins que moi, et
mes épaules ne se soutiendront bientôt plus que par leur réputation.
--C'est toi qui es hypocrite,» reprit Consuelo, horriblement ennuyée de
ce genre de conversation; et pour l'interrompre, elle se mit, tout en se
coiffant, à faire des gammes et des traits.
«Tais-toi, lui dit tout à coup Corilla, qui l'écoutait malgré elle; tu
m'enfonces mille poignards dans le gosier... Ah! je te céderais de bon
coeur tous mes amants, je serais bien sûre d'en trouver d'autres; mais ta
voix et ta méthode, jamais je ne pourrai te les disputer. Tais-toi, car
j'ai envie de t'étrangler.»
Consuelo, qui vit bien que la Corilla ne plaisantait qu'à demi, et que ces
flatteries railleuses cachaient une souffrance réelle, se le tint pour dit;
mais au bout d'un instant, celle-ci reprit:
«Comment fais-tu ce trait-là?
--Veux-tu le faire? je te le cède, répondit Consuelo en riant, avec sa
bonhomie admirable. Tiens, je vais te l'apprendre. Mets le dès ce soir dans
quelque endroit de ton rôle. Moi, j'en trouverai un autre.
--C'en sera un autre encore plus fort. Je n'y gagnerai rien.
--Eh bien, je ne le ferai cas du tout. Aussi bien le Porpora ne se soucie
pas de ces choses-là, et ce sera un reproche de moins qu'il me fera ce
soir. Tiens, voilà mon trait.»
Et tirant de sa poche une ligne de musique écrite sur un petit bout de
papier plié, elle le passa par-dessus le paravent à Corilla, qui se mit à
l'étudier aussitôt. Consuelo l'aida, le lui chanta plusieurs fois et finit
par le lui apprendre. Les toilettes allaient toujours leur train.
Mais avant que Consuelo eût passé sa robe, la Corilla écarta impétueusement
le paravent et vint l'embrasser pour la remercier du sacrifice de son
trait. Ce n'était pas un mouvement de reconnaissance bien sincère qui la
poussait à cette démonstration. Il s'y mêlait un perfide désir de voir la
taille de sa rivale en corset, afin de pouvoir trahir le secret de quelque
imperfection. Mais Consuelo n'avait pas de corset. Sa ceinture, déliée
comme un roseau, et ses formes chastes et nobles, n'empruntaient pas les
secours de l'art. Elle pénétra l'intention de Corilla et sourit.
«Tu peux examiner ma personne et pénétrer mon coeur, pensa-t-elle, tu n'y
trouveras rien de faux.
--Zingarella, lui dit la Corilla en reprenant malgré elle son air hostile
et sa voix âpre, tu n'aimes donc plus du tout Anzoleto?
--Plus du tout, répondit Consuelo en riant.
--Et lui, il t'a beaucoup aimée?
--Pas du tout, reprit Consuelo avec la même assurance et le même
détachement bien senti et bien sincère.
--C'est bien ce qu'il me disait!» s'écria la Corilla en attachant sur
elle ses yeux bleus, clairs et ardents, espérant surprendre un regret et
réveiller une blessure dans le passé de sa rivale.
Consuelo ne se piquait pas de finesse, mais elle avait celle des âmes
franches, si forte quand elle lutte contre des desseins astucieux. Elle
sentit le coup et y résista tranquillement. Elle n'aimait plus Anzoleto,
elle ne connaissait pas la souffrance de l'amour-propre: elle laissa donc
ce triomphe à la vanité de Corilla.
«Il te disait la vérité, reprit-elle; il ne m'aimait pas.
--Mais toi, tu ne l'as donc jamais aimé?» dit l'autre, plus étonnée que
satisfaite de cette concession.
Consuelo sentit qu'elle ne devait pas être franche à demi. Corilla voulait
l'emporter, il fallait la satisfaire.
«Moi, répondit-elle, je l'ai beaucoup aimé.
--Et tu l'avoues ainsi? tu n'as donc pas de fierté, pauvre fille?
--J'en ai eu assez pour me guérir.
--C'est-à-dire que tu as eu assez de philosophie pour te consoler avec un
autre. Dis-moi avec qui, Porporina. Ce ne peut être avec ce petit Haydn,
qui n'a ni sou ni maille!
--Ce ne serait pas une raison. Mais je ne me suis consolée avec personne
de la manière dont tu l'entends.
--Ah! je sais! j'oubliais que tu as la prétention... Ne dis donc pas de
ces choses-là ici, ma chère; tu te feras tourner en ridicule.
--Aussi je ne les dirai pas sans qu'on m'interroge, et je ne me laisserai
pas interroger par tout le monde. C'est une liberté que je t'ai laissé
prendre, Corilla; c'est à toi de n'en pas abuser, si tu n'es pas mon
ennemie.
--Vous êtes une masque! s'écria la Corilla. Vous avez de l'esprit, quoique
vous fassiez l'ingénue. Vous en avez tant que je suis sur le point de vous
croire aussi pure que je l'étais à douze ans. Pourtant cela est impossible.
Ah! que tu es habile, Zingarella! Tu feras croire aux hommes tout ce que
tu voudras.
--Je ne leur ferai rien croire du tout, car je ne leur permettrai pas de
s'intéresser assez à mes affaires pour m'interroger.
--Ce sera le plus sage: ils abusent toujours de nos confessions, et ne
les ont pas plus tôt arrachées, qu'ils nous humilient de leurs reproches.
Je vois que tu sais ton affaire. Tu feras bien de ne pas vouloir inspirer
de passions: comme cela, tu n'auras pas d'embarras, pas d'orages; tu agiras
librement sans tromper personne. A visage découvert, on trouve plus
d'amants et on fait plus vite fortune. Mais il faut pour cela plus de
courage que je n'en ai; il faut que personne ne te plaise et que tu ne
te soucies d'être aimée de personne, car on ne goûte ces dangereuses
douceurs de l'amour qu'à force de précautions et de mensonges. Je t'admire,
Zingarella! oui, je me sens frappée de respect en te voyant, si jeune,
triompher de l'amour; car la chose la plus funeste à notre repos, à notre
voix, à la durée de notre beauté, à notre fortune, à nos succès, c'est bien
l'amour, n'est-ce pas? Oh! oui, je le sais par expérience. Si j'avais pu
m'en tenir toujours à la froide galanterie, je n'aurais pas tant souffert;
je n'aurais pas perdu deux mille sequins, et deux notes dans le haut. Mais,
vois-tu, je m'humilie devant toi; je suis une pauvre créature, je suis née
malheureuse. Toujours, au milieu de mes plus belles affaires, j'ai fait
quelque sottise qui a tout gâté, je me suis laissé prendre à quelque folle
passion pour quelque pauvre diable, et adieu la fortune! J'aurais pu
épouser Zustiniani dans un temps; oui, je l'aurais pu; il m'adorait et
je ne pouvais pas le souffrir; j'étais maîtresse de son sort. Ce misérable
Anzoleto m'a plu... j'ai perdu ma position. Allons, tu me donneras des
conseils, tu seras mon amie, n'est-ce pas? Tu me préserveras des faiblesses
de coeur et des coups de tête. Et, pour commencer... il faut que je t'avoue
que j'ai une inclination depuis huit jours pour un homme dont la faveur
baisse singulièrement, et qui, avant peu, pourra être plus dangereux
qu'utile à la cour; un homme qui est riche à millions, mais qui pourrait
bien se trouver ruiné dans un tour de main. Oui, je veux m'en détacher
avant qu'il m'entraîne dans son précipice... Allons! le diable veut me
démentir, car le voici qui vient; je l'entends, et je sens le feu de la
jalousie me monter au visage. Ferme bien ton paravent, Porporina, et ne
bouge pas: je ne veux pas qu'il te voie.»
Consuelo se hâta de tirer avec soin le paravent. Elle n'avait pas besoin de
l'avis pour désirer de n'être pas examinée par les amants de la Corilla.
Une voix d'homme assez vibrante et juste, quoique privée de fraîcheur,
fredonnait dans les corridors. On frappa pour la forme, et on entra sans
attendre la réponse.
«Horrible métier! pensa Consuelo. Non, je ne me laisserai pas séduire par
les enivrements de la scène; l'intérieur de la coulisse est trop immonde.»
Et elle se cacha dans son coin, humiliée de se trouver en pareille
compagnie, indignée et consternée de la manière dont la Corilla l'avait
comprise, et plongeant pour la première fois dans cet abîme de corruption
dont elle n'avait pas encore eu l'idée.