Dans l'attente d'une réponse qu'elle ne devait pas recevoir, puisque le
Porpora avait brûlé sa lettre, Consuelo continua le genre de vie studieux
et calme qu'elle avait adopté. Sa présence attira chez la Wilhelmine
quelques personnes fort distinguées qu'elle eut grand plaisir à y
rencontrer souvent, entre autres, le baron Frédéric de Trenck, qui lui
inspirait une vraie sympathie. Il eut la délicatesse de ne point l'aborder,
la première fois qu'il la revit, comme une ancienne connaissance, mais de
se faire présenter à elle, après qu'elle eut chanté, comme un admirateur
profondément touché de ce qu'il venait d'entendre. En retrouvant ce beau et
généreux jeune homme qui l'avait sauvée si bravement de M. Mayer et de sa
bande, le premier mouvement de Consuelo fut de lui tendre la main. Le
baron, qui ne voulait pas qu'elle fît d'imprudence par gratitude pour lui,
se hâta de prendre sa main respectueusement comme pour la reconduire à sa
chaise, et il la lui pressa doucement pour la remercier. Elle sut ensuite
par Joseph, dont il prenait des leçons de musique, qu'il ne manquait jamais
de demander de ses nouvelles avec intérêt, et de parler d'elle avec
admiration; mais que, par un sentiment d'exquise discrétion, il ne lui
avait jamais adressé la moindre question sur le motif de son déguisement,
sur la cause de leur aventureux voyage, et sur la nature des sentiments
qu'ils pouvaient avoir eus, ou avoir encore l'un pour l'autre.
«Je ne sais ce qu'il en pense, ajouta Joseph: mais je t'assure qu'il n'est
point de femme dont il parle avec plus d'estime et de respect qu'il ne fait
de toi.
--En ce cas, ami, dit Consuelo, je t'autorise à lui raconter toute notre
histoire, et toute la mienne, si tu veux, sans toutefois nommer la famille
de Rudolstadt. J'ai besoin d'être estimée sans réserve de cet homme à qui
nous devons la vie, et qui s'est conduit si noblement avec moi sous tous
les rapports.»
Quelques semaines après, M. de Trenck, ayant à peine terminé sa mission
à Vienne, fut rappelé brusquement par Frédéric, et vint un matin à
l'ambassade pour dire adieu, à la hâte, à M. Corner. Consuelo, en
descendant l'escalier pour sortir, le rencontra sous le péristyle. Comme
ils s'y trouvaient seuls, il vint à elle et prit sa main qu'il baisa
tendrement.
«Permettez-moi, lui dit-il, de vous exprimer pour la première, et peut-être
pour la dernière fois de ma vie, les sentiments dont mon coeur est rempli
pour vous; je n'avais pas besoin que Beppo me racontât votre histoire pour
être pénétré de vénération. Il y a des physionomies qui ne trompent pas, et
il ne m'avait fallu qu'un coup d'œil pour pressentir et deviner en vous
une grande intelligence et un grand coeur. Si j'avais su, à Passaw, que
notre cher Joseph était si peu sur ses gardes, je vous aurais protégée
contre les légèretés du comte Hoditz, que je ne prévoyais que trop, bien
que j'eusse fait mon possible pour lui faire comprendre qu'il s'adressait
fort mal, et qu'il allait se rendre ridicule. Au reste, ce bon Hoditz m'a
raconté lui-même comment vous vous êtes moquée de lui, et il vous sait le
meilleur gré du monde de lui avoir gardé le secret; moi, je n'oublierai
jamais la romanesque aventure qui m'a procuré le bonheur de vous connaître,
et quand même je devrais la payer de ma fortune et de mon avenir, je la
compterais encore parmi les plus beaux jours de ma vie.
--Croyez-vous donc, monsieur le baron, dit Consuelo, qu'elle puisse avoir
de pareilles suites?
--J'espère que non; et pourtant tout est possible à la cour de Prusse.
--Vous me faites une grande peur de la Prusse: savez-vous, monsieur le
baron, qu'il serait pourtant possible que j'eusse avant peu le plaisir de
vous y retrouver? Il est question d'un engagement pour moi à Berlin.
--En vérité! s'écria Trenck, dont le visage s'éclaira d'une joie soudaine;
eh bien, Dieu fasse que ce projet se réalise! Je puis vous être utile
à Berlin, et vous devez compter sur moi comme sur un frère. Oui, j'ai
pour vous l'affection d'un frère, Consuelo... et si j'avais été libre,
je n'aurais peut-être pas su me défendre d'un sentiment plus vif
encore... mais vous ne l'êtes pas non plus, et des liens sacrés,
éternels... ne me permettent pas d'envier l'heureux gentilhomme qui
sollicite votre main. Quel qu'il soit, Madame, comptez qu'il trouvera
en moi un ami s'il le désire, et, s'il a jamais besoin de moi, un
champion contre les préjugés du monde... Hélas! moi aussi, Consuelo, j'ai
dans ma vie une barrière terrible qui s'élève entre l'objet de mon amour et
moi; mais celui qui vous aime est un homme, et il peut abattre la barrière;
tandis que la femme que j'aime, et qui est d'un rang plus élevé que moi,
n'a ni le pouvoir, ni le droit, ni la force, ni la liberté de me la faire
franchir.
--Je ne pourrai donc rien pour elle, ni pour vous? dit Consuelo. Pour la
première fois je regrette l'impuissance de ma pauvre condition.
--Qui sait? s'écria le baron avec feu; vous pourrez peut-être plus que vous
ne pensez, sinon pour nous réunir, du moins pour adoucir parfois l'horreur
de notre séparation. Voua sentiriez-vous le courage de braver quelques
dangers pour nous?
--Avec autant de joie que vous avez exposé votre vie pour me sauver.
--Eh bien, j'y compte. Souvenez-vous de cette promesse, Consuelo. Peut-être
sera-ce à l'improviste que je vous la rappellerai.
--A quelque heure de ma vie que ce soit, je ne l'aurai point oubliée,
répondit-elle en lui tendant la main.
--Eh bien, dit-il, donnez-moi un signe, un gage de peu de valeur, que je
puisse vous représenter dans l'occasion; car j'ai le pressentiment de
grandes luttes qui m'attendent, et il peut se trouver des circonstances où
ma signature, mon cachet même pourraient compromettre _elle_ et vous!
--Voulez-vous le cahier de musique que j'allais porter chez quelqu'un de la
part de mon maître? Je m'en procurerai un autre, et je ferai à celui-ci une
marque pour le reconnaître dans l'occasion.
--Pourquoi non? Un cahier du musique est, en effet, ce qu'on peut le mieux
envoyer sans éveiller les soupçons. Mais pour qu'il puisse me servir
plusieurs fois, j'en détacherai les feuillets. Faites un signe à toutes les
pages.»
Consuelo, s'appuyant sur la rampe de l'escalier, traça le nom de Bertoni
sur chaque feuillet du cahier. Le baron le roula et l'emporta, après avoir
juré une éternelle amitié à notre héroïne.
A cette époque, madame Tesi tomba malade, et les représentations du théâtre
impérial menacèrent d'être suspendues, car elle y avait les rôles les plus
importants. La Corilla pouvait, à la rigueur, la remplacer. Elle avait
un grand succès à la cour et à la ville. Sa beauté et sa coquetterie
provocante tournaient la tête à tous ces bons seigneurs allemands, et l'on
ne songeait pas à être difficile pour sa voix un peu éraillée, pour son jeu
un peu épileptique. Tout était beau de la part d'une si belle personne; ses
épaules de neige filaient des sons admirables, ses bras ronds et voluptueux
chantaient toujours juste, et ses poses superbes enlevaient d'emblée les
traits les plus hasardés. Malgré le purisme musical dont on se piquait là,
on y subissait, tout comme à Venise, la fascination du regard langoureux;
et madame Corilla préparait, dans son boudoir, plusieurs fortes têtes à
l'enthousiasme et à l'entraînement de la représentation.
Elle se présenta donc hardiment pour chanter, par intérim, les rôles de
madame Tesi; mais l'embarras était de se faire remplacer elle-même dans
ceux qu'elle avait chantés jusque-là. La voie flûtée de madame Holzbaüer
ne permettait pas qu'on y songeât. Il fallait donc laisser arriver
Consuelo, ou se contenter à peu de frais. Le Porpora s'agitait comme un
démon; Métastase, horriblement mécontent de la prononciation lombarde de
Corilla, et indigné du tapage qu'elle faisait pour effacer les autres
rôles (contrairement à l'esprit du poëme, et en dépit de la situation),
ne cachait plus son éloignement pour elle et sa sympathie pour la
consciencieuse et intelligente Porporina. Caffariello, qui faisait la cour
à madame Tesi laquelle madame Tesi détestait déjà cordialement la Corilla
pour avoir osé lui disputer _ses effets_ et le sceptre de la beauté,
déclamait hardiment pour l'admission de Consuelo. Holzbaüer, jaloux de
soutenir l'honneur de sa direction, mais effrayé de l'ascendant que Porpora
saurait bientôt prendre s'il avait un pied seulement dans la coulisse,
ne savait où donner de la tête. La bonne conduite de Consuelo lui avait
concilié assez de partisans, pour qu'il fut difficile d'en imposer plus
longtemps à l'impératrice. Par suite de tous ces motifs, Consuelo reçut des
propositions. En les faisant mesquines, on espéra qu'elle les refuserait.
Porpora les accepta d'emblée, et, comme de coutume, sans la consulter.
Un beau matin, Consuelo se trouva engagée pour six représentations; et,
sans pouvoir s'y soustraire, sans comprendre pourquoi après une attente de
six semaines elle ne recevait aucune nouvelle des Rudolstadt, elle fut
traînée par le Porpora à la répétition de l'_Antigono_ de Métastase,
musique de Hasse.
Consuelo avait déjà étudié son rôle avec le Porpora. Sans doute c'était
une grande souffrance pour ce dernier d'avoir à lui enseigner la musique
de son rival, du plus ingrat de ses élèves, de l'ennemi qu'il haïssait
désormais le plus; mais, outre qu'il fallait en passer par là pour arriver
à faire ouvrir la porte à ses propres compositions, le Porpora était un
professeur trop consciencieux, une âme d'artiste trop probe pour ne pas
mettre tous ses soins, tout son zèle à cette étude. Consuelo le secondait
si généreusement, qu'il en était à la fois ravi et désolé. En dépit
d'elle-même, la pauvre enfant trouvait Hasse magnifique, et son âme sentait
bien plus de développement dans ces chants si tendres et si passionnés
du _Sassone_ que dans la grandeur un peu nue et un peu froide parfois de
son propre maître. Habituée, en étudiant les autres grands maîtres avec
lui, à s'abandonner à son propre enthousiasme, elle était forcée de se
contenir, cette fois, en voyant la tristesse de son front et l'abattement
de sa rêverie après la leçon. Lorsqu'elle entra en scène pour répéter avec
Caffariello et la Corilla, quoiqu'elle sût fort bien sa partie, elle se
sentit si émue qu'elle eut peine à ouvrir la scène d'Ismène avec Bérénice,
qui commence par ces mots:
No; tullo, o Berenice,
Tu non apri il tuo cor, etc.[1]
[Note 1: Non, Bérénice, tu n'ouvres pas ici franchement ton coeur.]
A quoi Corilla répondit par ceux-ci:
«E ti par poco,
«Quel che sai de miei casi?»[2]
[Note 2: Ce que tu sais de mes aventures te paraît-il donc peu de chose?]
En cet endroit, la Corilla fut interrompue par un grand éclat de rire de
Caffariello; et, se tournant vers lui avec des yeux étincelants de colère:
«Que trouvez-vous donc là de si plaisant? lui demanda-t-elle.
--Tu l'as très-bien dit, ma grosse Bérénice, répondit Caffariello en riant
plus fort; on ne pouvait pas le dire plus sincèrement.
--Ce sont les paroles qui vous amusent? dit Holzbaüer, qui n'eût pas été
fâché de redire à Métastase les plaisanteries du sopraniste sur ses vers.
--Les paroles sont belles, répondit sèchement Caffariello, qui connaissait
bien le terrain; mais leur application en cette circonstance est si
parfaite, que je ne puis m'empêcher d'en rire.»
Et il se tint les côtes, en redisant au Porpora:
«E ti par poco,
Quel che sai di _tanti_ casi?»
La Corilla, voyant quelle critique sanglante renfermait cette allusion à
ses moeurs, et tremblante de colère, de haine et de crainte, faillit
s'élancer sur Consuelo pour la défigurer; mais la contenance de cette
dernière était si douce et si calme, qu'elle ne l'osa pas. D'ailleurs, le
faible jour qui pénétrait sur le théâtre venant à tomber sur le visage de
sa rivale, elle s'arrêta frappée de vagues réminiscences et de terreurs
étranges. Elle ne l'avait jamais vue au jour, ni de près, à Venise. Au
milieu des douleurs de l'enfantement, elle avait vu confusément le petit
Zingaro Bertoni s'empresser autour d'elle, et elle n'avait rien compris
à son dévouement. En ce moment, elle chercha à rassembler ses souvenirs,
et, n'y réussissant pas, elle resta sous le coup d'une inquiétude et d'un
malaise qui la troublèrent durant toute la répétition. La manière dont la
Porporina chanta sa partie ne contribua pas peu à augmenter sa méchante
humeur, et la présence du Porpora, son ancien maître, qui, comme un juge
sévère, l'écoutait en silence et d'un air presque méprisant, lui devint
peu à peu un supplice véritable. M. Holzbaüer ne fut pas moins mortifié
lorsque le maestro déclara qu'il donnait les mouvements tout de travers;
et il fallut bien l'en croire, car il avait assisté aux répétitions que
Hasse lui-même avait dirigées à Dresde, lors de la première mise en scène
de l'opéra. Le besoin qu'on avait d'un bon conseil fit céder la mauvaise
volonté et imposa silence au dépit. Il conduisit toute la répétition,
apprit à chacun son devoir, et reprit même Caffariello, qui affecta
d'écouter ses avis avec respect pour leur donner plus de poids vis-à-vis
des autres. Caffariello n'était occupé qu'à blesser la rivale impertinente
de madame Tesi et rien ne lui coûtait ce jour-là pour s'en donner le
plaisir, pas même un acte de soumission et de modestie. C'est ainsi que,
chez les artistes comme chez les diplomates, au théâtre comme dans le
cabinet des souverains, les plus belles et les plus laides choses ont leurs
causes cachées infiniment petites et frivoles.
En rentrant après la répétition, Consuelo trouva Joseph tout rempli d'une
joie mystérieuse; et quand ils purent se parler, elle apprit de lui que le
bon chanoine était arrivé à Vienne; que son premier soin avait été de faire
demander son cher Beppo, et de lui donner un excellent déjeuner, tout en
lui faisant mille tendres questions sur son cher Bertoni. Ils s'étaient
déjà entendus sur les moyens de nouer connaissance avec le Porpora, afin
qu'on pût se voir en famille, honnêtement et sans cachotteries. Dès le
lendemain, le chanoine se fit présenter comme un protecteur de Joseph
Haydn, grand admirateur du maestro, et sous le prétexte de venir le
remercier des leçons qu'il voulait bien donner à son jeune ami, Consuelo
eut l'air de le saluer pour la première fois, et, le soir, le maestro et
ses deux élèves dînèrent amicalement chez le chanoine. A moins d'afficher
un stoïcisme dont les musiciens de ce temps-là, même les plus grands, ne
se piquaient guère, il eût été difficile au Porpora de ne pas se prendre
subitement d'affection pour ce brave chanoine qui avait une si bonne table
et qui appréciait si bien ses ouvrages. On fit de la musique après dîner,
et l'on se vit ensuite presque tous les jours.
Ce fut encore là un adoucissement à l'inquiétude que le silence d'Albert
commençait à donner à Consuelo. Le chanoine était d'un esprit enjoué,
chaste en même temps que libre, exquis à beaucoup d'égards, juste et
éclairé sur beaucoup d'autres points. En somme, c'était un ami excellent
et un homme parfaitement aimable. Sa société animait et fortifiait le
maestro; l'humeur de celui-ci en devenait plus douce, et, partant,
l'intérieur de Consuelo plus agréable.
Un jour qu'il n'y avait pas de répétition (on était à l'avant-veille de la
représentation d'_Antigono_), le Porpora étant allé à la campagne avec un
confrère, le chanoine proposa à ses jeunes amis d'aller faire une descente
au prieuré pour surprendre ceux de ses gens qu'il y avait laissés, et voir
par lui-même, en tombant sur eux comme une bombe, si la jardinière soignait
bien Angèle, et si le jardinier ne négligeait pas le volkameria. La partie
fut acceptée. La voiture du chanoine fut bourrée de pâtés et de bouteilles,
(car on ne pouvait pas faire un voyage de quatre lieues sans avoir quelque
appétit), et l'on arriva au bénéfice après avoir fait un petit détour et
laissé la voiture à quelque distance pour mieux ménager la surprise.
Le volkameria se portait à merveille; il avait chaud, et ses racines
étaient fraîches. Sa floraison s'était épuisée au retour de la froidure,
mais ses jolies feuilles tombaient sans langueur sur son tronc dégagé. La
serre était bien tenue, et les chrysanthèmes bleus bravaient l'hiver et
semblaient rire derrière le vitrage. Angèle, suspendue au sein de la
nourrice, commençait à rire aussi, quand on l'excitait par des minauderies;
et le chanoine décréta fort sagement qu'il ne fallait pas abuser de cette
bonne disposition, parce que le rire forcé, provoqué trop souvent chez
ces petites créatures, développait en elles le tempérament nerveux mal à
propos.
On en était là, on causait librement dans la jolie maisonnette du
jardinier; le chanoine, enveloppé dans sa douillette fourrée, se chauffait
les tibias devant un grand feu de racines sèches et de pommes de pin;
Joseph jouait avec les beaux enfants de la belle jardinière, et Consuelo,
assise au milieu de la chambre, tenait Angèle dans ses bras et la
contemplait avec un mélange de tendresse et de douleur. Il lui semblait
que cet enfant lui appartenait plus qu'à tout autre, et qu'une mystérieuse
fatalité attachait le sort de ce petit être à son propre sort, lorsque la
porte s'ouvrit brusquement, et la Corilla se trouva vis-à-vis d'elle, comme
une apparition évoquée par sa rêverie mélancolique.
Pour la première fois depuis le jour de sa délivrance, la Corilla avait
senti sinon un élan d'amour, du moins un accès de remords maternel, et
elle venait voir son enfant à la dérobée. Elle savait que le chanoine
habitait Vienne; arrivée derrière lui, à une demi-heure de distance, et
ne rencontrant pas même les traces de sa voiture aux abords du prieuré,
puisqu'il avait fait un détour avant que d'y entrer, elle pénétra
furtivement par les jardins, et sans voir personne, jusque dans la maison
où elle savait qu'Angèle était en nourrice; car elle n'avait pas laissé
de prendre quelques informations à ce sujet. Elle avait beaucoup ri de
l'embarras et de la chrétienne résignation du chanoine; mais elle ignorait
la part que Consuelo avait eue à l'aventure. Ce fut donc avec une surprise
mêlée d'épouvante et de consternation qu'elle vit sa rivale en cet endroit;
et, ne sachant point, n'osant point deviner quel était l'enfant qu'elle
berçait ainsi, elle faillit tourner les talons et s'enfuir. Mais Consuelo,
qui, par un mouvement instinctif, avait serré l'enfant contre son sein
comme la perdrix cache ses poussins sous son aile à l'approche du vautour;
Consuelo, qui était au théâtre, et qui, le lendemain, pourrait présenter
sous un autre jour ce secret de la comédie que Corilla avait raconté
jusqu'alors à sa manière; Consuelo enfin, qui la regardait avec un mélange
d'effroi et d'indignation, la retint clouée et comme fascinée au milieu de
la chambre.
Cependant la Corilla était une comédienne trop consommée pour perdre
longtemps l'esprit et la parole. Sa tactique était de prévenir une
humiliation par une insulte; et, pour se mettre en voix, elle commença
son rôle par cette apostrophe, dite en dialecte vénitien, d'un ton leste
et acerbe:
«Eh! par Dieu! ma pauvre Zingarella, cette maison est-elle un dépôt
d'enfants trouvés? Y es-tu venue aussi pour chercher ou pour déposer le
tien? Je vois que nous courons mêmes chances et que nous avons même
fortune. Sans doute nos deux enfants ont le même père, car nos aventures
datent de Venise et de la même époque; et j'ai vu avec compassion pour toi
que ce n'est pas pour te rejoindre, comme nous le pensions, que le bel
Anzoleto nous a si brusquement plantés là au milieu de son engagement,
à la saison dernière.
--Madame, répondit Consuelo pâle mais calme, si j'avais eu le malheur
d'être aussi intime avec Anzoleto que vous l'avez été, et si j'avais eu,
par suite de ce malheur, le bonheur d'être mère (car c'en est toujours un
pour qui sait le sentir), mon enfant ne serait point ici.
--Ah! je comprends, reprit l'autre avec un feu sombre dans les yeux; il
serait élevé à la villa Zustiniani. Tu aurais eu l'esprit qui m'a manqué
pour persuader au cher comte que son honneur était engagé à le reconnaître.
Mais tu n'as pas eu le malheur, à ce que tu prétends, d'être la maîtresse
d'Anzoleto, et Zustiniani a eu le bonheur de ne pas te laisser de preuves
de son amour. On dit que Joseph Haydn, l'élève de ton maître, t'a consolée
de toutes tes infortunes, et sans doute l'enfant que tu berces...
--Est le vôtre, Mademoiselle, s'écria Joseph, qui comprenait très-bien
maintenant le dialecte, et qui s'avança entre Consuelo et la Corilla
d'un air à faire reculer cette dernière. C'est Joseph Haydn qui vous le
certifie, car il était présent quand vous l'avez mis au monde.»
La figure de Joseph, que Corilla n'avait pas revue depuis ce jour
malencontreux, lui remit aussitôt en mémoire toutes les circonstances
qu'elle cherchait vainement à se rappeler, et le Zingaro Bertoni lui
apparut enfin sous les véritables traits de la Zingarella Consuelo. Un cri
de surprise lui échappa, et pendant un instant la honte et le dépit se
disputèrent dans son sein. Mais, bientôt le cynisme lui revint au coeur et
l'outrage à la bouche.
«En vérité, mes enfants, s'écria-t-elle d'un air atrocement bénin, je ne
vous remettais pas. Vous étiez bien gentils tous les deux, quand je vous
rencontrai courant les aventures, et la Consuelo était vraiment un joli
garçon sous son déguisement. C'est donc dans cette sainte maison qu'elle
a passé dévotement son temps, entre le gros chanoine et le petit Joseph
depuis un an qu'elle s'est sauvée de Venise? Allons, Zingarella, ne
t'inquiète pas, mon enfant. Nous avons le secret l'une de l'autre, et
l'impératrice, qui veut tout savoir, ne saura rien d'aucune de nous.
--A supposer que j'eusse un secret, répondit froidement Consuelo, il n'est
entre vos mains que d'aujourd'hui; et j'étais en possession du vôtre le
jour où j'ai parlé pendant une heure avec l'impératrice, trois jours avant
la signature de votre engagement, Corilla!
--Et tu lui as dit du mal de moi? s'écria Corilla en devenant rouge de
colère.
--Si je lui avais dit ce que je sais de vous, vous ne seriez point engagée.
Si vous l'êtes, c'est qu'apparemment je n'ai point voulu profiter de
l'occasion.
--Et pourquoi ne l'as-tu pas fait? Il faut que tu sois bien bête!» reprit
Corilla avec une candeur de perversité admirable à voir.
Consuelo et Joseph ne purent s'empêcher de sourire en se regardant; le
sourire de Joseph était plein de mépris pour la Corilla; celui de Consuelo
était angélique et s'élevait vers le ciel.
«Oui, Madame, répondit-elle avec une douceur accablante, je suis telle que
vous dites, et je m'en trouve fort bien.
--Pas trop bien, ma pauvre fille, puisque je suis engagée et que tu ne
l'as pas été! reprit la Corilla ébranlée et un peu soucieuse; on me l'avait
dit, à Venise, que tu manquais d'esprit, et que tu ne saurais jamais faire
tes affaires. C'est la seule chose vraie qu'Anzoleto m'ait dite de toi.
Mais, qu'y faire? ce n'est pas ma faute si tu es ainsi... A ta place
j'aurais dit ce que je savais de la Corilla; je me serais donnée pour
une vierge, pour une sainte. L'impératrice l'aurait cru: elle n'est pas
difficile à persuader... et j'aurais supplanté toutes mes rivales. Mais tu
ne l'as pas fait!... c'est étrange, et je te plains de savoir si peu mener
ta barque.»
Pour le coup, le mépris l'emporta sur l'indignation; Consuelo et Joseph
éclatèrent de rire, et la Corilla, qui, en sentant ce qu'elle appelait dans
son esprit l'impuissance de sa rivale, perdait cette amertume agressive
dont elle s'était armée d'abord, se mit à l'aise, tira une chaise auprès
du feu, et s'apprêta à continuer tranquillement la conversation, afin de
mieux sonder le fort et le faible de ses adversaires. En cet instant elle
se trouva face à face, avec le chanoine, qu'elle n'avait pas encore aperçu,
parce que celui-ci, guidé par son instinct de prudence ecclésiastique,
avait fait signe à la robuste jardinière et à ses deux enfants de se tenir
devant lui jusqu'à ce qu'il eût compris ce qui se passait.