XCIII.

Dans l'attente d'une réponse qu'elle ne devait pas recevoir, puisque le

Porpora avait brûlé sa lettre, Consuelo continua le genre de vie studieux

et calme qu'elle avait adopté. Sa présence attira chez la Wilhelmine

quelques personnes fort distinguées qu'elle eut grand plaisir à y

rencontrer souvent, entre autres, le baron Frédéric de Trenck, qui lui

inspirait une vraie sympathie. Il eut la délicatesse de ne point l'aborder,

la première fois qu'il la revit, comme une ancienne connaissance, mais de

se faire présenter à elle, après qu'elle eut chanté, comme un admirateur

profondément touché de ce qu'il venait d'entendre. En retrouvant ce beau et

généreux jeune homme qui l'avait sauvée si bravement de M. Mayer et de sa

bande, le premier mouvement de Consuelo fut de lui tendre la main. Le

baron, qui ne voulait pas qu'elle fît d'imprudence par gratitude pour lui,

se hâta de prendre sa main respectueusement comme pour la reconduire à sa

chaise, et il la lui pressa doucement pour la remercier. Elle sut ensuite

par Joseph, dont il prenait des leçons de musique, qu'il ne manquait jamais

de demander de ses nouvelles avec intérêt, et de parler d'elle avec

admiration; mais que, par un sentiment d'exquise discrétion, il ne lui

avait jamais adressé la moindre question sur le motif de son déguisement,

sur la cause de leur aventureux voyage, et sur la nature des sentiments

qu'ils pouvaient avoir eus, ou avoir encore l'un pour l'autre.

«Je ne sais ce qu'il en pense, ajouta Joseph: mais je t'assure qu'il n'est

point de femme dont il parle avec plus d'estime et de respect qu'il ne fait

de toi.

--En ce cas, ami, dit Consuelo, je t'autorise à lui raconter toute notre

histoire, et toute la mienne, si tu veux, sans toutefois nommer la famille

de Rudolstadt. J'ai besoin d'être estimée sans réserve de cet homme à qui

nous devons la vie, et qui s'est conduit si noblement avec moi sous tous

les rapports.»

Quelques semaines après, M. de Trenck, ayant à peine terminé sa mission

à Vienne, fut rappelé brusquement par Frédéric, et vint un matin à

l'ambassade pour dire adieu, à la hâte, à M. Corner. Consuelo, en

descendant l'escalier pour sortir, le rencontra sous le péristyle. Comme

ils s'y trouvaient seuls, il vint à elle et prit sa main qu'il baisa

tendrement.

«Permettez-moi, lui dit-il, de vous exprimer pour la première, et peut-être

pour la dernière fois de ma vie, les sentiments dont mon coeur est rempli

pour vous; je n'avais pas besoin que Beppo me racontât votre histoire pour

être pénétré de vénération. Il y a des physionomies qui ne trompent pas, et

il ne m'avait fallu qu'un coup d'œil pour pressentir et deviner en vous

une grande intelligence et un grand coeur. Si j'avais su, à Passaw, que

notre cher Joseph était si peu sur ses gardes, je vous aurais protégée

contre les légèretés du comte Hoditz, que je ne prévoyais que trop, bien

que j'eusse fait mon possible pour lui faire comprendre qu'il s'adressait

fort mal, et qu'il allait se rendre ridicule. Au reste, ce bon Hoditz m'a

raconté lui-même comment vous vous êtes moquée de lui, et il vous sait le

meilleur gré du monde de lui avoir gardé le secret; moi, je n'oublierai

jamais la romanesque aventure qui m'a procuré le bonheur de vous connaître,

et quand même je devrais la payer de ma fortune et de mon avenir, je la

compterais encore parmi les plus beaux jours de ma vie.

--Croyez-vous donc, monsieur le baron, dit Consuelo, qu'elle puisse avoir

de pareilles suites?

--J'espère que non; et pourtant tout est possible à la cour de Prusse.

--Vous me faites une grande peur de la Prusse: savez-vous, monsieur le

baron, qu'il serait pourtant possible que j'eusse avant peu le plaisir de

vous y retrouver? Il est question d'un engagement pour moi à Berlin.

--En vérité! s'écria Trenck, dont le visage s'éclaira d'une joie soudaine;

eh bien, Dieu fasse que ce projet se réalise! Je puis vous être utile

à Berlin, et vous devez compter sur moi comme sur un frère. Oui, j'ai

pour vous l'affection d'un frère, Consuelo... et si j'avais été libre,

je n'aurais peut-être pas su me défendre d'un sentiment plus vif

encore... mais vous ne l'êtes pas non plus, et des liens sacrés,

éternels... ne me permettent pas d'envier l'heureux gentilhomme qui

sollicite votre main. Quel qu'il soit, Madame, comptez qu'il trouvera

en moi un ami s'il le désire, et, s'il a jamais besoin de moi, un

champion contre les préjugés du monde... Hélas! moi aussi, Consuelo, j'ai

dans ma vie une barrière terrible qui s'élève entre l'objet de mon amour et

moi; mais celui qui vous aime est un homme, et il peut abattre la barrière;

tandis que la femme que j'aime, et qui est d'un rang plus élevé que moi,

n'a ni le pouvoir, ni le droit, ni la force, ni la liberté de me la faire

franchir.

--Je ne pourrai donc rien pour elle, ni pour vous? dit Consuelo. Pour la

première fois je regrette l'impuissance de ma pauvre condition.

--Qui sait? s'écria le baron avec feu; vous pourrez peut-être plus que vous

ne pensez, sinon pour nous réunir, du moins pour adoucir parfois l'horreur

de notre séparation. Voua sentiriez-vous le courage de braver quelques

dangers pour nous?

--Avec autant de joie que vous avez exposé votre vie pour me sauver.

--Eh bien, j'y compte. Souvenez-vous de cette promesse, Consuelo. Peut-être

sera-ce à l'improviste que je vous la rappellerai.

--A quelque heure de ma vie que ce soit, je ne l'aurai point oubliée,

répondit-elle en lui tendant la main.

--Eh bien, dit-il, donnez-moi un signe, un gage de peu de valeur, que je

puisse vous représenter dans l'occasion; car j'ai le pressentiment de

grandes luttes qui m'attendent, et il peut se trouver des circonstances où

ma signature, mon cachet même pourraient compromettre _elle_ et vous!

--Voulez-vous le cahier de musique que j'allais porter chez quelqu'un de la

part de mon maître? Je m'en procurerai un autre, et je ferai à celui-ci une

marque pour le reconnaître dans l'occasion.

--Pourquoi non? Un cahier du musique est, en effet, ce qu'on peut le mieux

envoyer sans éveiller les soupçons. Mais pour qu'il puisse me servir

plusieurs fois, j'en détacherai les feuillets. Faites un signe à toutes les

pages.»

Consuelo, s'appuyant sur la rampe de l'escalier, traça le nom de Bertoni

sur chaque feuillet du cahier. Le baron le roula et l'emporta, après avoir

juré une éternelle amitié à notre héroïne.

A cette époque, madame Tesi tomba malade, et les représentations du théâtre

impérial menacèrent d'être suspendues, car elle y avait les rôles les plus

importants. La Corilla pouvait, à la rigueur, la remplacer. Elle avait

un grand succès à la cour et à la ville. Sa beauté et sa coquetterie

provocante tournaient la tête à tous ces bons seigneurs allemands, et l'on

ne songeait pas à être difficile pour sa voix un peu éraillée, pour son jeu

un peu épileptique. Tout était beau de la part d'une si belle personne; ses

épaules de neige filaient des sons admirables, ses bras ronds et voluptueux

chantaient toujours juste, et ses poses superbes enlevaient d'emblée les

traits les plus hasardés. Malgré le purisme musical dont on se piquait là,

on y subissait, tout comme à Venise, la fascination du regard langoureux;

et madame Corilla préparait, dans son boudoir, plusieurs fortes têtes à

l'enthousiasme et à l'entraînement de la représentation.

Elle se présenta donc hardiment pour chanter, par intérim, les rôles de

madame Tesi; mais l'embarras était de se faire remplacer elle-même dans

ceux qu'elle avait chantés jusque-là. La voie flûtée de madame Holzbaüer

ne permettait pas qu'on y songeât. Il fallait donc laisser arriver

Consuelo, ou se contenter à peu de frais. Le Porpora s'agitait comme un

démon; Métastase, horriblement mécontent de la prononciation lombarde de

Corilla, et indigné du tapage qu'elle faisait pour effacer les autres

rôles (contrairement à l'esprit du poëme, et en dépit de la situation),

ne cachait plus son éloignement pour elle et sa sympathie pour la

consciencieuse et intelligente Porporina. Caffariello, qui faisait la cour

à madame Tesi laquelle madame Tesi détestait déjà cordialement la Corilla

pour avoir osé lui disputer _ses effets_ et le sceptre de la beauté,

déclamait hardiment pour l'admission de Consuelo. Holzbaüer, jaloux de

soutenir l'honneur de sa direction, mais effrayé de l'ascendant que Porpora

saurait bientôt prendre s'il avait un pied seulement dans la coulisse,

ne savait où donner de la tête. La bonne conduite de Consuelo lui avait

concilié assez de partisans, pour qu'il fut difficile d'en imposer plus

longtemps à l'impératrice. Par suite de tous ces motifs, Consuelo reçut des

propositions. En les faisant mesquines, on espéra qu'elle les refuserait.

Porpora les accepta d'emblée, et, comme de coutume, sans la consulter.

Un beau matin, Consuelo se trouva engagée pour six représentations; et,

sans pouvoir s'y soustraire, sans comprendre pourquoi après une attente de

six semaines elle ne recevait aucune nouvelle des Rudolstadt, elle fut

traînée par le Porpora à la répétition de l'_Antigono_ de Métastase,

musique de Hasse.

Consuelo avait déjà étudié son rôle avec le Porpora. Sans doute c'était

une grande souffrance pour ce dernier d'avoir à lui enseigner la musique

de son rival, du plus ingrat de ses élèves, de l'ennemi qu'il haïssait

désormais le plus; mais, outre qu'il fallait en passer par là pour arriver

à faire ouvrir la porte à ses propres compositions, le Porpora était un

professeur trop consciencieux, une âme d'artiste trop probe pour ne pas

mettre tous ses soins, tout son zèle à cette étude. Consuelo le secondait

si généreusement, qu'il en était à la fois ravi et désolé. En dépit

d'elle-même, la pauvre enfant trouvait Hasse magnifique, et son âme sentait

bien plus de développement dans ces chants si tendres et si passionnés

du _Sassone_ que dans la grandeur un peu nue et un peu froide parfois de

son propre maître. Habituée, en étudiant les autres grands maîtres avec

lui, à s'abandonner à son propre enthousiasme, elle était forcée de se

contenir, cette fois, en voyant la tristesse de son front et l'abattement

de sa rêverie après la leçon. Lorsqu'elle entra en scène pour répéter avec

Caffariello et la Corilla, quoiqu'elle sût fort bien sa partie, elle se

sentit si émue qu'elle eut peine à ouvrir la scène d'Ismène avec Bérénice,

qui commence par ces mots:

No; tullo, o Berenice,

Tu non apri il tuo cor, etc.[1]

[Note 1: Non, Bérénice, tu n'ouvres pas ici franchement ton coeur.]

A quoi Corilla répondit par ceux-ci:

«E ti par poco,

«Quel che sai de miei casi?»[2]

[Note 2: Ce que tu sais de mes aventures te paraît-il donc peu de chose?]

En cet endroit, la Corilla fut interrompue par un grand éclat de rire de

Caffariello; et, se tournant vers lui avec des yeux étincelants de colère:

«Que trouvez-vous donc là de si plaisant? lui demanda-t-elle.

--Tu l'as très-bien dit, ma grosse Bérénice, répondit Caffariello en riant

plus fort; on ne pouvait pas le dire plus sincèrement.

--Ce sont les paroles qui vous amusent? dit Holzbaüer, qui n'eût pas été

fâché de redire à Métastase les plaisanteries du sopraniste sur ses vers.

--Les paroles sont belles, répondit sèchement Caffariello, qui connaissait

bien le terrain; mais leur application en cette circonstance est si

parfaite, que je ne puis m'empêcher d'en rire.»

Et il se tint les côtes, en redisant au Porpora:

«E ti par poco,

Quel che sai di _tanti_ casi?»

La Corilla, voyant quelle critique sanglante renfermait cette allusion à

ses moeurs, et tremblante de colère, de haine et de crainte, faillit

s'élancer sur Consuelo pour la défigurer; mais la contenance de cette

dernière était si douce et si calme, qu'elle ne l'osa pas. D'ailleurs, le

faible jour qui pénétrait sur le théâtre venant à tomber sur le visage de

sa rivale, elle s'arrêta frappée de vagues réminiscences et de terreurs

étranges. Elle ne l'avait jamais vue au jour, ni de près, à Venise. Au

milieu des douleurs de l'enfantement, elle avait vu confusément le petit

Zingaro Bertoni s'empresser autour d'elle, et elle n'avait rien compris

à son dévouement. En ce moment, elle chercha à rassembler ses souvenirs,

et, n'y réussissant pas, elle resta sous le coup d'une inquiétude et d'un

malaise qui la troublèrent durant toute la répétition. La manière dont la

Porporina chanta sa partie ne contribua pas peu à augmenter sa méchante

humeur, et la présence du Porpora, son ancien maître, qui, comme un juge

sévère, l'écoutait en silence et d'un air presque méprisant, lui devint

peu à peu un supplice véritable. M. Holzbaüer ne fut pas moins mortifié

lorsque le maestro déclara qu'il donnait les mouvements tout de travers;

et il fallut bien l'en croire, car il avait assisté aux répétitions que

Hasse lui-même avait dirigées à Dresde, lors de la première mise en scène

de l'opéra. Le besoin qu'on avait d'un bon conseil fit céder la mauvaise

volonté et imposa silence au dépit. Il conduisit toute la répétition,

apprit à chacun son devoir, et reprit même Caffariello, qui affecta

d'écouter ses avis avec respect pour leur donner plus de poids vis-à-vis

des autres. Caffariello n'était occupé qu'à blesser la rivale impertinente

de madame Tesi et rien ne lui coûtait ce jour-là pour s'en donner le

plaisir, pas même un acte de soumission et de modestie. C'est ainsi que,

chez les artistes comme chez les diplomates, au théâtre comme dans le

cabinet des souverains, les plus belles et les plus laides choses ont leurs

causes cachées infiniment petites et frivoles.

En rentrant après la répétition, Consuelo trouva Joseph tout rempli d'une

joie mystérieuse; et quand ils purent se parler, elle apprit de lui que le

bon chanoine était arrivé à Vienne; que son premier soin avait été de faire

demander son cher Beppo, et de lui donner un excellent déjeuner, tout en

lui faisant mille tendres questions sur son cher Bertoni. Ils s'étaient

déjà entendus sur les moyens de nouer connaissance avec le Porpora, afin

qu'on pût se voir en famille, honnêtement et sans cachotteries. Dès le

lendemain, le chanoine se fit présenter comme un protecteur de Joseph

Haydn, grand admirateur du maestro, et sous le prétexte de venir le

remercier des leçons qu'il voulait bien donner à son jeune ami, Consuelo

eut l'air de le saluer pour la première fois, et, le soir, le maestro et

ses deux élèves dînèrent amicalement chez le chanoine. A moins d'afficher

un stoïcisme dont les musiciens de ce temps-là, même les plus grands, ne

se piquaient guère, il eût été difficile au Porpora de ne pas se prendre

subitement d'affection pour ce brave chanoine qui avait une si bonne table

et qui appréciait si bien ses ouvrages. On fit de la musique après dîner,

et l'on se vit ensuite presque tous les jours.

Ce fut encore là un adoucissement à l'inquiétude que le silence d'Albert

commençait à donner à Consuelo. Le chanoine était d'un esprit enjoué,

chaste en même temps que libre, exquis à beaucoup d'égards, juste et

éclairé sur beaucoup d'autres points. En somme, c'était un ami excellent

et un homme parfaitement aimable. Sa société animait et fortifiait le

maestro; l'humeur de celui-ci en devenait plus douce, et, partant,

l'intérieur de Consuelo plus agréable.

Un jour qu'il n'y avait pas de répétition (on était à l'avant-veille de la

représentation d'_Antigono_), le Porpora étant allé à la campagne avec un

confrère, le chanoine proposa à ses jeunes amis d'aller faire une descente

au prieuré pour surprendre ceux de ses gens qu'il y avait laissés, et voir

par lui-même, en tombant sur eux comme une bombe, si la jardinière soignait

bien Angèle, et si le jardinier ne négligeait pas le volkameria. La partie

fut acceptée. La voiture du chanoine fut bourrée de pâtés et de bouteilles,

(car on ne pouvait pas faire un voyage de quatre lieues sans avoir quelque

appétit), et l'on arriva au bénéfice après avoir fait un petit détour et

laissé la voiture à quelque distance pour mieux ménager la surprise.

Le volkameria se portait à merveille; il avait chaud, et ses racines

étaient fraîches. Sa floraison s'était épuisée au retour de la froidure,

mais ses jolies feuilles tombaient sans langueur sur son tronc dégagé. La

serre était bien tenue, et les chrysanthèmes bleus bravaient l'hiver et

semblaient rire derrière le vitrage. Angèle, suspendue au sein de la

nourrice, commençait à rire aussi, quand on l'excitait par des minauderies;

et le chanoine décréta fort sagement qu'il ne fallait pas abuser de cette

bonne disposition, parce que le rire forcé, provoqué trop souvent chez

ces petites créatures, développait en elles le tempérament nerveux mal à

propos.

On en était là, on causait librement dans la jolie maisonnette du

jardinier; le chanoine, enveloppé dans sa douillette fourrée, se chauffait

les tibias devant un grand feu de racines sèches et de pommes de pin;

Joseph jouait avec les beaux enfants de la belle jardinière, et Consuelo,

assise au milieu de la chambre, tenait Angèle dans ses bras et la

contemplait avec un mélange de tendresse et de douleur. Il lui semblait

que cet enfant lui appartenait plus qu'à tout autre, et qu'une mystérieuse

fatalité attachait le sort de ce petit être à son propre sort, lorsque la

porte s'ouvrit brusquement, et la Corilla se trouva vis-à-vis d'elle, comme

une apparition évoquée par sa rêverie mélancolique.

Pour la première fois depuis le jour de sa délivrance, la Corilla avait

senti sinon un élan d'amour, du moins un accès de remords maternel, et

elle venait voir son enfant à la dérobée. Elle savait que le chanoine

habitait Vienne; arrivée derrière lui, à une demi-heure de distance, et

ne rencontrant pas même les traces de sa voiture aux abords du prieuré,

puisqu'il avait fait un détour avant que d'y entrer, elle pénétra

furtivement par les jardins, et sans voir personne, jusque dans la maison

où elle savait qu'Angèle était en nourrice; car elle n'avait pas laissé

de prendre quelques informations à ce sujet. Elle avait beaucoup ri de

l'embarras et de la chrétienne résignation du chanoine; mais elle ignorait

la part que Consuelo avait eue à l'aventure. Ce fut donc avec une surprise

mêlée d'épouvante et de consternation qu'elle vit sa rivale en cet endroit;

et, ne sachant point, n'osant point deviner quel était l'enfant qu'elle

berçait ainsi, elle faillit tourner les talons et s'enfuir. Mais Consuelo,

qui, par un mouvement instinctif, avait serré l'enfant contre son sein

comme la perdrix cache ses poussins sous son aile à l'approche du vautour;

Consuelo, qui était au théâtre, et qui, le lendemain, pourrait présenter

sous un autre jour ce secret de la comédie que Corilla avait raconté

jusqu'alors à sa manière; Consuelo enfin, qui la regardait avec un mélange

d'effroi et d'indignation, la retint clouée et comme fascinée au milieu de

la chambre.

Cependant la Corilla était une comédienne trop consommée pour perdre

longtemps l'esprit et la parole. Sa tactique était de prévenir une

humiliation par une insulte; et, pour se mettre en voix, elle commença

son rôle par cette apostrophe, dite en dialecte vénitien, d'un ton leste

et acerbe:

«Eh! par Dieu! ma pauvre Zingarella, cette maison est-elle un dépôt

d'enfants trouvés? Y es-tu venue aussi pour chercher ou pour déposer le

tien? Je vois que nous courons mêmes chances et que nous avons même

fortune. Sans doute nos deux enfants ont le même père, car nos aventures

datent de Venise et de la même époque; et j'ai vu avec compassion pour toi

que ce n'est pas pour te rejoindre, comme nous le pensions, que le bel

Anzoleto nous a si brusquement plantés là au milieu de son engagement,

à la saison dernière.

--Madame, répondit Consuelo pâle mais calme, si j'avais eu le malheur

d'être aussi intime avec Anzoleto que vous l'avez été, et si j'avais eu,

par suite de ce malheur, le bonheur d'être mère (car c'en est toujours un

pour qui sait le sentir), mon enfant ne serait point ici.

--Ah! je comprends, reprit l'autre avec un feu sombre dans les yeux; il

serait élevé à la villa Zustiniani. Tu aurais eu l'esprit qui m'a manqué

pour persuader au cher comte que son honneur était engagé à le reconnaître.

Mais tu n'as pas eu le malheur, à ce que tu prétends, d'être la maîtresse

d'Anzoleto, et Zustiniani a eu le bonheur de ne pas te laisser de preuves

de son amour. On dit que Joseph Haydn, l'élève de ton maître, t'a consolée

de toutes tes infortunes, et sans doute l'enfant que tu berces...

--Est le vôtre, Mademoiselle, s'écria Joseph, qui comprenait très-bien

maintenant le dialecte, et qui s'avança entre Consuelo et la Corilla

d'un air à faire reculer cette dernière. C'est Joseph Haydn qui vous le

certifie, car il était présent quand vous l'avez mis au monde.»

La figure de Joseph, que Corilla n'avait pas revue depuis ce jour

malencontreux, lui remit aussitôt en mémoire toutes les circonstances

qu'elle cherchait vainement à se rappeler, et le Zingaro Bertoni lui

apparut enfin sous les véritables traits de la Zingarella Consuelo. Un cri

de surprise lui échappa, et pendant un instant la honte et le dépit se

disputèrent dans son sein. Mais, bientôt le cynisme lui revint au coeur et

l'outrage à la bouche.

«En vérité, mes enfants, s'écria-t-elle d'un air atrocement bénin, je ne

vous remettais pas. Vous étiez bien gentils tous les deux, quand je vous

rencontrai courant les aventures, et la Consuelo était vraiment un joli

garçon sous son déguisement. C'est donc dans cette sainte maison qu'elle

a passé dévotement son temps, entre le gros chanoine et le petit Joseph

depuis un an qu'elle s'est sauvée de Venise? Allons, Zingarella, ne

t'inquiète pas, mon enfant. Nous avons le secret l'une de l'autre, et

l'impératrice, qui veut tout savoir, ne saura rien d'aucune de nous.

--A supposer que j'eusse un secret, répondit froidement Consuelo, il n'est

entre vos mains que d'aujourd'hui; et j'étais en possession du vôtre le

jour où j'ai parlé pendant une heure avec l'impératrice, trois jours avant

la signature de votre engagement, Corilla!

--Et tu lui as dit du mal de moi? s'écria Corilla en devenant rouge de

colère.

--Si je lui avais dit ce que je sais de vous, vous ne seriez point engagée.

Si vous l'êtes, c'est qu'apparemment je n'ai point voulu profiter de

l'occasion.

--Et pourquoi ne l'as-tu pas fait? Il faut que tu sois bien bête!» reprit

Corilla avec une candeur de perversité admirable à voir.

Consuelo et Joseph ne purent s'empêcher de sourire en se regardant; le

sourire de Joseph était plein de mépris pour la Corilla; celui de Consuelo

était angélique et s'élevait vers le ciel.

«Oui, Madame, répondit-elle avec une douceur accablante, je suis telle que

vous dites, et je m'en trouve fort bien.

--Pas trop bien, ma pauvre fille, puisque je suis engagée et que tu ne

l'as pas été! reprit la Corilla ébranlée et un peu soucieuse; on me l'avait

dit, à Venise, que tu manquais d'esprit, et que tu ne saurais jamais faire

tes affaires. C'est la seule chose vraie qu'Anzoleto m'ait dite de toi.

Mais, qu'y faire? ce n'est pas ma faute si tu es ainsi... A ta place

j'aurais dit ce que je savais de la Corilla; je me serais donnée pour

une vierge, pour une sainte. L'impératrice l'aurait cru: elle n'est pas

difficile à persuader... et j'aurais supplanté toutes mes rivales. Mais tu

ne l'as pas fait!... c'est étrange, et je te plains de savoir si peu mener

ta barque.»

Pour le coup, le mépris l'emporta sur l'indignation; Consuelo et Joseph

éclatèrent de rire, et la Corilla, qui, en sentant ce qu'elle appelait dans

son esprit l'impuissance de sa rivale, perdait cette amertume agressive

dont elle s'était armée d'abord, se mit à l'aise, tira une chaise auprès

du feu, et s'apprêta à continuer tranquillement la conversation, afin de

mieux sonder le fort et le faible de ses adversaires. En cet instant elle

se trouva face à face, avec le chanoine, qu'elle n'avait pas encore aperçu,

parce que celui-ci, guidé par son instinct de prudence ecclésiastique,

avait fait signe à la robuste jardinière et à ses deux enfants de se tenir

devant lui jusqu'à ce qu'il eût compris ce qui se passait.

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 25 / 39 题