Le temps était calme et serein, la pleine lune brillait dans l'éther
céleste, et neuf heures du soir sonnaient d'un timbre clair et grave à
l'horloge d'un antique prieuré, lorsque Joseph et Consuelo, ayant cherché
en vain une sonnette à la grille de l'enclos, firent le tour de cette
habitation silencieuse dans l'espoir de s'y faire entendre de quelque hôte
hospitalier. Mais ce fut en vain: toutes les portes étaient fermées, pas un
chien n'aboyait, on n'apercevait pas la moindre lumière aux fenêtres du
morne édifice.
«C'est ici le palais du Silence, dit Haydn en riant, et si cette horloge
n'eût répété deux fois avec sa voix lente et solennelle les quatre quarts
en _ut_ et en _si_ et les neuf coups de l'heure en _sol_ au-dessous, je
croirais ce lieu abandonné aux chouettes ou aux revenants.»
Le pays aux environs était fort désert, Consuelo se sentait fatiguée, et
d'ailleurs ce prieuré mystérieux avait un attrait pour son imagination
poétique.
«Quand nous devrions dormir dans quelque chapelle, dit-elle à Beppo,
je veux passer la nuit ici. Essayons à tout prix d'y pénétrer, fût-ce
par-dessus le mur, qui n'est pas bien difficile à escalader.
--Allons! dit Joseph, je vais vous faire la courte échelle, et quand
vous serez en haut, je passerai vite de l'autre côté pour vous servir
de marchepied en descendant.»
Aussitôt fait que dit. Le mur était très-bas. Deux minutes après, nos
jeunes profanes se promenaient avec une tranquillité audacieuse dans
l'enceinte sacrée. C'était un beau jardin potager entretenu avec un soin
minutieux. Les arbres fruitiers, disposés en éventails, ouvraient à tout
venant leurs longs bras chargés de pommes vermeilles et de poires dorées.
Les berceaux de vigne arrondis coquettement en arceaux, portaient, comme
Autant de girandoles, d'énormes grappes de raisin succulent. Les vastes
carrés de légumes avaient aussi leur beauté. Des asperges à la tige
élégante et à la chevelure soyeuse, toute brillante de la rosée du soir,
ressemblaient à des forêts de sapins lilliputiens, couverts d'une gaze
d'argent; les pois s'élançaient en guirlandes légères sur leurs rames
et formaient de longs berceaux, étroites et mystérieuses ruelles où
babillaient à voix basse de petites fauvettes encore mal endormies. Les
giraumons, orgueilleux léviathans de cette mer verdoyante, étalaient
pesamment leurs gros ventres orangés sur leurs larges et sombres
feuillages. Les jeunes artichauts, comme autant de petites têtes
couronnées, se dressaient autour du principal individu, centre de la
tige royale; les melons se tenaient sous leurs cloches, comme de lourds
mandarins chinois sous leurs palanquins, et de chacun de ces dômes de
cristal le reflet de la lune faisait jaillir un gros diamant bleu, contre
lequel les phalènes étourdies allaient se frapper la tête en bourdonnant.
Une haie de rosiers formait la ligne de démarcation entre ce potager et
Le parterre, qui touchait aux bâtiments et les entourait d'une ceinture de
fleurs. Ce jardin réservé était comme une sorte d'élysée. De magnifiques
arbustes d'agrément y ombrageaient les plantes rares à la senteur exquise.
Le sable y était aussi doux aux pieds qu'un tapis; on eût dit que les
gazons étaient peignés brin à brin, tant ils étaient lisses et unis. Les
fleurs étaient si serrées qu'on ne voyait pas la terre, et que chaque
plate-bande arrondie ressemblait à une immense corbeille.
Singulière influence des objets extérieurs sur la disposition de l'esprit
et du corps! Consuelo n'eut pas plus tôt respiré cet air suave et regardé
ce sanctuaire d'un bien-être nonchalant, qu'elle se sentit reposée comme si
elle eût déjà dormi du sommeil des moines.
«Voilà qui est merveilleux! dit-elle à Beppo; je vois ce jardin, et il
ne me souvient déjà plus des pierres du chemin et de mes pieds malades.
Il me semble que je me délasse par les yeux. J'ai toujours eu horreur des
jardins bien tenus, bien gardés, et de tous les endroits clos de murailles;
et pourtant celui-ci, après tant de journées de poussière, après tant de
pas sur la terre sèche et meurtrie, m'apparaît comme un paradis. Je mourais
de soif tout à l'heure, et maintenant, rien que de voir ces plantes
heureuses qui s'ouvrent à la rosée du soir, il me semble que je bois avec
elles, et que je suis désaltérée déjà. Regarde, Joseph; y a-t-il quelque
chose de plus charmant que des fleurs épanouies au clair de la lune?
Regarde, te dis-je, et ne ris pas, ce paquet de grosses étoiles blanches,
là, au beau milieu du gazon. Je ne sais comment on les appelle; des belles
de nuit, je crois? Oh! elles sont bien nommées! Elles sont belles et pures
comme les étoiles du ciel. Elles se penchent et se relèvent toutes ensemble
au souffle de la brise légère, et elles ont l'air de rire et de folâtrer
comme une troupe de petites filles vêtues de blanc. Elles me rappellent
mes compagnes, de la _scuola_, lorsque le dimanche, elles couraient toutes
habillées en novices le long des grands murs de l'église. Et puis les
voilà qui s'arrêtent dans l'air immobile, et qui regardent toutes du côté
de la lune. On dirait maintenant qu'elles la contemplent et qu'elles
l'admirent. La lune aussi semble les regarder, les couver et planer sur
elles comme un grand oiseau de nuit. Crois-tu donc, Beppo, que ces êtres-là
soient insensibles? Moi, je m'imagine qu'une belle fleur ne végète pas
stupidement, sans éprouver des sensations délicieuses. Passe pour ces
pauvres petits chardons que nous voyons le long des fossés, et qui se
traînent là poudreux, malades, broutés par tous les troupeaux qui passent!
Ils ont l'air de pauvres mendiants soupirant après une goutte d'eau qui
ne leur arrive pas; la terre gercée et altérée la boit avidement sans en
faire part à leurs racines. Mais ces fleurs de jardin dont on prend si
grand soin, elles sont heureuses et fières comme des reines. Elles passent
leur temps à se balancer coquettement sur leurs tiges, et quand vient
la lune, leur bonne amie, elles sont là toutes béantes, plongées dans un
demi-sommeil, et visitées par de doux rêves. Elles se demandent peut-être
s'il y a des fleurs dans la lune, comme, nous autres nous nous demandons
s'il s'y trouve des êtres humains. Allons Joseph, tu te moques de moi, et
pourtant le bien-être que j'éprouve en regardant ces étoiles blanches n'est
point une illusion. Il y a dans l'air épuré et rafraîchi par elles quelque
chose de souverain, et je sens une espèce de rapport entre ma vie et celle
de tout ce qui vit autour de moi.
--Comment pourrais-je me moquer! répondit Joseph en soupirant. Je sens à
l'instant même vos impressions passer en moi, et vos moindres paroles
résonner dans mon âme comme le son sur les cordes d'un instrument. Mais
voyez cette habitation, Consuelo, et expliquez-moi la tristesse douce,
mais profonde, qu'elle m'inspire.»
Consuelo regarda le prieuré: c'était un petit édifice du douzième siècle,
jadis fortifié de créneaux que remplaçaient désormais des toits aigus en
ardoise grisâtre. Les tourelles, couronnées de leurs machicoulis serrés,
qu'on avait laissés subsister comme ornement, ressemblaient à de grosses
corbeilles. De grandes masses de lierres coupaient gracieusement la
monotonie des murailles, et sur les parties nues de la façade éclairée par
la lune, le souffle de la nuit faisait trembler l'ombre grêle et incertaine
des jeunes peupliers. De grands festons de vignes et de jasmin encadraient
les portes, et allaient s'accrocher à toutes les fenêtres.
«Cette demeure est calme et mélancolique, répondit Consuelo; mais elle ne
m'inspire pas autant de sympathie que le jardin. Les plantes sont faites
pour végéter sur place, et les hommes pour se mouvoir et se fréquenter.
Si j'étais fleur, je voudrais pousser dans ce parterre, on y est bien;
mais étant femme, je ne voudrais pas vivre dans une cellule, et m'enfermer
dans une masse de pierres. Voudrais-tu donc être moine, Beppo?
--Non pas, Dieu m'en garde! mais j'aimerais à travailler sans souci de mon
logis et de ma table. Je voudrais mener une vie paisible, retirée, un peu
aisée, n'avoir pas les préoccupations de la misère; enfin j'aimerais à
végéter dans un état de régularité passive, dans une sorte de dépendance
même, pourvu que mon intelligence fût libre, et que je n'eusse d'autre
soin, d'autre devoir, d'autre souci que de faire de la musique.
--Eh bien, mon camarade, tu ferais de la musique tranquille, à force de la
faire tranquillement.
--Eh! pourquoi serait-elle mauvaise? Quoi de plus beau que le calme! Les
cieux sont calmes, la lune est calme, ces fleurs, dont vous chérissez
l'attitude paisible...
--Leur immobilité ne me touche que parce qu'elle succède aux ondulations
que la brise vient de leur imprimer. La pureté du ciel ne nous frappe que
parce que nous l'avons vu maintes fois sillonné par l'orage. Enfin, la lune
n'est jamais plus sublime que lorsqu'elle brille au milieu des sombres
nuées qui se pressent autour d'elle. Est-ce que le repos sans la fatigue
peut avoir de véritables douceurs? Ce n'est même plus le repos qu'un état
d'immobilité permanente. C'est le néant, c'est la mort. Ah! si tu avais
habité comme moi le château des Géants durant des mois entiers, tu saurais
que la tranquillité n'est pas la vie!
--Mais qu'appelez-vous de la musique tranquille?
--De la musique trop correcte et trop froide. Prends garde d'en faire, si
tu fuis la fatigue et les peines de ce monde.»
En parlant ainsi, ils s'étaient avancés jusqu'au pied des murs du prieuré.
Une eau cristalline jaillissait d'un globe de marbre surmonté d'une croix
dorée, et retombait, de cuvette en cuvette, jusque dans une grande conque
de granit où frétillait une quantité de ces jolis petits poissons rouges
dont s'amusent les enfants. Consuelo et Beppo, fort enfants eux-mêmes, se
plaisaient sérieusement à leur jeter des grains de sable pour tromper leur
gloutonnerie, et à suivre de l'œil leurs mouvements rapides, lorsqu'ils
virent venir droit à eux une grande figure blanche qui portait une cruche,
et qui, en s'approchant de la fontaine, ne ressemblait pas mal à une de
ces _laveuses de nuit_, personnages fantastiques dont la tradition est
répandue dans presque tous les pays superstitieux. La préoccupation ou
l'indifférence qu'elle mit à remplir sa cruche, sans leur témoigner ni
surprise ni frayeur, eut vraiment d'abord quelque chose de solennel et
d'étrange. Mais bientôt, un grand cri qu'elle fît en laissant tomber
son amphore au fond du bassin, leur prouva qu'il n'y avait rien de
surnaturel dans sa personne. La bonne dame avait tout simplement la vue
un peu troublée par les années, et, dès qu'elle les eut aperçus, elle fut
prise d'une peur effroyable, et s'enfuit vers la maison en invoquant la
vierge Marie et tous les saints.
«Qu'y a-t-il donc, dame Brigide? cria de l'intérieur une voix d'homme;
auriez-vous rencontré quelque malin esprit?
--Deux diables, ou plutôt deux voleurs sont là debout tout auprès de la
fontaine, répondit dame Brigide en rejoignant son interlocuteur, qui parut
au seuil de la porte, et y resta incertain et incrédule pendant quelques
instants.
--Ce sera encore une de vos paniques! Est-ce que des voleurs viendraient
nous attaquer à cette heure-ci?
--Je vous jure par mon salut éternel qu'il y a là deux figures noires,
immobiles comme des statues; ne les voyez-vous pas d'ici? Tenez! elles y
sont encore, et ne bougent pas. Sainte Vierge! je vais me cacher dans la
cave.
--Je vois en effet quelque chose, reprit l'homme en affectant de grossir
sa voix. Je vais sonner le jardinier, et, avec ses deux garçons, nous
aurons facilement raison de ces coquins-là, qui n'ont pu pénétrer que
par-dessus les murs; car j'ai fermé moi-même toutes les portes.
--En attendant, tirons celle-ci sur nous, repartit la vieille dame, et
nous sonnerons après la cloche d'alarme.»
La porte se referma, et nos deux enfants restèrent peu fixés sur le parti
qu'ils avaient à prendre. Fuir, c'était confirmer l'opinion qu'on avait
d'eux; rester, c'était s'exposer à une attaque un peu brusque. Comme ils
se consultaient, ils virent un rayon de lumière percer le volet d'une
fenêtre au premier étage. Le rayon s'agrandit, et un rideau de damas
cramoisi, derrière lequel brillait doucement la clarté d'une lampe, fut
soulevé lentement; une main, que la pleine lumière de la lune fit paraître
blanche et potelée, se montra au bord du rideau, dont elle soutenait
avec précaution les franges, tandis qu'un œil invisible interrogeait
probablement les objets extérieurs.
«Chanter, dit Consuelo à son compagnon, voilà ce que nous avons à faire.
Suis-moi, laisse-moi dire. Mais non, prends ton violon, et fais-moi une
ritournelle quelconque, dans le premier ton venu.»
Joseph ayant obéi, Consuelo se mit à chanter à pleine voix, en improvisant
musique et prose, une espèce de discours en allemand, rhythmé et coupé en
récitatif:
«Nous sommes deux pauvres enfants de quinze ans, tout petits, et pas plus
forts, pas plus méchants que les rossignols dont nous imitons les doux
refrains.»
--Allons, Joseph, dit-elle tout bas, un accord pour soutenir le récitatif.»
Puis elle reprit:
«Accablés de fatigue, et contristés par la morne solitude de la nuit, nous
avons vu cette maison, qui de loin semblait déserte, et nous avons passé
une jambe, et puis l'autre, par-dessus le mur.»
--Un accord en _la_ mineur, Joseph.
«Nous nous sommes trouvés dans un jardin enchanté, au milieu de fruits
dignes de la terre promise: nous mourions de soif; nous mourions de faim.
Cependant s'il manque une pomme d'api aux espaliers, si nous avons détaché
un grain de raisin de la treille, qu'on nous chasse et qu'on nous humilie
comme des malfaiteurs.»
--Une modulation pour revenir en _ut_ majeur, Joseph.»
«Et cependant, on nous soupçonne, on nous menace; et nous ne voulons
pas nous sauver; nous ne cherchons pas à nous cacher, parce que nous
n'avons fait aucun mal... si ce n'est d'entrer dans la maison du bon Dieu
par-dessus les murs; mais quand il s'agit d'escalader le paradis, tous les
chemins sont bons, et les plus courts sont les meilleurs.»
Consuelo termina son récitatif par un de ces jolis cantiques en latin
vulgaire, que l'on nomme à Venise _latino di frate_, et que le peuple
chante le soir devant les madones. Quand elle eut fini, les deux mains
blanches, s'étant peu à peu montrées, l'applaudirent avec transport,
et une voix qui ne lui semblait pas tout à fait étrangère à son oreille,
cria de la fenêtre:
«Disciples des muses, soyez les bien venus! Entrez, entrez: l'hospitalité
vous invite et vous attend.»
Les deux enfants s'approchèrent, et, un instant après, un domestique en
livrée rouge et violet vint leur ouvrir courtoisement la porte.
«Je vous avais pris pour des filous, je vous en demande bien pardon, mes
petits amis, leur dit-il en riant: c'est votre faute; que ne chantiez-vous
plus tôt? Avec un passeport comme votre voix et votre violon, vous ne
pouviez manquer d'être bien accueillis par mon maître. Venez donc; il
paraît qu'il vous connaît déjà.»
En parlant ainsi, l'affable serviteur avait monté devant eux les douze
marches d'un escalier fort doux, couvert d'un beau tapis de Turquie. Avant
que Joseph eût eu le temps de lui demander le nom de son maître, il avait
ouvert une porte battante qui retomba derrière eux sans faire aucun bruit;
et après avoir traversé une antichambre confortable, il les introduisit
dans la salle à manger, où le patron gracieux de cette heureuse demeure,
assis en face d'un faisan rôti, entre deux flacons de vieux vin doré,
commençait à digérer son premier service, tout en attaquant le second d'un
air paterne et majestueux. Au retour de sa promenade du matin, il s'était
fait accommoder par son valet de chambre pour se reposer le teint. Il était
poudré et rasé de frais. Les boucles grisonnantes de son chef respectable
s'arrondissaient moelleusement sous _un œil_ de poudre d'iris d'une odeur
exquise; ses belles mains étaient posées sur ses genoux couverts d'une
culotte de satin noir à boucles d'argent. Sa jambe bien faite et dont il
était un peu vain, chaussée d'un bas violet bien tiré et bien transparent,
reposait sur un coussin de velours, et sa noble corpulence enveloppée
d'une excellente douillette de soie puce, ouatée et piquée, s'affaissait
délicieusement dans un grand fauteuil de tapisserie où nulle part le coude
ne risquait de rencontrer un angle, tant il était bien rembourré et arrondi
de tous côtés. Assise auprès de la cheminée qui flambait et pétillait
derrière le fauteuil du maître, dame Brigide, la gouvernante préparait le
café avec un recueillement religieux; et un second valet, non moins propre
dans sa tenue, et non moins bénin dans ses allures que le premier, debout
auprès de la table, détachait délicatement l'aile de volaille que le saint
homme attendait sans impatience comme sans inquiétude. Joseph et Consuelo
firent de grandes révérences en reconnaissant dans leur hôte bienveillant
M. le chanoine majeur et jubilaire du chapitre cathédrant de Saint-Etienne,
celui devant lequel ils avaient chanté la messe le matin même.