LXXV.

Il n'est pas fort inquiétant de se trouver sans argent quand on touche au

terme d'un voyage; mais eussent-ils été encore bien loin de leur but, nos

jeunes artistes ne se seraient pas sentis moins gais qu'ils ne le furent

lorsqu'ils se virent tout à fait à sec. Il faut s'être trouvé ainsi sans

ressources en pays inconnu (Joseph était presque aussi étranger que

Consuelo à cette distance de Vienne) pour savoir quelle sécurité

merveilleuse, quel génie inventif et entreprenant se révèlent comme

par magie à l'artiste qui vient de dépenser son dernier sou. Jusque-là,

c'est une sorte d'agonie, une crainte continuelle de manquer, une

noire appréhension de souffrances, d'embarras et d'humiliations qui

s'évanouissent dès que la dernière pièce de monnaie a sonné. Alors, pour

les âmes poétiques, il y a un monde nouveau qui commence, une sainte

confiance en la charité d'autrui, beaucoup d'illusions charmantes; mais

aussi une aptitude au travail et une disposition à l'aménité qui font

aisément triompher des premiers obstacles. Consuelo, qui portait dans

ce retour à l'indigence de ses premiers ans un sentiment de plaisir

romanesque, et qui se sentait heureuse d'avoir fait le bien en se

dépouillant, trouva tout de suite un expédient pour assurer le repas et

le gîte du soir.

«C'est aujourd'hui dimanche, dit-elle à Joseph; tu vas jouer des airs de

danse en traversant la première ville que nous rencontrerons. Nous ne

ferons pas deux rues sans trouver des gens qui auront envie de danser, et

nous ferons les ménétriers. Est-ce que tu ne sais pas faire un pipeau?

J'aurais bientôt appris à m'en servir, et pourvu que j'en tire quelques

sons, ce sera assez pour t'accompagner.

--Si je sais faire un pipeau! s'écria Joseph; vous allez voir!»

On eut bientôt trouvé au bord de la rivière une belle tige de roseau,

qui fut percée industrieusement, et qui résonna à merveille. L'accord

parfait fut obtenu, la répétition suivit, et nos gens s'en allèrent bien

tranquilles jusqu'à un petit hameau à trois milles de distance où ils

firent leur entrée au son de leurs instruments, et en criant devant chaque

porte: «Qui veut danser? Qui veut sauter? Voilà la musique, voilà le bal

qui commence!»

Ils arrivèrent sur une petite place plantée de beaux arbres: ils étaient

escortés d'une quarantaine d'enfants qui les suivaient au pas de marche, en

criant et en battant des mains. Bientôt de joyeux couples vinrent enlever

la première poussière en ouvrant la danse; et avant que le sol fût battu,

toute la population se rassembla, et fit cercle autour d'un bal champêtre

improvisé sans hésitation et sans conditions. Après les premières valses,

Joseph mit son violon sous son bras, et Consuelo, montant sur sa chaise,

fit un discours aux assistants pour leur prouver que des artistes à jeun

avaient les doigts mous et l'haleine courte. Cinq minutes après, ils

avaient à discrétion pain, laitage, bière et gâteaux. Quant au salaire,

on fut bientôt d'accord: on devait faire une collecte où chacun donnerait

ce qu'il voudrait.

Après avoir mangé, ils remontèrent donc sur un tonneau qu'on roula

triomphalement au milieu de la place, et les danses recommencèrent; mais

au bout de deux heures, elles furent interrompues par une nouvelle qui

mit tout le monde en émoi, et arriva, de bouche en bouche, jusqu'aux

ménétriers; le cordonnier de l'endroit, en achevant à la hâte une paire

de souliers pour une pratique exigeante, venait de se planter son alène

dans le pouce.

«C'est un événement grave, un grand malheur! Leur dit un vieillard appuyé

contre le tonneau qui leur servait de piédestal. C'est Gottlieb, le

cordonnier, qui est l'organiste de notre village; et c'est justement demain

notre fête patronale. Oh! la grande fête, la belle fête! Il ne s'en fait

pas de pareille à dix lieues à la ronde. Notre messe surtout est une

merveille, et l'on vient de bien loin pour l'entendre. Gottlieb est un vrai

maître de chapelle: il tient l'orgue, il fait chanter les enfants, il

chante lui-même; que ne fait-il pas, surtout ce jour-là? Il se met en

quatre; sans lui, tout est perdu. Et que dira M. le chanoine, M. le

chanoine de Saint-Etienne! qui vient lui-même officier à la grand'messe,

et qui est toujours si content de notre musique? Car il est fou de musique,

ce bon chanoine, et c'est un grand honneur pour nous que de le voir à notre

autel, lui qui ne sort guère de son bénéfice et qui ne se dérange pas pour

peu.

--Eh bien, dit Consuelo, il y a moyen d'arranger tout cela: mon camarade ou

moi, nous nous chargeons de l'orgue, de la maîtrise, de la messe en un mot;

et si M. le chanoine n'est pas content, on ne nous donnera rien pour notre

peine.

--Eh! eh! dit le vieillard, vous en parlez bien à votre aise, jeune homme:

notre messe ne se dit pas avec un violon et une flûte. Oui-da! c'est une

affaire grave, et vous n'êtes pas au courant de nos partitions.

--Nous nous y mettrons dès ce soir, dit Joseph en affectant un air de

supériorité dédaigneuse qui imposa aux auditeurs groupés autour de lui.

--Voyons, dit Consuelo, conduisez-nous à l'église; que quelqu'un souffle

l'orgue, et si vous n'êtes pas content de notre manière d'en jouer, vous

serez libres de refuser notre assistance.

--Mais la partition, le chef-d'oeuvre d'arrangement de Gottlieb!

--Nous irons trouver Gottlieb, et s'il ne se déclare pas content de nous,

nous renonçons à nos prétentions. D'ailleurs, une blessure au doigt

n'empêchera pas Gottlieb de faire marcher ses choeurs et de chanter sa

partie.»

Les anciens du village, qui s'étaient rassemblés autour d'eux, tinrent

conseil, et résolurent de tenter l'épreuve. Le bal fut abandonné: la messe

du chanoine était un bien autre amusement, une bien autre affaire que la

danse!

Haydn et Consuelo, après s'être essayés alternativement sur l'orgue, et

après avoir chanté ensemble et séparément, furent jugés des musiciens fort

passables, à défaut de mieux. Quelques artisans osèrent même avancer que

leur jeu était préférable à celui de Gottlieb, et que les fragments de

Scarlatti, de Pergolèse et de Bach, qu'on venait de leur faire entendre,

étaient pour le moins aussi beaux que la musique de Holzbaüer, dont

Gottlieb ne voulait pas sortir. Le curé, qui était accouru pour écouter,

alla jusqu'à déclarer que le chanoine préférerait beaucoup ces chants à

ceux dont on le régalait ordinairement. Le sacristain, qui ne goûtait

pas cet avis, hocha tristement la tête; et pour ne pas mécontenter ses

paroissiens, le curé consentit à ce que les deux virtuoses envoyés par

la Providence s'entendissent, s'il était possible, avec Gottlieb, pour

accompagner la messe.

On se rendit en foule à la maison du cordonnier: il fallut qu'il montrât

sa main enflée à tout le monde pour qu'on le tînt quitte de remplir ses

fonctions d'organiste. L'impossibilité n'était que trop réelle à son gré.

Gottlieb était doué d'une certaine intelligence musicale, et jouait de

l'orgue passablement; mais gâté par les louanges de ses concitoyens et

l'approbation un peu railleuse du chanoine, il mettait un amour-propre

épouvantable à sa direction et à son exécution. Il prit de l'humeur quand

on lui proposa de le faire remplacer par deux artistes de passage: il

aimait mieux que la fête fût manquée, et la messe patronale privée de

musique, que de partager les honneurs du triomphe. Cependant, il fallut

céder: il feignit longtemps de chercher la partition, et ne consentit à

la retrouver que lorsque le curé le menaça d'abandonner aux deux jeunes

artistes le choix et le soin de toute la musique. Il fallut que Consuelo

et Joseph fissent preuve de savoir, en lisant à livre ouvert les passages

réputés les plus difficiles de celle des vingt-six messes de Holzbaüer

qu'on devait exécuter le lendemain. Cette musique, sans génie et sans

originalité, était du moins bien écrite, et facile à saisir, surtout pour

Consuelo, qui avait surmonté tant d'autres épreuves plus importantes. Les

auditeurs furent émerveillés, et Gottlieb qui devenait de plus en plus

soucieux et morose, déclara qu'il avait la fièvre, et qu'il allait se

mettre au lit, enchanté que tout le monde fût content.

Aussitôt les voix et les instruments se rassemblèrent dans l'église, et

nos deux petits maîtres de chapelle improvisés dirigèrent la répétition.

Tout alla au mieux. C'était le brasseur, le tisserand, le maître d'école

et le boulanger du village qui tenaient les quatre violons. Les enfants

faisaient les choeurs avec leurs parents, tous bons paysans ou artisans,

pleins de flegme, d'attention et de bonne volonté. Joseph avait entendu

déjà de la musique de Holzbaüer à Vienne, où elle était en faveur à

cette époque. Il n'eut pas de peine à s'y mettre, et Consuelo, faisant

alternativement sa partie dans toutes les reprises du chant, mena les

choeurs si bien qu'ils se surpassèrent eux-mêmes. Il y avait deux solos

que devaient dire le fils et la nièce de Gottlieb, ses élèves favoris, et

les premiers chanteurs de la paroisse; mais ces deux coryphées ne parurent

point, sous prétexte qu'ils étaient sûrs de leur affaire.

Joseph et Consuelo allèrent souper au presbytère, où un appartement leur

avait été préparé. Le bon curé était dans la joie de son âme, et l'on

voyait qu'il tenait extrêmement à la beauté de sa messe, pour plaire à

M. le chanoine.

Le lendemain, tout était en rumeur dans le village dès avant le jour.

Les cloches sonnaient à grande volée; les chemins se couvraient de fidèles

arrivés du fond des campagnes environnantes, pour assister à la solennité.

Le carrosse du chanoine approchait avec une majestueuse lenteur. L'église

était revêtue de ses plus beaux ornements. Consuelo s'amusait beaucoup

de l'importance que chacun s'attribuait. Il y avait là presque autant

d'amour propre et de rivalités en jeu que dans les coulisses d'un théâtre.

Seulement les choses se passaient plus naïvement, et il y avait plus à rire

qu'à s'indigner.

Une demi-heure avant la messe, le sacristain tout effaré vint leur révéler

un grand complot tramé par le jaloux et perfide Gottlieb. Ayant appris que

la répétition avait été excellente, et que tout le personnel musical de

la paroisse était engoué des nouveaux venus, il se faisait très-malade

et défendait à sa nièce et à son fils, les deux coryphées principaux, de

quitter le chevet de son lit, si bien qu'on n'aurait ni la présence de

Gottlieb, que tout le monde jugeait indispensable pour se mettre en train,

ni les solos, qui étaient le plus bel endroit de la messe. Les concertants

étaient découragés, et c'était avec bien de la peine que lui, sacristain

précieux et affairé, les avait réunis dans l'église pour tenir conseil.

Consuelo et Joseph coururent les trouver, firent répéter les endroits

périlleux, soutinrent les parties défaillantes, et rendirent à tous

confiance et courage. Quant au remplacement des solos, ils s'entendirent

bien vite ensemble pour s'en charger. Consuelo chercha et trouva dans sa

mémoire un chant religieux du Porpora qui s'adaptait au ton et aux paroles

du solo exigé. Elle l'écrivit sur son genou, et le répéta à la hâte avec

Haydn, qui se mit ainsi en mesure de l'accompagner. Elle lui trouva aussi

un fragment de Sébastien Bach qu'il connaissait, et qu'ils arrangèrent

tant bien que mal, à eux deux, pour la circonstance.

La messe sonna, qu'ils répétaient encore et s'entendaient en dépit du

vacarme de la grosse cloche. Quand M. le chanoine, revêtu de ses ornements,

parut à l'autel, les choeurs étaient déjà partis et galopaient le style

fugué du germanique compositeur, avec un aplomb de bon augure. Consuelo

prenait plaisir à voir et à entendre ces bons prolétaires allemands avec

leurs figures sérieuses, leurs voix justes, leur ensemble méthodique et

leur verve toujours soutenue, parce qu'elle est toujours contenue dans de

certaines limites.

«Voilà, dit-elle à Joseph dans un intervalle, les exécutants qui

conviennent à cette musique-là: s'ils avaient le feu qui a manqué au

maître, tout irait de travers; mais ils ne l'ont pas, et les pensées

forgées à la mécanique sont rendues par des pièces de mécanique. Pourquoi

l'illustre maestro Hoditz-Roswald n'est-il pas ici pour faire fonctionner

ces machines? Il se donnerait beaucoup de mal, ne servirait à rien, et

serait le plus content du monde.

Le solo de voix d'homme inquiétait bien des gens, Joseph s'en tira à

merveille: mais quand vint celui de Consuelo, cette manière italienne

les étonna d'abord, les scandalisa un peu, et finit par les enthousiasmer.

La cantatrice se donna la peine de chanter de son mieux, et l'expression

de son chant large et sublime transporta Joseph jusqu'aux cieux.

«Je ne peux croire, lui dit-il, que vous ayez jamais pu mieux chanter que

vous venez de le faire pour cette pauvre messe de village.

--Jamais, du moins, je n'ai chanté avec plus d'entrain et de plaisir, lui

répondit-elle. Ce public m'est plus sympathique que celui d'un théâtre.

Maintenant laisse-moi regarder de la tribune si M. le chanoine est content.

Oui, il a tout à fait l'air béat, ce respectable chanoine; et à la manière

dont tout le monde cherche sur sa physionomie la récompense de ses efforts,

je vois bien que le bon Dieu est le seul ici dont personne ne songe à

s'occuper.

--Excepté vous, Consuelo! la foi et l'amour divin peuvent seuls inspirer

des accents comme les vôtres.»

Quand les deux virtuoses sortirent de l'église après la messe, il s'en

fallut de peu que la population ne les portât en triomphe jusqu'au

presbytère, où un bon déjeuner les attendait. Le curé les présenta à

M. le chanoine, qui les combla d'éloges et voulut entendre encore

_après-boire_ le solo du Porpora. Mais Consuelo, qui s'étonnait avec

raison que personne n'eût reconnu sa voix de femme, et qui craignait

l'œil du chanoine, s'en défendit, sous prétexte que les répétitions et

sa coopération active à toutes les parties du choeur l'avaient beaucoup

fatiguée.

L'excuse ne fut pas admise, et il fallut comparaître au déjeuner du

chanoine.

M. le chanoine était un homme de cinquante ans, d'une belle et bonne

figure, fort bien fait de sa personne, quoique un peu chargé d'embonpoint.

Ses manières étaient distinguées, nobles même; il disait à tout le monde

en confidence qu'il avait du sang royal dans les veines, étant un des

quatre cents bâtards d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne.

Il se montra gracieux et affable autant qu'homme du monde et personnage

ecclésiastique doit l'être. Joseph remarqua à ses côtés un séculier, qu'il

paraissait traiter à la fois avec distinction et familiarité. Il sembla à

Joseph avoir vu ce dernier à Vienne; mais il ne put mettre, comme on dit,

son nom sur sa figure.

«Hé bien! mes chers enfants, dit le chanoine, vous me refusez une seconde

audition du thème de Porpora? Voici pourtant un de mes amis, encore plus

musicien, et cent fois meilleur juge que moi, qui a été bien frappé de

votre manière de dire ce morceau. Puisque vous êtes fatigué, ajouta-t-il

en s'adressant à Joseph, je ne vous tourmenterai pas davantage; mais il

faut que vous ayez l'obligeance de nous dire comment on vous appelle et où

vous avez appris la musique.»

Joseph vit qu'on lui attribuait l'exécution du solo que Consuelo avait

chanté, et un regard expressif de celle-ci lui fit comprendre qu'il devait

confirmer le chanoine dans cette méprise.

«Je m'appelle Joseph, répondit-il brièvement, et j'ai étudié à la maîtrise

de Saint-Etienne.

--Et moi aussi, reprit le personnage inconnu, j'ai étudié à la maîtrise,

sous Reuter le père. Vous, sans doute, sous Reuter le fils?

--Oui, Monsieur.

--Mais vous avez eu ensuite d'autres leçons? Vous avez étudié en Italie?

--Non, Monsieur.

--C'est vous qui avez tenu l'orgue?

--Tantôt moi, tantôt mon camarade.

--Et qui a chanté?

--Nous deux.

--Fort bien! Mais le thème du Porpora, ce n'est pas vous, dit l'inconnu,

tout en regardant Consuelo de côté.

--Bah! ce n'est pas cet enfant-là! dit le chanoine en regardant aussi

Consuelo, il est trop jeune pour savoir aussi bien chanter.

--Aussi ce n'est pas moi, c'est lui, répondit-elle brusquement en désignant

Joseph.»

Elle était pressée de se délivrer de ces questions, et regardait la porte

avec impatience.

«Pourquoi dites-vous un mensonge, mon enfant? dit naïvement le curé.

Je vous ai déjà entendu et vu chanter hier et j'ai bien reconnu l'organe

de votre camarade Joseph dans le solo de Bach.

--Allons! vous vous serez trompé, monsieur le curé, reprit l'inconnu, avec

un sourire fin, ou bien ce jeune homme est d'une excessive modestie. Quoi

qu'il en soit, nous donnons des éloges à l'un et à l'autre.»

Puis, tirant le curé à l'écart:

«Vous avez l'oreille juste, lui dit-il, mais vous n'avez pas l'œil

clairvoyant; cela fait honneur à la pureté de vos pensées. Cependant,

il faut vous détromper: ce petit paysan hongrois est une cantatrice

italienne fort habile.

--Une femme déguisée!» s'écria le cure stupéfait.

Il regarda Consuelo attentivement tandis qu'elle était occupée à répondre

aux questions bienveillantes du chanoine; et soit plaisir soit indignation,

le bon curé rougit depuis son rabat jusqu'à sa calotte.

«C'est comme je vous le dis, reprit l'inconnu. Je cherche en vain qui elle

peut être, je ne la connais pas, et quant à son travestissement et à la

condition précaire où elle se trouve, je ne puis les attribuer qu'à un coup

de tête... Affaire d'amour, monsieur le curé! ceci ne nous regarde pas.

--Affaire d'amour! comme vous dites fort bien, reprit le curé fort animé:

un enlèvement, une intrigue criminelle avec ce petit jeune homme! Mais tout

cela est fort vilain! Et moi qui ai donné dans le panneau! moi qui les ai

logés dans mon presbytère! Heureusement, je leur avais donné des chambres

séparées, et j'espère qu'il n'y aura point eu de scandale dans ma maison.

Ah! Quelle aventure! et comme les esprits forts de ma paroisse (car il y en

a, Monsieur, j'en connais plusieurs) riraient à mes dépens s'ils savaient

cela!

--Si vos paroissiens n'ont pas reconnu la voix d'une femme, il est probable

qu'ils n'en ont reconnu ni les traits ni la démarche. Voyez pourtant

quelles jolies mains, quelle chevelure soyeuse, quel petit pied, malgré

les grosses chaussures!

--Je ne veux rien voir de tout cela! s'écria le curé hors de lui; c'est une

abomination que de s'habiller en homme. Il y a dans les saintes Écritures

un verset qui condamne à mort tout homme ou femme coupable d'avoir quitté

les vêtements de son sexe. _A mort!_ entendez-vous, Monsieur? C'est

indiquer assez l'énormité du péché! Avec cela elle a osé pénétrer dans

l'église, et chanter effrontément les louanges du Seigneur, le corps et

l'âme souillés d'un crime pareil!

--Et elle les a chantées divinement, les larmes m'en sont venues aux yeux,

je n'ai jamais entendu rien de pareil. Étrange mystère! quelle peut être

cette femme? Toutes celles que je pourrais supposer sont plus âgées, de

beaucoup que celle-ci.

--C'est une enfant; une toute jeune fille! reprit le curé, qui ne pouvait

s'empêcher de regarder Consuelo avec un intérêt combattu dans son cœur

par l'austérité de ses principes. Oh! le petit serpent! Voyez donc de quel

air doux et modeste elle répond à monsieur le chanoine! Ah! je suis un

homme perdu, si quelqu'un ici a découvert la fraude. Il me faudra quitter

le pays!

--Comment, ni vous, ni aucun de vos paroissiens n'avez-vous pas reconnu le

timbre d'une voix de femme? Vous êtes des auditeurs bien simples.

--Que voulez-vous? nous trouvions bien quelque chose d'extraordinaire dans

cette voix; mais Gottlieb disait que c'était une voix italienne, qu'il

en avait entendu déjà d'autres comme cela, que c'était une voix de la

chapelle Sixtine! Je ne sais ce qu'il entendait par là, je ne m'entends

pas à la musique qui sort de mon rituel, et j'étais à cent lieues de me

douter... Que faire, Monsieur, que faire?

--Si personne n'a de soupçons, je vous conseille de ne vous vanter de rien.

Éconduisez ces enfants au plus vite; je me charge, si vous voulez, de vous

en débarrasser.

--Oh! oui, vous me rendrez service! Tenez, tenez; je vais vous donner

l'argent... combien faut-il leur donner?

--Ceci ne me regarde pas; nous autres, nous payons largement les

artistes... Mais votre paroisse n'est pas riche, et l'église n'est pas

forcée d'agir comme le théâtre.

--Je ferai largement les choses, je leur donnerai six florins! je vais

tout de suite... Mais que va dire monsieur le chanoine? il semble

ne s'apercevoir de rien. Le voilà qui parle avec _elle_ tout

paternellement... le saint homme!

--Franchement, croyez-vous qu'il serait bien scandalisé?

--Comment ne le serait-il pas? D'ailleurs, ce que je crains, ce ne sont

pas tant ses réprimandes que ses railleries. Vous savez comme il aime à

plaisanter; il a tant d'esprit! Oh! comme il va se moquer de ma simplicité!

--Mais s'il partage votre erreur, comme jusqu'ici il en a l'air... il

n'aura pas le droit de vous persifler. Allons, ne faites semblant de rien;

approchons-nous, et saisissez un moment favorable pour faire éclipser vos

musiciens.»

Ils quittèrent l'embrasure de croisée où ils s'étaient entretenus de la

sorte, et le curé, se glissant près de Joseph, qui paraissait occuper

le chanoine beaucoup moins que le signor Bertoni, il lui mit dans la main

les six florins. Dès qu'il tint cette modeste somme, Joseph fit signe

à Consuelo de se dégager du chanoine et de le suivre dehors; mais le

chanoine rappelant Joseph, et persistant à croire, d'après ses réponses

affirmatives, que c'était lui qui avait la voix de femme:

«Dites-moi donc, lui demanda-t-il, pourquoi vous avez choisi ce morceau de

Porpora, au lieu de chanter le solo de M. Holzbaüer?

--Nous ne l'avions pas, nous ne le connaissions pas, répondit Joseph.

J'ai chanté la seule chose de mes études qui fût complète dans ma mémoire.»

Le curé s'empressa de raconter la petite malice de Gottlieb, et cette

jalousie d'artiste fit beaucoup rire le chanoine.

«Eh bien, dit l'inconnu, votre bon cordonnier nous a rendu un très-grand

service. Au lieu d'un mauvais solo, nous avons eu un chef-d'œuvre

d'un très-grand maître. Vous avez fait preuve de goût, ajouta-t-il en

s'adressant à Consuelo.

--Je ne pense pas, répondit Joseph, que le solo de Holzbaüer pût être

mauvais; ce que nous avons chanté de lui n'était pas sans mérite.

--Le mérite n'est pas le génie, répliqua l'inconnu en soupirant;» et

s'acharnant à Consuelo, il ajouta: «Qu'en pensez-vous, mon petit ami?

Croyez-vous que ce soit la même chose?

--Non, Monsieur; je ne le crois pas, répondit-elle laconiquement et

froidement; car le regard de cet homme l'embarrassait et l'importunait

de plus en plus.

--Mais vous avez eu pourtant du plaisir à chanter cette messe de Holzbaüer?

reprit le chanoine; c'est beau, n'est-ce pas?

--Je n'en ai eu plaisir ni déplaisir, repartit Consuelo, à qui l'impatience

donnait des mouvements de franchise irrésistibles.

--C'est dire qu'elle n'est ni bonne, ni mauvaise, s'écria l'inconnu en

riant. Eh bien, mon enfant, vous avez fort bien répondu, et mon avis est

conforme au vôtre.»

Le chanoine se mit à rire aux éclats, le curé parut fort embarrassé, et

Consuelo, suivant Joseph, s'éclipsa sans s'inquiéter de ce différend

musical.

«Eh bien, monsieur le chanoine, dit malignement l'inconnu dès que les

musiciens furent sortis, comment trouvez-vous ces enfants?...

--Charmants! admirables! Je vous demande bien pardon de dire cela après le

paquet que le petit vient de vous donner.

--Moi? je le trouve adorable, cet enfant-là! Quel talent pour un âge si

tendre! c'est merveilleux! Quelles puissantes et précoces natures que ces

natures italiennes!

--Je ne puis rien vous dire du talent de celui-là! reprit le chanoine d'un

air fort naturel, je ne l'ai pas trop distingué; c'est son compagnon qui

est un merveilleux sujet, et celui-là est de notre nation, n'en déplaise à

votre _italianomanie_.

--Ah çà, dit l'inconnu en clignotant de l'œil pour avertir le curé,

c'est donc décidément l'aîné qui nous a chanté du Porpora?

--Je le présume, répondit le curé, tout troublé du mensonge auquel on le

provoquait.

--J'en suis sûr, moi, reprit le chanoine, il me l'a dit lui-même.

--Et l'autre solo, reprit l'inconnu, c'est donc quelqu'un de votre paroisse

qui l'a dit?

--Probablement,» répondit le curé en faisant un effort pour soutenir

l'imposture.

Tous deux regardèrent le chanoine pour voir s'il était leur dupe ou s'il se

moquait d'eux. Il ne paraissait pas y songer: Sa tranquillité rassura le

curé. On parla d'autre chose; mais au bout d'un quart d'heure le chanoine

revint sur le chapitre de la musique, et voulut revoir Joseph et Consuelo,

afin, disait-il, de les emmener à sa campagne et de les entendre à loisir.

Le curé, épouvanté, balbutia des objections inintelligibles. Le chanoine

Lui demanda en riant s'il avait fait mettre ses petits musiciens dans la

marmite pour compléter le déjeuner, qui lui semblait bien assez splendide

sans cela. Le curé était au supplice; l'inconnu vint à son secours:

«Je vais vous les chercher,» dit-il au chanoine.

Et il sortit en faisant signe au bon curé de compter sur quelque expédient

de sa part. Mais il n'eut pas la peine d'en imaginer un. Il apprit de la

servante que les jeunes artistes étaient déjà partis à travers champs,

après lui avoir généreusement donné un des six florins qu'ils venaient

de recevoir.

«Comment, partis! s'écria le chanoine avec beaucoup de chagrin; il faut

courir après eux; je veux les revoir, je veux les entendre, je le veux

absolument!»

On fit semblant d'obéir; mais on n'eut garde de courir sur leurs traces.

Ils avaient d'ailleurs pris leur route à vol d'oiseau, pressés de se

soustraire à la curiosité qui les menaçait. Le chanoine en éprouva beaucoup

de regret, et même un peu d'humeur.

«Dieu merci! il ne se doute de rien, dit le curé à l'inconnu.

--Curé, répondit celui-ci, rappelez-vous l'histoire de l'évêque qui,

faisant gras, par inadvertance, un vendredi, en fut averti par son grand

vicaire.--Le malheureux! s'écria l'évêque, ne pouvait-il se taire jusqu'à

la fin du dîner!--Nous aurions peut-être dû laisser monsieur le chanoine

se tromper à son aise.»

Consuelo, Tome 3 (1861) · 第 7 / 39 题