Matthews, celle de Wingfield que je n'ai sue d'une manière bien positive
qu'au moment où je quittais Londres, encore refusais-je d'y croire; tout
cela fait un horrible vide dans mes affections. Ces coups se sont
succédé si rapidement, que je suis comme stupéfait du choc. Quoique je
mange, que je boive, que je parle, que je rie même quelquefois, j'ai
peine à me persuader que je sois éveillé; chaque matin j'acquiers la
triste conviction que tout cela n'est que trop réel. Mais, brisons là,
les morts sont en repos, et seuls ils y sont.
»Vous partagerez la douleur de ce pauvre Hobhouse: Matthews était le
dieu de son idolâtrie; et si l'intelligence peut élever un homme
au-dessus de ses semblables, nul ne pouvait lui refuser cette
prééminence. Je le connaissais très-intimement, et l'estimais en
proportion; mais je retombe encore... Allons, parlons de la vie et des
vivans.
«Si vous vous sentiez disposé à venir ici, vous y trouveriez «du bœuf,
du feu de charbon de terre» et du vin qui n'est pas sans quelque mérite.
Si vous y trouverez les deux autres nécessités d'un Anglais, suivant
Otway, je ne saurais en répondre, mais probablement une des deux.
Faites-moi savoir quand je pourrai vous attendre, afin que je vous
tienne au courant de mes allées et de mes venues.....
«Davies est venu ici; il m'a invité à passer une semaine à Cambridge
dans le mois d'octobre, de sorte que nous pourrions d'aventure nous
rencontrer le verre à la main. Sa gaîté contre laquelle la mort ne peut
rien, m'a rendu bien service; mais après tout, nos éclats de rire
n'étaient pas francs.
«Vous m'écrirez? Je suis seul, voilà la première fois que la solitude
m'est pénible. Votre anxiété, à propos de la critique sur le livre de
***, est amusante; comme elle est anonyme, elle est de peu de
conséquence. Je voudrais qu'elle eût amené un peu plus de confusion, car
j'aime les malices littéraires. Ne faites-vous rien? N'écrivez-vous
rien? N'imprimez-vous rien? Pourquoi ne continuez-vous pas votre satire
sur le méthodisme? Ce sujet, en supposant même que le public fût aveugle
sur le mérite littéraire, ferait merveille. Outre que pour un homme qui
se destine au diaconat, il n'y aurait pas de mal de prouver son
orthodoxie, sérieusement parlé, je désirerais vivement vous voir mieux
apprécié. Je dis _sérieusement_, parce qu'étant auteur moi-même, on
pourrait soupçonner mon humanité. Croyez-moi, pour toujours, mon cher
Hodgson, votre, etc.»
LETTRE LXI.
A M. DALLAS.
Newstead, 21 août 1811.
«Votre lettre me fait honneur de plus de sensibilité que je n'en
possède; quoique je me trouve suffisamment malheureux, je suis cependant
sujet à une sorte de joie hystérique, ou plutôt de rire sans gaîté, dont
je ne puis me rendre compte, et que je ne saurais surmonter; et
cependant je ne m'en sens pas soulagé: une personne indifférente me
croirait dans les meilleures dispositions du monde. «Il faut oublier
toutes ces choses,» et avoir recours à toutes nos jouissances
d'égoïstes, ou plutôt à notre égoïsme, source de nos jouissances. Je ne
crois pas retourner à Londres immédiatement; j'accepterai donc sans
cérémonie ce que vous m'avez obligeamment offert, votre médiation entre
Murray et moi. Je ne crois pas qu'il soit convenable d'y mettre mon nom.
Observez que ma maudite satire sera cause que les critiques anglais et
écossais vont se déchaîner sur le _Pélerinage_. Mais n'importe; si
Murray insiste, et que vous soyez d'accord avec lui, j'en aurai le
courage. Que le titre porte donc: «Par l'auteur des _Poètes anglais et
des Journalistes écossais_.» Mes remarques sur la langue romaïque, qui
devaient accompagner mes _Imitations d'Horace_, se joindront tout
naturellement à cet ouvrage, avec lequel elles ont plus de rapport,
ainsi que les petits poèmes que j'ai maintenant en portefeuille, et
quelques autres déjà publiés dans les _Mélanges_. J'ai trouvé dans les
papiers de ma pauvre mère toutes mes lettres de l'Orient, et en
particulier une assez longue sur l'Albanie; j'en pourrai, au besoin,
tirer le sujet d'une note ou deux. Comme je n'avais point de journal,
ces lettres écrites sur les lieux sont tout ce que je puis désirer de
mieux. Nous en reparlerons quand tout le reste sera définitivement
arrangé.
«Murray a-t-il montré l'ouvrage à quelqu'un? Il en est bien le maître;
mais je ne veux pas de suffrages mendiés ou surpris. Il y a
naturellement certaines petites choses que je voudrais changer.
Peut-être ferait-on aussi bien de retrancher deux stances bouffonnes sur
le dimanche à Londres. Je dois singulièrement éviter d'identifier mon
caractère avec celui de _Childe Harold_, et c'est en vérité une seconde
objection pour l'impression de mon nom sur le titre. Quand vous serez
convenu du tems, du format, du caractère, etc., faites-moi l'honneur
d'une réponse. Je vous donne une peine infinie, et que tous mes
remercîmens ne sauraient jamais reconnaître. J'avais mis en tête du
manuscrit une sorte d'apologie en prose de mon scepticisme; mais comme,
toute réflexion faite, je trouve qu'elle a plutôt l'air d'une attaque
que d'une défense, je crois qu'il serait peut-être mieux de la
retrancher.... Voyez, et jugez. Je crains que Murray ne se fasse quelque
mauvaise affaire avec les dévots; je ne puis qu'y faire; je souhaite
cependant qu'il s'en tire pour le mieux. Quant à moi, «j'ai été abreuvé
de critiques, et j'en ai eu tout mon soûl,» et je ne pense pas que «le
plus épouvantable traité» puisse mouvoir et faire hérisser sur ma tête
«ma toison de cheveux», jusqu'à ce que «la forêt de Birnam vienne au
château de Dunsinane[161]». Je continuerai à vous écrire de tems en
tems, et j'espère que vous me rendrez lettre pour lettre. Comment Pratt
se tire-t-il des œuvres posthumes de Joe Blackett? Vous avez tué ce
pauvre homme-là entre vous, en dépit de votre ami l'Ionien et de moi qui
voulions le sauver des griffes de Pratt. Poésie, pauvreté pendant la
vie, oubli après la mort! Cruel patronage! de ruiner un homme, en
l'arrachant à son état. Mais enfin c'est un merveilleux sujet de
souscription et de biographie; et Pratt, qui tire le meilleur parti de
ses dédicaces, a déjà dédié son livre à cinq grandes familles au moins.
[Note 161: Imitation burlesque du _Macbeth_ de Shakspeare.
(_N. du Tr._)]
«Je suis fâché que vous n'aimiez pas Harry White; avec beaucoup de
jargon religieux qui, par parenthèse, l'a tué, quoique sincère, comme
vous avez tué Joe Blackett, certes il y avait en lui de la poésie et du
génie. Je ne dis pas cela pour ma comparaison et mes rimes; mais il
était incontestablement au-dessus de tous les Bloomfields, les
Blacketts, et tous ces autres savetiers que Lofft et Pratt ont enlevés
ou enlèveront à leur état pour les faire entrer au service de la presse.
Vous excuserez tout le décousu de cette lettre; j'écris je ne sais quoi
pour me dérober à moi-même. Hobhouse est parti pour l'Irlande. M. Davies
est passé par ici en se rendant à Harrowgate.
»Vous ne connaissiez pas Matthews; c'était un homme d'un talent
extraordinaire; il en a fait preuve à Cambridge, en gagnant, sur les
plus habiles candidats, plus de prix et de _fellowships_ qu'aucun gradué
ne l'ait encore fait, de mémoire d'homme. Mais c'était un athée bien
décidé et bien connu pour tel; car il proclamait ses principes dans
toutes les sociétés. Je le connaissais beaucoup; sa mort laisse dans mon
cœur un vide qui ne sera pas aisément rempli: pour Hobhouse, il ne s'en
consolera jamais. Écrivez-moi, et croyez-moi, etc.»
LETTRE LXII.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 23 août 1811.
MONSIEUR,
«Un chagrin domestique, la mort d'un parent très-proche, m'a jusqu'ici
empêché d'entrer en correspondance avec vous sur ce qui fait le sujet de
cette lettre. Mon ami, M. Dallas, a mis entre vos mains le manuscrit
d'un poème écrit par moi en Grèce, et me dit que vous n'avez point
d'objections contre sa publication; mais il m'apprend aussi que vous
désireriez soumettre l'ouvrage à M. Gifford. Certes, nul ne désirerait
plus que moi profiter des observations dont il pourrait peut-être
m'honorer; mais il y a dans une démarche de ce genre une sorte de quête
d'éloges qui répugne à mon orgueil, ou de quelque autre nom qu'il vous
plaise d'appeler le sentiment qui me force à m'y refuser. Non-seulement
M. Gifford est le premier de nos poètes satiriques, mais il est encore
l'éditeur de nos principales _Revues_, et comme tel, l'homme du monde
dont je voudrais le moins avoir l'air de prévenir la critique par de
petits moyens, quoique en effet je la redoute beaucoup. Vous voudrez
donc bien garder le manuscrit entre vos mains, ou s'il faut absolument
qu'il soit montré à quelqu'un, envoyez-le à un autre. Quoique je ne sois
pas très-patient de la censure, je serais, comme un autre, charmé de
recevoir le peu d'éloges que mes vers peuvent mériter; mais à coup sûr
je ne veux pas les extorquer par d'humbles sollicitations, et en faisant
passer mon manuscrit à la ronde. Je suis persuadé qu'avec un peu de
réflexion vous verrez que je n'ai pas tort.
«Si vous vous déterminez à publier, j'ai aussi quelques petits poèmes
inédits, quelques notes, et une courte dissertation sur la littérature
grecque moderne, écrite à Athènes, qui pourront être places à la fin du
volume. Si la pièce dont il s'agit ici venait à réussir, j'ai intention
de publier plus tard un choix de mon premier recueil, ma satire, une
autre de la même longueur, et quelques autres petites choses; le tout
joint au manuscrit que vous avez maintenant entre les mains pourrait
former deux volumes. Nous aurons le tems d'en reparler. Je vous serais
obligé de me faire connaître la détermination que vous aurez prise.
«Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,»
BYRON.
LETTRE LXIII.
A M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 25 août 1811.
«Comme heureusement j'ai mon franc-couvert[162], je ne me fais point
scrupule de vous accabler de griffonnage; depuis dix jours je vous ai
envoyé de véritables paquets. Je suis ici comme un ermite; je ne crois
pas que mon agent puisse m'accompagner à Rochdale avant la seconde
semaine de septembre, délai qui me contrarie fort; car je voudrais que
cette affaire fût finie, et serais bien aise de me livrer à quelque
occupation. Je vous envoie des exordes, des annotations, etc., pour
notre futur in-quarto, si tant est qu'in-quarto il doive y avoir. J'ai
aussi écrit à M. Murray, lui exposant les raisons qui me font ne pas
consentir à ce qu'il envoie mon manuscrit à Juvénal[163], mais lui
permettant de le montrer à quelque autre personne du métier qu'il pourra
lui être agréable. Hobhouse est sous presse, de manière que, lui en
prose, et moi en vers, nous tirons passablement à vue sur la patience et
le papier-monnaie du public. Ce n'est pas tout; mes _Imitations
d'Horace_ attendent leur tour pour s'imprimer chez Cawthorn, mais je
suis encore incertain sur le _quand_ et le _comment_, le simple ou le
double, le présent et le futur. Il faut que vous excusiez tout ce
bavardage; car dans ce manoir isolé je n'ai rien à dire, si ce n'est de
moi-même, et je serais charmé de pouvoir parler de....., ou penser à
quelque autre chose que ce soit.
[Note 162: Pendant la durée des sessions, les membres des
deux chambres ont leur couvert libre, tant pour les lettres
qu'ils écrivent que pour celles qu'ils reçoivent.
(_N. du Tr._)]
[Note 163: M. Gifford.]
«Qu'est-ce que vous allez faire? Pensez-vous à percher dans le
Cumberland, comme vous en aviez l'idée, quand j'étais dans la métropole!
Si vous avez le goût de la retraite, que ne prenez-vous «la chaumière de
l'amitié» de miss ***, dernière résidence du savetier Joe Blackett, de
la mort duquel vous et les autres répondrez un jour? «Sa fille
orpheline» (pathétique Pratt!) ne saurait manquer de devenir une Sapho
cordonnière. N'avez-vous pas de remords? Je crois que l'élégante épître
à miss Dallas devrait être gravée sur le cénotaphe que miss *** veut
consacrer à sa mémoire.
«Les journaux semblent désappointés de ce que Sa Majesté ne meurt pas et
s'occupe à quelque chose de mieux. Je présume que tout est fini
maintenant. Si le parlement reprend ses séances en octobre, je me
rendrai à Londres pour y assister. Je suis aussi invité à Cambridge pour
le commencement de ce mois, mais il faut d'abord que j'aille faire une
course à Rochdale. Maintenant que Matthews est mort et que Hobhouse est
en Irlande, à l'exception de celui qui m'y appelle, à peine me
reste-t-il un ami à Cambridge pour me venir prendre la main à mon
arrivée. A vingt-trois ans, me voilà resté presque seul, que sera-ce
donc à soixante-dix! Il est vrai que je suis jeune et que je puis
commencer de nouvelles liaisons; mais avec qui me rappellerai-je ces
scènes joyeuses de la première partie de la vie? C'est une chose
étrange, combien peu de mes amis sont morts d'une mort tranquille! je
veux dire dans leur lit. Une vie tranquille est de bien plus grande
conséquence. Mais on aime mieux se quereller et se heurter que
_bailler_. Ce mot m'avertit qu'il est tems de vous débarrasser de votre
bien affectionné, etc.
LETTRE LXIV.
A M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 27 août 1811.
«J'étais si sincère dans ma note sur feu Charles Matthews, et je me sens
si totalement incapable de rendre justice à ses talens, que le passage
doit subsister par la raison même que vous alléguez pour me le faire
supprimer. Tous les hommes que j'ai connus ne sont que des pygmées
auprès de lui. C'était un géant intellectuel. Il est vrai que j'aimais
Wingfield plus encore: c'était mon plus ancien camarade et le plus cher,
un de ces hommes peu nombreux qu'on ne saurait jamais se repentir
d'avoir aimés; mais sous le rapport de la capacité... Ah! vous ne
connaissiez pas Matthews!
«_Childe Harold_ peut attendre, et ce sera tant mieux; les livres n'en
sont jamais plus mauvais pour avoir été retardés dans leur publication.
Ainsi, vous avez chez vous notre héritier, Georges Anson Byron, et sa
sœur...................................................................
«Dites tout ce que vous voudrez, mais vous êtes l'un des _meurtriers_ de
Blackett, et cependant vous ne voulez pas avouer le génie d'Harry White.
Mettant à part sa bigoterie, il mérite certainement d'être placé près de
Chatterton. Il est étonnant combien peu il était connu! et, à Cambridge,
personne ne pensait à lui, ne parlait de lui, jusqu'à ce que la mort
l'ait rendu indifférent à sa gloire posthume. Pour ma part, j'eusse été
fier d'être lié avec lui; ses préjugés mêmes étaient respectables. Il y
a à Granta un poète épique en herbe, un M. Townsend, protégé du feu duc
de Cumberland. Avez-vous jamais entendu parler de son _Armageddon_? Je
crois que son plan (pour l'homme, je ne le connais pas) a quelque chose
de sublime; bien que dans vos idées, à vous autres Nazaréens, il y ait
trop de hardiesse à vouloir créer à l'avance _Le Dernier Jour_. Cela a
l'air de vouloir dire au Seigneur ce qu'il doit faire, et pourrait
rappeler à quelque lecteur malévole ce vers:
Des sots se précipitent où les anges ne marchent qu'en
tremblant.
»Je ne veux point lui faire de chicanes, d'autres lui en feront, et il
pourrait bien voir après ses talons tous les agneaux de Jacob Behmen.
Quoi qu'il en soit, j'espère qu'il s'en tirera à son honneur, encore
qu'il doive rencontrer Milton en son chemin.
ȃcrivez-moi, je suis fou de bavardages; saluez pour moi Ju..., et
donnez pour moi une poignée de main à Georges; mais prenez garde, il a
une vilaine patte marine.
»_P. S._ J'inviterais volontiers Georges à venir ici, mais je ne sais
comment l'amuser; j'ai vendu tous mes chevaux à mon départ d'Angleterre,
et je n'ai pas encore eu le tems de les remplacer. Cependant, s'il veut
venir chasser en septembre, il sera le bienvenu, mais il faudra qu'il
apporte un fusil; j'ai donné tous les miens à Ali Pacha, et à d'autres
Turcs. J'ai des chiens, un garde, beaucoup de gibier, un grand domaine,
un lac, un bateau, un logement et du bon vin à son service.»
LETTRE LXV.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 5 septembre 1811.
MONSIEUR,
«Il paraît que le tems est passé où, comme le disait le docteur Johnson,
un homme était sûr d'apprendre la vérité de son libraire; vous m'avez
fait tant de complimens qu'à moins d'être le dernier écrivassier du
monde, je devrais m'en tenir pour offensé. Mais puisque je les accepte
ces complimens tels qu'ils sont, il est bien juste que j'aie aussi
beaucoup d'égards pour vos objections, d'autant plus que je les crois
fondées. Quant aux parties politique et métaphysique, je crains de n'y
pouvoir rien changer; j'ai de grandes autorités pour justifier mes
erreurs sur ce point, car l'_Énéide_ elle-même était un poème
_politique_ et écrit dans un but _politique_. Quant à mes malheureuses
opinions sur des sujets plus importans, j'ai été trop sincère en les
émettant pour songer à chanter la palinodie. J'ai dit ce que j'avais vu
pour ce qui touche les affaires d'Espagne, et je crois que l'honnête
John Bull commence à revenir de l'ivresse où l'avait plongé la retraite
de Masséna, conséquence ordinaire de _succès extraordinaires_. Vous
voyez donc que je ne puis altérer les pensées; mais si dans l'expression
et la forme des vers, il y a quelque chose que vous désiriez changer, je
puis rajuster des rimes, et retourner des stances autant qu'il vous
plaira. Quant aux _Orthodoxes_, espérons qu'ils achèteront l'ouvrage
pour en dire du mal, alors vous leur pardonnerez l'intention en faveur
du résultat immédiat. Vous savez que rien de ce qui sort de ma plume ne
saurait être épargné, pour plusieurs bonnes raisons; ainsi donc, encore
que cet ouvrage soit d'une nature tout-à-fait différente du premier,
nous ne devons pas nous livrer à de trop belles espérances.
»Vous ne m'avez point fait de réponse à ma question; dites-moi
franchement, avez-vous montré le manuscrit à quelqu'un de votre corps?
J'ai envoyé une stance d'introduction à M. Dallas pour vous être remise,
et sans laquelle le poème commençait d'une manière trop brusque. Il vaut
mieux numéroter les stances en chiffres romains. J'ai des _Recherches
sur la littérature grecque moderne_ et quelques autres petits poèmes qui
se placeront à la fin. Je les ai ici, et je vous les enverrai en tems
opportun. Si M. Dallas a perdu la stance et la note qui y était annexée,
écrivez-le-moi, et je vous les enverrai directement. Vous me dites
d'ajouter deux chants, mais je dois visiter mes _charbonniers_ du
Lancashire, le 15 courant, et c'est une occupation si anti-poétique que
je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.
»Je suis, Monsieur, votre très-obéissant, etc.»
Les manuscrits de ces deux poèmes ayant été, bien contre sa volonté,
montrés à M. Gifford, voici l'opinion de ce gentleman, rapportée par M.
Dallas: «Il a parlé très-avantageusement de votre satire; mais quant à
votre poème (_Childe Harold_), non-seulement il a dit que c'était ce que
vous aviez écrit de mieux, mais il le prétend au moins égal à quoi que
ce soit qu'on ait publié depuis le commencement de ce siècle.»
LETTRE LXVI.
À M. DALLAS.
Newstead-Abbey, 7 septembre 1811.
MONSIEUR,
«Comme Gifford a toujours été pour moi mon _magnus Apollo_, des éloges
tels que ceux que vous mentionnez me sont naturellement plus précieux
que _tout l'or vanté de Bolcara_, que _toutes les pierres précieuses de
Samarkand_. Mais je suis fâché que le manuscrit lui ait été montré, et
je l'avais écrit à Murray, croyant qu'il en était tems encore.
»Pour répondre à votre objection sur l'expression de _ligne centrale_,
je vous dirai seulement qu'avant que Childe Harold quittât l'Angleterre,
son intention arrêtée était de traverser la Perse et de revenir par les
Indes, ce qu'il n'aurait pu faire sans passer la ligne équinoxiale.
»Quant aux autres erreurs dont vous parlez, il faudra que je les corrige
au fur et à mesure pendant l'impression. Je me sens très-honoré du désir
qu'ont bien voulu exprimer des personnes aussi distinguées de me voir
continuer mon poème; mais pour cela, il faut que je retourne en Grèce et
en Asie; il me faut un soleil plus chaud et un ciel sans nuages; on ne
saurait décrire de telles scènes au coin d'un feu de charbon de terre.
J'avais projeté un chant additionnel quand j'étais dans la Troade et à
Constantinople, et, si je revoyais ces lieux-là, je pourrais continuer:
mais au milieu des circonstances et des sensations actuelles je n'ai ni
harpe, ni cœur, ni voix pour aller en avant. Je sens que vous avez tous
raison quant à la partie métaphysique; mais je sens aussi que je suis
sincère, et que si je ne devais écrire que _ad captandum vulgus_, autant
vaudrait publier tout de suite un _Magazine_ ou filer langoureusement
des chansonnettes pour le Wauxhall...................................
»Mon ouvrage réussira comme il pourra. Je sais que j'ai tout contre moi,
des poètes irrités et des préjugés; mais si le poème est _un poème_, il
surmontera ces obstacles, _sinon_ il mérite son sort. J'ai lu l'ode de
votre ami; ce ne serait pas lui faire grand compliment de lui dire
qu'elle est bien supérieure à celle de S***, sur le même sujet. C'est
évidemment l'ouvrage d'un homme de goût et d'un poète, et cependant je
ne pourrais dire qu'elle soit tout-à-fait égale à ce qu'on avait droit
d'attendre de l'auteur des _Horæ Ionicæ_. Je vous en remercie, et c'est
plus que je n'en voudrais dire d'aucune autre des odes qu'on nous donne
aujourd'hui. Je suis bien sensible aux vœux que vous formez pour moi, et
j'en ai grand besoin. Ma vie entière a été en opposition aux convenances
sociales pour ne pas dire à la décence. Mes affaires sont embarrassées,
mes amis sont morts ou loin de moi, et mon existence n'est plus qu'un
désert aride. Dans Matthews j'ai perdu un guide, un philosophe, un ami;
dans Wingfield un ami seulement, mais un ami que j'aurais désiré
accompagner dans son long voyage.
»Matthews était, en effet, un homme extraordinaire; jamais un étranger
n'aurait pu concevoir un tel génie; le cachet de l'immortalité était
empreint sur tout ce qu'il disait, sur tout ce qu'il faisait: et
maintenant que reste-t-il de lui? Quand nous voyons de ces hommes
disparaître, de ces hommes qui semblaient avoir été créés pour montrer
tout ce que le créateur pourrait faire de ses créatures; quand nous les
voyons réduits en poussière avant que le tems n'ait mûri leur génie qui
eût pu être l'orgueil de la postérité, que devons-nous en conclure? Pour
ma part, ma raison s'y perd. Il était beaucoup pour moi, il était tout
pour Hobhouse. Mon pauvre Hobhouse idolâtrait Matthews. Moi je l'aimais
moitié moins que je ne le respectais; j'étais tellement convaincu de sa
supériorité infinie, que quoique je ne lui portasse pas envie, je
restais devant lui dans une sorte d'admiration stupéfaite. Lui,
Hobhouse, Davis et moi nous formions un petit cercle à Cambridge et
ailleurs. Davis est un homme d'esprit et un homme du monde; il ressent
la perte que nous avons faite, autant qu'un homme de ce caractère peut
la ressentir; mais il n'en est pas aussi affecté qu'Hobhouse. Davis, qui
n'est point écrivain, nous a toujours battus dans une guerre de mots;
son talent de conversation nous amusait en même tems qu'il nous
imposait. Hobhouse et moi, avions toujours le dessous contre les deux
autres, et Matthews lui-même était obligé de céder devant la vivacité
toute puissante de Davis. Mais je vous parle là d'hommes et de jeunes
gens, comme si tout cela était de nature à vous intéresser.
»J'attends le retour de mon agent vers le 14, pour me rendre avec lui
dans le Lancashire, où tout le monde me dit que j'ai une propriété qui
n'est pas à dédaigner, consistant en mines de charbon de terre, etc. Mon
intention est d'accepter ensuite une invitation, à Cambridge, en
octobre, et peut-être irai-je jusqu'à Londres. J'ai quatre invitations
pour quatre villes différentes; mais il faut que je me dévoue tout
entier aux affaires. Je suis complètement seul, comme le prouvent assez
ces lettres longues et ennuyeuses. En relisant votre lettre, je vois que
l'ode est de l'auteur; faites-lui, je vous prie, accepter mes
complimens. Sa muse méritait un sujet plus noble. Vous m'écrirez, je
l'espère, comme à l'ordinaire.
»Je vous souhaite le bon soir, et suis, etc.»
LETTRE LXVII.
À M. MURRAY.
Newstead-Abbey, 14 septembre 1811.
MONSIEUR,