«Depuis votre dernière lettre j'ai appris de M. Dallas que, contre mon

intention, ainsi qu'il le savait bien, et que vous le savez vous-même,

d'après une lettre que je vous avais écrite tout entière à ce sujet, mon

manuscrit avait été soumis à la lecture de M. Gifford. Quelques

événemens domestiques récens, dont vous avez sans doute connaissance,

m'empêchèrent de vous envoyer ma lettre plus tôt. Je ne pouvais

m'imaginer, en effet, que vous seriez si pressé de jeter mes productions

entre les mains d'un étranger, qui pouvait n'être pas plus satisfait de

les recevoir, que l'auteur de les voir offrir d'une telle manière et à

un tel homme.

»Mon adresse, quand j'aurai quitté Newstead, sera à Rochdale,

Lancashire; mais je n'ai pas encore fixé le jour de mon départ, j'aurai

soin de vous en tenir averti.

»Vous m'avez mis dans une situation bien ridicule; mais enfin cela est

passé, nous n'en parlerons pas davantage. Vous paraissez désirer

quelques changemens; s'ils n'ont rien à voir avec la politique ou la

religion, je m'y prêterai avec le plus grand plaisir du monde.

»Je suis, Monsieur, etc.»

LETTRE LXVIII.

À M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 17 septembre 1811.

«Je vous excuse facilement de ne m'avoir point écrit, car j'espère que

vous avez quelque chose de mieux à faire. De votre côté, vous devez me

pardonner de vous importuner si souvent, car, pour le moment, je n'ai

rien à faire qui puisse vous sauver l'ennui de ma correspondance.

»Je ne puis me fixer à rien, et, à l'exception d'un grand exercice

physique, mes jours se passent dans une indolence uniforme et une

oisiveté insipide. J'ai long-tems attendu, et j'attends encore mon

agent; quand il viendra, j'aurai assez de quoi m'occuper d'affaires peu

agréables, je vous assure. Avant de partir pour Rochdale, je vous dirai

comment vous devez m'écrire, ce sera probablement poste restante. J'ai

reçu de Murray une seconde épreuve que je l'ai prié de vous montrer,

afin que vous voyiez si quelque chose ne me serait pas échappé avant que

l'imprimeur ne jette les fondemens d'une colonne d'_errata_.

»Je suis maintenant presque seul, n'ayant avec moi qu'une vieille

connaissance, un vieux camarade d'école, si _vieux_, en effet, que nous

n'avons presque plus rien de _nouveau_ à nous dire sur aucun sujet, et

que nous bâillons l'un devant l'autre dans une sorte de _quiétude

inquiète_. Je n'entends pas parler de Cawthorn ou du capitaine Hobhouse

et de leur _in-quarto_. Dieu prenne pitié du genre humain! Nous fondons

sur lui, comme Cerbère, avec notre triple publication. Pour moi-même,

pris isolément, je me contente de me faire comparer à Janus.

»Je ne suis pas du tout satisfait que Murray ait montré le manuscrit; et

je suis certain que Gifford doit penser là-dessus, comme moi-même. Ses

éloges ne signifient absolument rien; que pouvait-il dire? Il ne pouvait

pas cracher à la figure de quelqu'un qui l'avait loué de toutes les

manières possibles. Je dois l'avouer, je donnerais tout au monde pour

qu'il fût bien convaincu que je ne suis pour rien dans cette misérable

affaire. Plus j'y pense, plus cela me tourmente; ainsi le meilleur est

de n'en plus parler. C'est déjà assez d'être un écrivassier, sans avoir

recours à de si petits moyens pour extorquer des éloges ou prévenir la

censure. C'est aller au-devant d'un jugement, c'est mendier, se mettre à

genoux devant un homme, c'est l'aduler... Diable, diable, diable! et

tout cela sans mon consentement, et en opposition à ma volonté formelle!

Je voudrais que Murray eût été attaché au _cou de Payne_, quand il sauta

dans le canal de Padington; dites-lui donc que c'est un réceptacle

convenable pour des éditeurs. Puisque vous pensez à vous fixer à la

campagne, pourquoi ne pas essayer de Nottingham? Je crois qu'il y a là

plusieurs maisons qui vous conviendraient parfaitement, et puis vous

seriez plus près de la métropole; mais nous en reparlerons.

»Je suis, etc.»

LETTRE LXIX.

À M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 21 septembre 1811.

«J'ai montré le cas que je fais de vos observations en me conformant à

presque toutes; j'ai aussi fait, par moi-même, plusieurs corrections sur

la première épreuve. Écrivez-moi, je vous prie; quand j'irai à Lanes, je

vous le ferai savoir. Vous voilà sur mon dos maintenant, ainsi que mon

ami Juvenal Hodgson sur le chapitre de la révélation. Vous ne manquez

pas de ferveur, mais lui c'est un brasier ardent; s'il prend, pour

sauver son ame, la moitié de la peine qu'il se donne pour la mienne,

grande sera sa récompense un jour à venir. Je vous honore et vous

remercie tous deux; mais ni l'un ni l'autre vous ne m'avez convaincu.

»Maintenant occupons-nous des notes. Outre celles que j'ai déjà

envoyées, j'enverrai encore les observations sur les remarques de ces

messieurs de la _Revue d'Édimbourg_ sur le grec moderne, une chanson

albanaise en langue albanaise _et non pas grecque_, quelques

échantillons de grec moderne, tirés du Nouveau-Testament, une scène de

l'une des comédies de Goldoni, traduite, le prospectus du livre d'un

ami, tout cela en romaïque, outre leur _Pater Noster_; vous voyez qu'il

y en aura assez pour ne pas dire trop. Avez-vous reçu les _Noctes

atticæ_? J'envoie de plus une note sur le Portugal. Hobhouse va bientôt

paraître aussi.»

LETTRE LXX.

À M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 23 septembre 1811.

«_Lisboa_ est le mot portugais, et conséquemment le meilleur.

_Ulyssipont_ est pédantesque, et comme j'ai un peu plus haut _Hellas_ et

_Eros_, cela aurait l'air d'une affectation de termes grecs, que je

désire éviter. J'en ai déjà une quantité effrayante dans mes notes,

comme échantillons de la langue; ainsi donc il faut conserver _Lisboa_.

Vous avez raison quant aux _Imitations d'Horace_, il ne faut pas

qu'elles viennent avant le _Romaunt_; je sais bien que Cawthorn sera

furieux; mais n'importe, arrêtez toujours les _Imitations_, et puis vous

essaierez si vous pouvez le remettre de bonne humeur, si vous pouvez.

»J'ai adopté, je crois, la plupart de vos suggestions; _Lisboa_ sera une

exception pour prouver la règle. J'ai envoyé quantité de notes, et j'en

enverrai encore; mais faites-les recopier, je vous prie, car le diable

ne lirait pas mon écriture. À propos, je n'ai point envie de changer le

neuvième vers de la pièce intitulée _Good Night_ (_Bonne Nuit_ ou _Bon

Soir_). Je n'ai aucune raison de supposer que mon chien vaille mieux que

ses confrères de l'espèce humaine, et nous savons qu'_Argus_ est une

fable. Le _Cosmopolite_ est une acquisition faite sur le continent. Je

ne crois pas qu'on le trouve en Angleterre. C'est un petit volume

amusant, plein de la gaîté et de la vivacité françaises. Je lis leur

langue, quoique je ne la parle pas.

»Je veux être en colère contre Murray. Son procédé est un procédé de

libraire, cela sent l'arrière-boutique; et si le résultat de

l'expérience avait été tel qu'il le méritait, il y avait de quoi

soulever tout Fleet-Street, et emprunter le bâton du géant de l'église

de Saint-Dunstan pour immoler un homme qui abuse ainsi du dépôt qu'on

lui avait confié. Je lui ai écrit, je vous jure, comme jamais auteur ne

l'avait encore fait; j'espère que vous exagérerez encore mon

ressentiment, jusqu'à ce qu'il s'y montre sensible. Vous me dites

toujours que vous avez beaucoup de choses à m'écrire, écrivez-les; mais

laissez de côté la métaphysique. Nous ne nous entendrons jamais sur ce

point-là. Je suis ennuyé et endormi à mon ordinaire. Je ne fais rien, et

ce rien même me fatigue. Adieu.»

LETTRE LXXI.

À M. DALLAS.

Newstead-Abbey, 11 octobre 1811.

«Je reviens de Lancs, et je me suis convaincu que ma propriété pourrait

acquérir beaucoup de valeur; mais diverses circonstances m'empêchent d'y

donner tous les soins convenables. Je serai à Londres pour affaires au

commencement de novembre, et peut-être à Cambridge avant la fin de ce

mois; dans tous les cas, je vous tiendrai au courant de tous mes

mouvemens.

»Voici encore une mort qui vient m'affliger; j'ai perdu quelqu'un qui

m'était bien cher dans de meilleurs tems; mais j'ai presque oublié le

goût amer du chagrin, et j'ai été abreuvé d'horreur jusqu'à ce que je

sois devenu complètement endurci. Je n'ai plus une larme aujourd'hui

pour un événement qui, il y a cinq ans, m'aurait abîmé de douleur. Il

semblerait que je sois destiné à éprouver dès ma jeunesse le plus grand

malheur des vieillards. Mes amis tombent autour de moi, et je resterai

comme un arbre seul et isolé quoique le tems ne l'ait pas encore

desséché: d'autres peuvent toujours trouver un refuge dans leur famille;

mais je n'ai de ressources que dans mes propres réflexions, et elles ne

m'offrent aucune consolation dans ce monde ou dans l'autre, si ce n'est

le plaisir égoïste de survivre à ceux qui valaient mieux que moi. En

vérité je suis bien malheureux; vous me pardonnerez de m'excuser ainsi;

car vous savez que je ne suis point porté à la sensibilité.

»Au lieu de vous fatiguer de mes affaires, je serais bien aise que vous

me parlassiez de vos projets de retraite; vous ne voulez pas, je

suppose, vous isoler entièrement de la société? Maintenant je connais un

grand village, ou une petite ville, à douze milles environ d'ici, où

votre famille aurait l'avantage d'une société fort agréable, et n'aurait

pas à craindre de se voir ennuyer par une affluence mercantile; où vous

trouveriez des hommes de talent et d'opinions indépendantes, où j'ai

quelques amis dont je serais fier de vous procurer la connaissance. Il y

a en outre un café et d'autres lieux publics où l'on peut se réunir. Ma

mère y a demeuré pendant plusieurs années, et je connais très-bien tout

Southwell; c'est le nom de cette petite république. Enfin, vous ne serez

pas fort loin de moi; et quoique je sois en général le plus mauvais

compagnon possible pour des jeunes gens, cette objection ne saurait

s'appliquer à vous, que je pourrais voir fréquemment. Vos dépenses aussi

seront exactement celles qu'il vous conviendra de faire plus ou moins;

mais il vous en coûterait fort peu, pour vous procurer tous les plaisirs

d'une vie de province. Vous pourriez être aussi retiré ou aussi répandu

que vous le voudriez, et dans un pays certainement aussi beau que les

lacs du Cumberland, à moins que vous n'ayez un désir particulier

d'entrer dans l'_école pittoresque_[164].

[Note 164: Voyez, dans les _Poètes anglais_, tome II des

_Œuvres de Byron_, page 378, une note sur les poètes des

lacs.

(_N. du Tr._)]

»Cet Ionien de vos amis est-il à Londres? Vous m'aviez promis de me

procurer sa connaissance.

Vous me dites que vous avez montré le manuscrit à plusieurs personnes;

cela n'est-il pas contraire à nos conventions? Avertissez donc M. Murray

de défendre à son garçon de boutique d'appeler mon ouvrage _le

Pélerinage de l'enfant d'Harrow_ (_Child of Harrow's Pilgrimage_!!!)

comme il l'a fait en parlant à plusieurs de mes amis étonnés, qui, à

cette occasion, ont écrit pour s'informer de l'état de mes facultés

intellectuelles, et certes il y avait de quoi. Je n'ai pas reçu de

nouvelles de Murray, à qui j'avais adressé une vigoureuse semonce.

Faut-il que j'écrive encore des notes? N'y en a-t-il pas assez? Il faut

arrêter Cawthorn dans l'impression des _Imitations d'Horace_; j'espère

qu'il avance dans celle de l'_in-quarto_ de Hobhouse.

»Bon soir. Tout à vous, etc., etc.»

Les vers suivans sont de la même date que la lettre précédente, et n'ont

pas encore été imprimés, c'est une réponse à d'autres vers dans lesquels

un ami l'exhortait à bannir les soucis et à se livrer à la joie. On y

verra avec quelle triste persévérance, même sous le poids de malheurs

récens, il revient sans cesse au désappointement qu'il a éprouvé dans

ses premières affections comme à la source principale de tous ses

chagrins et de toutes ses erreurs passées et à venir.

Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure

du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes

orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du

désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les chagrins.

Mais à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé,

l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que

tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter par

ces maximes importunes les douleurs d'un homme dont chaque pensée...

Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais

naguère; et surtout si tu tiens à conserver une place dans un cœur qui

ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les

hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur

ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de

jamais me parler d'amour.

Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste

histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait

que peu de sympathie dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert

plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée

devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu

l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère,

lorsque jeunes tous deux nous nous regardions en souriant, innocens et

purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain,

chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi,

j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les

angoisses de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que

les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave!

J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien,

et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas

affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus

gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le

inonde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter

dans son tourbillon. Mais si dans un tems à venir, quand les beaux jours

d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont les

crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme que

ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de la

célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans

l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la

crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des

anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras,

mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te

fasse pas oublier quelle fut leur _cause_.

Les pronostics qu'il tire dans ces dernières lignes sur sa carrière à

venir sont de nature, il faut l'avouer, à exciter plus d'horreur que

d'intérêt, si bien d'autres exagérations du même genre ne nous avaient

appris à ne nous point étonner à quelque excès que nous le voyions

pousser la rage de se calomnier lui-même. On dirait qu'avec le génie

nécessaire pour peindre des personnages sauvages et sombres, il eût

aussi l'ambition d'être lui-même l'objet noir et sublime qu'il

retraçait, et qu'à force de se plaire à dessiner des crimes héroïques,

il s'efforçait d'imaginer ce qu'il ne pouvait trouver dans son propre

caractère, des sujets propres à exercer ses pinceaux.............

C'est vers ce tems, quand son ame était douloureusement occupée de la

mort d'un objet réel de ses affections, qu'il écrivit ses différens

poèmes sur la mort d'un être _imaginaire_, Thyrza. Quand nous

réfléchissons aux circonstances particulières sous l'influence

desquelles son imagination produisit ces beaux vers, il n'est pas

étonnant que de toutes ses pièces pathétiques celles-ci soient à la fois

les plus touchantes et les plus pures; elles sont, pour ainsi dire,

l'essence, l'esprit concentré de plusieurs douleurs, c'est le point où

sont venues aboutir mille tristes pensées venues de sources différentes,

raffinées, réchauffées dans leur passage à travers son imagination, et

formant comme un réservoir profond d'idées et de sentimens lugubres et

solennels. En retraçant les heures heureuses qu'il avait passées avec

les amis qu'il venait de perdre, toute la tendresse ardente de sa

jeunesse venait réchauffer son imagination et son cœur. Les jeux de

l'école avec les favoris de son enfance Wingfield et Tattersatt, les

jours d'été passés avec Long et ces soirées romanesques qui s'étaient

écoulées dans la société de son frère adoptif Eddlestone; tous les

souvenirs de ces hommes, jeunes naguère, et morts maintenant, venaient

se mêler dans son esprit à l'image de celle qui, quoique vivante, était

pour lui aussi bien perdue qu'eux, et répandaient dans son ame ce

sentiment général de tendresse et d'affection qu'il revêtit d'un si

brillant coloris dans ses poèmes. Jamais l'amitié, quelque passionnée

qu'elle fût, n'aurait inspiré des chagrins aussi profonds; jamais non

plus l'amour, quelque pur qu'on le suppose, n'eût pu retenir la passion

dans des termes aussi chastes. C'est le mélange de deux affections dans

sa mémoire et dans son imagination, qui donna ainsi naissance à un objet

idéal, où les plus beaux traits de toutes deux se trouvaient combinés,

et lui inspira ces poésies, les plus tristes et les plus tendres que

puisse offrir le genre érotique, dans lesquelles nous trouvons toute la

profondeur et toute l'intensité d'un sentiment réel peintes avec des

couleurs que n'eut jamais la réalité.

La lettre suivante fera connaître encore mieux l'état de ses pensées et

ses occupations à cette époque.

LETTRE LXXII.

À M. HOGDSON.

Newstead-Abbey, 13 octobre 1811.

«Vous devez commencer à me trouver un correspondant terriblement

libéral; mais comme mes lettres sont franches de port, vous excuserez

leur fréquence. J'ai répondu en vers et en prose à vos dernières

lettres; et quoique je vous écrive de nouveau, je ne sais pourquoi je le

fais, ni ce que je pourrais vous mander que vous ne sachiez déjà. Je

deviens _nerveux_, combien vous allez rire! mais cela est vrai, je

deviens réellement, malheureusement, ridiculement _nerveux_ comme une

petite-maîtresse. Votre climat me tue; je ne puis ni lire, ni écrire, ni

m'amuser ou amuser qui que ce soit. Mes nuits et mes jours se passent

sans repos; je n'ai presque jamais de société, et quand j'en ai je

m'empresse de la fuir. Dans le moment où je vous parle, j'ai ici trois

dames, et je me suis sauvé pour vous envoyer ce gribouillage. Je ne sais

pas si je ne finirai point par être fou, car je sens le manque de

méthode dans l'arrangement de mes idées. Cela me tourmente étrangement;

mais cela a plutôt l'air de la sottise que de la folie, comme le dirait

facétieusement Scrope Davies, qui a une singulière manière de consoler

les gens. Il faut que j'essaie de votre compagnie, comme l'on essaie de

la corne de cerf; une session de parlement m'irait assez bien: en un

mot, je ne vois rien qui puisse m'empêcher de conjuguer le malheureux

verbe, _je m'ennuie_, etc.

»Quand serez-vous à Cambridge? Vous m'avez, je crois, donné à entendre

que votre ami Bland est revenu de la Hollande. J'ai toujours eu le plus

grand respect pour ses talens et pour tout ce que j'entends dire de son

caractère personnel; je crois bien qu'il ne me connaît pas, si ce n'est

qu'il se rappelle nos répétitions dans la sixième _forme_, à raison de

deux vers chaque matin, et encore bien imparfaits. Je me le suis rappelé

en passant sur les caps Matapan, Saint-Angelo et son île de Clériga, et

j'ai toujours regretté l'absence de l'Anthologie. Je suppose qu'il va

traduire maintenant Vondel, le Shakspeare hollandais, et dans l'état

actuel _Gysbert van Amstel_ pourra facilement être arrangée pour notre

théâtre. Je présume qu'il a vu le poème hollandais où l'amour de Pirame

et Thisbé est comparé à... _la Pas__sion de Jésus-Christ_, ainsi que

_l'amour de Lucifer pour Ève_, et autres variétés de la littérature des

Pays-Bas. Sans doute vous me croirez fou de vous entretenir de pareilles

bagatelles, mais elles sont en grande réputation sur les bords de tous

les canaux, depuis Amsterdam jusqu'à Alkmazar.

»Tout à vous, etc.

BYRON.

»Toutes mes poésies sont entre les mains de leurs divers éditeurs,

excepté mes _Imitations d'Horace_, auxquelles j'ai joint quelques vers

sauvages sur le Méthodisme et quelques notes féroces sur les trois

éditeurs de l'Édin; mes _Imitations_, dis-je, sont en retard, et

pourquoi? Je n'ai pas d'amis dans le monde qui puisse traduire

suffisamment bien le latin d'_Horace_ et mon Anglais pour les ajuster

ensemble au sortir de la presse, et corriger les épreuves d'une manière

un peu grammaticale. En sorte que si vous n'avez pas d'entrailles quand

vous retournerez à Londres, pour moi je suis trop loin pour le faire

moi-même; le monde se trouvera privé de cet ouvrage ineffable pendant je

ne sais combien de semaines.

»_Le Pélerinage de Childe Harold_ attendra jusqu'à ce que celui de

Murray soit fini. Il fait maintenant une tournée dans Middlesex, et à

son retour nous devons nous attendre à des merveilles. Il veut en faire

un _in-quarto_, c'est un abominable format peu propre à la vente; mais

l'ouvrage est effroyablement long, et il faut bien qu'on obéisse à son

libraire...

»Ainsi vous allez prendre les ordres. Il faut que vous fassiez votre

prix avec les _réviseurs ecclésiastiques_; ils vous accusent d'impiété,

et je crains que ce ne soit à tort. Démétrius _Poliorcète_ est ici avec

_Gilpin Horner_. Nous n'avons pas besoin du peintre[165], car les

portraits qu'il a faits d'inspiration se trouvent absolument semblables

aux animaux. Écrivez-moi, et envoyez-moi votre _Chanson d'amour_; mais

j'attends de vous _paulo majora_. Faites un effort pour briller avant

d'être diacre; essayez un peu d'un sec éditeur.

»Tout à vous, etc.»

BYRON.

[Note 165: Qu'il avait mandé pour faire le portrait de son

ours et de son loup.]

FIN DU TOME NEUVIÈME.

IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,

Rue St.-Louis, n°46, au Marais.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 29 / 29 段