époque, il était porté à accorder aux opinions de ceux avec lesquels il
vivait, il serait peut-être plus juste d'attribuer cette fausse
appréciation à sa défiance de son propre jugement, qu'à aucune
insuffisance. On ne peut expliquer que par l'ignorance de son énergie
intellectuelle ses égards et sa complaisante admiration pour ses anciens
condisciples, qui presque tous l'avaient dépassé durant ses études, et
dont quelques-uns, dans ce tems-là même, étaient ses rivaux en poésie.
L'exemple qu'il recevait de ces jeunes écrivains étant, comme leur goût,
principalement fondé sur l'imitation des modèles consacrés, leur
autorité, aussi long-tems qu'il s'y soumit, dut jusqu'à un certain point
le détourner de s'engager franchement dans une route nouvelle et
originale. Il est assez probable que quelques souvenirs de cette
première direction, joints à un léger penchant pour les réminiscences
classiques[149], contribuèrent à déterminer sa préférence pour la
paraphrase d'Horace. On peut croire au moins qu'ils furent suffisans
pour le décider à se contenter, pour le présent, de la gloire qu'il
avait acquise en suivant les routes tracées, au lieu de se lancer dans
une carrière qu'il n'avait pas encore explorée. Nous avons vu que le
noble auteur avant de confier à M. Dallas les deux premiers chants de
_Childe Harold_, en avait soumis le manuscrit à l'examen d'un ami, le
premier et le seul, à ce qu'il paraît, qui en eût pris connaissance à
cette époque. M. Dallas n'a pas nommé ce critique si scrupuleux; mais le
ton tranchant de censure, dont sont empreintes ses remarques, aurait été
capable, à quelque époque que ce fût, de dénaturer le jugement d'un
auteur qui, plusieurs années après, dans tout l'éclat de sa gloire,
avouait que le blâme du dernier des hommes lui causait plus de chagrin
qu'il n'éprouvait de plaisir à recevoir les applaudissemens des plus
hauts personnages.
[Note 149: Gray, dominé par une semblable prédilection,
préféra long-tems ses poèmes latins à ceux qui lui ont
assigné un rang si élevé dans la littérature anglaise.
«Devons-nous, dit Mason, attribuer cette méprise à ce qu'il
avait été élevé à Eton, ou à quelque autre cause? Il est
certain que lorsque je fis sa connaissance, il semblait
attacher à ses poésies latines beaucoup plus de prix qu'à
celles qu'il avait composées dans sa langue natale.»]
Quoiqu'il soit facile de reconnaître dans toutes les productions de son
âge mûr, des traces de sa supériorité, nous croyons cependant qu'on
ajouterait peu à sa célébrité en publiant dans son entier cette
paraphrase d'Horace, qui se compose de près de huit cents vers. Mais
j'en choisirai quelques passages capables de donner une idée de ses
beautés, comme de ses défauts, afin de mettre le lecteur à même de se
former une opinion sur une composition que l'auteur, par une erreur ou
un caprice de jugement, sans exemple peut-être dans les annales de la
littérature, préféra long-tems aux sublimes méditations de _Childe
Harold_.
Le début du poème, si on le compare à l'original, est assez ingénieux:
Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du
portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la
nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la
forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de
l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une
fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on
l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les
créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se
moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de
rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces
tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade,
présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques
cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête.
Ce qui suit est un des meilleurs morceaux écrits dans un genre plus
grave:
De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente
adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse
plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent
avec succès? Si vous pouvez créer que ne le faites-vous, à l'exemple de
William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers,
l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre
île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en
littérature, comme au parlement.
De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles,
ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même
destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses
ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date.
Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves
impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés
et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes
moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les
vaisseaux contre les tempêtes de l'antique Océan, tout, tout doit périr.
Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi
les souvenirs du passé.
Je ne cite ce qui suit qu'à cause de la note qui y est jointe:
Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En
doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[150].
[Note 150: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les
ballades satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres
ouvrages, ceux-ci furent le résultat de sentimens personnels
et de récriminations violentes contre d'indignes rivaux; et
quoique le mérite littéraire de ces satires fasse honneur aux
talens poétiques des auteurs, leur virulence déshonore
certainement leur caractère.]
Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque
inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor
s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les
héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste
comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose
ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos
_ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour
avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer.
Pauvre fille! que l'on siffle quelques vingt fois par an.
On trouve dans les vers suivans, sur Milton, plus de poésie que dans
aucun autre passage de la paraphrase:
Ô muse! s'écrie-t-il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous
plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un clin
d'œil, il tombe aussi bas que Southey dont les montagnes épiques ne
manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis
votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable:
d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous
parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais
à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la
terre et des cieux.
On pourra remarquer quelques traits piquans dans les esquisses
suivantes:
Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les
vers diaboliques[151] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire.
Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T...ll
à Fordham (malheureux T...ll, condamné à d'éternels soucis par les
apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs,
des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la
plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli
envers des escrocs, prodigue de richesses........... persiflé, pillé,
dupé, il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être
l'expulsion, et se retire M. A. (Maître-ès-arts)! Et l'on proclame sa
nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué
n'arriva jamais plus haut.
[Note 151: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang,
avait coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter
loin de lui son _Virgile_, en disant que le livre avait un
diable familier. Un personnage tel que celui que je décris,
jetterait probablement aussi le livre; mais il désirerait
plutôt que le diable s'en emparât, non pas en haine du poète,
mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car,
vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_
suffit pour qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant
sa vie entière; et peut-être en cela n'est-ce pas un
désavantage.]
Lancé dans le monde, et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence
de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur
rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à
la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à
Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoi qu'il vote, à moins qu'il ne
joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de
son fils: C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour
arriver à la pairie!
La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène,
ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque
penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées
qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit;
ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les
dettes du jeune Hopeful; il pèse bien et sagement ce qu'il faut acheter
ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose,
radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, excepté le
présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il meurt sans
qu'on le pleure; on l'enterre; qu'il pourrisse!
Plus loin, parlant de l'opéra, voilà comment il s'exprime:
Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par
l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et
non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent
quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans
Fop's alley, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant
pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos
que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui
l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela et
plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se
parer!
Les derniers vers du passage suivant retracent plaisamment ce mélange de
gaîté et d'amertume qui, parfois, animait la conversation de l'auteur. À
tel point même, que ceux qui l'ont connu pourraient presque s'imaginer
qu'ils l'entendent parler:
Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les
harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment
où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des
accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse
l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!)
manquent le but[152]!
[Note 152: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à
tous les diables, malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a
dit: «Et Homère (que le diable l'emporte, etc.)» Il est
présumable que, par licence poétique, on peut en faire
autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en cas
d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir de
cet illustre précédent.]
Un dernier passage, avec la note plaisante qui y est jointe, complétera
le nombre des morceaux que je veux citer comme les meilleurs.
Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier
arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils
assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le
comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province,
des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même, ont noirci
d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas; c'est
Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver
crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les
morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis
chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un
succès posthume; tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand
ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques
délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la
rage de rimer: Hélas! Que de chagrins va nous causer tel barbouilleur
que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! dans
ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; mais bientôt la
presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui
êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux
lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village,
ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces
accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui
chantent les louanges de Capel Lofft[153].
[Note 153: Ce gentleman bien intentionné a gâté quelques
excellens cordonniers, et contribué à la ruine poétique de
plus d'un pauvre industrieux. Nathaniel Bloomfield et son
frère Bobby ont mis tout le Sommersetshire en train de
chanter; et cette maladie ne s'est pas bornée à envahir un
seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été
atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le
piége de la poésie un pauvre diable nommé Blackett; mais il
mourut pendant l'opération, laissant au dépourvu un enfant et
deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a pas
d'inclinations poétiques et ne se transforme pas en Sapho
cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les tragédies sont
aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture d'un
comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons
du pauvre homme sont certainement responsables de sa fin
tragique, et ce devrait être un délit punissable par les
lois. Mais c'est là ce qu'ils ont fait de moins coupable;
car, par un raffinement de barbarie, ils ont couvert le
défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait
eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes,
ces remueurs de débris sont punissables par le statut contre
_les hommes de la résurrection_. Quelle différence y a-t-il,
en effet, entre exposer un pauvre idiot, après sa mort, dans
un amphithéâtre de chirurgie, et l'étaler dans une boutique
de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os que ses bévues?
Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur une
bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous
savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous
pouvons devenir;» et il faut espérer que nous ne saurons
jamais si un homme qui a traversé la vie avec une sorte
d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de l'autre côté
du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le
plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette
publication est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des
amis et des tentateurs de ce _sutor ultrà crepidam_ ne
pouvait-il donc faire une bonne action sans enferrer Pratt
dans une biographie, et lui faire encore diviser sa dédicace
en tant de minces portions? À la duchesse une telle; la
très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces
volumes sont, etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux
lait de la dédicace» par petits verres. Il n'y en a qu'une
chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah! Pratt,
n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? As-tu pu
croire que six familles de distinction se contenteraient de
si peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que
n'envoies-tu la petite fille à la duchesse, les volumes à
l'épicier, et la dédicace à tous les diables?]
Ces extraits choisis, qui comprennent un peu plus du huitième du poème
entier, suffiront pour donner au lecteur une idée du reste, dont la plus
grande partie est fort inférieure, et descend parfois au niveau de la
versification la plus triviale.
Quand on examine la destinée des hommes, il est assez curieux d'observer
combien de fois un premier pas a décidé du sort de toute la vie. Si Lord
Byron, à cette époque, eût persisté dans son premier projet de publier
ce poème au lieu de _Childe Harold_, il est plus que probable que le
monde aurait compté un grand poète de moins[154]. La paraphrase, qui est
à tous égards si inférieure à sa première satire, et qui tombe même, en
quelques endroits, au-dessous de ce qu'ont écrit les versificateurs du
dernier rang, n'aurait pu manquer d'éprouver une chute complète. Ses
premiers adversaires auraient repris tous leurs avantages; et dans
l'amertume de sa mortification, il aurait peut-être jeté _Childe Harold_
au feu; ou s'il eût retrouvé assez de courage pour publier ce poème, son
succès même, quoique suffisant pour le réhabiliter aux yeux du public et
aux siens, n'aurait jamais excité cette explosion d'enthousiasme, cette
subite manifestation de l'admiration générale, qui l'accueillirent
lorsqu'il apparut au monde avec toute l'illusion de son retour récent de
la terre natale de la poésie, et au milieu desquelles il marcha d'un pas
ferme et sûr à de nouveaux triomphes, dont le dernier était toujours le
plus éclatant.
[Note 154: Le passage suivant de son journal montrera qu'il
attribuait lui-même tout à la fortune: «Comme Sylla, j'ai
toujours cru que tout dépendait de la fortune, et rien de
nous-mêmes. Je ne me rappelle ni une pensée ni une action
dignes de mon approbation ou de celle d'autrui, que je ne
doive attribuer à la bonne déesse fortune.»]
Le jugement plus sûr de ses amis détourna heureusement ce danger, et il
consentit enfin à la publication immédiate de _Childe Harold_; mais il
ne cessa pas d'exprimer des doutes sur son mérite, et son inquiétude sur
l'accueil qu'on lui ferait dans le monde.
«Je fis tout mon possible, dit son conseiller, pour relever cet ouvrage
dans son opinion, et j'y réussis; mais il variait beaucoup dans ses
idées à cet égard, et il ne fut satisfait que lorsque le monde eut enfin
prononcé sur son mérite. Il me répétait sans cesse que j'allais le jeter
dans de grands embarras avec ses anciens ennemis; que la _Revue
d'Édimbourg_ saisirait avec joie l'occasion de l'humilier; qu'il ne
voulait pas que son nom parût. Je le priai d'abandonner tout à ma
direction, et que je répondais que ce poème imposerait silence à tous
ses ennemis.»
La question de la publication étant alors décidée, il s'éleva quelques
doutes et quelques difficultés relativement à l'éditeur. Quoique Lord
Byron eût confié à Cawthorn ses _Imitations d'Horace_, qu'il regardait
comme son plus beau titre, il paraît qu'il ne le trouva pas assez haut
placé dans sa profession pour assurer le succès ou la vogue à l'ouvrage
dont les chances lui semblaient plus incertaines. Il n'avait pas oublié
que MM. Longman avaient autrefois refusé de publier ses _Bardes
anglais_, et il exigea positivement de M. Dallas qu'il n'offrît pas le
manuscrit à cette maison. On s'adressa d'abord à M. Miller,
d'Albemarle-Street; mais, effrayé de la sévérité avec laquelle lord
Elgin était traité dans ce poème, M. Miller, qui était l'éditeur et le
libraire de ce seigneur, refusa de s'en charger. Le poète était si
soigneux de sa réputation, que cette circonstance, quelque insignifiante
qu'elle fût, commença à réveiller ses premières terreurs; et s'il se fût
présenté de nouvelles difficultés, il ne faut pas douter qu'il ne fût
revenu à son ancien projet. Mais on ne tarda pas à trouver une personne
qui tint à honneur d'entreprendre cette publication. M. Murray, qui
demeurait alors dans Fleet-Street, ayant, quelque tems auparavant,
exprimé le désir d'être autorisé à faire paraître quelque production de
Lord Byron, ce fut à lui que M. Dallas confia le manuscrit de _Childe
Harold_. Ainsi commencèrent entre ce gentleman et le poète des relations
qui durèrent, à quelques interruptions près, aussi long-tems que la vie
de l'un, et devinrent pour l'autre une source abondante d'honneur et de
richesse.
Au milieu des occupations que lui donnaient ses projets littéraires et
quelques affaires litigieuses à terminer avec ses agens, Lord Byron fut
soudain rappelé à Newstead par la nouvelle d'un événement qui semble
l'avoir affligé beaucoup plus qu'on ne pouvait s'y attendre d'après
l'état des choses. Mrs. Byron, dont l'embonpoint excessif menaçait
toujours de rendre les maladies dangereuses, s'était trouvée indisposée
depuis quelques jours, mais sans que sa position fût alarmante, et il ne
paraît pas que son état fût capable d'inspirer des craintes quand il lui
avait écrit le billet suivant:
Hôtel Reddish, Londres, 23 juillet 1811.
CHÈRE MADAME,
«M. H... me retient seul encore pour signer quelques baux, et j'aurai
soin de vous prévenir de mon départ. C'est bien malgré moi que je reste
ici. Je vous ferai une courte visite en me dirigeant vers le Lancashire
pour l'affaire de Rochdale. Vous me donnerez votre avis..., etc.
»_P. S._ Je vous prie de considérer Newstead comme votre maison, et non
la mienne, et de ne regarder mon passage que comme une simple visite.»
Quand il était parti pour ses voyages, elle avait conçu une sorte d'idée
superstitieuse qu'elle ne le reverrait plus; et lorsqu'il revint sain et
sauf, et qu'il lui écrivit pour la prévenir qu'il se rendrait bientôt
près d'elle, à Newstead, elle dit à sa femme de chambre: «Si j'allais
mourir avant l'arrivée de Byron, comme ce serait étrange!» Et ce fut
réellement ce qui arriva. À la fin de juillet sa maladie devint plus
menaçante; et sa vie, dit-on, se termina d'une manière tristement
caractéristique, s'il est vrai que ce fut un accès de colère excité par
la lecture d'un mémoire du tapissier, qui causa sa mort. Lord Byron,
comme cela devait être, fut promptement informé de l'attaque. Mais,
malgré son départ précipité, il arriva trop tard; elle avait rendu le
dernier soupir.
Il écrivit la lettre suivante sur la route:
LETTRE LV.
AU DOCTEUR PIGOT.
Newport-Pagnell, 2 août 1811.
MON CHER DOCTEUR,
«Ma pauvre mère est morte hier! et je suis parti de Londres pour aller
accompagner ce qui reste d'elle, à la sépulture de famille. J'ai appris
sa maladie un jour, et sa mort le lendemain. Grâce à Dieu, ses derniers
momens ont été fort tranquilles. On m'assure qu'elle a peu souffert, et
qu'elle ne connaissait pas le danger de sa position. Je reconnais
aujourd'hui toute la vérité de l'observation de M. Gray: «Que nous ne
pouvons avoir qu'une mère.» Qu'elle repose en paix! J'ai à vous
remercier de vos témoignages d'intérêt; et comme dans six semaines je
dois aller dans le Lancashire pour affaires, je pousserai jusqu'à
Liverpool et Chester; du moins je tâcherai.
»Si cela peut vous être agréable, je vous dirai qu'au mois de novembre
prochain l'éditeur du _Fouet_ (_the Scourge_) sera jugé pour deux
libelles différens sur feu Mrs. Byron et moi-même, la mort de ma mère ne
changeant rien à la chose. Comme il est coupable d'une violation de
privilége, dans une insertion aussi sotte que mal fondée, il sera
poursuivi avec la dernière rigueur.
»Je vous donne ce détail, parce que je sais que vous vous intéressez à
l'affaire, laquelle est maintenant entre les mains du procureur-général.
»Je resterai la plus grande partie de ce mois à Newstead, où je serais
charmé de recevoir de vos nouvelles, d'autant plus que j'en ai été privé
pendant les deux années qu'a duré mon voyage d'Orient.
»Je suis, mon cher Pigot, etc.»
BYRON.
Le lecteur aura sans doute remarqué que le ton général de la
correspondance du noble poète avec sa mère est celui d'un fils qui
accomplit strictement et consciencieusement ce qu'il regarde comme son
devoir, mais sans aucun mélange de cordialité ou d'affection. Le titre
même de _madame_ qu'il lui donne presque toujours, auquel il ne
substitue que rarement le nom plus doux de _mère_, est en lui-même une
preuve suffisante de la nature des sentimens qu'il avait pour elle.
Qu'ils aient été tels, l'on ne peut ni s'en étonner, ni l'en blâmer;
mais que, malgré le malheureux caractère de sa mère, qui lui aliénait
son cœur, il ait continué à consulter ses désirs, à s'occuper de son
bien-être, comme on le voit non-seulement dans ses lettres, mais encore
dans le soin qu'il avait pris de disposer le domaine de Newstead pour
son usage presque exclusif, c'est ce qui lui fait singulièrement
honneur, et ce qui devient même plus méritoire, car l'affection nous
fait un plaisir personnel des soins que nous prodiguons à ceux qui en
sont l'objet.