Une autre disposition dominante de son esprit plus mûr et de ses écrits

dut peut-être sa naissance aux mêmes causes. Dans cette expérience

anticipée du monde que lui donnait son contact précoce avec la foule, il

n'est guère probable qu'un grand nombre des caractères les plus dignes

de l'espèce humaine aient frappé ses regards. Il n'est que trop

probable, au contraire, que les individus les plus légers et les moins

estimables des deux sexes durent être au nombre de ses modèles, et que

c'est d'après eux, à un âge où les impressions se gravent le plus

fortement, que ses premiers jugemens sur la nature humaine furent

formés. De là probablement ces aperçus méprisans et dégradans pour

l'humanité, qu'il était dans l'usage d'allier au tribut plus noble qu'il

payait à la beauté et à la majesté de la nature en général. De là le

contraste qui apparaît entre les productions de son imagination et

celles de son expérience; entre ces rêves pleins de beauté et de douceur

que l'une créait à sa volonté, et l'amertume, sombre et désolante qui

débordait de tous côtés lorsqu'il ne consultait plus que l'autre.

Malgré le peu d'espérance que donnait sa jeunesse de la haute destinée

qui l'attendait, elle présentait déjà un caractère singulier de la

puissance de son imagination; je veux parler de cet amour de la solitude

qui, de bonne heure, indique ces goûts d'étude et d'observation de

soi-même par lesquelles seules «les carrières de diamans» du génie sont

exploitées et mises au grand jour. Dans son enfance à Harrow, il avait

fortement montré cette disposition; on le connaissait au collége comme

je l'ai déjà dit, pour aimer à s'éloigner de ses camarades, et à

s'asseoir seul sur une tombe dans le cimetière, s'abandonnant ainsi à la

rêverie pendant des heures entières. À mesure que son esprit révéla ses

ressources, ce sentiment domina en lui; et quand ses voyages à

l'étranger n'auraient servi qu'à le détacher des distractions de la

société pour le mettre en état, solitaire célèbre, de communiquer avec

son propre esprit, cela eût été un grand pas de fait vers l'expansion

complète de ses facultés. Ce fut réellement alors qu'il commença à se

sentir capable de se livrer au détachement que l'étude de soi-même

exige, et qu'il put jouir de cette liberté, indépendante du mélange des

pensées d'autrui, et qui seule laisse l'esprit contemplatif maître de

ses propres idées. Dans la solitude de ses nuits sur mer, dans ses

excursions isolées à travers la Grèce, il jouit d'assez de loisir et de

solitude pour s'observer lui-même, et là s'apercevoir des premiers

«éclairs de son glorieux génie.» Un de ses principaux plaisirs, ainsi

qu'il en fait mention dans ses _Memoranda_, était, lorsqu'il se baignait

dans quelque lieu retiré, de s'asseoir, au-dessus de la mer, sur des

rochers élevés, et là de rester des heures entières à contempler les

cieux et les eaux[144], et à se perdre dans cette sorte de vague rêverie

qui, quoique sans forme arrêtée, et sans but pour le moment, se

répandait ensuite, dans ses écrits, en peintures énergiques et

brillantes qui vivront à jamais.

[Note 144: Il fait allusion à cette passion dans ces belles

stances:

«S'asseoir sur les rochers, contempler la mer, etc.»

Alfieri, avant que son génie ne se fût complètement

développé, ainsi qu'il nous le dit, avait l'habitude de

passer des heures dans une sorte d'état de rêverie, à

contempler l'Océan: «Après le spectacle, un de mes amusemens

à Marseille était de me baigner presque tous les soirs dans

la mer. J'avais trouvé un petit endroit fort agréable, sur

une langue de terre placée à droite hors du port; où, en

m'asseyant sur le sable, le dos appuyé contre un petit rocher

qui empêchait qu'on ne pût me voir du côté de la terre, je

n'avais plus devant moi que le ciel et la mer. Entre ces deux

immensités, qu'embellissaient les rayons d'un soleil

couchant, je passai, en rêvant, des heures délicieuses; et

là, je serais devenu poète, si j'avais su écrire dans une

langue quelconque.»]

S'il n'eût pas été livré à ces doutes et à cette défiance qui entourent

les premiers pas du génie, les sentimens qu'il devait éprouver et ses

découvertes dans un nouveau domaine d'intelligence, auraient dû

convertir les heures solitaires du jeune voyageur en un rêve de bonheur.

Mais on verra que dans ces momens même, il se défiait de sa propre

force, et qu'il ne se doutait nullement de la hauteur à laquelle

s'élèverait l'esprit qu'il évoquait alors. Il devint tellement épris de

ces rêveries solitaires, que la société même de son compagnon de voyage,

malgré la sympathie de ses goûts avec les siens, devint pour lui une

chaîne et un fardeau; et ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul, sur le

rivage d'une petite île de la mer Égée, que son génie respira librement.

Si l'on voulait une preuve plus forte de sa passion profonde pour

l'isolement, nous la trouverions, quelques années après, dans ses

propres écrits, lorsqu'il avoue que, dans la compagnie de la femme qu'il

aima le plus, il se surprit souvent soupirant après la solitude.

Ce ne fut pas seulement en lui procurant la retraite dont il avait

besoin pour faire éclore dans le silence ses facultés admirables, que

les voyages contribuèrent puissamment à la formation de son caractère

poétique; dès son enfance même, il avait contemplé l'Orient avec des

yeux romanesques. La lecture qu'il fit, avant l'âge de dix ans, de

l'histoire des Turcs, par Rycaut, avait pris un fort ascendant sur son

esprit, et il avait lu avec avidité tous les livres sur l'Orient qu'il

avait pu rencontrer[145].

[Note 145: Quelques mois avant sa mort, dans une conversation

avec Mavrocordato, à Missolonghi, Lord Byron dit: «L'histoire

turque fut un des premiers livres qui procura du plaisir à ma

jeunesse; et je pense que cette lecture eut beaucoup

d'influence sur les désirs que j'eus ensuite de visiter le

Levant, et donna peut-être à ma poésie cette teinte orientale

que l'on y remarque.»

(_Récit du comte Gamba_.)

Dans la dernière édition de l'ouvrage du docteur Israeli, sur

le _caractère littéraire_, on trouve quelques notes

marginales assez curieuses, écrites par Lord Byron dans un

exemplaire de cet ouvrage qui lui appartenait. Parmi ces

notes est l'énumération suivante des écrivains qui, outre

Rycaut, avaient attiré son attention sur l'Orient de si bonne

heure.

«Knolles, Cantemir, de Tott, lady M.W. Montague, la

traduction d'Hawkin de l'_Histoire des Turcs_ par Mignot, les

_Mille et Une Nuits_, tous les voyages, toutes les histoires,

tous les livres sur l'Orient que je pouvais trouver, je les

avais lus, ainsi que Rycaut, avant l'âge de dix ans. Je pense

que je lus les _Mille et Une Nuits_ en premier lieu; après

cela je préférai le récit des combats de mer, le roman de

_Don Quichotte_ et ceux de Smollett, particulièrement

_Roderic Random_, et j'étais passionné pour l'histoire

romaine. Lorsque j'étais enfant, je ne pus jamais lire sans

dégoût un livre de poésie.»]

Il s'ensuit qu'en visitant ces contrées il ne fit que réaliser les rêves

de sa jeunesse, et ce retour de ses pensées vers ce tems d'innocence

donna à leur cours une fraîcheur et une pureté dont elles avaient manqué

depuis long-tems. Sans le charme de ces souvenirs, l'attrait de la

nouveauté était la moindre chose que lui présentaient les scènes

nouvelles à travers lesquelles il passait. De doux souvenirs du passé,

et peu d'hommes les ont retenus aussi vivement, se mêlaient aux

impressions des objets présens à ses yeux; et comme, dans les montagnes

d'Écosse, il avait souvent traversé, en imagination, les pays musulmans,

ainsi la même faculté le transportait des montagnes sauvages de

l'Albanie à celles de Monroy.

Tandis qu'il trouvait à chaque pas des inspirations poétiques, il y

avait aussi dans ce prompt changement de place et de scène, dans cette

diversité d'hommes et d'usages qui l'entouraient, dans l'espérance

continuelle d'aventures nouvelles, et d'entreprises extraordinaires, une

succession et une variété d'_excitation_ toujours renouvelée, qui

mettaient non-seulement en action, mais rendaient plus vigoureuse toute

l'énergie de son caractère. Ainsi qu'il décrit lui-même sa manière de

vivre, c'était aujourd'hui dans un palais, demain dans une étable; un

jour avec le pacha, l'autre avec le berger. C'est ainsi qu'il trouva

toujours à exercer son esprit observateur, et que les impressions se

multiplièrent sur son imagination. Déjà initié à quelques-unes des

privations et des peines de la vie, pouvant juger par-là des rigueurs de

l'adversité, il apprit à agrandir le cercle de ses sympathies, plus

qu'il n'est ordinaire dans le rang élevé auquel il appartenait, et il

s'habitua à cette trempe vigoureuse et mâle de pensée qui est si

profondément gravée dans tous ses écrits. Nous ne devons pas oublier, au

nombre de ces salutaires effets de ses voyages, les nobles inspirations

du danger qu'il éprouva plus d'une fois, ayant été placé, tant sur terre

que sur mer, dans des situations bien calculées pour éveiller ces

sentimens d'énergie que des périls envisagés de sang-froid ne manquent

jamais de faire naître.

Le vif intérêt, qu'en dépit de sa philosophie apparente à cet égard,

dans _Childe Harold_, il prenait à tout ce qui se rattache à la vie

militaire, trouva des occasions fréquentes de satisfaction,

non-seulement à bord des vaisseaux de guerre anglais sur lesquels il

s'embarqua, mais aussi dans ses divers rapports avec les soldats du

pays. À Salora, place isolée sur le golfe d'Arta, il passa une fois deux

ou trois jours logé dans une misérable baraque. Pendant tout ce tems il

vécut familièrement avec les soldats. Ces guerriers farouches, que l'on

pourrait presque appeler des brigands, assis autour du jeune poète, et

examinant avec une sauvage admiration son fusil de Manton[146] et son

épée anglaise, présentaient chaque soir une scène curieuse dont le

tableau pourrait offrir un contraste, malheureusement trop affligeant,

avec ce qui se passa quand le poète, devenu l'un de leurs capitaines,

mourut sur cette même terre avec des Souliotes pour gardes et la Grèce

entière pour cortége de deuil.

[Note 146: «Il plut beaucoup le jour suivant, et nous

passâmes encore cette soirée avec nos soldats. Leur

capitaine, Elmas, essaya un beau fusil de Manton[146a],

appartenant à mon ami; et comme il touchait le but à chaque

coup, il y prit grand plaisir: _Hobhouse's Journey_, etc.»]

[Note 146a: Nom d'un arquebusier.]

Il est vrai qu'au milieu des émotions réveillées par cette variété

d'objets, son esprit était toujours plongé dans cette mélancolie qu'il

avait apportée de son pays natal. Il fit sur M. Adair et sur M. Bruce,

comme je l'ai déjà dit, l'effet d'un homme en proie à un profond

abattement; et ce fut aussi l'opinion du colonel Leake, qui, à cette

époque, était notre résident à Joannina[147]. Mais cette mélancolie

même, malgré son opiniâtreté, dut certainement parvenir, sous

l'influence énergique et salutaire de sa vie errante, à un degré

d'élévation qu'elle n'aurait jamais pu atteindre au milieu des

contrariétés qui l'obligeaient à se replier sur elle-même. S'il n'eût

pas voyagé, peut-être serait-il devenu un satirique grondeur; mais à

mesure que ses yeux embrassaient un plus vaste horizon, tous les

sentimens de son cœur se développèrent dans la même proportion; et cette

tristesse innée, en se combinant avec les effusions de son génie, devint

une des principales causes de leur énergie et de leur grandeur. Quelle

pensée sublime, en effet, s'éleva jamais dans l'ame, sans que la

mélancolie, quoique ignorée peut-être, y ait eu quelque part?

[Note 147: Il faut se rappeler que ces deux personnes le

virent le plus souvent dans des circonstances où l'étiquette

des présentations devait, par suite de sa froide réserve,

porter au plus haut degré la tristesse de ses pensées. Son

compagnon de voyage parle de lui bien différemment. Dans le

récit d'une courte excursion à Négrepont, M. Hobhouse, qui ne

put l'y accompagner, exprime avec force le vide que lui fait

éprouver l'absence d'un ami qui joignait à la vivacité

d'observation et à des remarques piquantes, cette bonne

humeur communicative, qui réveille l'attention au milieu des

fatigues et rend les dangers moins terribles. Lord Byron,

dans quelques vers des imitations d'Horace, adressés

évidemment à M. Hobhouse, se rend la même justice, en ce qui

regarde sa sociabilité, mais il donne une idée plus nette de

la tournure d'esprit qui en était la source:

«Cher Moschus, avec toi j'espère encore passer de longues

heures, riant de la folie des hommes, si nous ne pouvons

sourire à leurs traits d'esprit. Oui, je veux, ami, quitter

pour toi ma cellule de cynique, et adopter la devise de

Swift: Vivent les badinages! etc.»]

Les lettres qu'il écrivit pendant la traversée, à son retour en

Angleterre, nous ont appris combien alors les dispositions de son ame

étaient loin d'être gaies et ses espérances d'être flatteuses; sans

contredit, eût-il été doué de la plus grande confiance, les contrariétés

qui l'attendaient dans sa patrie étaient bien suffisantes pour attrister

ses prévisions et comprimer son élasticité d'esprit. «Être heureux chez

soi, dit Johnson, c'est là en définitive, le but de toute ambition, la

fin où tendent nos travaux et nos entreprises.» Mais Lord Byron n'avait

pas de _chez soi_, rien du moins qui méritât ce nom si séduisant. Ce

bonheur de faire partie d'une famille bien unie dont les prières

l'auraient suivi dans ses voyages, dont l'attention aurait avidement

écouté ses récits à son retour, il ne le connut jamais, quoique la

nature lui eût donné un cœur digne de l'apprécier. Privé de tout ce qui

soutient et encourage, il eut à lutter contre tout ce qui désole et

humilie. À l'horreur d'un intérieur sans affections vint se joindre le

fardeau d'une position sociale sans ressources suffisantes, et il

éprouva ainsi tous les embarras de la vie domestique, sans jouir des

charmes qui les compensent. Pendant son absence, on avait laissé tomber

ses affaires dans une confusion plus grande encore, que leur tendance

naturelle ne donnait lieu de le craindre. On avait, l'année précédente,

exécuté une saisie à Newstead, pour une somme de quinze cents liv. st.,

due à MM. Brothers, tapissiers, et nous croyons devoir rapporter un

trait du vieux Joë Murray dans cette circonstance. C'était un terrible

crève-cœur pour ce vieux et fidèle serviteur, jaloux de l'antique

honneur des Byron, de voir l'annonce de la vente placardée sur la porte

de l'abbaye. Mais redoutant assez la loi pour ne pas arracher l'affiche,

il se décida, pour s'en dédommager, à la couvrir d'une large feuille de

papier brun qu'il colla par dessus.

Malgré la résolution, si récemment exprimée par Lord Byron, d'abandonner

pour jamais le métier d'auteur, et de laisser à d'autres _tout l'empire

Castalien_, nous le trouvons, à peine débarqué en Angleterre,

très-activement occupé de préparer la publication de quelques-uns des

poèmes qu'il avait composés dans ses voyages. Il y mettait même tant

d'empressement qu'il avait déjà, dans une lettre écrite en mer, annoncé

à M. Dallas, qu'on pourrait de suite les mettre sous presse. Je vais

placer ici sous les yeux du lecteur les parties les plus essentielles de

cette lettre qui, d'après sa date, aurait dû précéder quelques-unes de

celles que nous avons déjà données.

LETTRE LIV.

À M. DALLAS.

À bord de la frégate _la Volage_, 28 juin 1811.

«Après une absence de deux ans (jour pour jour, le 2 de juillet, avant

lequel nous n'arriverons pas à Portsmouth), me voilà revenant en

Angleterre...

»J'y reviens avec peu d'espoir de bonheur domestique, et une

constitution un peu ébranlée par une ou deux atteintes fort vives de

fièvre; mais avec une ame qui n'est point abattue. Mes affaires, à ce

qu'il paraît, sont terriblement embrouillées, et je vais avoir

d'interminables difficultés à régler avec les gens de loi, les

charbonniers, les fermiers et les créanciers. Or, pour un homme qui

redoute les embarras, autant qu'il redoute un évêque, c'est un sérieux

sujet d'inquiétude.

»Ma satire, à ce que je crois, est à sa quatrième édition; ce n'est pas

un succès tout-à-fait médiocre; il n'a cependant rien d'exagéré pour une

production qui, en raison du sujet qu'elle traite, ne peut intéresser

long-tems, et doit, par conséquent, avoir un succès immédiat, où n'en

avoir aucun. Aujourd'hui que je pense et agis avec plus de modération,

je regrette de l'avoir écrite, quoiqu'il soit probable que je la

trouverai oubliée par tout le monde, moins ceux qu'elle a offensés.

»Votre protégé et celui de Pratt, le cordonnier Blackett est donc mort,

malgré ses vers! Cette mort est probablement une de celles qui sauvent

un homme de la damnation. C'est parmi vous que le pauvre diable s'est

perdu. Sans ses patrons, il serait peut-être aujourd'hui en fort bonne

posture, faisant des souliers, non des vers; mais vous avez voulu en

faire un immortel, coûte que coûte. Je dis cela dans la supposition que

ce sont la poésie, le patronage et les liqueurs fortes qui l'ont tué. Si

vous êtes à Londres au commencement ou vers le commencement de juillet,

vous me trouverez à l'hôtel Dorant, Albemarle-Street, où je serai charmé

de vous voir. J'ai une imitation de l'art poétique d'Horace, que

Cawthorn pourra imprimer de suite; mais que cela ne vous effraie pas, je

n'ai pas l'intention de vous en fatiguer. Vous savez bien que je ne lis

jamais mes vers aux personnes qui me viennent voir. Je partirai de

Londres après un séjour fort court, pour me rendre dans le

Nottinghamshire et de là à Rochdale.

»Votre, etc.»

Dès que Lord Byron fut arrivé à Londres, M. Dallas se rendit près de

lui. «Le 15 juillet, dit ce gentleman, j'eus le plaisir de lui serrer la

main, à l'hôtel Reddish, Saint-James's-Street: je trouvai que son aspect

démentait ce qu'il m'avait dit de sa santé, et son air n'annonçait ni

mélancolie, ni mécontentement d'être de retour. Il m'entretint, avec

beaucoup de feu, de ses voyages; mais il m'assura qu'il n'avait jamais

eu l'idée de les écrire. Il me dit qu'à son avis la satire était son

fort; qu'il s'en tenait à ce genre, et qu'il avait composé pendant ses

divers séjours une paraphrase de l'art poétique d'Horace, qui serait un

excellent supplément aux _Bardes anglais et critiques écossais_. Il

semblait espérer que sa réputation s'en accroîtrait, et j'entrepris d'en

surveiller la publication, comme je l'avais fait pour la satire. J'avais

mal choisi l'instant de ma visite, et nous eûmes à peine le tems de nous

entretenir sans être interrompus. Il m'engagea donc à venir le lendemain

déjeûner avec lui.»

Dans l'intervalle, M. Dallas parcourut cette paraphrase que Lord Byron

lui avait permis d'emporter dans ce dessein, et son _désappointement_,

comme il le dit lui-même, fut cruel, en découvrant qu'un voyage de deux

ans dans les contrées inspiratrices de l'Orient, n'avait pas produit

plus de richesses poétiques. À leur rendez-vous du lendemain, quoiqu'il

s'abstînt de déprécier cet ouvrage, il ne put s'empêcher, comme il nous

l'apprend lui-même, d'exprimer à son noble ami quelque surprise de ce

qu'il n'avait composé rien de plus pendant son absence. «Alors,

continue-t-il, Lord Byron me dit qu'il avait en diverses occasions écrit

de courts poèmes, outre une grande quantité de stances, du rhythme de

Spencer, relatives aux pays qu'il avait parcourus. «Mais, dit-il, elles

ne sont pas dignes de votre attention; vous pouvez cependant les

emporter toutes, si cela vous fait plaisir.» C'est ainsi que j'obtins le

pélerinage de _Childe Harold_: il le tira d'un coffret avec beaucoup

d'autres poésies. Il me dit qu'elles n'avaient été lues que par une

seule personne qui y avait trouvé peu de choses à louer et beaucoup à

critiquer; que c'était son avis, et qu'il était sûr que ce serait aussi

le mien; que néanmoins, quoi qu'il en fût, elles étaient bien à mon

service; mais qu'il était urgent de presser la publication des

_Imitations d'Horace_, ce dont je l'assurai que je m'occupais.»

M. Dallas ne tarda pas à découvrir tout le prix du trésor qui lui était

ainsi confié. Dès le même soir, il écrivit à son noble ami: «Vous avez

composé l'un des plus délicieux poèmes que j'aie jamais lus. Si je vous

disais cela pour vous flatter, je mériterais moins votre amitié que

votre mépris. _Childe Harold_ m'a tellement captivé, que je n'ai pu en

quitter la lecture. Je répondrais sur ma tête qu'il ajoutera beaucoup à

votre réputation comme poète, et qu'il vous fera un honneur infini, si

vous daignez accorder quelque attention à mes avis, etc.»

Malgré ces justes éloges, et l'écho secret qu'ils durent trouver dans un

cœur si sensible au moindre murmure de la renommée, il se passa quelque

tems avant que la répugnance opiniâtre de Lord Byron à la publication de

_Childe Harold_ pût être surmontée.

«Quoique jusqu'alors, dit M. Dallas, il eût écouté mes avis et mes

conseils, et qu'il fût naturel de croire qu'il céderait à des éloges si

prononcés, je fus surpris de voir qu'il se défiait encore de mon

jugement sur le mérite de _Childe Harold_. «C'était, disait-il, tout ce

qu'on voudrait, excepté de la poésie; un critique fort capable l'avait

blâmé; n'avais-je pas vu moi-même les annotations en marge du

manuscrit?» Enfin il revenait toujours de préférence aux paraphrases de

l'art poétique, et le manuscrit en fut remis à Cawthorn, éditeur de la

satire, pour qu'il le publiât sans aucun retard. Je ne quittai pourtant

pas encore la partie. Avant de sortir de chez lui, je revins à la

charge, et je lui dis que j'étais si convaincu du mérite de _Childe

Harold_, que s'il me l'avait donné, je l'aurais certainement publié,

pourvu qu'il voulût consentir à un petit nombre de changemens et de

correction.»

Parmi les nombreux exemples cités en littérature du jugement erroné que

quelques auteurs ont porté sur leurs propres ouvrages, on peut regarder

comme l'un des plus inexplicables cette préférence que Lord Byron

accordait à une production si peu digne de son génie, sur un poème qui

offre autant de beautés originales que les premiers chants de _Childe

Harold_[148]. «Il en est, dit Swift, des hommes comme des terrains, qui

recèlent quelquefois une mine d'or, dont le propriétaire ignore

l'existence.» Mais cette mine, Lord Byron l'avait découverte, sans se

douter, à ce qu'on pourrait croire, de toute sa valeur. J'ai déjà eu

occasion de remarquer que, dans le tems même où il composait _Childe

Harold_, il est douteux qu'il connût pleinement la puissance nouvelle et

de sentimens et de pensées qui venait de s'élever dans son âme, et cette

observation est confirmée par l'étrange appréciation de son ouvrage que

nous lui voyons adopter.

[Note 148: On doit moins s'étonner de ce que quelques auteurs

se méprennent sur le mérite de leurs ouvrages, quand on voit

que des générations entières sont quelquefois tombées dans la

même erreur. Les sonnets de Pétrarque furent considérés par

les savans de son tems comme dignes tout au plus des

chanteurs de ballades qui les faisaient entendre dans les

rues; tandis que son poème épique de l'Afrique, dont

l'existence est à peine connue de nos jours, était recherché

de toutes parts, et que le moindre fragment en était vivement

sollicité près de l'auteur, pour être placé dans les

bibliothèques des savans.]

On pourrait croire en effet que malgré l'impulsion qui avait fait faire

des pas si rapides à son imagination, son jugement, plus lent à se

développer, était bien loin de la maturité, et que le jugement de

soi-même, le plus difficile de tous, lui était encore refusé.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 25 / 29 段