Il observa plus sévèrement encore, pendant ses voyages, le régime qu'il

avait adopté pour se faire maigrir, et qu'il avait commencé à suivre

avant de quitter l'Angleterre. À Athènes, il prenait, dans ce dessein,

des bains chauds trois fois la semaine; sa boisson habituelle était un

mélange d'eau et de vinaigre, et il mangeait rarement autre chose qu'un

peu de riz.

Au nombre des personnes qu'il vit le plus à cette époque, outre lord

Sligo, se trouvaient lady Hester Stanhope et M. Bruce; et même l'un des

premiers objets qui s'offrirent aux yeux de ces voyageurs distingués, au

moment où ils approchaient des côtes de l'Attique, fut Lord Byron se

jouant dans son élément favori au pied des rochers du cap Colonne. Ils

furent ensuite présentés les uns aux autres par lord Sligo; et ce fut,

je crois, à sa table que, dans le cours de leur première entrevue, lady

Hester, avec cette vive éloquence qui la rend si remarquable, fit

chaudement la guerre au poète à propos de l'opinion peu favorable à

l'intelligence des femmes, qu'elle lui supposait. Peu disposé, quand

même il en eût été capable, à défendre une pareille hérésie contre une

personne qui, par elle-même, en était la plus irrésistible réfutation,

Lord Byron n'eut d'autre ressource contre les argumens de sa belle

antagoniste, que le silence de l'assentiment. Lady Hester sut

naturellement gré d'une pareille retenue de la part d'un homme de sa

condition, et ils se lièrent, dès ce moment, de l'amitié la plus

sincère. En rappelant dans ses _Memoranda_ quelques souvenirs de cette

époque, après avoir raconté qu'il fut, à Sunium, surpris au bain par une

société anglaise, il ajoute: «Ce fut le commencement de la plus agréable

connaissance que j'aie faite en Grèce...» Puis il continue en protestant

à M. Bruce, si jamais ces pages tombent sous ses yeux, qu'il se

souvenait encore avec plaisir des jours qu'ils avaient passés ensemble à

Athènes.

Pendant son séjour en Grèce à cette époque, nous le voyons former une de

ces amitiés singulières (si l'on peut prononcer ce beau nom en pareille

circonstance), dont j'ai cité déjà deux ou trois exemples en traçant

l'histoire de sa jeunesse, et dont le charme principal à ses yeux semble

avoir consisté dans le plaisir d'être protecteur, et celui de faire

naître des sentimens de reconnaissance. Un jeune Grec, nommé Nicolo

Giraud, fils d'une dame veuve, chez laquelle logeait l'artiste Lusieri,

fut celui qu'il adopta de cette manière, sans doute par suite d'idées

semblables à celles qui avaient inspiré ses premiers attachemens pour le

jeune paysan de Newstead, et pour le jeune chantre de Cambridge. Il

paraît avoir porté à ce jeune homme un intérêt très-vif, et l'on peut

dire fraternel; c'est au point que, non-seulement il lui fit accepter,

en le quittant à Malte, une somme considérable, mais encore il lui donna

dans la suite, comme le lecteur le verra, une preuve plus durable de sa

générosité.

Quoiqu'il fît de tems à autre des excursions en Attique et en Morée, il

avait fixé son quartier-général à Athènes, où il logeait dans un couvent

de franciscains; et dans les intervalles d'une tournée à l'autre, il

s'occupait à recueillir des matériaux pour ces notes sur la situation de

la Grèce moderne, dont il a fait suivre le second chant de _Childe

Harold_. Ce fut aussi dans cette retraite qu'il composa, comme pour

braver le _Genius loci_, ses imitations d'Horace. Cette satire, qui

retrace d'un bout à l'autre des scènes de la vie de Londres, porte pour

date: «Athènes, couvent des Capucines, 12 mars 1811.»

Dans le petit nombre de lettres qu'il écrivit encore à sa mère, je ne

choisirai que les deux suivantes.

LETTRE XLIX.

À MRS. BYRON.

Athènes, 14 janvier 1811.

CHÈRE MADAME,

«Je saisis, suivant mon usage, une occasion d'écrire brièvement, mais

fréquemment; l'arrivée des lettres, à défaut de communications

régulières, étant fort incertaine... J'ai dernièrement fait plusieurs

tournées de quelque cent ou deux cents milles en Morée et dans

l'Attique, etc. J'ai terminé aussi ma grande excursion par la Troade et

Constantinople, etc., et suis maintenant revenu encore une fois à

Athènes. Je crois vous avoir écrit plusieurs fois qu'à l'imitation de

Léandre (quoique sans sa dame), j'avais traversé l'Hellespont de Sestos

à Abydos. Fletcher, que j'ai renvoyé en Angleterre avec des papiers,

vous instruira de cette circonstance et de quelques autres. Je n'aurai

pas, je crois, à me plaindre beaucoup de son absence, connaissant

passablement l'italien et le grec moderne; j'étudie cette dernière

langue avec un maître, et j'en sais tout ce qu'un homme raisonnable peut

désirer pour converser et donner des ordres. En outre, les lamentations

perpétuelles de Fletcher sur la privation de bœuf et de bière, son

mépris stupide pour tout ce qui est étranger, son incapacité

insurmontable pour apprendre le moindre mot d'aucune langue, le

rendaient une charge, suivant l'usage de tous les autres domestiques

anglais. Je vous assure que l'ennui de parler pour lui, les consolations

dont il avait besoin (beaucoup plus que moi-même), les pilaus (mets turc

composé de riz et de viande) qu'il ne pouvait manger, les vins qu'il ne

pouvait boire, les lits dans lesquels il ne pouvait dormir, et la longue

liste des calamités, telles que les faux pas des chevaux, le manque de

thé!!! qui l'assaillaient sans cesse, l'auraient rendu un objet

continuel de plaisanteries pour les spectateurs et d'embarras pour son

maître. Après tout, l'homme est assez honnête et assez capable dans un

pays chrétien; mais en Turquie, Dieu me pardonne! mes soldats albanais,

mes Tartares et mes janissaires travaillaient pour lui et pour nous

aussi, ainsi que mon ami Hobhouse peut le certifier.

»Il est probable que je reviendrai en Angleterre au printems; mais pour

l'exécution de ce projet, il me faut des remises. Mes propres fonds

m'auraient très-bien suffi; mais j'ai été obligé d'aider un ami qui me

paiera, j'en suis certain; et en attendant je n'ai pas le sou.

Maintenant je ne me soucie pas d'entreprendre un voyage d'hiver, même

quand je serais fatigué de voyager; et je suis tellement convaincu des

avantages que l'on recueille à observer l'espèce humaine au lieu de lire

ce que l'on en écrit, et des fâcheux effets de rester chez soi, en proie

aux préjugés étroits d'un insulaire, que je pense qu'il devrait exister

parmi nous une loi qui envoyât pour un tems les jeunes gens à

l'étranger, chez le petit nombre d'alliés que nos guerres nous ont

laissés.

»Ici je vis et je converse avec des Français, des Italiens, des

Allemands, des Danois, des Grecs, des Turcs, des Américains, etc., etc.,

etc.; et sans perdre de vue mon pays, je puis juger des manières des

autres. Quand je reconnais la supériorité de l'Angleterre (sur le compte

de laquelle, soit dit en passant, nous nous abusons en bien des choses),

j'en suis satisfait; et lorsque je la trouve inférieure, je m'éclaire au

moins sous ce rapport. J'aurais pu continuer un siècle à être enfumé

dans vos villes, ou à humer le brouillard dans vos campagnes, sans

apprendre cette vérité, et sans rien acquérir chez moi de plus utile ou

de plus agréable. Je ne tiens point de journal, et n'ai point

l'intention de griffonner mes voyages. J'ai fini avec le métier

d'auteur; et si, dans ma dernière production, j'ai prouvé aux critiques

ou au monde que j'étais quelque chose de plus que ce qu'ils supposaient,

je suis satisfait, et ne hasarderai point _cette réputation_ par un

futur effort. Il est vrai que j'ai quelques autres productions en

portefeuille; mais je les laisse pour ceux qui me survivront. Si on les

juge dignes de la publication, elles serviront à éterniser ma mémoire,

lorsque moi-même j'aurai cessé d'avoir un souvenir. J'ai pris ici un

artiste bavarois qui prend pour moi quelques vues d'Athènes, etc. Cela

vaudra mieux que du griffonnage, maladie dont j'espère être guéri. À mon

retour, j'espère mener une vie tranquille et retirée; mais Dieu sait

mieux que nous ce qu'il nous faut, et agit en conséquence, au moins à ce

que l'on dit. Je n'ai point d'objection à faire à cela, après tout,

n'ayant pas raison de me plaindre de mon lot. Je suis cependant

convaincu que les hommes se font eux-mêmes plus de mal que le diable ne

pourrait jamais leur en faire. J'espère que cette lettre vous trouvera

en bonne santé, et autant heureuse que nous pouvons l'être. Vous

apprendrez au moins avec plaisir qu'il en est ainsi pour moi, et que je

suis à jamais votre...»

LETTRE L.

À MRS. BYRON.

Athènes, 28 février 1811.

CHÈRE MADAME,

«Comme j'ai reçu un firman pour l'Égypte, etc., je partirai pour ce pays

dans le courant du printems, et je vous prie de mander à M. H... qu'il

est nécessaire de me faire parvenir des fonds. Au sujet de Newstead, je

réponds, comme auparavant, non. S'il faut vendre, vendez Rochdale.

Fletcher sera arrivé à cette époque avec mes lettres relatives à cet

objet. Je vous dirai d'abord franchement que je n'aime pas les placemens

de fonds. Si, par quelque circonstance particulière, j'étais amené à

adopter une telle résolution, j'irais, à tout événement, passer ma vie à

l'étranger: le seul lien qui m'attache à l'Angleterre est Newstead; et

ce lien une fois rompu, ni mon intérêt ni mes inclinations ne

m'appelleraient dans le Nord. La médiocrité dans votre pays est

l'opulence en Orient, tant est grande la différence qui existe dans la

valeur monétaire et l'abondance des objets nécessaires à la vie. Je me

sens tellement un citoyen du monde, que le pays où je pourrai jouir d'un

climat délicieux et de toutes les recherches du luxe, à un prix moindre

que celui de la vie ordinaire de collége en Angleterre, sera toujours

une patrie pour moi. Telles sont en effet les côtes de l'Archipel. Voici

donc l'alternative:--Si je garde Newstead, je reviens; si je le vends,

je reste à l'étranger. Je n'ai reçu d'autres lettres de vous que celles

de juin, mais j'ai écrit plusieurs fois; et, comme à l'ordinaire, je

continuerai d'après le même plan.

»Croyez-moi à jamais votre, etc.

BYRON.

»_P. S._ Je vous verrai probablement dans le cours de l'automne; mais je

ne puis réellement, à une telle distance, vous désigner aucun mois en

particulier.»

LETTRE LI.

À M. HODGSON.

À bord de la frégate _la Volage_[141], 29 juin 1811.

[Note 141: Le voyage d'Égypte, que, par la lettre précédente,

il semble avoir projeté, fut abandonné, probablement à défaut

des fonds qu'il attendait; et, le 3 de juin, il mit à la

voile de Malte pour l'Angleterre, sur la frégate _la Volage_,

ayant, pendant son court séjour à Malte, éprouvé une violente

attaque de fièvre tierce. D'après les lettres mélancoliques

qui suivent, on peut se faire une idée des sentimens avec

lesquels il revenait dans sa patrie.]

«Dans huit jours, avec un bon vent, nous serons à Portsmouth; et, le 2

de juillet, se termineront (jour pour jour) deux années d'un voyage

duquel je reviens avec aussi peu d'émotion qu'à mon départ. Je pense

pourtant que j'ai eu plus de peine à quitter la Grèce que l'Angleterre,

pays que je suis impatient de revoir par la seule raison que je suis las

d'un si long voyage.

»En vérité, mon avenir n'offre rien de très-agréable. Embarrassé dans

mes affaires particulières, indifférent au public, solitaire semis avoir

le désir de la société, le corps affaibli par des fièvres successives,

mais l'esprit, je l'espère, non encore abattu, je retourne _au logis_

sans une espérance, et presque sans un désir. La première chose qu'il me

faudra braver, sera un homme de loi; la seconde un créancier, puis des

charbonniers, des fermiers, des arpenteurs, et toutes les agréables

conséquences d'un domaine en désordre et de mines de charbon contestées.

En un mot, je suis malade et chagrin; et, lorsque j'aurai un peu réparé

mes irréparables affaires, je décamperai ou vers l'Espagne pour y

guerroyer, ou encore une fois vers l'Orient, où je puis au moins avoir

des cieux sans nuages et un refuge contre les impertinens.

»Je compte vous rencontrer ou vous voir à la ville ou à Newstead, toutes

les fois que vous pourrez y venir sans vous déranger. Je suppose que,

comme d'habitude, vous faites de l'amour et de la poésie. Ce mari de

H... Drury ne m'a jamais écrit, quoique je lui aie adressé plus d'une

lettre; mais je jurerais que le pauvre homme a de la famille, et que par

conséquent tous ses soins sont concentrés dans son cercle.

Car des enfans causent de nouvelles dépenses, et Dicky est maintenant en

âge d'aller à l'école.

(WARTON.)

»Si vous le voyez, dites-lui que je lui apporte une lettre de Tucker, un

de ses amis, chirurgien de l'armée, qui m'a soigné et est un très-digne

homme, quoiqu'il aime trop les mots de son métier. J'arriverais trop

tard pour le jour des exercices oratoires, ou je serais probablement

descendu à Harrow......................................................

.......................................................................

»J'ai beaucoup regretté en Grèce d'avoir omis d'emporter

l'_Anthologie_.--Je veux dire celle de Bland et de Mirivale............

.......................................................................

»Qu'est devenu sir Edgar? Et les imitations et les traductions, où en

sont-elles? Je suppose que vous n'avez pas l'intention d'abandonner si

aisément le public, mais que vous l'attaquerez avec un in-quarto. Quant

à moi, je suis excédé des fats de la poésie et des bavardages, «et je

laisserai tout le domaine Castalien» à Bufo ou à tout autre. Mais vous

êtes un homme sentimental et sensible, et vous rimerez jusqu'à la fin du

chapitre. Quoi qu'il en soit, j'ai écrit quelque quatre mille vers d'un

genre ou d'un autre, sur mes voyages.

»Je n'ai pas besoin de vous répéter que je serais heureux de vous voir.

J'arriverai à Londres vers le 8, à l'hôtel de Dorant, rue d'Albemarle,

et mes affaires m'appelleront quelques jours après dans le Nottingham

supérieur, et de là à Rochdale.

»Je suis, ici et là, votre, etc.»

LETTRE LII.

À MRS. BYRON.

À bord de la frégate _la Volage_, 25 juin 1811.

CHÈRE MÈRE,

«Cette lettre, qui vous sera envoyée à notre arrivée à Portsmouth,

probablement vers le 4 de juillet, a été commencée à peu près

vingt-trois jours après notre départ de Malte. Le 2 de juillet, jour

pour jour, j'aurai été deux ans absent de l'Angleterre, et j'y reviens

en grande partie avec les mêmes sentimens qui me dominaient à mon

départ; savoir, l'indifférence. Mais cette apathie ne s'étend

certainement pas jusqu'à vous, ainsi que je vous le prouverai par tous

les moyens en mon pouvoir. Vous serez assez bonne pour faire préparer

mon appartement à Newstead; mais que rien ne vous dérange, et surtout

que ce ne soit pas moi. Ne me considérez que comme une visite ordinaire.

Je dois seulement vous informer que, depuis long-tems, je me suis

astreint à une diète végétale complète, et que le poisson ni la viande

n'entrent dans mon régime. Je compte donc sur une provision considérable

de pommes de terre, d'herbes et de biscuit. Je ne bois point de vin.

J'ai avec moi deux domestiques, hommes de moyen âge, et tous deux Grecs.

Mon intention est de me rendre d'abord à Londres pour voir M. H..., et

de passer de là à Newstead, en allant à Rochdale. Je n'ai d'autre prière

à vous faire que celle de ne point oublier mon régime, qu'il m'est

très-nécessaire d'observer. Je suis en bonne santé, comme je l'ai

généralement été, à l'exception de deux accès de fièvre dont je fus

promptement débarrassé.

»Mes projets dépendront tellement des circonstances, que je ne me

hasarderai point à énoncer une opinion à ce sujet. Mon avenir n'est pas

flatteur; mais je suppose que nous lutterons toute notre vie, comme nos

voisins. En vérité, d'après les dernières informations de H..., j'ai

quelque crainte de trouver Newstead démantelé par MM. Brothers, etc.:

H... semble déterminé à me forcer à le vendre; mais il sera trompé dans

son espoir. Je pense que je ne serai pas obsédé de visiteurs; mais s'il

en était autrement, vous devrez les recevoir, car je suis résolu à ne

laisser violer ma retraite par personne. Vous savez que je n'ai jamais

beaucoup aimé la société; je l'aime encore moins qu'auparavant. Je vous

apporte un schall et une quantité d'essence de roses. Il faudra que

j'entre tout cela par contrebande, s'il est possible. J'espère trouver

ma bibliothèque en assez bon ordre.

»Fletcher est sans doute arrivé. Je distrairai le moulin, de la ferme de

M. B***; son fils est un trop brillant séducteur pour hériter des deux

objets, et j'y placerai Fletcher, qui m'a servi fidèlement, et dont

l'épouse est une bonne femme. Il est, en outre, nécessaire de tempérer

l'ardeur du jeune M. B***, ou il peuplera la paroisse de bâtards. En un

mot, s'il avait séduit une laitière, il aurait pu trouver quelque

excuse; mais la fille est son égale, et, dans la haute comme dans la

basse classe, en circonstance semblable, la réparation est de droit;

mais je n'interviendrai qu'en démembrant (comme Bonaparte) le royaume de

M. B***, afin d'en ériger une partie en principauté pour le

feld-maréchal Fletcher. J'espère que vous gouvernez d'une main prudente

mon petit empire et sa triste charge de dette nationale. Pour rompre la

métaphore, permettez-moi de me dire votre, etc.

»_P. S._ Cette lettre était écrite pour être envoyée de Portsmouth;

mais, à notre arrivée, l'escadre a reçu l'ordre de se rendre à Nore.

C'est de là que partira ma lettre. Je n'ai point fait cet envoi plus

tôt, parce que j'ai supposé que vous pourriez éprouver des inquiétudes,

l'intervalle mentionné dans la lettre étant plus long que celui qui

devait exister entre notre arrivée au port et ma venue à Newstead.»

LETTRE LIII.

À M. HENRY DRURY.

À bord de la frégate _la Volage_, à la hauteur d'Ouessant, 17 juillet

1811.

MON CHER DRURY,

«Après deux ans et quelques jours d'absence (le 2), j'approche de votre

patrie. L'extérieur de ma lettre vous indiquera le jour de mon arrivée.

Maintenant nous sommes agréablement retenus, par un calme plat, près du

port de Brest. Je n'en ai jamais été si près depuis que j'ai quitté

Duck-Puddle. .................................................

»Nous sommes partis de Malte depuis trente-quatre jours, et nous avons

eu une traversée fort ennuyeuse. Vous me verrez ou entendrez parler de

moi bientôt après la réception de cette lettre, puisque je dois passer

par Londres, afin de réparer mes irréparables affaires. De là il me faut

aller dans le Nottinghamshire, y lever des rentes; ensuite dans le

Lancashire, y vendre des mines de charbon; et revenir à Londres payer

des dettes; car il semble que je n'aurai jamais ni charbon ni repos que

je n'aille à Rochdale en personne.

»Je rapporte quelques marbres pour Hobhouse, pour moi quatre anciens

crânes athéniens[142], tirés de sarcophages, une fiole de ciguë

attique[143], quatre tortues vivantes, un lièvre (mort dans la

traversée), deux domestiques grecs, vivans, l'un Athénien, l'autre

Yaniote, lesquels ne peuvent parler que le romaïque ou l'italien, et

_moi-même_, comme le dit finement Moses dans le _Vicaire de Wakefield_,

et je puis le dire à son exemple, car j'ai aussi peu de raison de me

vanter de mon expédition que lui de la sienne à la foire.

[Note 142: Donnés par la suite à sir Walter Scott.]

[Note 143: Possédée aujourd'hui par M. Murray.]

»Je vous écrivis des rochers Cyanéens, pour vous dire que j'avais

traversé la mer à la nage de Sestos à Abydos. Avez-vous reçu ma

lettre?... Je suppose qu'Hodgson est, à l'heure qu'il est, enfoncé dans

l'étude. Que n'aurait-il pas donné pour avoir vu, comme moi, le

véritable Parnasse, où je fis tort à l'évêque de Chrissa d'un livre de

géographie? Mais je n'appelle cela qu'un plagiat, en ce que cette action

fut commise à une heure de chemin de Delphes.»

Maintenant que nous avons ramené le jeune voyageur en Angleterre, il

peut être intéressant, avant de le suivre dans les scènes qui

l'attendaient chez lui, de considérer à quel point le caractère général

de son esprit et de son humeur avait été modifié par la série de voyages

et d'aventures dans lesquels il avait été engagé pendant les deux années

qui venaient de s'écouler. Il serait difficile d'imaginer une vie moins

poétique et moins romanesque que celle qu'il avait menée avant son

départ pour ses voyages. Dans sa jeunesse, il est vrai, il avait vécu et

erré parmi des scènes bien capables, selon les idées ordinaires, de

former les premiers germes du sentiment poétique. Mais bien que le poète

ait pu se nourrir plus tard de ces brillans souvenirs, il est plus que

douteux, comme on l'a déjà fait observer, qu'il ait été formé par eux.

S'il était vrai qu'une jeunesse passée au milieu des scènes de montagnes

fût si favorable au développement des talens d'imagination, les Gallois

parmi nous, et les Suisses à l'étranger, devraient briller plus qu'ils

ne le font de nos jours par leurs conceptions poétiques. Mais, en

accordant même que la mémoire des premières excursions de Byron ait eu

quelque part dans la direction de ses idées, l'effet réel de cette

influence, quelle qu'elle fût, cessa avec son enfance, et la vie qu'il

mena ensuite, durant son séjour au collége d'Harrow, fut ce que

naturellement la vie d'un écolier si rêveur et si entreprenant devait

être, tout autre chose que poétique. Pour un soldat ou un aventurier,

l'éducation qu'il reçut alors eût été parfaite. Ses exercices

athlétiques, ses combats, son amour pour les entreprises hasardeuses,

donnèrent les indices d'un esprit fait pour la carrière la plus

orageuse; mais ces dispositions paraissaient, de toutes, les moins

favorables aux études méditatives de la poésie; et bien qu'elles

promissent de le rendre plus tard un sujet d'inspiration pour les

poètes, elles ne donnaient assurément que très-peu d'espérance de le

voir jamais lui-même briller au premier rang parmi eux.

Ses habitudes à l'université étaient encore moins intellectuelles et

moins littéraires. Dès son enfance, il avait lu beaucoup et avec ardeur,

quoique sans méthode; mais cette application même de son esprit,

irrégulière et sans direction comme elle était, il l'avait en grande

partie abandonnée après son départ d'Harrow; et au nombre des

occupations qui se partageaient son tems à l'académie, les jeux de

hasard, l'escrime, les soins à donner à son ours et à ses boul-dogues

furent au moins les plus innocentes, si elles ne furent pas les plus

favorites. Pendant son séjour à Londres, on ne le voit pas davantage

cultiver son intelligence, ou rechercher des amusemens plus délicats.

N'ayant aucune ressource de société privée par le manque absolu d'amis

et de parens, il était réduit dans cette ville à fréquenter les oisifs

de café; et pour ceux qui se rappellent ce qu'étaient à cette époque les

cafés de Limmer et Stevens, les deux maisons qu'il visitait de

préférence, il est inutile de dire que, quel que fût d'ailleurs le

mérite de ces établissemens, ils n'étaient rien moins que des écoles

convenables au développement d'un caractère poétique.

Mais quelque incompatible qu'une telle vie pût être avec les habitudes

de contemplation qui seules pouvaient éveiller et fortifier les hautes

facultés qu'il avait déjà montrées, cependant, sous un autre point de

vue, le tems qu'il perdit alors en apparence fut, dans la suite, mis à

profit d'une manière incontestable. En l'initiant ainsi peu à peu à la

connaissance des variétés de l'esprit humain, en lui donnant l'aperçu

exact des détails de la société dans leurs formes les moins

artificielles; enfin, en le mêlant si jeune avec le monde, ses affaires

et ses plaisirs, la vie qu'il menait à Londres contribua certainement à

former cette combinaison extraordinaire, qu'on admira plus tard en lui,

de l'imagination et de la connaissance du monde, de l'héroïque et du

plaisant, des aperçus les plus fins et les plus minutieux de la vie

réelle avec les conceptions les plus élevées et les plus sublimes de la

grandeur idéale.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 24 / 29 段