«Nous fûmes interrompus dans notre discussion par l'entrée d'un

étranger, qu'au premier coup-d'œil je crus reconnaître pour un Anglais,

mais qui devait n'être arrivé que depuis peu à Constantinople. Il était

vêtu d'un habit écarlate, richement brodé en or, dans le genre de

l'uniforme des aides-de-camp en Angleterre, avec deux grosses

épaulettes. Sa figure annonçait environ vingt-deux ans. Ses traits,

d'une délicatesse remarquable, lui auraient donné une apparence

féminine, sans l'expression toute virile de ses beaux yeux bleus. En

entrant dans la boutique intérieure, il ôta son chapeau militaire orné

d'un panache, et découvrit une forêt de cheveux bruns bouclés qui

relevaient encore la beauté peu commune de son visage. L'ensemble de son

extérieur me fit une telle impression, qu'elle est toujours depuis

restée profondément gravée dans ma mémoire; et quoique ce soit un

souvenir de quinze ans, ce laps de tems n'en a pas altéré la vivacité.

Il était accompagné d'un janissaire attaché à l'ambassade anglaise et

d'un homme qui, par état, servait de _Cicerone_ aux étrangers. Ces

circonstances, jointes à ce qu'il boitait très-visiblement, me

convainquirent à l'instant que c'était Lord Byron. J'avais déjà entendu

parler de Sa Seigneurie et de son arrivée récente sur la frégate _la

Salsette_, qui s'était détachée de la station de Smyrne pour venir

prendre et emmener M. Adair, notre ambassadeur près de la Porte. Lord

Byron avait auparavant voyagé en Épire et dans l'Asie Mineure avec son

ami M. Hobhouse, et était devenu grand fumeur de tabac. Il s'était fait

conduire à cette boutique dans le dessein d'y acheter quelques pipes.

L'italien assez mauvais dont il se servait en parlant à son cicerone, et

le turc encore plus imparfait de celui-ci, ne permettaient guère au

marchand de comprendre facilement ce qu'ils désiraient; et comme

l'étranger en paraissait contrarié, je lui adressai la parole en

anglais, et m'offris à lui servir d'interprète. Quand il m'eut ainsi

reconnu pour un Anglais, Lord Byron me serra cordialement la main, et

m'assura, avec quelque chaleur, du grand plaisir qu'il éprouvait

toujours lorsqu'il rencontrait un compatriote en pays étranger. Ses

emplettes et les miennes étant terminées, nous sortîmes ensemble, et

parcourûmes les rues, dans plusieurs desquelles j'eus le plaisir de

diriger son attention vers quelques-unes des curiosités les plus

remarquables de Constantinople. Les circonstances particulières qui nous

avaient amenés à faire connaissance, firent naître entre nous, dès le

premier jour, un certain degré d'intimité que très-probablement deux ou

trois années de fréquentation n'auraient pas produit en Angleterre. Je

prononçai souvent son nom en lui parlant, mais il ne lui vint pas à

l'esprit de me demander comment j'avais pu l'apprendre, ni de s'informer

du mien. Il n'avait pas encore jeté les fondemens de cette célébrité

littéraire qu'il a acquise dans la suite; on ne le connaissait, au

contraire, que comme auteur des _Heures d'oisiveté_; et la sévérité avec

laquelle les rédacteurs de _la Revue d'Édimbourg_ avaient critiqué cette

production, était encore présente au souvenir de tout lecteur anglais.

On ne pouvait donc pas supposer qu'en recherchant sa connaissance je

fusse poussé par aucun de ces motifs de vanité auxquels tant d'autres

ont cédé depuis. Mais il était tout naturel qu'après notre rencontre

fortuite et tout ce qui s'était passé entre nous à cette occasion, je

priasse l'un des secrétaires de l'ambassade de me présenter à lui dans

les formes, un jour de la même semaine, que nous dînions ensemble chez

l'ambassadeur. Sa Seigneurie assura qu'elle se souvenait parfaitement de

moi; mais ce fut avec une extrême froideur, et immédiatement après elle

me tourna le dos. Ce procédé sans cérémonie qui contrastait d'une

manière si prononcée avec les circonstances précédentes, me parut si

étrange qu'il me fut impossible de me l'expliquer, et que je me sentis

en même tems fort disposé à beaucoup rabattre de l'opinion favorable que

son apparente franchise m'avait fait concevoir à notre première

entrevue. Ce ne fut donc pas sans surprise que, quelques jours après, je

le vis dans la rue s'avancer vers moi avec un sourire plein de

bienveillance. Il m'aborda familièrement, et me dit en me tendant la

main: «Je suis ennemi déclaré de l'étiquette anglaise, surtout hors

d'Angleterre; et quand je fais une nouvelle connaissance, c'est sans

attendre les formalités d'une présentation. Si vous n'avez rien à faire,

et que vous soyez disposé à une autre promenade, votre société me fera

beaucoup de plaisir.» Il mit dans sa manière d'agir cette irrésistible

attraction dont ceux qui ont eu le bonheur d'être admis dans son

intimité ont pu seuls éprouver la puissance dans ses momens de bonne

humeur, et j'acceptai avec empressement sa proposition. Nous visitâmes

de nouveau les curiosités les plus remarquables de la capitale, que je

ne décrirai point ici pour ne pas répéter les détails pleins

d'exactitude et de précision que des centaines de voyageurs en ont déjà

donnés; mais Sa Seigneurie se trouva fort _désappointée_ par le peu

d'intérêt qu'elles présentaient. Il loua les beautés pittoresques de la

ville et des paysages qui l'environnent, et me parut d'avis que, cela

excepté, rien n'était digne d'attirer l'attention d'un observateur. Il

parla des Turcs de manière à faire supposer qu'il avait fait un long

séjour parmi eux, et termina ses réflexions par ces mots: «Les Grecs,

tôt ou tard, s'insurgeront contre eux; mais s'ils ne se hâtent pas,

j'espère que Bonaparte viendra chasser cette inutile canaille[136].»

[Note 136: _New Monthly Magazine_.]

Pendant sa résidence à Constantinople, le ministre d'Angleterre, M.

Adair, se trouvant presque toujours indisposé, ne le vit que

très-rarement. Il le pressa cependant avec instance de venir loger au

palais de l'ambassade; mais Lord Byron, qui préférait la liberté dont il

jouissait dans une simple hôtellerie, refusa ses offres hospitalières.

Lors de l'audience de congé accordée à l'ambassadeur par le sultan, le

noble poète, pour y assister, se mêla au cortége de M. Adair, non sans

avoir témoigné, relativement à la place qu'il occuperait dans la marche,

une anxiété bien caractéristique de sa jalouse susceptibilité toutes les

fois qu'il s'agissait de son rang. En vain l'ambassadeur l'assura-t-il

qu'on ne pouvait pas lui assigner une place particulière; que les Turcs,

dans leurs dispositions relatives au cérémonial, ne tenaient compte que

des personnes attachées à l'ambassade, et qu'ils négligeaient ou

ignoraient les distinctions de préséance accordées chez nous à la

noblesse. Enfin voyant que le jeune pair ne se laissait pas convaincre

par ces raisons, M. Adair fut obligé d'en appeler à une autorité qui

passait pour infaillible en matière d'étiquette; c'était le vieux

internonce d'Autriche. Lord Byron l'ayant consulté sur ce point, et le

trouvant entièrement d'accord avec le ministre d'Angleterre, déclara

qu'il était parfaitement satisfait.

Le 14 juillet, son compagnon de voyage et lui partirent de

Constantinople, à bord de la frégate _la Salsette_; M. Hobhouse dans le

dessein d'accompagner l'ambassadeur en Angleterre, et Lord Byron pour

visiter de nouveau sa chère Grèce. M. Adair crut remarquer à cette

époque qu'il était plongé dans un profond abattement d'esprit, et je

trouve que M. Bruce, qui le rencontra plus tard à Athènes, en porta le

même jugement. On m'a raconté, comme ayant eu lieu pendant cette

traversée, une circonstance fort remarquable. En se promenant sur le

pont, il aperçut un petit yataghan ou poignard turc, qu'on avait laissé

sur un banc. Il le prit, le tira du fourreau, et après en avoir quelques

instans examiné la lame, on l'entendit qui disait à demi-voix:

«J'aimerais à savoir ce que ressent un homme après avoir commis un

meurtre!» On peut, je crois, dans ce surprenant propos, découvrir le

germe de ses poèmes futurs du _Giaour_ et de _Lara_. C'est cet ardent

désir de soumettre à l'examen les opérations mystérieuses des passions,

qui, secondé par son imagination, lui en donna enfin le pouvoir; et

peut-être trouverait-on que les émotions qui produisirent ces paroles

n'étaient que la première manifestation de cette faculté qui lui valut

plus tard, à juste titre, le surnom de _Scrutateur des abymes du

cœur_[137].

[Note 137: _Searcher of dark bosoms_.]

En approchant de l'île de Zéa, il demanda à être mis à terre. En

conséquence, après qu'il eut fait ses adieux à son ami, on le débarqua

sur cette petite île avec ses deux Albanais, un Tartare et un domestique

anglais. Il a décrit lui-même dans un de ses manuscrits, les sentimens

de fierté solitaire avec lesquels, debout sur le rivage, il regarda le

vaisseau s'éloigner à pleines voiles, le laissant seul sur une terre

étrangère.

Quelques jours après, il adressa d'Athènes la lettre suivante à Mrs.

Byron:

LETTRE XLVI.

À MRS. BYRON.

Athènes, 15 juillet 1810.

CHÈRE MÈRE,

«Je suis arrivé de Constantinople ici en quatre jours, ce que l'on

considère comme une traversée extrêmement rapide, surtout dans cette

saison de l'année. Vous autres habitans du nord, vous ne pouvez pas vous

faire une idée de ce que c'est que l'été en Grèce; et pourtant un vrai

tems de gelée en comparaison des étés de Malte et de Gibraltar, sous les

ombrages desquels je me suis reposé l'année dernière, après un petit

mouvement de galop de quatre cents milles, sans interruption, à travers

l'Espagne et le Portugal. La date de ma lettre vous apprend que je suis

de nouveau à Athènes, ville que je préfère, tout bien considéré, à

toutes celles que je connais....

«Pour première excursion, je pars demain pour la Morée, où je compte

passer un mois ou deux, puis revenir prendre ici mes quartiers d'hiver,

à moins que je ne change mes plans, à la vérité, fort variables, comme

vous pouvez bien le supposer, mais dont aucun ne me dirige vers

l'Angleterre.

«Le marquis de Sligo, mon ancien camarade de collége, est ici, et désire

m'accompagner en Morée. Ainsi nous partirons ensemble. Lord Sligo

continuera ensuite sa route vers la capitale, et Lord Byron, après avoir

examiné toutes les curiosités de ce canton, vous instruira de ce qu'il

se propose de faire, car c'est un point sur lequel ses idées ne sont

pas, pour le moment, parfaitement arrêtées. Malte est mon bureau de

poste perpétuel; c'est de là que mes lettres sont dirigées vers tous les

points de la terre habitable: remarquez en passant que j'ai déjà vu

l'Asie, l'Afrique, le levant de l'Europe, et tiré le meilleur parti de

mon tems, sans avoir pour cela examiné trop à la hâte les lieux les plus

intéressans de l'ancien monde. F..., après avoir été grillé, rôti, cuit

dans son jus; après avoir servi de pâture à toutes sortes d'insectes

rampans, commence à philosopher; il se réforme et se résigne, et promet

d'être à son retour un des ornemens de sa paroisse et un personnage fort

saillant dans la généalogie des Fl.... qui tiennent, à mon avis, des

Goths par leurs talens, des Grecs par leur pénétration, et des anciens

Saxons par leur énorme appétit. Il me demande la permission d'envoyer

une demi-douzaine de soupirs à Sally, son épousée, et s'émerveille, mais

non pas moi, de ce que ses lettres, d'une écriture et d'une orthographe

détestables, ne sont jamais parvenues en Angleterre. Au demeurant, ce

n'est pas une grande perte que celle de ses lettres ou des miennes qui

n'ont guère d'autre mérite que de vous apprendre, comme celle-ci, que

nous nous portons bien, et chaudement, Dieu sait! Ne comptez pas, en

cette saison, sur de longues lettres; car elles sont, je vous assure,

écrites à la sueur de mon front. Il est passablement singulier que M.

H.... ne m'ait pas adressé une syllabe depuis mon départ. Comme toutes

vos lettres me sont parvenues ainsi que beaucoup d'autres, je conjecture

que l'homme de loi est fâché ou qu'il a trop d'affaires.

«J'espère que vous vous plaisez à Newstead, et que vous vivez en bonne

intelligence avec vos voisins, quoique vous soyez un vrai dragon, comme

vous savez; ne voilà-t-il pas une épithète bien respectueuse? Je vous

prie d'avoir grand soin de mes livres, ainsi que de plusieurs boîtes

remplies de papiers qui sont entre les mains de Joseph; et, s'il vous

plaît, laissez-moi quelques bouteilles de champagne à boire, car je suis

terriblement altéré. Je n'insiste pourtant sur ce dernier point

qu'autant qu'il vous arrangera. Je suppose que vous avez une pleine

maison de commères bien bavardes et bien médisantes. Avez-vous reçu mon

portrait à l'huile par Sanders, de Londres? Il est payé depuis seize

mois, pourquoi ne vous le faites-vous pas remettre? Ma suite, composée

de deux Turcs, deux Grecs, un Luthérien et de l'équivoque Fletcher, fait

un tel vacarme que je suis bien aise de finir en vous assurant que je

suis, etc.»

BYRON.

Un jour ou deux après la date de cette lettre, il partit d'Athènes avec

le marquis de Sligo. Après avoir voyagé de compagnie jusqu'à Corinthe,

ils prirent chacun une direction différente; lord Sligo pour visiter la

capitale de la Morée, et Lord Byron pour se rendre à Patras, où il

avait, comme on le verra dans la lettre suivante, quelques affaires à

régler avec le consul anglais, M. Strané.

LETTRE XLVII.

A MRS. BYRON.

Patras, 30 juillet 1810.

CHÈRE MADAME,

«En quatre jours, avec un vent favorable, la frégate m'a transporté de

Constantinople à l'île de Céos, où j'ai pris un bateau pour me rendre à

Athènes. J'ai rencontré dans cette ville mon ami le marquis de Sligo qui

m'a témoigné le désir de voyager avec moi jusqu'à Corinthe. Là, nous

nous sommes séparés, lui pour aller à Tripolitza, et moi pour me rendre

à Patras, où j'avais quelques affaires à régler avec le consul M.

Strané, de la maison duquel je vous écris. Il m'a rendu tous les

services possibles depuis que j'ai quitté Malte pour me rendre à

Constantinople, d'où je vous ai écrit deux ou trois fois. J'irai dans

quelques jours faire une visite au pacha de Tripolitza, puis je ferai le

tour de la Morée, et je retournerai à Athènes, où j'ai fixé mon

quartier-général. Nous éprouvons ici de violentes chaleurs. En

Angleterre, quand le thermomètre s'élève à 98 degrés[138], vous êtes

tout en feu; l'autre jour, tandis que j'allais d'Athènes à Mégare, il

marquait 125 degrés: cependant je n'en suis pas incommodé. J'ai, comme

cela doit être, le teint fort bruni; mais je vis avec une grande

tempérance, et je ne me suis jamais mieux porté.

[Note 138: De Fahrenheit.]

»Avant de quitter Constantinople, j'ai vu le sultan (avec M. Adair) et

l'intérieur des mosquées, ce qui n'arrive que bien rarement aux

voyageurs. M. Hobhouse est parti pour l'Angleterre; quant à moi, je ne

me sens pas pressé d'en faire autant. Je n'ai rien de particulier à

faire savoir dans votre pays, si ce n'est l'extrême surprise que me

cause le silence de M. H... Je désire aussi qu'il m'adresse

régulièrement des fonds. Je suppose qu'on a pris des arrangemens en ce

qui regarde Wymondham et Rochdale. Adressez vos lettres à Malte ou à M.

Strané, consul-général, à Patras, Morée. Vous vous plaignez de mon

silence; mais je vous ai écrit vingt ou trente fois dans le courant de

l'année dernière: jamais moins de deux fois par mois, et souvent

davantage. Si mes lettres ne vous parviennent pas, il ne faut pas

conclure qu'on nous a dévorés, ou que ce pays-ci est désolé par la

guerre, la peste ou la famine: ne croyez pas non plus tous les bruits

absurdes qui ne manquent sûrement pas de circuler dans le

Nottinghamshire comme c'est l'usage. Je suis fort bien ici, ni plus ni

moins heureux qu'à mon ordinaire; si ce n'est que je suis fort aise de

me retrouver seul, car je commençais à me lasser de mon compagnon de

voyage; non pas que j'eusse à m'en plaindre, mais parce que je suis

naturellement porté vers la solitude, et que cette disposition prend de

jour en jour plus de force. Si je le désirais, je ne manquerais pas de

compagnons de voyage, il s'en présente tous les jours. L'un veut

m'emmener en Égypte, l'autre en Asie, dont j'ai vu tout ce que j'en veux

voir. Je connais déjà la plus grande partie de la Grèce, de sorte que je

me contenterai de retourner aux lieux que j'ai déjà parcourus, de

contempler mes mers et mes montagnes, seules connaissances dont j'aie

jamais tiré quelque utilité.

»J'ai une suite fort présentable; elle se compose d'un Tartare, de deux

Albanais, d'un interprète et de Fletcher; mais dans ce pays-ci on en est

quitte à peu de frais. Adair m'a fait un accueil merveilleux, et dans le

fait je n'ai à me plaindre de personne. L'hospitalité ici est

nécessaire, car on n'y voit point d'hôtelleries. J'ai logé chez des

Grecs, des Turcs, des Italiens, des Anglais; aujourd'hui dans un palais,

demain dans une étable; un jour avec le pacha, le suivant avec le

berger. Je continuerai à vous écrire brièvement, mais fréquemment, et je

suis toujours heureux d'apprendre de vos nouvelles; mais vous remplissez

votre papier d'extraits de journaux, comme si ceux d'Angleterre ne se

trouvaient pas dans tous les lieux du monde. J'en ai une douzaine, en ce

moment, devant moi. Je vous prie de veiller à ce qu'on ait soin de mes

livres, et de me croire, chère mère, etc.»

Il paraît qu'il passa la plus grande partie des deux mois suivans à

parcourir la Morée[139]; et dans plusieurs lettres il parle avec

beaucoup de satisfaction de la réception très-distinguée que lui fit

Véli-Pacha, fils d'Ali.

[Note 139: Dans une note de l'avertissement qui précède son

_Siége de Corinthe_, il dit: «Je visitai ces trois villes

(Tripolitza, Napoli et Argos) en 1810-11; et durant mes

diverses excursions dans le pays, depuis mon arrivée en 1809,

je traversai l'Isthme huit fois en passant de l'Attique en

Morée, par les montagnes, ou dans l'autre direction, lorsque

j'allais du golfe d'Athènes à celui de Lépante.»]

À son retour à Patras, il fut saisi d'une maladie, dont il raconte les

particularités dans la lettre suivante adressée à M. Hodgson; elles

sont, à beaucoup d'égards, si conformes à celles de la maladie fatale

qui l'enleva, quatorze ans plus tard, presque aux mêmes lieux, que,

malgré la gaîté du récit, il est difficile de le lire sans être

douloureusement affecté.

LETTRE XLVIII.

À M. HODGSON.

Patras (Morée), 3 octobre 1810.

«Comme je suis à peine délivré du médecin et de la fièvre, qui m'ont

retenu cinq jours au lit, je vous prie de ne pas compter sur beaucoup

d'_allegrezza_ dans cette lettre. Il règne ici une maladie endémique

qui, lorsque le vent vient du golfe de Corinthe (comme il arrive cinq

mois sur six), attaque grands et petits, et fait de terribles ravages

parmi les voyageurs étrangers. Il y a, de plus, deux médecins, dont l'un

est plein de confiance dans son génie naturel, car il n'a jamais étudié,

et dont l'autre a pour tous titres une campagne de dix-huit mois contre

les malades d'Otrante, qu'il a faite dans sa jeunesse avec de grands

résultats.

»Lorsque je tombai malade, je protestai contre les tentatives de _ces_

deux assassins; mais que peut faire pour sa défense un pauvre diable

affaibli, dévoré par la fièvre, et inondé de potions. Malgré moi et mes

dents, je vis le consul anglais, mon Tartare, mes Albanais, mon

interprète se réunir pour me livrer au médecin, à l'aide duquel ils

m'ont, trois jours durant, émétisé et clystérisé jusqu'à ne me laisser

que le souffle. C'est dans cet état que j'ai fait mon épitaphe. Tenez,

la voici:

«La jeunesse, la nature et la pitié des dieux combattirent long-tems

pour tenir ma lampe allumée; mais le redoutable Romanelli triompha de

leurs efforts, et son souffle en éteignit la flamme tremblante[140].»

[Note 140:

Youth, nature, and relenting jove,

To keep my lamp _in_ strongly strove;

But Romanelli was so stout,

He beat all three, and blew it _out_.]

»Cependant la nature et les dieux, piqués de mon peu de foi dans leur

pouvoir, ont à la fin triomphé tout de bon de Romanelli, et je vis

encore, bien à votre service, quoique ma faiblesse soit extrême.

»Depuis que j'ai quitté Constantinople, j'ai parcouru la Morée et visité

Véli-Pacha, qui m'a rendu de grands honneurs, et donné un fort joli

étalon. H*** est sûrement en Angleterre à l'heure où je vous écris; je

l'ai chargé d'une dépêche pour votre poétique individu. Il m'écrit de

Malte, et me demande mon journal, en cas que j'en tienne un. Si j'en

faisais un, il l'aurait. Je lui ai adressé en réponse une épître de

consolations et d'exhortations, où je le prie de réduire de trois schl.

et six pences le prix de sa prochaine publication, vu qu'une demi-guinée

est un trop haut prix pour toute autre chose qu'un billet d'Opéra.

»Quant à l'Angleterre, je n'en ai pas eu de nouvelles depuis bien

long-tems. Toutes les personnes qui prennent quelque intérêt à ce qui me

regarde sont, je crois, endormies, et vous êtes mon seul correspondant,

à l'exception des gens d'affaires. Je n'ai réellement pas d'amis au

monde, quoique ce monde soit peuplé de mes anciens condisciples, qui s'y

promènent revêtus de curieux déguisemens, en officiers des gardes, en

hommes de loi, en ecclésiastiques, en hommes à la mode, et autres habits

de caractères; aussi fais-je mes adieux à tous ces messieurs si

affairés, dont pas un ne daigne m'écrire. Au fait, je ne les en ai pas

priés; et me voilà ici, pauvre voyageur et philosophe un peu païen, qui,

après avoir parcouru la plus grande partie du Levant et vu force terres

et mers, dont on pourrait tirer fort bon parti, ne vaux, après tout,

guère mieux qu'avant de me mettre en route. Que Dieu me soit en aide!

»Il y a aujourd'hui même quinze mois que je suis parti, et je pense que

mes intérêts me rappelleront bientôt en Angleterre; mais je vous en

donnerai régulièrement avis de Malte. Hobhouse vous donnera tous les

renseignemens possibles, si vous êtes curieux de connaître nos

aventures. J'ai lu quelques vieilles gazettes anglaises qui vont

jusqu'au 15 mai. J'y vois l'annonce de la _Dame du Lac_. Il va sans dire

que l'auteur ne s'est pas départi de sa manière, qui rappelle l'ancienne

ballade, et que le poème est bon. Tout balancé, Scott n'a pas de rivaux;

le but de tout griffonnage est d'amuser, et certainement il y réussit.

Je brûle de lire son nouvel ouvrage.

»Et que deviennent _sir Edgard_ et votre ami Bland? Je suppose que vous

êtes engagé dans quelque chicane littéraire. Le seul parti à prendre,

c'est de regarder du haut en bas tous les confrères de l'écritoire. Je

suppose bien que vous ne m'accorderez pas le titre d'auteur; mais je

vous dédaigne tous, coquins que vous êtes! comptez là-dessus.

»Vous ne connaissez pas D...s, n'est-ce pas? Il avait une farce prête à

être jouée quand je partis d'Angleterre, et me pria d'en faire le

prologue: ce que je lui promis; mais mon départ fut si précipité que je

n'en écrivis pas le premier couplet. Je n'ose m'informer de sa pièce, de

peur d'apprendre qu'elle est tombée. Que Dieu me pardonne d'employer un

tel mot! mais le parterre, mon cher monsieur, le parterre, vous le

savez, se permet de ces tours-là, en dépit du mérite. C'est une

circonstance fort curieuse qui me rappelle cette farce. Quand Drury-Lane

fut brûlé de fond en comble, accident qui fit perdre à Shéridan et à son

fils le peu de schellings qui leur restassent, que fait mon ami D...s?

Avant que l'incendie soit éteint, il écrit à Tom Shéridan, directeur du

combustible établissement, pour lui demander si cette farce n'a pas

servi d'aliment aux flammes, avec environ deux mille autres manuscrits

non jouables qui naturellement furent en grand péril, sinon entièrement

consumés. Eh bien! n'est-ce pas là un trait caractéristique? Les

passions de Pope ne sont rien en comparaison. Tandis que le pauvre

directeur, tout bouleversé, déplorait la perte d'un édifice qui ne

valait pas moins de trois cent mille livres sterling, avec quelque vingt

mille autres que pouvaient avoir coûté les chiffons et le clinquant des

costumes, les éléphans de _Barbe bleue_ et le reste, voici venir un

billet d'un endiablé d'auteur qui le rend responsable de deux actes et

quelques scènes de sa farce!

»Mon cher H..., rappelez à Drury que je lui souhaite mille prospérités,

et priez Scrope Davies de me conserver son amitié. J'appelle de mes vœux

le jour où je vous reverrai à Newstead, et où le champagne égaiera

encore nos soirées: cet espoir me réjouit l'ame. Je n'ai laissé passer

aucune occasion sans vous écrire; j'attends donc des réponses aussi

régulières que celles de la Liturgie, et quelque peu plus longues. Comme

il est impossible à un homme dans son bon sens de compter sur d'heureux

jours, espérons au moins que nous en verrons de joyeux, ce qui y

ressemble le plus en apparence, quoiqu'il n'en soit rien en réalité.

»C'est dans cette attente que je suis, etc.»

Faible et fort amaigri par suite de sa maladie à Patras, un jour, après

son retour à Athènes, debout devant une glace, il dit à lord Sligo:

«Comme je suis pâle! j'aimerais, je crois, à mourir de

consomption.--Pourquoi de consomption? demanda son ami.--Parce qu'alors,

répondit-il, toutes les femmes diraient: Voyez ce pauvre Byron, comme il

a l'air intéressant en mourant!»

Dans cette anecdote que, toute frivole qu'elle est, le narrateur citait

comme une preuve du sentiment que le poète avait de sa propre beauté, on

peut aussi trouver la trace de son habitude de tout rapporter à ce sexe

qu'il affectait de mépriser, et qui cependant exerçait une puissante

influence sur le cours et la teinte de toutes ses pensées.

Il parlait souvent de sa mère à lord Sligo avec des sentimens qui

s'éloignaient bien peu de l'aversion. «Quelque jour, lui dit-il, je vous

expliquerai la cause de cette disposition de mon cœur.» Peu de tems

après, un jour qu'ils se baignaient ensemble dans le golfe de Lépante,

il rappela cette promesse, et montrant sa jambe et son pied nus. «Voyez,

s'écria-t-il, c'est à ses absurdes faiblesses à l'époque de ma naissance

que je dois cette difformité, et pourtant, d'aussi loin que je puisse me

souvenir, elle n'a jamais cessé de me la reprocher. Même encore peu de

jours avant notre dernière séparation, au moment où j'allais quitter

l'Angleterre, elle prononça contre moi une imprécation dans un de ses

accès de colère, et souhaita que je pusse devenir aussi difforme

d'esprit que de corps!»

L'expression de sa physionomie et de ses gestes ne peuvent être bien

conçus que par ceux qui l'ont vu quelquefois dans un pareil état

d'excitation.

Habitué à manifester sans réserve ses sentimens et ses pensées, il ne

déguisait pas davantage le peu de prix qu'il attachait à ces débris des

arts antiques, qu'il voyait si ardemment recherchés par tous ses

classiques compagnons de voyage. Lord Sligo se proposait d'employer

quelque argent à faire faire des fouilles pour chercher des antiquités.

Lord Byron, en lui offrant de surveiller ces travaux, et de tenir la

main à ce que cet argent reçût une destination légitime, lui dit: «Vous

pouvez être bien tranquille en vous en rapportant à moi, je ne suis pas

_dilettante_. Tous vos connaisseurs sont des voleurs; mais je fais trop

peu de cas de ces sortes de choses pour en dérober jamais.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 23 / 29 段