ch. VI, de _Don Juan_. Ce fut, si j'ai bonne mémoire, en
faisant la cour à une de ces jeunes filles qu'il lui donna
une marque d'amour fort en usage dans le levant, en se
faisant, avec son poignard, une blessure à la poitrine. La
jeune Athénienne, à ce qu'il m'a raconté, conserva tout son
sang-froid durant cette opération, qu'elle regardait comme un
juste tribut offert à sa beauté; mais elle n'en fut pas plus
disposée à lui être favorable.]
[Note 130: Très-humble serviteur.]
LETTRE XLIII.
À M. HOGDSON.
À bord de la _Salsette_, détroit des Dardanelles, à la hauteur d'Abydos,
le 5 mai 1810.
«Je suis en route pour Constantinople, après avoir parcouru la Grèce,
l'Épire, etc., et une partie de l'Asie Mineure, voyage dont je viens de
communiquer quelques particularités à H. Drury, notre ami et notre hôte.
Je m'abstiendrai donc de vous les répéter; mais comme vous serez
peut-être bien aise d'apprendre que je me porte bien, etc., je saisis
l'occasion du retour de notre ambassadeur pour vous adresser le peu de
lignes que j'ai le tems d'écrire à la hâte. Nous avons éprouvé quelques
inconvéniens et couru quelques périls, mais il ne nous est rien arrivé
d'assez intéressant pour vous en entretenir, à moins que vous ne jugiez
digne de votre attention le trajet de Sestos à Abydos, que j'ai fait à
la nage, il y a deux jours. Si vous y joignez quelques alertes données
par les voleurs, la crainte d'un naufrage sur une galère turque, il y a
six mois, ma visite à un pacha, ma passion pour une femme mariée, à
Malte, un défi à un officier, mes amours avec trois jeunes Athéniennes,
avec une profusion de bouffonneries, et de beaux points de vue, vous
connaîtrez tous les événemens qui, depuis mon départ d'Espagne, ont
marqué ce voyage.
»H*** fait des vers et écrit son journal; moi, je regarde et ne fais
rien; à moins qu'on ne considère la distraction de fumer comme un
amusement actif. Les Turcs surveillent trop leurs femmes pour qu'il soit
possible de les observer beaucoup. Mais j'ai vécu avec bon nombre de
Grecs, dont je connais le dialecte tout autant qu'il m'est nécessaire
pour converser un peu. J'ai fait aussi parmi les Turcs quelques
connaissances, en hommes. Quant à la société des femmes, il n'y faut pas
penser. J'ai été fort bien reçu par les gouverneurs et les pachas, et je
n'ai pas la moindre raison de me plaindre. Hobhouse quelque jour vous
racontera toutes nos aventures. Si j'en essayais le récit, ni mon papier
ni votre patience ne pourraient y suffire.
»Personne, si ce n'est vous, ne m'a écrit depuis que j'ai quitté
l'Angleterre; il est vrai que je ne l'avais pas demandé. J'excepte mes
parens, qui m'écrivent tout aussi souvent que je le désire. Je ne sais
rien de l'ouvrage d'Hobhouse, sinon qu'il a paru. C'est plus que je n'en
sais de ma seconde édition; et certainement, à une pareille distance, je
ne m'en inquiète que médiocrement........................... J'espère
que vos publications et celles de Bland s'écoulent avec rapidité.
»Je ne puis vous parler d'une manière certaine de l'époque de mon
retour; mais je regarde comme probable que Hobhouse me précédera. Nous
sommes absens depuis près d'un an. Je désirerais en employer au moins un
autre à mes observations dans ces climats toujours verts; cependant je
crains que des affaires, et des affaires litigieuses, qui sont bien ce
qu'il y a de pire au monde, ne me rappellent avant ce tems, si ce n'est
même beaucoup plus tôt. S'il en est ainsi, je vous en préviendrai.
»J'espère que vous remarquerez en moi quelques changemens, je ne veux
pas dire au physique, mais au moral; car je commence à m'apercevoir que
sans la vertu ce monde maudit n'est pas tenable. Je suis passablement
dégoûté du vice, que j'ai étudié dans ses plus agréables variétés, et je
me propose, à mon retour, de rompre avec tous mes débauchés d'amis, de
renoncer au vin, aux inclinations charnelles, et de me livrer à la
politique et au décorum. Je suis sérieux, cynique et assez bien disposé
à faire de la morale; mais heureusement pour vous, l'homélie dont vous
étiez menacé est coupée court par le mauvais état de ma plume et le
manque de papier.
»Bonjour. Si vous m'écrivez, adressez vos lettres à Malte, d'où l'on me
les fera parvenir. Ne me rappelez au souvenir de personne; mais
croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»
BYRON.
Arrivé à Constantinople le 14 mai, il adressa à Mrs. Byron quatre ou
cinq lettres, et dans presque toutes il parle du succès avec lequel il a
traversé l'Hellespont à la nage. L'excessive vanité qu'il tirait de
cette prouesse classique (dont il a fort au long lui-même détaillé les
particularités) peut être mise au nombre des preuves de cet enfantillage
de caractère qui l'accompagna jusque dans un âge plus mûr, et qui, tout
en embarrassant ceux qui jugeaient de loin sa conduite, n'était pas,
pour ceux qui vivaient dans son intimité, une de ses singularités les
moins intéressantes. Onze ans encore après cette époque, si quelque
sceptique voyageur se hasardait à mettre en doute la possibilité de
l'exploit de Léandre, Lord Byron, avec cette susceptibilité sur son
courage personnel, qu'il conservait depuis son enfance, se lançait dans
la discussion avec une nouvelle chaleur, et citait deux ou trois autres
exemples de ce qu'il avait fait comme nageur, pour confirmer ses
premières assertions[131].
[Note 131: Il citait entre autres son passage du Tage en
1809, que M. Hobhouse a décrit de la manière suivante:
«Mon compagnon de voyage avait déjà précédemment exécuté une
traversée plus périlleuse, quoique moins célèbre; car je me
rappelle qu'à l'époque où nous étions en Portugal, il nagea
depuis le vieux Lisbonne jusqu'au château de Belem; et comme
il avait à lutter contre la marée et le courant opposé du
fleuve, le vent étant fort vif, il lui fallut près de deux
heures pour aller d'un bord à l'autre. Il ne resta dans l'eau
qu'une heure et dix minutes, en nageant de Sestos à Abydos.
En 1808, il faillit se noyer à Brighton, en se baignant avec
M. L. Stanhope, son ami. M. Hobhouse et d'autres spectateurs
envoyèrent à eux des bateliers, qui s'attachèrent des cordes
autour du corps, et qui réussirent enfin à retirer Lord Byron
et M. Stanhope de la lame, et leur sauvèrent ainsi la vie.»]
Dans une de ses lettres à sa mère, datée de Constantinople, le 24 mai,
il revient sur ce notable exploit, et se représente comme l'humble
imitateur de Léandre; et pourtant, ajoute-t-il, je n'avais pas de Héro
pour m'accueillir sur l'autre rive. Puis il continue ainsi:
«Lorsque notre ambassadeur obtiendra son audience de congé, je
l'accompagnerai pour voir le sultan, après quoi je retournerai
probablement en Grèce. Je n'ai rien reçu de M. Hanson, si ce n'est une
traite, mais sans aucune lettre de ce juridique gentleman. Si vous avez
besoin de fonds, servez-vous, je vous prie, des miens, tant qu'il y en
aura, sans aucune réserve; et dans la crainte que cela ne suffise pas,
j'inviterai M. Hanson, dans ma prochaine lettre, à vous avancer toutes
les sommes qui pourraient vous être nécessaires. Je m'en remets à votre
discrétion pour juger de ce que vous pouvez convenablement demander
d'après l'état actuel de mes affaires. J'ai déjà visité les lieux les
plus intéressans de la Turquie d'Europe et de l'Asie Mineure; mais je
n'irai pas plus loin avant d'avoir reçu des nouvelles d'Angleterre. En
attendant je compte sur des rentrées toutes les fois que les occasions
de m'en faire parvenir se présenteront; et je passerai l'été au milieu
de mes amis, les Grecs de la Morée.»
Alors il ajoute avec cette bienveillante sollicitude dont il ne
s'écartait jamais envers les domestiques qu'il préférait: «Prenez soin,
je vous prie, de mon jeune Robert et du vieux Murray. Il est heureux
qu'ils s'en soient retournés; ni la jeunesse de l'un ni les années de
l'autre n'auraient pu s'accommoder aux changemens de climat et à la
fatigue du voyage.»
LETTRE XLIV.
À M. HENRY DRURY.
Constantinople, 17 juin 1810.
«Quoique ma dernière lettre soit d'une date bien récente, je reviens à
la charge pour vous féliciter de la naissance de votre enfant; une
lettre d'Hodgson m'a informé de cet événement dont je me réjouis avec
vous.
»Je suis à peine de retour d'une expédition, par le Bosphore, à la mer
Noire et aux Symplegades Cyanéennes. J'ai gravi jusqu'à la cime de ces
dernières en m'exposant à autant de dangers qu'en aient jamais bravé les
Argonautes dans leur lougre. Vous rappelez-vous le commencement des
lamentations de la nourrice dans Médée? je vous en adresse la traduction
que j'ai faite au somme de ces montagnes:
Oh! plût au ciel qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans le
port, et qu'en restant toujours dans les chantiers de Grèce il n'eût
jamais dépassé les roches d'Azur! mais, hélas! je crains que son voyage
ne soit la cause de quelque méchef pour ma chère miss Médée[132].
[Note 132:
Oh! how I wish that an embargo
Had kept in port the good ship _Argo_
Who, still unlaunch'd from Grecian docks
Had never pass'd the Azure rocks!
But now I fear her trip will be a
Damn'd business for my miss Medea, etc.]
»Peu s'en est fallu qu'il n'en fût ainsi pour moi.
Car si je n'avais pas eu ce sublime passage dans la tête, je n'aurais
jamais songé à grimper sur les susdites roches, où j'ai failli me rompre
les os pour le plus grand honneur de l'antiquité.
»Ainsi donc je me suis assis sur les Cyanées, j'ai nagé de Sestos à
Abydos (comme je vous l'ai pompeusement annoncé dans ma dernière), et
après avoir de nouveau traversé la Morée, je m'embarquerai pour
Sainte-Maure, et j'irai faire le saut de Leucade. Si je survis à cette
épreuve, je vous rejoindrai probablement en Angleterre. H..., qui vous
remettra cette lettre, s'y rend en droite ligne; et comme ses voyages
lui sortent par tous les pores, je n'anticiperai pas sur ses récits:
seulement je vous prie de ne pas croire un mot de tout ce qu'il vous
dira, mais de me réserver votre attention si vous avez quelque désir
d'apprendre la vérité.
«Je vais retourner à Athènes, et de là passer en Morée; mais la durée de
mon séjour dépend tellement de mon caprice que je n'ai rien de probable
à vous en dire. Mon absence date déjà d'un an; elle peut se prolonger
d'un autre, mais je suis comme du vif-argent, et je ne peux rien
affirmer. Nous sommes tous en ce moment fort occupés à ne rien faire.
Nous avons tout vu, excepté les mosquées que nous devons visiter mardi
prochain au moyen d'un firman. H... pourra vous les décrire ainsi que
divers autres objets curieux, à condition que c'est à _moi_ qu'on
s'adressera pour constater sa véracité, et je me réserve de contredire
tous les détails auxquels il attache le plus d'importance. Mais s'il se
lance parfois dans le bel esprit, je vous permets de l'applaudir, parce
qu'il en aura nécessairement dérobé les traits les plus brillans à son
compagnon de pélerinage. Dites à Davies que ses meilleures plaisanteries
ont été fort heureusement reproduites par H... sur plus d'un vaisseau de
Sa Majesté; mais ajoutez aussi que j'ai toujours soin de les rétablir au
nom du légitime possesseur; d'où il suit que lui, Davies, n'est pas
moins célèbre sur mer que sur terre, et règne sans rivaux aussi bien
dans la cabine qu'à la taverne du _cocotier_.
»Ainsi donc Hodgson a publié de nouvelles poésies. Je désirerais qu'il
pût m'envoyer son _Sir Edgar_ et l'_Anthologie de Bland_, à Malte, d'où
on me les ferait parvenir. Dans ma dernière; que vous avez reçue,
j'espère, je traçais l'esquisse du terrain que nous avons parcouru. Si
cette dépêche ne vous est pas parvenue, la langue d'H... est bien à
votre service. Rappelez-moi au souvenir de Dwyer, qui me doit onze
guinées. Dites-lui de les faire remettre à mon banquier à Gibraltar ou à
Constantinople. Il me les a, je crois, déjà payées une fois; mais cela
ne fait rien à l'affaire, attendu que c'était une rente annuelle.
»Tâchez, je vous prie, de m'écrire. J'ai fréquemment reçu des nouvelles
d'Hodgson. Malte est mon bureau de poste. Je compte vous revoir vers la
prochaine réunion de Montem[133]; vous vous souvenez sûrement de celle
de l'an dernier; j'espère qu'il en sera de même cette année; mais après
avoir traversé _le vaste Hellespont_, je fais _fi_ de Datchett[134]. Bon
soir. Je suis bien sincèrement, etc.»
BYRON.
[Note 133: Réunion annuelle des élèves du collége
d'Eton-Montem, suivie d'une collecte dont le produit est
destiné à placer à l'université de Cambridge ou d'Oxford le
sujet le plus distingué d'entre eux.]
[Note 134: Allusion à une circonstance où il traversa la
Tamise à la nage, avec M. Drury, après le Montem, afin de
savoir combien de fois ils pourraient la traverser et la
retraverser sans toucher terre. Dans cette lutte, qui eut
lieu le soir, après souper, et lorsque tous deux étaient
échauffés par le vin, Lord Byron eut l'avantage.]
Environ dix jours après la date de cette lettre, nous en trouvons une
autre adressée à Mrs. Byron, laquelle, au milieu de plusieurs
répétitions de faits déjà détaillés dans sa correspondance précédente,
contient aussi un bon nombre de passages qui méritent d'en être
extraits.
LETTRE XLV.
À MRS. BYRON.
CHÈRE MÈRE,
«M. Hobhouse, qui vous fera parvenir ou vous remettra cette lettre, et
qui part pour retourner en Angleterre, pourra vous mettre au courant de
nos divers changement de résidence; quant à moi, je suis fort incertain
sur l'époque de mon retour. Il ira probablement dans le Nottingham un
jour ou l'autre; mais Fletcher, que je renvoie parce qu'il m'embarrasse
(les domestiques anglais sont de tristes voyageurs), Fletcher le
remplacera par _interim_, et vous racontera nos voyages qui ont embrassé
passablement d'espace...........................................
»Je me rappelle que Mahmoud-Pacha, petit-fils d'Ali, pacha de Yanina
(petit gaillard de dix ans, qui avait de grands yeux noirs, que nos
dames paieraient bien cher, et ces traits réguliers qui distinguent la
race turque), me demanda comment il se faisait que je me fusse mis à
voyager si jeune, et sans avoir personne pour prendre soin de moi. Le
petit bonhomme m'adressa cette question avec toute la gravité d'un homme
de soixante ans.
»Je ne peux pas aujourd'hui vous écrire bien longuement; je n'ai que le
tems de vous dire que j'ai éprouvé bien des fatigues, mais jamais un
moment d'ennui. La seule chose que je redoute, c'est de contracter le
goût d'une vie errante, à la bohémienne, qui me rendra mon foyer
insupportable. C'est, me dit-on, ce qui arrive fort souvent aux gens qui
ont pris l'habitude des voyages; et, dans le fait, je commence à m'en
apercevoir. Le 3 mai, j'ai passé à la nage de Sestos à Abydos. Vous
connaissez l'histoire de Léandre; mais moi, je n'avais pas de Héro pour
me recevoir sur la rive..........................
«J'ai visité, en vertu d'un firman, toutes les principales mosquées. Il
est rare qu'on accorde cette faveur à des infidèles; mais le départ de
l'ambassadeur nous l'a fait obtenir. J'ai remonté par le Bosphore jusque
dans la mer Noire, en faisant le tour des murs de la ville; et en
vérité, j'en connais mieux l'aspect que celui de Londres. J'espère que,
par quelque soirée d'hiver, je vous amuserai en vous en faisant la
description; pour le moment, je vous prie de m'excuser si je m'en
dispense. Je ne puis écrire de longues lettres en juin. Je retourne
passer l'été en Grèce............................................
»C'est une pauvre créature que Fletcher; il lui faudrait mille
commodités dont je sais fort bien me passer. Il est furieusement las de
ses voyages, et vous ferez bien de ne pas trop croire ce qu'il vous
racontera de ce pays-ci. Il soupire après la bière, et l'oisiveté, et sa
femme, et le diable sait quoi en outre. Pour mon compte, je n'ai éprouvé
ni _désappointement_ ni dégoût. J'ai vécu avec des hommes du plus haut
comme du plus bas rang; j'ai passé des journées dans le palais d'un
pacha, et plus d'une nuit dans une étable; partout j'ai trouvé un peuple
inoffensif et bienveillant. J'ai passé aussi quelque tems avec les Grecs
les plus distingués de la Morée et de la Livadie; et quoiqu'ils ne
vaillent pas les Turcs, j'en fais plus de cas que des Espagnols, qui, à
leur tour, l'emportent sur les Portugais.
»Vous trouverez dans les voyageurs mainte description de Constantinople;
mais lady Wortley-Montague est tombée dans une étrange erreur, quand
elle a dit que Saint-Paul ferait une singulière figure à coté de
Sainte-Sophie. J'ai vu ces deux édifices, et j'en ai examiné avec
beaucoup d'attention l'intérieur et l'extérieur. Sainte-Sophie, sans
aucun doute, est le plus intéressant des deux, et par son immense
antiquité, et parce que tous les empereurs grecs depuis Justinien y ont
été couronnés, que plusieurs y ont été assassinés sur les marches mêmes
de l'autel, et aussi parce que les sultans turcs s'y rendent
régulièrement. Mais elle n'est ni aussi belle ni aussi grande que
quelques autres mosquées, telles que celle de Soleyman, etc., et on ne
peut la mettre en parallèle avec Saint Paul (j'en parle peut-être comme
un cockney[135]). Néanmoins je préfère la cathédrale gothique de
Séville, à Saint-Paul, à Sainte-Sophie et à tous les édifices religieux
que j'aie jamais vus.
[Note 135: Sorte de sobriquet par lequel on désigne, en
Angleterre, les natifs de Londres.]
»Les murs du sérail ressemblent à ceux des jardins de Newstead, un peu
plus élevés cependant, et à peu près dans le même état de conservation.
Mais la promenade en longeant les murs de la ville du côté de la terre,
est d'une beauté remarquable. Figurez-vous quatre milles d'un triple
rang d'immenses créneaux tapissés de lierre, surmontés de deux cent
dix-huit tours, et de l'autre côté de la route, les sépultures turques
(qui sont les lieux les plus charmans de la terre) ombragées par
d'énormes cyprès.
J'ai contemplé les ruines d'Athènes, d'Éphèse et de Delphes; j'ai
traversé une grande partie de la Turquie, plusieurs autres contrées de
l'Europe et quelques-unes de l'Asie; mais nul ouvrage de la nature ou de
l'art ne produisit jamais sur moi autant d'impression que le point de
vue qui se développe de chaque côté des Sept Tours jusqu'à l'extrémité
de la Corne d'Or.
»Parlons maintenant de l'Angleterre. J'apprends avec plaisir le succès
des _Bardes anglais_, etc. Vous n'avez pu manquer d'observer les
nombreuses additions que j'ai faites à l'édition nouvelle.
»Avez-vous reçu mon portrait par Sanders, peintre à Londres, Vigo-Lane?
Il était terminé et payé long-tems avant mon départ. Il me semble que
vous aimez prodigieusement la lecture des _Magazines_; où déterrez-vous
tant de nouvelles, de citations, etc.? Quoique je me trouve heureux
d'avoir pu prendre mon rang à la Chambre sans le secours de lord
Carlisle, je n'avais pas de ménagemens à garder envers un homme qui a
refusé, dans cette circonstance, d'intervenir comme mon parent; et j'ai
rompu sans retour avec lui, quoique je regrette d'affliger Mrs. Leigh.
Pauvre femme! j'espère qu'elle est heureuse.
»Mon avis est que M. B... doit épouser miss R... Notre premier devoir
est de ne pas faire le mal; mais, hélas! cela n'est pas possible: le
second est de le réparer, si nous en avons le pouvoir. Cette jeune fille
est son égale; si elle ne l'était pas, une somme d'argent et l'entretien
assuré à l'enfant feraient une sorte de compensation, quoique bien
insuffisante; mais dans l'état des choses, son devoir est de l'épouser.
Je ne veux pas de galans séducteurs sur mes domaines, et je n'accorderai
pas à mes fermiers un privilége dont je m'abstiens moi-même, celui de
débaucher les filles des uns et des autres. J'ai, Dieu le sait, bien des
excès à me reprocher; mais comme j'ai pris la résolution de me réformer,
et que je ne m'en suis pas écarté depuis quelque tems, je compte que ce
Lothario suivra mon exemple, et commencera par rendre la jeune personne
à la société; sinon, par la barbe de mon père! je jure qu'il s'en
repentira.
»Je vous prie de vous intéresser à Robert, à qui mon absence sera bien
pénible. Le pauvre garçon! c'est bien malgré lui qu'il s'en est
retourné.
»J'espère que vous êtes bien portante et heureuse. J'aurai grand plaisir
à recevoir de vos nouvelles.
»Croyez-moi bien sincèrement, etc.
BYRON.
»_P. S._ Comment se porte Joe Murray? Je rouvre ma lettre pour vous dire
que Fletcher m'ayant demandé de m'accompagner en Morée, je l'emmène avec
moi, quoique je vous aie annoncé le contraire.»
Le lecteur n'aura pas manqué, je l'espère, de remarquer la fin de cette
lettre. L'énergie des sentimens moraux qui y sont exprimés si
naturellement, semble le sûr garant d'un cœur dont le fond était pur,
quoique les passions en eussent terni la surface. Quelques années plus
tard, quand il eut contracté l'habitude de cette raillerie amère, dont,
par malheur, il se plaisait à diriger les traits contre sa sensibilité
et contre celle des autres, je ne sais, quoiqu'il fût encore animé des
mêmes sentimens louables, si la fausse honte de passer pour vouloir se
faire une réputation de vertu, n'en aurait pas arrêté la franche et
honnête manifestation.
L'extrait suivant, tiré d'une communication adressée à un recueil
mensuel très-estimé, par un voyageur qui, à cette époque, rencontra Lord
Byron à Constantinople, me paraît être assez authentique pour que je le
présente, sans hésiter, à mes lecteurs.