[Note 129: Il a adopté ce nom dans la description du sérail,

ch. VI, de _Don Juan_. Ce fut, si j'ai bonne mémoire, en

faisant la cour à une de ces jeunes filles qu'il lui donna

une marque d'amour fort en usage dans le levant, en se

faisant, avec son poignard, une blessure à la poitrine. La

jeune Athénienne, à ce qu'il m'a raconté, conserva tout son

sang-froid durant cette opération, qu'elle regardait comme un

juste tribut offert à sa beauté; mais elle n'en fut pas plus

disposée à lui être favorable.]

[Note 130: Très-humble serviteur.]

LETTRE XLIII.

À M. HOGDSON.

À bord de la _Salsette_, détroit des Dardanelles, à la hauteur d'Abydos,

le 5 mai 1810.

«Je suis en route pour Constantinople, après avoir parcouru la Grèce,

l'Épire, etc., et une partie de l'Asie Mineure, voyage dont je viens de

communiquer quelques particularités à H. Drury, notre ami et notre hôte.

Je m'abstiendrai donc de vous les répéter; mais comme vous serez

peut-être bien aise d'apprendre que je me porte bien, etc., je saisis

l'occasion du retour de notre ambassadeur pour vous adresser le peu de

lignes que j'ai le tems d'écrire à la hâte. Nous avons éprouvé quelques

inconvéniens et couru quelques périls, mais il ne nous est rien arrivé

d'assez intéressant pour vous en entretenir, à moins que vous ne jugiez

digne de votre attention le trajet de Sestos à Abydos, que j'ai fait à

la nage, il y a deux jours. Si vous y joignez quelques alertes données

par les voleurs, la crainte d'un naufrage sur une galère turque, il y a

six mois, ma visite à un pacha, ma passion pour une femme mariée, à

Malte, un défi à un officier, mes amours avec trois jeunes Athéniennes,

avec une profusion de bouffonneries, et de beaux points de vue, vous

connaîtrez tous les événemens qui, depuis mon départ d'Espagne, ont

marqué ce voyage.

»H*** fait des vers et écrit son journal; moi, je regarde et ne fais

rien; à moins qu'on ne considère la distraction de fumer comme un

amusement actif. Les Turcs surveillent trop leurs femmes pour qu'il soit

possible de les observer beaucoup. Mais j'ai vécu avec bon nombre de

Grecs, dont je connais le dialecte tout autant qu'il m'est nécessaire

pour converser un peu. J'ai fait aussi parmi les Turcs quelques

connaissances, en hommes. Quant à la société des femmes, il n'y faut pas

penser. J'ai été fort bien reçu par les gouverneurs et les pachas, et je

n'ai pas la moindre raison de me plaindre. Hobhouse quelque jour vous

racontera toutes nos aventures. Si j'en essayais le récit, ni mon papier

ni votre patience ne pourraient y suffire.

»Personne, si ce n'est vous, ne m'a écrit depuis que j'ai quitté

l'Angleterre; il est vrai que je ne l'avais pas demandé. J'excepte mes

parens, qui m'écrivent tout aussi souvent que je le désire. Je ne sais

rien de l'ouvrage d'Hobhouse, sinon qu'il a paru. C'est plus que je n'en

sais de ma seconde édition; et certainement, à une pareille distance, je

ne m'en inquiète que médiocrement........................... J'espère

que vos publications et celles de Bland s'écoulent avec rapidité.

»Je ne puis vous parler d'une manière certaine de l'époque de mon

retour; mais je regarde comme probable que Hobhouse me précédera. Nous

sommes absens depuis près d'un an. Je désirerais en employer au moins un

autre à mes observations dans ces climats toujours verts; cependant je

crains que des affaires, et des affaires litigieuses, qui sont bien ce

qu'il y a de pire au monde, ne me rappellent avant ce tems, si ce n'est

même beaucoup plus tôt. S'il en est ainsi, je vous en préviendrai.

»J'espère que vous remarquerez en moi quelques changemens, je ne veux

pas dire au physique, mais au moral; car je commence à m'apercevoir que

sans la vertu ce monde maudit n'est pas tenable. Je suis passablement

dégoûté du vice, que j'ai étudié dans ses plus agréables variétés, et je

me propose, à mon retour, de rompre avec tous mes débauchés d'amis, de

renoncer au vin, aux inclinations charnelles, et de me livrer à la

politique et au décorum. Je suis sérieux, cynique et assez bien disposé

à faire de la morale; mais heureusement pour vous, l'homélie dont vous

étiez menacé est coupée court par le mauvais état de ma plume et le

manque de papier.

»Bonjour. Si vous m'écrivez, adressez vos lettres à Malte, d'où l'on me

les fera parvenir. Ne me rappelez au souvenir de personne; mais

croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»

BYRON.

Arrivé à Constantinople le 14 mai, il adressa à Mrs. Byron quatre ou

cinq lettres, et dans presque toutes il parle du succès avec lequel il a

traversé l'Hellespont à la nage. L'excessive vanité qu'il tirait de

cette prouesse classique (dont il a fort au long lui-même détaillé les

particularités) peut être mise au nombre des preuves de cet enfantillage

de caractère qui l'accompagna jusque dans un âge plus mûr, et qui, tout

en embarrassant ceux qui jugeaient de loin sa conduite, n'était pas,

pour ceux qui vivaient dans son intimité, une de ses singularités les

moins intéressantes. Onze ans encore après cette époque, si quelque

sceptique voyageur se hasardait à mettre en doute la possibilité de

l'exploit de Léandre, Lord Byron, avec cette susceptibilité sur son

courage personnel, qu'il conservait depuis son enfance, se lançait dans

la discussion avec une nouvelle chaleur, et citait deux ou trois autres

exemples de ce qu'il avait fait comme nageur, pour confirmer ses

premières assertions[131].

[Note 131: Il citait entre autres son passage du Tage en

1809, que M. Hobhouse a décrit de la manière suivante:

«Mon compagnon de voyage avait déjà précédemment exécuté une

traversée plus périlleuse, quoique moins célèbre; car je me

rappelle qu'à l'époque où nous étions en Portugal, il nagea

depuis le vieux Lisbonne jusqu'au château de Belem; et comme

il avait à lutter contre la marée et le courant opposé du

fleuve, le vent étant fort vif, il lui fallut près de deux

heures pour aller d'un bord à l'autre. Il ne resta dans l'eau

qu'une heure et dix minutes, en nageant de Sestos à Abydos.

En 1808, il faillit se noyer à Brighton, en se baignant avec

M. L. Stanhope, son ami. M. Hobhouse et d'autres spectateurs

envoyèrent à eux des bateliers, qui s'attachèrent des cordes

autour du corps, et qui réussirent enfin à retirer Lord Byron

et M. Stanhope de la lame, et leur sauvèrent ainsi la vie.»]

Dans une de ses lettres à sa mère, datée de Constantinople, le 24 mai,

il revient sur ce notable exploit, et se représente comme l'humble

imitateur de Léandre; et pourtant, ajoute-t-il, je n'avais pas de Héro

pour m'accueillir sur l'autre rive. Puis il continue ainsi:

«Lorsque notre ambassadeur obtiendra son audience de congé, je

l'accompagnerai pour voir le sultan, après quoi je retournerai

probablement en Grèce. Je n'ai rien reçu de M. Hanson, si ce n'est une

traite, mais sans aucune lettre de ce juridique gentleman. Si vous avez

besoin de fonds, servez-vous, je vous prie, des miens, tant qu'il y en

aura, sans aucune réserve; et dans la crainte que cela ne suffise pas,

j'inviterai M. Hanson, dans ma prochaine lettre, à vous avancer toutes

les sommes qui pourraient vous être nécessaires. Je m'en remets à votre

discrétion pour juger de ce que vous pouvez convenablement demander

d'après l'état actuel de mes affaires. J'ai déjà visité les lieux les

plus intéressans de la Turquie d'Europe et de l'Asie Mineure; mais je

n'irai pas plus loin avant d'avoir reçu des nouvelles d'Angleterre. En

attendant je compte sur des rentrées toutes les fois que les occasions

de m'en faire parvenir se présenteront; et je passerai l'été au milieu

de mes amis, les Grecs de la Morée.»

Alors il ajoute avec cette bienveillante sollicitude dont il ne

s'écartait jamais envers les domestiques qu'il préférait: «Prenez soin,

je vous prie, de mon jeune Robert et du vieux Murray. Il est heureux

qu'ils s'en soient retournés; ni la jeunesse de l'un ni les années de

l'autre n'auraient pu s'accommoder aux changemens de climat et à la

fatigue du voyage.»

LETTRE XLIV.

À M. HENRY DRURY.

Constantinople, 17 juin 1810.

«Quoique ma dernière lettre soit d'une date bien récente, je reviens à

la charge pour vous féliciter de la naissance de votre enfant; une

lettre d'Hodgson m'a informé de cet événement dont je me réjouis avec

vous.

»Je suis à peine de retour d'une expédition, par le Bosphore, à la mer

Noire et aux Symplegades Cyanéennes. J'ai gravi jusqu'à la cime de ces

dernières en m'exposant à autant de dangers qu'en aient jamais bravé les

Argonautes dans leur lougre. Vous rappelez-vous le commencement des

lamentations de la nourrice dans Médée? je vous en adresse la traduction

que j'ai faite au somme de ces montagnes:

Oh! plût au ciel qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans le

port, et qu'en restant toujours dans les chantiers de Grèce il n'eût

jamais dépassé les roches d'Azur! mais, hélas! je crains que son voyage

ne soit la cause de quelque méchef pour ma chère miss Médée[132].

[Note 132:

Oh! how I wish that an embargo

Had kept in port the good ship _Argo_

Who, still unlaunch'd from Grecian docks

Had never pass'd the Azure rocks!

But now I fear her trip will be a

Damn'd business for my miss Medea, etc.]

»Peu s'en est fallu qu'il n'en fût ainsi pour moi.

Car si je n'avais pas eu ce sublime passage dans la tête, je n'aurais

jamais songé à grimper sur les susdites roches, où j'ai failli me rompre

les os pour le plus grand honneur de l'antiquité.

»Ainsi donc je me suis assis sur les Cyanées, j'ai nagé de Sestos à

Abydos (comme je vous l'ai pompeusement annoncé dans ma dernière), et

après avoir de nouveau traversé la Morée, je m'embarquerai pour

Sainte-Maure, et j'irai faire le saut de Leucade. Si je survis à cette

épreuve, je vous rejoindrai probablement en Angleterre. H..., qui vous

remettra cette lettre, s'y rend en droite ligne; et comme ses voyages

lui sortent par tous les pores, je n'anticiperai pas sur ses récits:

seulement je vous prie de ne pas croire un mot de tout ce qu'il vous

dira, mais de me réserver votre attention si vous avez quelque désir

d'apprendre la vérité.

«Je vais retourner à Athènes, et de là passer en Morée; mais la durée de

mon séjour dépend tellement de mon caprice que je n'ai rien de probable

à vous en dire. Mon absence date déjà d'un an; elle peut se prolonger

d'un autre, mais je suis comme du vif-argent, et je ne peux rien

affirmer. Nous sommes tous en ce moment fort occupés à ne rien faire.

Nous avons tout vu, excepté les mosquées que nous devons visiter mardi

prochain au moyen d'un firman. H... pourra vous les décrire ainsi que

divers autres objets curieux, à condition que c'est à _moi_ qu'on

s'adressera pour constater sa véracité, et je me réserve de contredire

tous les détails auxquels il attache le plus d'importance. Mais s'il se

lance parfois dans le bel esprit, je vous permets de l'applaudir, parce

qu'il en aura nécessairement dérobé les traits les plus brillans à son

compagnon de pélerinage. Dites à Davies que ses meilleures plaisanteries

ont été fort heureusement reproduites par H... sur plus d'un vaisseau de

Sa Majesté; mais ajoutez aussi que j'ai toujours soin de les rétablir au

nom du légitime possesseur; d'où il suit que lui, Davies, n'est pas

moins célèbre sur mer que sur terre, et règne sans rivaux aussi bien

dans la cabine qu'à la taverne du _cocotier_.

»Ainsi donc Hodgson a publié de nouvelles poésies. Je désirerais qu'il

pût m'envoyer son _Sir Edgar_ et l'_Anthologie de Bland_, à Malte, d'où

on me les ferait parvenir. Dans ma dernière; que vous avez reçue,

j'espère, je traçais l'esquisse du terrain que nous avons parcouru. Si

cette dépêche ne vous est pas parvenue, la langue d'H... est bien à

votre service. Rappelez-moi au souvenir de Dwyer, qui me doit onze

guinées. Dites-lui de les faire remettre à mon banquier à Gibraltar ou à

Constantinople. Il me les a, je crois, déjà payées une fois; mais cela

ne fait rien à l'affaire, attendu que c'était une rente annuelle.

»Tâchez, je vous prie, de m'écrire. J'ai fréquemment reçu des nouvelles

d'Hodgson. Malte est mon bureau de poste. Je compte vous revoir vers la

prochaine réunion de Montem[133]; vous vous souvenez sûrement de celle

de l'an dernier; j'espère qu'il en sera de même cette année; mais après

avoir traversé _le vaste Hellespont_, je fais _fi_ de Datchett[134]. Bon

soir. Je suis bien sincèrement, etc.»

BYRON.

[Note 133: Réunion annuelle des élèves du collége

d'Eton-Montem, suivie d'une collecte dont le produit est

destiné à placer à l'université de Cambridge ou d'Oxford le

sujet le plus distingué d'entre eux.]

[Note 134: Allusion à une circonstance où il traversa la

Tamise à la nage, avec M. Drury, après le Montem, afin de

savoir combien de fois ils pourraient la traverser et la

retraverser sans toucher terre. Dans cette lutte, qui eut

lieu le soir, après souper, et lorsque tous deux étaient

échauffés par le vin, Lord Byron eut l'avantage.]

Environ dix jours après la date de cette lettre, nous en trouvons une

autre adressée à Mrs. Byron, laquelle, au milieu de plusieurs

répétitions de faits déjà détaillés dans sa correspondance précédente,

contient aussi un bon nombre de passages qui méritent d'en être

extraits.

LETTRE XLV.

À MRS. BYRON.

CHÈRE MÈRE,

«M. Hobhouse, qui vous fera parvenir ou vous remettra cette lettre, et

qui part pour retourner en Angleterre, pourra vous mettre au courant de

nos divers changement de résidence; quant à moi, je suis fort incertain

sur l'époque de mon retour. Il ira probablement dans le Nottingham un

jour ou l'autre; mais Fletcher, que je renvoie parce qu'il m'embarrasse

(les domestiques anglais sont de tristes voyageurs), Fletcher le

remplacera par _interim_, et vous racontera nos voyages qui ont embrassé

passablement d'espace...........................................

»Je me rappelle que Mahmoud-Pacha, petit-fils d'Ali, pacha de Yanina

(petit gaillard de dix ans, qui avait de grands yeux noirs, que nos

dames paieraient bien cher, et ces traits réguliers qui distinguent la

race turque), me demanda comment il se faisait que je me fusse mis à

voyager si jeune, et sans avoir personne pour prendre soin de moi. Le

petit bonhomme m'adressa cette question avec toute la gravité d'un homme

de soixante ans.

»Je ne peux pas aujourd'hui vous écrire bien longuement; je n'ai que le

tems de vous dire que j'ai éprouvé bien des fatigues, mais jamais un

moment d'ennui. La seule chose que je redoute, c'est de contracter le

goût d'une vie errante, à la bohémienne, qui me rendra mon foyer

insupportable. C'est, me dit-on, ce qui arrive fort souvent aux gens qui

ont pris l'habitude des voyages; et, dans le fait, je commence à m'en

apercevoir. Le 3 mai, j'ai passé à la nage de Sestos à Abydos. Vous

connaissez l'histoire de Léandre; mais moi, je n'avais pas de Héro pour

me recevoir sur la rive..........................

«J'ai visité, en vertu d'un firman, toutes les principales mosquées. Il

est rare qu'on accorde cette faveur à des infidèles; mais le départ de

l'ambassadeur nous l'a fait obtenir. J'ai remonté par le Bosphore jusque

dans la mer Noire, en faisant le tour des murs de la ville; et en

vérité, j'en connais mieux l'aspect que celui de Londres. J'espère que,

par quelque soirée d'hiver, je vous amuserai en vous en faisant la

description; pour le moment, je vous prie de m'excuser si je m'en

dispense. Je ne puis écrire de longues lettres en juin. Je retourne

passer l'été en Grèce............................................

»C'est une pauvre créature que Fletcher; il lui faudrait mille

commodités dont je sais fort bien me passer. Il est furieusement las de

ses voyages, et vous ferez bien de ne pas trop croire ce qu'il vous

racontera de ce pays-ci. Il soupire après la bière, et l'oisiveté, et sa

femme, et le diable sait quoi en outre. Pour mon compte, je n'ai éprouvé

ni _désappointement_ ni dégoût. J'ai vécu avec des hommes du plus haut

comme du plus bas rang; j'ai passé des journées dans le palais d'un

pacha, et plus d'une nuit dans une étable; partout j'ai trouvé un peuple

inoffensif et bienveillant. J'ai passé aussi quelque tems avec les Grecs

les plus distingués de la Morée et de la Livadie; et quoiqu'ils ne

vaillent pas les Turcs, j'en fais plus de cas que des Espagnols, qui, à

leur tour, l'emportent sur les Portugais.

»Vous trouverez dans les voyageurs mainte description de Constantinople;

mais lady Wortley-Montague est tombée dans une étrange erreur, quand

elle a dit que Saint-Paul ferait une singulière figure à coté de

Sainte-Sophie. J'ai vu ces deux édifices, et j'en ai examiné avec

beaucoup d'attention l'intérieur et l'extérieur. Sainte-Sophie, sans

aucun doute, est le plus intéressant des deux, et par son immense

antiquité, et parce que tous les empereurs grecs depuis Justinien y ont

été couronnés, que plusieurs y ont été assassinés sur les marches mêmes

de l'autel, et aussi parce que les sultans turcs s'y rendent

régulièrement. Mais elle n'est ni aussi belle ni aussi grande que

quelques autres mosquées, telles que celle de Soleyman, etc., et on ne

peut la mettre en parallèle avec Saint Paul (j'en parle peut-être comme

un cockney[135]). Néanmoins je préfère la cathédrale gothique de

Séville, à Saint-Paul, à Sainte-Sophie et à tous les édifices religieux

que j'aie jamais vus.

[Note 135: Sorte de sobriquet par lequel on désigne, en

Angleterre, les natifs de Londres.]

»Les murs du sérail ressemblent à ceux des jardins de Newstead, un peu

plus élevés cependant, et à peu près dans le même état de conservation.

Mais la promenade en longeant les murs de la ville du côté de la terre,

est d'une beauté remarquable. Figurez-vous quatre milles d'un triple

rang d'immenses créneaux tapissés de lierre, surmontés de deux cent

dix-huit tours, et de l'autre côté de la route, les sépultures turques

(qui sont les lieux les plus charmans de la terre) ombragées par

d'énormes cyprès.

J'ai contemplé les ruines d'Athènes, d'Éphèse et de Delphes; j'ai

traversé une grande partie de la Turquie, plusieurs autres contrées de

l'Europe et quelques-unes de l'Asie; mais nul ouvrage de la nature ou de

l'art ne produisit jamais sur moi autant d'impression que le point de

vue qui se développe de chaque côté des Sept Tours jusqu'à l'extrémité

de la Corne d'Or.

»Parlons maintenant de l'Angleterre. J'apprends avec plaisir le succès

des _Bardes anglais_, etc. Vous n'avez pu manquer d'observer les

nombreuses additions que j'ai faites à l'édition nouvelle.

»Avez-vous reçu mon portrait par Sanders, peintre à Londres, Vigo-Lane?

Il était terminé et payé long-tems avant mon départ. Il me semble que

vous aimez prodigieusement la lecture des _Magazines_; où déterrez-vous

tant de nouvelles, de citations, etc.? Quoique je me trouve heureux

d'avoir pu prendre mon rang à la Chambre sans le secours de lord

Carlisle, je n'avais pas de ménagemens à garder envers un homme qui a

refusé, dans cette circonstance, d'intervenir comme mon parent; et j'ai

rompu sans retour avec lui, quoique je regrette d'affliger Mrs. Leigh.

Pauvre femme! j'espère qu'elle est heureuse.

»Mon avis est que M. B... doit épouser miss R... Notre premier devoir

est de ne pas faire le mal; mais, hélas! cela n'est pas possible: le

second est de le réparer, si nous en avons le pouvoir. Cette jeune fille

est son égale; si elle ne l'était pas, une somme d'argent et l'entretien

assuré à l'enfant feraient une sorte de compensation, quoique bien

insuffisante; mais dans l'état des choses, son devoir est de l'épouser.

Je ne veux pas de galans séducteurs sur mes domaines, et je n'accorderai

pas à mes fermiers un privilége dont je m'abstiens moi-même, celui de

débaucher les filles des uns et des autres. J'ai, Dieu le sait, bien des

excès à me reprocher; mais comme j'ai pris la résolution de me réformer,

et que je ne m'en suis pas écarté depuis quelque tems, je compte que ce

Lothario suivra mon exemple, et commencera par rendre la jeune personne

à la société; sinon, par la barbe de mon père! je jure qu'il s'en

repentira.

»Je vous prie de vous intéresser à Robert, à qui mon absence sera bien

pénible. Le pauvre garçon! c'est bien malgré lui qu'il s'en est

retourné.

»J'espère que vous êtes bien portante et heureuse. J'aurai grand plaisir

à recevoir de vos nouvelles.

»Croyez-moi bien sincèrement, etc.

BYRON.

»_P. S._ Comment se porte Joe Murray? Je rouvre ma lettre pour vous dire

que Fletcher m'ayant demandé de m'accompagner en Morée, je l'emmène avec

moi, quoique je vous aie annoncé le contraire.»

Le lecteur n'aura pas manqué, je l'espère, de remarquer la fin de cette

lettre. L'énergie des sentimens moraux qui y sont exprimés si

naturellement, semble le sûr garant d'un cœur dont le fond était pur,

quoique les passions en eussent terni la surface. Quelques années plus

tard, quand il eut contracté l'habitude de cette raillerie amère, dont,

par malheur, il se plaisait à diriger les traits contre sa sensibilité

et contre celle des autres, je ne sais, quoiqu'il fût encore animé des

mêmes sentimens louables, si la fausse honte de passer pour vouloir se

faire une réputation de vertu, n'en aurait pas arrêté la franche et

honnête manifestation.

L'extrait suivant, tiré d'une communication adressée à un recueil

mensuel très-estimé, par un voyageur qui, à cette époque, rencontra Lord

Byron à Constantinople, me paraît être assez authentique pour que je le

présente, sans hésiter, à mes lecteurs.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 22 / 29 段