Quoique le poète nous ait laissé dans ses vers le témoignage immortel de

l'enthousiasme avec lequel il contempla les scènes qui s'offrirent alors

à ses regards, il n'est pas difficile de concevoir que, pour des

observateurs superficiels, il put paraître spectateur insensible de

mille choses qui jettent le voyageur ordinaire en extase, du moins en

paroles. Il professa toute sa vie le plus souverain mépris pour tout ce

qui est affecté, soit en matière de goût, soit en matière de morale;

souvent il déguisa le sentiment vrai de son admiration sous un dehors

d'indifférence et de moquerie par haine pour le charlatanisme de ceux

qu'il voyait s'extasier à froid et sans rien ressentir réellement. Il

faut avouer aussi qu'il étendait à des sentimens vrais, mais pour

lesquels il n'éprouvait pas de sympathie, le dégoût que lui inspiraient

ceux qui n'étaient qu'affectés; ainsi il ne comprit jamais le mérite et

les jouissances d'un antiquaire ou d'un amateur d'objets d'art. «Je ne

fais point de collections, dit-il dans une note de _Childe Harold_, et

je ne les admire pas du tout.» Il ne faisait aucun cas des antiquités, à

moins qu'elles ne se rattachassent à quelques grands noms ou à quelques

grands événemens. Pour les objets d'art, il se contentait d'admirer leur

effet général, sans se piquer d'aucune connaissance des détails. C'était

à la nature, dans ses scènes solitaires de grandeur et de beauté, ou,

comme à Athènes, brillante d'un éclat toujours le même au milieu des

ruines de la gloire et des arts, qu'il payait sans restriction l'hommage

de son ame ardente. Dans le petit nombre de notes sur les voyages qu'il

a jointes à _Childe Harold_, l'on voit qu'il aime beaucoup mieux

s'occuper des sites et du pittoresque qu'offrent les lieux qu'il a

visités que des souvenirs classiques ou historiques qui peuvent s'y

rattacher. En prose ou en vers, il revient à la vallée de Zitza avec

plus de plaisir qu'à Delphes ou aux rives de la Troade; et ce qui le

frappe le plus vivement dans la plaine d'Athènes, c'est que «la vue y

est plus belle encore qu'à Cintra ou à Istamboul.» Où la nature

pouvait-elle en effet avoir plus de droit à son adoration que dans ces

contrées où il la voyait briller d'une beauté toujours jeune, toujours

la même au milieu des ruines de ce que l'homme avait jugé le plus digne

de durée? «Les institutions humaines périssent, dit Harris; mais la

nature ne change pas.» Lord Byron a paraphrasé cette pensée[126], en

l'embellissant:

[Note 126: Le passage renferme la substance de toute la

strophe:

«Malgré les diverses fortunes d'Athènes, considérée comme

cité, l'Attique est encore fameuse pour ses oliviers, et

l'Hymète pour son miel. Les institutions humaines périssent,

mais la nature ne change pas.»

(_Recherches philologiques_.)

Je me rappelle que je fis un jour remarquer à Lord Byron

cette coïncidence, mais il m'assura qu'il n'avait jamais lu

cet ouvrage d'Harris.]

Cependant ton ciel est aussi bleu, tes rochers aussi sauvages, tes

bosquets aussi agréables, tes prairies aussi verdoyantes, ton olive

aussi mûre, que quand tu florissais sous la protection de Minerve!

L'Hymète offre encore aux hommes les trésors de son miel divin; libre

voyageuse errante dans les plaines de l'air, l'abeille construit

toujours gaîment sur tes montagnes sa forteresse parfumée. Apollon dore

toujours de ses feux tes longs étés, et sous ses rayons brillent

toujours les marbres de Mendeli! Les arts, la gloire, la liberté, tout

passe, tout périt, excepté la nature, elle est toujours belle.

(_Childe Harold_, ch. II.)

Cette première visite à Athènes dura deux ou trois mois, pendant

lesquels il ne laissa pas passer un seul jour sans consacrer quelques

heures à parcourir les grands monumens du génie ancien, et sans évoquer,

pour ainsi dire, du milieu de leurs ruines l'esprit des siècles écoulés.

Il faisait aussi des excursions fréquentes dans différentes parties de

l'Attique. Un jour qu'il visitait le cap Colonne, il fut au moment

d'être enlevé par un parti de Maniotes cachés sous le rocher de Minerve

Sunias. Ces pirates, à ce que lui raconta depuis un Grec qui alors était

leur prisonnier, n'osèrent l'attaquer, persuadés que les deux Albanais

qu'ils voyaient à ses côtés, n'étaient qu'une partie d'une escorte plus

respectable laissée à portée de venir promptement à son secours.

Outre le pouvoir magique de ses souvenirs et de son paysage, la ville de

Minerve possédait un attrait d'une autre sorte pour notre poète, auquel,

en quelque lieu qu'il portât ses pas, son cœur ou plutôt son imagination

n'était que trop sensible. On dit que sa jolie romance: «Jeune vierge

d'Athènes, avant que nous nous séparions,» fut adressée à la fille aînée

de la dame grecque chez laquelle il était logé, et il est assez probable

que la belle Athénienne ait été maîtresse de son imagination au moment

où il composa ces vers. Théodora Macri, son hôtesse, était la veuve d'un

vice-consul d'Angleterre; son principal revenu provenait de la location

aux étrangers, et surtout aux voyageurs anglais, des appartemens

qu'occupèrent alors Lord Byron et son ami; ce dernier nous en donne la

description suivante: «Notre logement consistait en un salon et deux

chambres à coucher, donnant sur une cour où se trouvaient cinq ou six

citronniers, d'où l'on tira le fruit qui assaisonna notre pilau et les

autres mets nationaux servis sur notre table frugale.»

La renommée d'un poète illustre ne s'attache pas seulement à sa personne

et à ses écrits, une partie se reflète sur tout ce qui a eu avec lui un

rapport même éloigné. Non-seulement elle ennoblit les objets de ses

amitiés, de ses amours et de ses goûts; mais les lieux même où il a

vécu, où il a séjourné, acquièrent une célébrité qui ne s'efface pas

aisément. La jeune fille d'Athènes, quand elle prêtait innocemment

l'oreille aux complimens du jeune Anglais, ne se doutait guère qu'il dût

rendre son nom et sa maison si célèbres, qu'à leur retour de Grèce, les

voyageurs ne trouveraient rien de plus intéressant à donner à leurs

lecteurs que les détails suivans sur elle et sa famille:

«Nous rencontrâmes, dit M. Hobhouse, à la porte notre valet qui était

allé devant pour nous chercher des logemens, et nous conduisit chez

Théodora Macri, la veuve du vice-consul, où nous sommes actuellement.

Cette dame a trois filles fort jolies; l'aînée est vraiment une beauté;

c'est elle, dit-on, qui inspira à Lord Byron cette fameuse romance:

Jeune vierge d'Athènes, avant que nous nous séparions, rends-moi,

rends-moi mon cœur, etc., etc.

»À Orchomènes, où était le temple des Grâces, je fus près de m'écrier:

Où les grâces se sont-elles enfuies? Je ne m'attendais pas à les

retrouver ici. Et cependant voici venir l'une avec des coupes dorées et

du café, et l'autre avec un livre. Ce livre est un registre de noms, et

il en est quelques-uns que la renommée est habituée à prononcer. Parmi

eux se trouve celui de Lord Byron, lié aux vers que je vais transcrire:

La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le

berceau des arts; son but est noble; belle est l'entreprise; il vient à

Athènes, et... écrit son nom.

»En forme de contrepoids, Lord Byron écrivit au-dessous:

Ce poète modeste, comme beaucoup de poètes inconnus, rimaille sur nos

noms et cache le sien; mais quel qu'il soit, pour ne rien dire de pis,

son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.

»En écrivant ces mots, _les trois Grâces athéniennes_, j'ai, je n'en

doute pas, fait naître votre curiosité et enflammé votre imagination, et

je ne dois pas compter sur votre attention que je ne vous en aie donné

quelque portrait. Leur appartement est justement en face du nôtre; et si

vous pouviez les voir comme nous les voyons en ce moment à travers les

plantes aromatiques qui se balancent doucement sur notre fenêtre, vous

laisseriez votre cœur à Athènes.

»Thérésa, la vierge d'Athènes, Katinka et Mariana sont de taille

moyenne. Chacune d'elles porte sur le sommet de la tête une petite

calotte albanaise de couleur rouge, surmontée d'une tassette bleue, qui

s'étend et se rattache par le bas comme une étoile. Au bord de cette

calotte est un mouchoir de couleurs variées roulé autour des tempes. La

plus jeune porte ses cheveux détachés tombant sur les épaules presque

jusqu'à la ceinture, et mêlés suivant l'usage avec des tresses de soie.

Les cheveux des deux aînées sont le plus souvent attachés et retenus

sous le mouchoir. Leur vêtement de dessus est une pelisse bordée de

fourrures, tombant lâche jusqu'à la cheville; dessous est un mouchoir de

mousseline qui couvre le sein et se termine à la taille qui est courte.

En dessous est une robe de soie ou de mousseline rayée, s'élargissant un

peu au-dessus de la ceinture, et retombant sur le devant d'une manière

gracieuse et négligée; des bas blancs et des pantoufles jaunes

complètent le costume. Les deux aînées ont les yeux et les cheveux

noirs, le visage ovale, le teint un peu pâle et les dents d'une

blancheur éblouissante. Leurs joues sont arrondies, leur nez droit avec

quelque chose d'aquilin. La plus jeune, Mariana, est très-blonde; sa

figure n'est pas aussi joliment arrondie, mais a une expression plus

gaie que celle de ses sœurs, qui ont l'air assez pensif, excepté quand

la conversation prend une tournure animée. Leur taille est élégante,

leurs manières distinguées et susceptibles de plaire dans tous les pays

possibles. Leur conversation est fort agréable, et leur esprit paraît

plus cultivé que ne l'est généralement celui des dames grecques. Avec de

tels avantages, il serait bien étonnant qu'elles n'attirassent pas

l'attention des voyageurs qui visitent occasionnellement Athènes. Elles

s'asseoient à la manière orientale, le corps légèrement incliné, les

jambes ramassées sous elles sur le divan et sans souliers. Elles

s'occupent à coudre, à jouer du tambour de basque et à lire.

»J'ai dit que j'avais vu ces beautés grecques à travers les balancemens

des plantes aromatiques qui décorent leurs fenêtres; peut-être cela

pourrait-il vous donner une trop haute idée de leur position. Votre

imagination vous représente peut-être déjà leurs maisons pleines de tous

les attributs du luxe oriental. Les coupes d'or ont pu aussi opérer

quelque enchantement sur vos idées. Avouez-le; ne vous représentez-vous

pas--

Les portes demi-ouvertes donnant sur de longues galeries où l'on ne

saurait décrire tout ce que l'œil rencontre d'élégance et de grandeur;

l'orgueil de la Turquie et de la Perse: des coussins jetés sur des

coussins, des tapis sur des tapis, d'immenses ottomanes, des oreillers

innombrables pour relever la tête, de manière que chaque appartement

paraît un lit grand et moëlleux?

»Vous verrez bientôt pourquoi j'ai différé jusqu'à ce moment; apprenez

que les plantes aromatiques dont je viens de vous parler ne sont ni plus

ni moins que quelques pauvres géraniums et quelques baumes grecs, et que

la chambre dans laquelle se tiennent ces dames est presque dégarnie de

meubles, que les murs n'en ont été ni peints ni décorés par une main

habile. Que serait-il advenu de mes grâces, si je vous avais dit plus

tôt qu'une seule chambre est tout le logement qu'elles possèdent, à

l'exception d'un petit cabinet et d'une petite cuisine? Vous voyez

combien j'ai pris soin que la première impression leur fût avantageuse;

non qu'elles ne méritent toute espèce d'éloges, mais parce qu'il est

dans la nature auguste et fière de l'homme de faire peu de cas du mérite

et même de la beauté, si ces avantages ne sont pas relevés d'un peu de

pompe mondaine. Maintenant je vais vous communiquer un secret, mais

confidentiellement et à voix basse.

»Ces dames, depuis la mort du vice-consul leur père, n'ont pas d'autres

ressources pour exister que de louer à des étrangers la chambre et le

cabinet que nous occupons dans ce moment; mais quoiqu'elles soient si

pauvres, leur vertu n'est pas moins remarquable que leur beauté.

»Et toutes les richesses de l'Orient ou tous les vers flatteurs du

premier poète de l'Angleterre ne pourraient les rendre aussi réellement

dignes d'amour et d'admiration[127].»

[Note 127: _Voyages en Italie, en Grèce_, etc., par H. W.

Williams.]

Dix semaines s'étaient rapidement passées, quand l'offre inattendue d'un

passage à bord d'une corvette anglaise détermina nos voyageurs à se

préparer immédiatement au départ; et le 5 mars, ils quittèrent Athènes,

quoique avec beaucoup de regret. «Après avoir passé, dit encore M.

Hobhouse, par la porte qui conduit au Pyrée, nous lançâmes nos chevaux

au galop dans le bois d'oliviers sur la route de Salamine, espérant par

notre précipitation étourdir un peu la douleur du départ. Nous ne

pouvions nous empêcher de regarder derrière nous en nous rendant au

rivage, et nous continuâmes de fixer les yeux sur le point où à travers

la clairière du bois, nous avions entrevu pour la dernière fois le

temple de Thésée et les ruines du Parthénon; nous continuâmes ainsi

plusieurs minutes après que la ville et l'Acropolis eurent entièrement

disparu à notre vue.»

À Smyrne, Lord Byron se logea dans la maison du consul général, et y

demeura jusqu'au 11 avril, excepté deux ou trois jours qu'il employa à

visiter les ruines d'Éphèse. Ce fut à cette époque qu'il termina les

deux premiers chants de _Childe Harold_, comme on le voit par une note

écrite de sa main sur le manuscrit original de ce poème: «Commencé le 31

octobre 1809, à Janina en Albanie; fini le second chant, à Smyrne, le 28

mars 1810.--BYRON.»

La seule lettre un peu intéressante, datée de Smyrne, que je puisse

offrir au lecteur, est la suivante:

LETTRE XLI.

À MRS. BYRON.

Smyrne, 19 mars 1810.

MA CHÈRE MÈRE,

«Je ne puis pas vous écrire une longue lettre; mais comme je crois que

vous ne serez pas fâchée de savoir où j'en suis de mes voyages, je vous

prie d'accepter le peu de détails que je puis vous donner. J'ai traversé

la plus grande partie de la Grèce, outre l'Épire, etc.; j'ai résidé dix

semaines à Athènes, et je me rends maintenant à Constantinople par la

route d'Asie. Je viens de visiter les ruines d'Éphèse, à une journée de

Smyrne. J'espère que vous avez reçu une longue lettre que je vous ai

écrite d'Albanie, où je vous donnais quelques détails sur la réception

que m'a faite le pacha de cette province.

»C'est en arrivant à Constantinople que je déciderai si je dois aller

jusqu'en Perse, ou revenir sur mes pas. Je ne prendrai ce dernier parti

que si je ne puis l'éviter. Mais je n'entends pas parler de M. H..., et

je n'ai reçu de vous qu'une seule lettre. J'aurai besoin de fonds, soit

que j'avance ou que je revienne. Je lui ai écrit plusieurs fois, pour

qu'il ne prétende pas, pour s'excuser, qu'il ne connaissait pas ma

situation. Je ne puis encore vous rien dire sur quoi que ce soit; le

tems et l'occasion me manquent, car la frégate repart immédiatement. Il

est vrai que plus je vais, plus ma paresse augmente; et mon aversion

pour tout commerce épistolaire s'accroît de jour en jour. Je n'ai écrit

à personne qu'à vous et à M. H..., et c'est moins par inclination que

par devoir et par nécessité.

»F*** est fort dégoûté par les fatigues, quoiqu'il n'en ait point enduré

que je n'aie partagées. C'est une pauvre créature. Les domestiques

anglais sont en vérité de détestables voyageurs. J'ai avec lui deux

soldats albanais et un interprète grec, tous parfaits dans leur genre.

La Grèce est délicieuse, surtout dans les environs d'Athènes. Partout

des cieux sans nuages et des paysages charmans. Mais je dois remettre à

notre première entrevue tout récit de mes aventures. Je ne tiens pas de

journal, mais mon ami H... ne cesse d'écrire. Prenez soin, je vous prie,

de Murray et de Robert, et dites à ce dernier qu'il est fort heureux

pour lui qu'il ne m'ait pas accompagné en Turquie. N'attribuez cette

lettre qu'au désir de vous assurer que je suis sain et sauf, et

croyez-moi, etc.»

BYRON.

Le 11 avril, il partit de Smyrne sur la frégate _la Salsette_, qui avait

reçu l'ordre de se rendre à Constantinople, pour ramener l'ambassadeur,

M. Adair, en Angleterre; et après avoir exploré les ruines de la Troade,

il arriva aux Dardanelles au commencement du mois suivant. Il écrivit

les lettres qu'on va lire, à ses amis, MM. Drury et Hodgson, pendant que

la frégate était à l'ancre dans ce détroit.

LETTRE XLII.

À M. DRURY.

A bord de la _Salsette_, 3 mai 1810.

MON CHER DRURY,

«Lorsque je quittai l'Angleterre, il y a bientôt un an, vous me priâtes

de vous écrire. C'est ce que je me propose de faire. J'ai traversé le

Portugal et le midi de l'Espagne, visité la Sardaigne, la Sicile, Malte,

et de là j'ai poussé jusqu'en Turquie, où je suis encore à rôder.

Débarqué d'abord en Albanie, l'Épire d'autrefois, j'ai pénétré jusqu'au

mont Tomarit, parfaitement accueilli par le gouverneur, Ali-Pacha; et,

après avoir parcouru l'Illyrie, la Chaonie, etc., j'ai traversé le golfe

d'Actium avec une garde de cinquante Albanais, et passé l'Achéloüs pour

me rendre en Étolie par l'Acarnanie.

»Après un court séjour en Morée, nous avons traversé le golfe de

Lépante, pris terre au pied du Parnasse, vu tout ce qui reste de

Delphes, et continué ainsi jusqu'à Thèbes et Athènes, dans la dernière

desquelles nous avons passé deux mois et demi.

»Le vaisseau de S. M. _le Pylade_ nous a transportés à Smyrne; mais nous

avions auparavant étudié la topographie de l'Attique, sans oublier

Marathon et le promontoire de Sunium. Après Smyrne, notre second relai

fut la Troade, que nous visitâmes tandis que le navire était à l'ancre,

où il resta pendant quinze jours, vis-à-vis la tombe d'Antiloque.

Maintenant nous voilà dans les Dardanelles, en attendant le vent pour

nous rendre à Constantinople.

»Ce matin, j'ai parcouru à la nage le trajet de Sestos à Abydos. La

distance directe n'est pas de plus d'un mille; mais, en raison du

courant, la traversée n'est pas sans danger; il y en a même assez pour

que je doute que l'affection conjugale de Léandre n'ait pas été un peu

refroidie par le passage.

»Je l'essayai il y a huit jours, mais je n'y pus réussir, à cause du

vent du Nord et de l'étonnante rapidité du courant, quoique j'aie

toujours été, depuis mon enfance, un rude nageur. Mais ce matin, par un

tems plus calme, j'y suis parvenu, et j'ai traversé le _large

Hellespont_ en une heure dix minutes.

»Eh bien, mon cher monsieur, j'ai quitté mon foyer, et visité quelques

parties de l'Afrique et de l'Asie, outre une raisonnable portion de

l'Europe. J'ai vécu avec des généraux et des amiraux, des princes et des

pachas, des gouverneurs et des _ingouvernables_; mais je n'ai ni tems ni

papier pour m'étendre. Je suis bien aise de vous dire que je conserve

pour vous des souvenirs d'amitié, et que je vis dans l'espérance de vous

revoir un jour; et si je vous écris aussi brièvement que possible,

attribuez-le à tout autre cause qu'à l'oubli.

»Vous connaissez trop bien la Grèce ancienne et moderne pour qu'il soit

besoin de vous la décrire. J'ai, il est vrai, mieux vu l'Albanie

qu'aucun autre Anglais, que je sache, excepté un M. Leake; car c'est un

pays que l'on visite rarement, à cause du caractère farouche des

_natifs_; il offre cependant plus de beautés pittoresques que les

contrées classiques de la Grèce, malgré toutes les merveilleuses beautés

de ces dernières, surtout vers Delphes et le cap Colonne en Attique.

Elles sont loin néanmoins d'égaler certaines parties de l'Illyrie et de

l'Épire, où des lieux sans nom et des rivières oubliées sur la carte et

un jour peut-être mieux appréciées, obtiendront des peintres et des

poètes la préférence sur les rigoles desséchées de l'Ilyssus, et les

fondrières de la Béotie.

»La Troade offre un champ vaste aux faiseurs de conjectures et aux

tireurs de bécassines; un bon chasseur et un savant ingénieux peuvent

sur ce terrain exercer avec grand avantage leurs jambes et leur

entendement; ou, s'ils préfèrent aller à cheval, ils peuvent s'y tromper

de route, comme cela m'est arrivé, et s'embourber dans un maudit

marécage formé par le Scamandre, qui serpente deçà et delà comme si les

vierges troyennes allaient encore lui apporter leur tribut accoutumé. Il

n'existe aujourd'hui d'autres vestiges de Troie, ou de ses destructeurs,

que les tertres qui renferment, à ce que l'on suppose, les squelettes

d'Achille, d'Antiloque, d'Ajax, etc. Mais le mont Ida lève encore son

front superbe; quoique les bergers de nos jours ne ressemblent guère à

Ganymède. Mais à quoi bon vous parler plus long-tems de choses qui sont

décrites tout au long dans le _book of Gell_? Et H*** n'a-t-il pas écrit

un journal? Quant à moi, je n'en tiens pas; car j'ai renoncé à tout

griffonnage. Je ne vois pas grande différence entre les Turcs et nous,

si ce n'est qu'ils n'ont pas de _culottes_, et que nous en avons; qu'ils

portent des habits longs, et nous des habits courts; qu'ils parlent peu,

et nous beaucoup. Ce sont des gens fort raisonnables. Ali-Pacha m'a dit

qu'il était sûr que j'étais né dans un rang élevé, par ce que j'ai les

oreilles et les mains petites et des cheveux bouclés. Je vous dirai, en

passant, que je parle passablement le romaïque ou grec moderne: il ne

diffère pas des anciens dialectes autant que vous pourriez le penser;

mais la prononciation en est diamétralement opposée. Quant à la poésie,

si elle n'est rimée, ils n'en ont pas la moindre idée.

»J'aime les Grecs. Ce sont des fripons adroits qui ont tous les vices

des Turcs, sans avoir leur courage. Quelques-uns cependant sont braves:

tous sont beaux, et ressemblent beaucoup au buste d'Alcibiade. Les

femmes sont un peu moins belles. Je sais jurer en turc; mais, excepté un

effroyable jurement et les mots qui signifient entremetteur, pain et

eau, je connais peu le vocabulaire de cette langue. Ils sont extrêmement

polis envers les étrangers de tout rang, pourvu qu'ils soient

convenablement protégés; et comme j'ai deux domestiques et deux soldats,

nous faisons grand fracas. Nous avons parfois couru risque d'être

dévalisés, et une fois de faire naufrage; mais nous nous en sommes tirés

le mieux du monde.

»À Malte, j'ai été fort épris d'une femme mariée, et j'ai provoqué un

aide-de-camp du général ***, grossier personnage, qui s'était offensé de

quelque chose, je n'ai jamais bien su de quoi; mais il donna des

explications, fit des excuses, la dame s'embarqua pour Cadix, et

j'échappai ainsi à l'accusation de meurtre et d'adultère. J'ai envoyé

quelques détails sur l'Espagne à notre ami Hodgson; mais depuis ce

tems-là je n'ai écrit à personne, excepté quelques billets à des parens

et à des gens de loi, pour m'en débarrasser. Je me propose de rompre

tout commerce, à mon retour, avec plusieurs de mes meilleurs amis, que

je regarde au moins comme tels, et de gronder toute ma vie. Mais

j'espère, avant de me faire tout-à-fait cynique, rire encore de bon cœur

avec vous, embrasser Dwyer, et trinquer avec Hodgson.

»Dites au docteur Butler que je me sers en ce moment de la plume d'or

qu'il me donna avant mon départ: c'est pour cela que ma pancarte est

moins lisible qu'à l'ordinaire. J'ai été à Athènes, et j'ai vu des

gerbes de ces roseaux à écrire dont il refusa de me donner quelques-uns,

parce que le topographe Gell les avait apportés de l'Attique. Mais vous

n'aurez pas de descriptions, non; vous voudrez bien vous contenter de

quelques détails jusqu'à mon retour. Mais alors nous ouvrirons toutes

les écluses de la conversation. Je suis sur une frégate de trente-six,

qui va chercher Rob Adair à Constantinople: c'est lui qui aura l'honneur

de vous porter cette lettre.

»Ainsi donc le livre de H***[128] a pris son essor avec quelques

sentimentales chansonnettes de ma façon, pour remplir le volume. Quel

succès a-t-il, eh? et où diable en est la seconde édition de ma satire

avec les additions, et mon nom au bas du titre, et les vers nouveaux

cloués à la fin, et un nouvel exorde, et je ne sais quoi encore, le tout

sorti tout chaud de mon atelier avant que j'eusse franchi la Manche? La

Méditerranée et l'Atlantique étendent leurs flots entre la critique et

moi; et les mugissemens de l'Hellespont couvrent le bruit des foudres de

la _Revue hyperboréenne_.

[Note 128: Les mélanges auxquels j'ai renvoyé plusieurs

fois.]

«Rappelez-moi au souvenir de Claridge, s'il n'est pas rentré au collége,

et présentez à Hodgson les assurances de ma haute considération. Vous

allez me demander ce que je me propose de faire; et je vais vous

répondre que je n'en sais rien. Il est possible que je m'en retourne

dans quelques mois; mais j'ai des desseins et des projets pour le tems

qui suivra mon séjour à Constantinople. Cependant Hobhouse sera

probablement de retour en septembre.

«Le 2 juillet, il y aura un an que nous sommes partis d'Albion,

_oblitusque meoruni obliviscendus et illis_. J'étais las de mon pays, et

fort peu prévenu en faveur de tout autre; mais _je traîne ma chaîne sans

l'alonger, en changeant de lieu_. Je suis comme le joyeux meunier qui ne

se souciait de personne, et dont personne ne se souciait. À mes yeux

tout pays en vaut à peu près un autre. Je fume, j'ouvre de grands yeux

pour mieux voir les montagnes, et je relève ma moustache avec une fière

indépendance. Nulle privation ne m'afflige, et les moustiques qui

martyrisent le corps maladif de H*** ne font, par bonheur, aucun effet

sur le mien, parce que je vis avec plus de tempérance.

»Dans mon catalogue j'ai oublié Éphèse, que j'ai visitée pendant mon

séjour à Smyrne; mais le temple est presque entièrement détruit, et il

serait bien superflu que saint Paul se donnât la peine d'adresser de

nouvelles épîtres à la race actuelle des Éphésiens, qui ont converti en

mosquée une vaste église construite entièrement en marbre; et je ne me

suis pas aperçu que l'édifice en fît plus mauvaise figure.

»Mon papier est rempli, mon encre est épuisée; bon soir! Si vous

m'adressez une lettre à Malte, on me la fera parvenir quelque part que

je sois. H*** vous fait ses complimens. Il soupire pour sa poésie, au

moins pour en avoir quelques nouvelles. J'oubliais presque de vous dire

que je meurs d'amour pour trois jeunes Athéniennes qui sont sœurs. Je

logeais dans la même maison qu'elles. Ces divinités se nomment Thérésa,

Mariana et Katinka[129]: aucune des trois n'a encore quinze ans.

»Votre τατεινοτατος δουλος[130].»

BYRON.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 21 / 29 段