Malgré ces témoignages qui semblent se contredire, je serais assez porté

à croire que la peinture qu'il nous fait de l'état de son cœur au

commencement de _Childe Harold_ est la seule vraie. L'idée qu'il était

amoureux ne lui sera venue qu'après, quand l'image de la belle Florence

se sera, pour ainsi dire, idéalisée dans son imagination, et qu'elle

aura embelli d'un reflet d'amour le souvenir des heures agréables qu'ils

avaient passées ensemble dans les îles de Calypso. On se rappellera

qu'il attribue lui-même aux cœurs qui se sont livrés de bonne heure aux

passions, et qui de bonne heure aussi en ont été désabusés, la froideur

et le calme avec lesquels il contempla des appas même aussi séduisans

que ceux de l'aimable Florence. Il y a toute raison de croire que telle

était alors l'espèce de dégoût avec lequel il voyait tous les objets

réels d'amour et de passion; et quoique son imagination pût toujours se

créer des idoles, il continua, à son retour en Angleterre, de professer

la même indifférence pour les plaisirs qu'il avait autrefois recherchés

avec tant d'ardeur. Nul anachorète ne saurait en effet se vanter de plus

d'apathie qu'il n'en montra à cette époque pour toutes les séductions de

ce genre. Mais à vingt-trois ans, il est triste de ne devoir qu'à la

satiété et au dégoût ce calme contre toutes les tentations: ce sont là

de tristes auxiliaires de la vertu, et c'est une tranquillité achetée

bien cher.

Pendant son séjour à Malte, il fut, à la suite de quelque malentendu de

peu d'importance, au moment de se battre en duel avec un officier de

l'état-major du général Oakes. Il fait de fréquentes allusions à cet

incident dans les lettres que nous lirons bientôt, et j'ai souvent

entendu la personne qui lui servait de second, parler avec grand éloge

du courage et du mâle sang-froid qu'il déploya dans toute cette affaire.

Elle devait se vider de très-bonne heure; son ami fut obligé de

l'arracher à un sommeil profond. Arrivés au lieu du rendez-vous, sur le

bord de la mer, ils ne virent pas venir leurs adversaires, par suite de

quelque erreur involontaire. Quoique ses bagages fussent déjà à bord du

brick qui devait le transporter en Albanie, Lord Byron résolut

d'attendre au moins encore une heure; et pendant à peu près tout ce

tems, son ami et lui se promenèrent le long du rivage. À la fin ils

virent venir à eux un officier envoyé par son adversaire, qui

non-seulement l'excusa de ce retard, mais encore leur donna toutes les

explications qu'ils pouvaient désirer sur ce qui avait fait le sujet

même de la querelle.

Le brick de guerre à bord duquel ils s'étaient embarqués, ayant ordre

d'escorter une flotte de petits vaisseaux marchands à Patras et à

Prévésa, ils restèrent deux ou trois jours à l'ancre en rade de cette

première ville. Enfin ils arrivèrent à leur destination, et, après avoir

vu en passant un coucher du soleil à Missolonghi, ils débarquèrent, le

27 septembre, à Prévésa.

Ceux qui pourraient désirer des détails sur le voyage de Lord Byron en

Albanie, et ceux qu'il fit ensuite dans différentes parties de l'empire

ottoman, en compagnie avec M. Hobhouse, les trouveront dans la relation

qu'en a publiée ce dernier. Cet ouvrage, très-intéressant par lui-même,

sous tous les rapports, le devient bien davantage par cette

considération que nous y voyons Lord Byron comme présent à chaque page,

et que nous y accompagnons, pour ainsi dire, ses premiers pas dans un

pays au nom duquel il a pour jamais rattaché le sien. Comme j'ai entre

les mains des lettres du noble poète à sa mère et quelques-unes plus

curieuses encore qui, publiées pour la première fois, me mettent en état

de donner ses propres descriptions et ses propres esquisses, je me

contenterai, après avoir ainsi indiqué d'une manière générale le voyage

de M. Hobhouse, d'en extraire quelques notes pour jeter plus de clarté

sur la correspondance de son ami.

LETTRE XL.

À MRS. BYRON.

Prévésa, 12 novembre 1809.

MA CHÈRE MÈRE,

«Voici quelque tems que je suis en Turquie; la ville que j'habite est

sur la côte; mais j'ai déjà traversé l'intérieur de la province

d'Albanie, en allant faire visite au pacha. J'ai quitté Malte, le 21

septembre, à bord du brick de mer _le Spider_ (l'Araignée), et je suis

arrivé en huit jours à Prévésa. Déjà je suis allé environ cent cinquante

milles plus loin, à Tebelen, maison de campagne de Sa Hautesse, où je

suis resté trois jours. Le pacha se nomme Ali; on le regarde comme un

homme de grands talens; il gouverne toute l'Albanie (l'ancienne

Illyrie), l'Épire et une partie de la Macédoine. Son fils Vely-Pacha,

pour lequel il m'a donné des lettres, gouverne la Morée, et a beaucoup

d'influence en Égypte; en un mot, c'est un des plus puissans personnages

de l'empire Ottoman. Quand, après un voyage de trois jours dans un pays

montagneux et plein des beautés les plus pittoresques, j'arrivai à

Janina, on me dit qu'Ali-Pacha avait quitté cette capitale, et qu'il

était en Illyrie avec son armée, assiégeant Ibrahim-Pacha dans la

forteresse de Bérat. Il avait appris qu'un Anglais de distinction était

arrivé dans ses états, et avait laissé au commandant de Janina l'ordre

de me fournir une maison, et de me procurer _gratis_ tout ce qui me

serait nécessaire. En conséquence, encore que l'on m'ait permis de faire

quelques présens aux esclaves, etc., on n'a pas voulu me laisser payer

la moindre chose de ce qui était entré dans la maison pour notre usage.

»Je fis un tour dans la campagne sur les chevaux du vizir, et visitai

ses palais, ainsi que ceux de ses petits-fils; ils sont magnifiques,

mais trop chargés d'ornemens d'or et de soie. J'allai ensuite à travers

les montagnes jusqu'à Zitza, village qui renferme un monastère grec où

je couchai au retour. C'est la plus belle situation que j'aie jamais

vue, en exceptant toujours Cintra en Portugal. Notre voyage fut beaucoup

allongé par les torrens tombés des montagnes, et qui interceptaient les

routes. Je n'oublierai jamais la scène singulière qui s'offrit à mes

regards, quand j'entrai à Tebelen vers les cinq heures du soir, au

moment du coucher du soleil. Elle me rappela, avec quelque changement de

costume, bien entendu, la description que donne Scott, dans son _Lay_,

du château de Branksome et du système féodal. Les Albanais avec leur

habillement, le plus magnifique du monde, leur long jupon blanc, leur

manteau broché d'or, leur veste et leur gilet de velours cramoisi lacé

en or, leurs pistolets et leurs poignards montés en argent; les Tartares

avec leurs hauts bonnets, les Turcs dans leurs turbans et leurs vastes

pelisses, les soldats et les esclaves noirs avec leurs chevaux; les

premiers groupés dans une grande galerie ouverte qui fait partie de la

façade, les autres placés dans une sorte de cloître au-dessous; deux

cents chevaux harnachés et prêts à être montés au moindre signal, des

courriers allant et venant avec des dépêches, le bruit des timbales, des

enfans qui crient l'heure, du haut du minaret, joint à la singularité du

bâtiment lui-même, forment un coup-d'œil nouveau et délicieux pour

l'étranger. Je fus conduit dans un fort bel appartement et le secrétaire

du vizir vint s'informer de l'état de ma santé à la mode turque.

«Le lendemain je fus présenté à Ali-Pacha. J'étais vêtu d'un uniforme

d'officier d'état-major en grande tenue, avec un sabre magnifique, etc.

Le vizir me reçut dans une grande pièce, pavée en marbre; une fontaine

lançait de l'eau au milieu, et tout autour de la chambre étaient rangées

des ottomanes couvertes d'une étoffe écarlate. Il me reçut debout,

politesse extraordinaire pour un musulman, et me fit asseoir à sa

droite. J'ai un Grec pour interprète; mais dans cette occasion ce fut un

médecin d'Ali qui entend le latin, qui m'en servit. Sa première question

fut, pourquoi j'avais quitté mon pays si jeune? Les Turcs n'ont pas

l'idée qu'on puisse voyager pour son amusement. Il me dit ensuite que le

ministre anglais, le capitaine Leake, l'avait prévenu que j'étais d'une

grande famille, et me chargea de présenter ses respects à sa mère,

commission dont je m'acquitte en ce moment. Il dit encore qu'il était

sûr que j'étais noble, parce que j'avais les oreilles petites, les

cheveux bouclés, les mains petites et blanches[123], et témoigna qu'il

était content de ma figure et de mon costume. Il me dit de le regarder

comme un père tant que je serais en Turquie, et qu'il veillerait sur moi

comme sur son fils. Il me pria de le venir voir souvent, et surtout le

soir quand il serait de loisir; on servit du café et des pipes; après

quoi je terminai ma première visite, que je renouvelai trois fois. Il

est singulier que les Turcs, qui n'ont pas de dignités héréditaires et

peu de grandes familles, excepté les sultans, aient tant d'égards pour

la naissance, car j'observai que ma généalogie m'en valait plus que mon

titre de pair d'Angleterre[124]...

[Note 123: Lord Byron avait autant que le pacha l'opinion que

la forme de la main peut indiquer la naissance; voyez dans

_Don Juan_, sa note sur le vers:

_Though on more_ thorough-bred _or fairer fingers_.]

[Note 124: Lors du voyage du docteur Holland en Albanie,

Ali-Pacha se rappelait parfaitement Lord Byron; il en parla

avec intérêt, et apprit avec plaisir qu'il avait donné, dans

un de ses ouvrages (_Childe Harold_), une description

poétique de l'Albanie, qui avait été fort goûtée en

Angleterre, et que son ami Hobhouse se disposait à publier

son voyage dans le même pays.]

»J'ai vu aujourd'hui les restes de la ville d'Actium, près de laquelle

Antoine perdit le monde dans une petite baie, où deux frégates

manœuvreraient à peine aujourd'hui; un mur demi-renversé est l'unique

vestige qui marque ce lieu célèbre. De l'autre côté du golfe se voient

les ruines de Nicopolis, bâtie par Auguste en l'honneur de sa victoire.

Hier soir, j'ai assisté à une noce grecque, mais je n'ai ni assez de

tems, ni assez de place pour en donner la description, non plus que de

mille autres choses.

»Je vais demain, avec une escorte de cinquante hommes, à Patras dans la

Morée, et de là à Athènes où je passerai l'hiver. Il y a deux jours,

j'ai failli périr avec un vaisseau de guerre turc, par l'ignorance du

capitaine et de l'équipage, quoique la tempête ne fût pas violente.

Fletcher appelait sa femme, les Grecs appelaient leurs saints, les

Musulmans appelaient Alla; le capitaine descendit dans la chambre, et

nous dit tout en pleurs de nous recommander à Dieu. Les voiles étaient

déchirées, la grande vergue rompue, le vent _fraîchissait_, la nuit

arrivait; nous n'avions plus que deux chances devant nous, d'arriver à

Corfou, qui est au pouvoir des Français, ou de descendre dans le liquide

tombeau, comme Fletcher le disait pathétiquement. Je fis ce que je pus

pour consoler celui-ci; mais le trouvant incorrigible, je m'enveloppai

dans ma capote albanaise (immense manteau), et je me couchai tout de mon

long sur le pont pour y attendre tout ce qui pourrait arriver de

pire[125]. J'ai appris dans mes voyages à avoir de la philosophie; et

quand je n'en aurais pas eu, de quoi m'eût-il servi ici de me lamenter

et de me plaindre? Heureusement le vent mollit, et ne nous porta qu'à

Souli sur le continent, où nous débarquâmes, et avec l'aide des naturels

nous retournâmes à Prévésa. Je ne me confierai plus dorénavant à des

matelots turcs, quoique le pacha ait mis à mes ordres une de ses propres

galiotes pour me porter à Patras. En conséquence, je vais jusqu'à

Missolonghi par terre, et de là je n'aurai qu'un petit golfe à traverser

pour arriver à Patras. La première lettre de Fletcher sera pleine de

merveilles; nous avons, une nuit, été perdus pendant neuf heures dans

les montagnes, et depuis nous avons manqué de nous noyer. Dans les deux

cas, Fletcher avait entièrement perdu la tête; la première fois par la

peur, la famine et les bandits; la seconde par la peur seule. Ses yeux

ont été un peu malades, je ne sais si c'est un effet des éclairs ou des

pleurs qu'il a versés. Quand vous m'écrirez, adressez-moi vos lettres

chez M. Strane, consul d'Angleterre, à Patras en Morée.

[Note 125: J'ai entendu les compagnons de voyage de Byron

parler du sang-froid et du courage qu'il montra dans cette

occasion, d'une manière plus remarquable encore. Voyant qu'à

cause de son infirmité il ne pouvait être d'aucune utilité

pour l'exécution des manœuvres que leur position demandait,

non-seulement il est vrai qu'il s'enveloppa dans son manteau

et se coucha tranquillement, comme il le dit, mais ce qu'il

n'ajoute pas, c'est que, quand le danger fut passé, on

s'aperçut qu'il était profondément endormi.

(_Note de Moore_.)]

»J'aurais beaucoup d'incidens à vous raconter, qui, je crois, vous

amuseraient; mais ils font confusion dans ma tête, comme ils en

feraient, je crois, sur le papier, et je ne saurais du tout les mettre

en ordre. J'aime beaucoup les Albanais; ils ne sont pas tous turcs,

quelques-uns sont chrétiens; mais la différence de leur religion n'en

met aucune dans leurs mœurs et dans leur conduite; on les regarde comme

les meilleures troupes au service de la Turquie. Pendant ma route, j'ai

passé deux jours en allant, et trois en revenant, dans une caserne à

Salone; et jamais je n'ai trouvé de soldats plus supportables, quoique

j'aie été dans les garnisons de Gibraltar et de Malte, et que j'aie vu

bon nombre de troupes espagnoles, françaises, siciliennes et anglaises.

On ne m'a rien volé, et j'ai toujours été le bienvenu à partager leurs

vivres et leur lait. Il n'y a pas une semaine, qu'un chef albanais

(chaque village a son chef qui est appelé primat), après nous avoir aidé

à sortir de la galère turque, lors de notre malheur, nous nourrit et

nous logea, moi et ma suite, composée de Fletcher, un Grec, deux

Athéniens, un prêtre grec, et mon compagnon, M. Hobhouse, et refusa de

recevoir autre chose qu'un certificat de la bonne réception qu'il nous

avait faite. Comme je le pressais de prendre au moins quelques sequins,

«non, répondit-il, je veux que vous m'aimiez, et non pas que vous me

payiez.» Ce sont là ses propres paroles.

»Vous ne sauriez croire quelle est la valeur de l'argent dans ce

pays-ci. Je n'avais rien à payer d'après les ordres du visir, mais

depuis j'ai toujours eu seize chevaux, et généralement six ou sept

hommes à mon service; et je n'ai pas dépensé la moitié de ce qu'il m'en

a coûté pour passer trois semaines à Malte, quoique le gouverneur, sir

A. Ball, m'ait donné une maison gratis, et que je n'eusse qu'un seul

domestique. Je serais bien aise que H... fît des remises régulières, car

je n'ai pas intention de rester à perpétuité dans cette province; qu'il

m'écrive chez M. Strane, consul d'Angleterre à Patras. Le fait est que

la fertilité des plaines est extraordinaire, les espèces fort rares, ce

qui explique que tout y soit à bon marché. Je vais à Athènes pour y

apprendre le grec moderne, qui diffère beaucoup du grec ancien, quoique

les racines en soient les mêmes. Je n'ai pas envie de retourner en

Angleterre; et je ne le ferai que si j'y suis forcé, comme, par exemple,

si H... me négligeait. Je n'entrerai pas cependant en Asie avant un an

ou deux, car j'ai bien des choses à voir en Grèce, et peut-être

passerai-je en Afrique, ou du moins dans la partie Égyptienne.

»Fletcher, comme tous les Anglais, est fort mécontent, cependant il est

un peu réconcilié avec la Turquie, depuis que le pacha lui a fait

présent de quatre-vingts piastres, qui, eu égard à la valeur de l'argent

ici, équivalent presque à dix guinées anglaises. Il n'a rien eu à

souffrir, si ce n'est du chaud, du froid et de la vermine, fléaux de

tous ceux qui couchent dans les chaumières, dans des gorges de

montagnes, dans les pays froids, et dont j'ai eu ma part comme lui; mais

il n'est pas brave et a peur des voleurs et des tempêtes. Il n'y a

personne en Angleterre au souvenir de qui je désire me recommander, et

dont je veuille avoir des nouvelles. Je voudrais seulement recevoir une

lettre de vous, et une ou deux de H... sur l'état de mes affaires;

dites-lui de m'écrire. Pour moi, je vous écrirai quand je pourrai, et

vous prie de me croire votre affectionné fils,»

BYRON.

Vers le milieu de novembre, notre jeune voyageur quitta Prévésa et se

dirigea vers la Morée, à travers l'Acarnanie et l'Étolie, accompagné de

son escorte de cinquante Albanais.

En conséquence il prit une bande d'hommes sûrs pour traverser les vastes

forêts de l'Acarnanie, hommes nés pour la guerre, et dont les rudes

travaux ont rembruni le teint, jusqu'à ce qu'il aperçut les flots

blanchissans de l'Achéloüs, et qu'il vit de l'autre côté les plaines

fertiles de l'Étolie.

(_Childe Harold_, ch. II.)

Sa description d'une scène de nuit à Utraikey, petite place située dans

l'une des baies du golfe d'Arta, est sans doute restée gravée dans la

mémoire de nos lecteurs. Le plaisir que leur a causé la sauvage beauté

de cette peinture ne sera point diminué quand nous leur aurons fait

connaître, d'après le récit de M. Hobhouse, les circonstances réelles

sur lesquelles elle est fondée:

«Le soir, les portes étaient fermées, et l'on faisait les préparatifs

nécessaires pour nourrir nos Albanais. On tuait un bouc, on le faisait

rôtir tout entier; quatre feux étaient allumés dans la cour, autour

desquels les soldats s'asseyaient en quatre troupes différentes. Après

avoir bu et mangé, la plupart d'entre eux, tandis que nous et les chefs

étions assis sur le gazon, s'assemblèrent autour du plus grand feu, et

là se mirent à danser en rond sans autre musique que leurs propres

chansons, mais en déployant une énergie étonnante. Toutes ces chansons

se rapportaient à quelques exploits de voleurs fameux. L'une d'elles,

qui les occupa plus d'une heure, commençait ainsi: «Quand nous partîmes

de Parga, nous étions soixante: puis venait le refrain:

Tous voleurs à Parga,

Tous voleurs à Parga.

Κλεφτεις ποτε Παργα,

Κλεφτεις ποτε Παργα.

»Quand ils mugissaient cette strophe, ils tournaient en rond autour du

feu, tombaient sur leurs genoux, rebondissaient, et puis tournaient de

nouveau en répétant le même refrain. Le bruissement des vagues sur la

rive caillouteuse où nous étions assis remplissait les intervalles du

chant d'une musique peut-être moins monotone et certainement plus douce.

La nuit était très-sombre; mais au reflet des feux nous apercevions un

peu les bois, les rochers et le lac, qui, avec l'apparence sauvage des

danseurs, offraient une scène qui n'eût pas été perdue entre les mains

d'un artiste organisé comme l'auteur des _Mystères d'Udolphe_.»

Après avoir traversé l'Acarnanie, nos voyageurs passèrent l'Acheloüs, et

arrivèrent, le 21 novembre, à Missolonghi. Ici il est impossible de ne

pas nous arrêter, et de ne pas songer d'avance à cette triste visite

qu'il y fit quinze ans après, quand, au milieu de sa carrière, et dans

toute la plénitude de sa réputation, il vint donner sa vie pour la cause

de ce pays qu'il traversait alors comme un simple et jeune étranger. Si

quelque esprit lui eût alors révélé ce qui devait arriver dans cet

intervalle; s'il lui avait montré, d'un côté, les triomphes qui

l'attendaient, le pouvoir que son génie varié obtiendrait sur les cœurs

pour les élever ou les abaisser, pour les éclairer ou les rendre plus

sombres; et s'il eût placé d'un autre côté les inconvéniens attachés à

ce don funeste: la fatigue et le dégoût que l'imagination donne à l'ame;

les ravages de ce feu intérieur qui dévore celui qui le possède, tandis

qu'il éblouit les autres; l'envie que tant de grandeur excite parmi les

autres hommes; la vengeance qu'ils tirent de celui qui les force à

regarder si haut pour l'admirer; on peut se le demander, eût-il accepté

la gloire à de telles conditions? N'aurait-il pas senti, au contraire,

que c'était l'acheter à trop haut prix, et que cet état de guerre

continuel contre le monde entier pendant sa vie ne serait que faiblement

récompensé par une immortalité que ce même monde serait obligé de lui

accorder après son trépas?

À Missolonghi, il renvoya tous ses Albanais, à l'exception d'un seul,

nommé Dervish, qu'il prit à son service, et qui demeura avec lui pendant

tout le tems qu'il fut en Orient, avec Basile, le domestique que lui

avait donné Ali-Pacha. Après avoir habité près de quinze jours à Patras,

il se dirigea sur Vostitza. En approchant de cette ville, le sommet

neigeux du Parnasse, s'élevant comme une tour de l'autre côté du golfe,

s'offrit pour la première fois à ses yeux. Deux jours après, dans les

bosquets sacrés de Delphes, il écrivit les stances que cette vue lui

avait inspirées, et qui commencent ainsi:

Ô toi, Parnasse! que je vois maintenant, non comme l'imagination te

présente souvent dans les songes du poète endormi, etc.

C'est vers cette époque que, se promenant à cheval, au pied du Parnasse,

il vit dans les airs voler une troupe considérable d'aigles, phénomène

qui semble avoir frappé son imagination d'une sorte de superstition

poétique; car il y fait plus d'une fois allusion dans son journal. «Me

rendant à la fontaine de Delphes (Castri), en 1809, je vis une troupe de

douze aigles, et j'acceptai le présage, bien que Hobhouse soutînt,

probablement par plaisanterie, que c'étaient des vautours. J'avais la

veille composé les vers sur le Parnasse, dans _Childe Harold_; en voyant

ces oiseaux, j'espérai qu'Apollon avait agréé mon hommage. Du moins,

j'ai eu le nom et la réputation de poète dans l'âge réellement poétique

de la vie, de vingt à trente. Si cela continuera, c'est une autre

question.»

Dans son journal, en racontant son départ de Patras, il cite une

anecdote qui fera honneur à son humanité aux yeux de tous ceux qui ne

seront point chasseurs. «Le dernier oiseau sur lequel j'ai tiré fut un

aiglon, sur le bord du golfe de Lépante, près Vostitza. Il n'était que

blessé, et je voulus le sauver; son œil était si brillant! Mais il

languit et mourut en peu de jours. Je n'ai jamais essayé depuis et

jamais je n'essaierai de tuer un autre oiseau.»

Peu de choses étonnent autant les voyageurs en Grèce que l'extrême

petitesse de ces pays qui ont occupé si long-tems les cent bouches de la

renommée. «On pourrait, dit M. Hobhouse, sans trop presser son cheval,

aller de Livadie à Thèbes et revenir entre le déjeuner et le dîner, et,

sans bagage, faire facilement, en deux jours, le tour de la Béotie.»

Après avoir visité en très-peu de tems les fontaines de Mémoire et

d'Oubli, à Livadie, et les retraites d'Apollon Isménien, à Thèbes, nos

voyageurs tournèrent enfin leurs pas vers Athènes, l'objet de leurs

rêves poétiques, traversèrent le mont Cythéron, et arrivèrent en vue des

ruines de Philé, la veille de Noël 1809.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 20 / 29 段