»J'ignore quand je pourrai vous écrire de nouveau, car cela dépend de

notre expérimenté capitaine, le brave Kidd, et «des vents orageux qui

_ne_ soufflent _pas_ dans cette saison.» Je quitte l'Angleterre sans

regret; j'y retournerai sans plaisir. Je suis comme Adam, le premier

pécheur condamné à la déportation; mais je n'ai pas d'Ève, et je n'ai

pas mangé de pomme, si ce n'est des pommes sures et sauvages. Ainsi

finit mon premier chapitre.

»Adieu. Tout à vous, etc.»

Dans cette lettre étaient renfermées les strophes suivantes, dont nous

regrettons de ne pouvoir rendre toute la gaîté et le naturel:

En rade de Falmouth, 30 juin 1809.

1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une

brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât, au-dessus

duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le

coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens

des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à

bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles,

caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus

petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à

bord du paquebot de Lisbonne.

2. Nos matelots détachent les amarres; tout le monde aux rames. Le

bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant,

poussez loin du rivage. «Prenez garde! cette caisse renferme des

liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade!

madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous

aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes, maîtres et

valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme

des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que

de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!

3. Enfin nous l'avons atteint! Voilà le capitaine, le brave Kidd, qui

commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement,

les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà

hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il

n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[117]. Qui diable peut loger

là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à la

fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous nous

pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! j'aurais

échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau navire,

le paquebot de Lisbonne.

[Note 117: _Queen mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante

description de cette petite reine des fées et de son petit

équipage.]

4. «Fletcher! Murray! Rob[118]! où êtes-vous? étendus sur le pont comme

des bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde

pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens affreux en

roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son

déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur

la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet?»--«Non, une tasse

d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur

le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce

navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»

[Note 118: Abréviation pour Robert.]

5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en

reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un

moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes,

la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions

donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des

petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que

nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se

soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser

manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?

BYRON.

Le 2 juillet, le navire mit à la voile de Falmouth; et après une

heureuse traversée de quatre jours et demi, nos voyageurs arrivèrent à

Lisbonne, et se logèrent dans cette ville.

Lord Byron citait souvent une étrange anecdote que le capitaine Kidd,

commandant du paquebot, lui avait racontée pendant la traversée. Cet

officier lui dit qu'une nuit, étant endormi, il fut réveillé par le

poids de quelque chose de lourd sur son estomac, et qu'à l'aide d'une

petite clarté qui régnait dans sa chambre, il reconnut distinctement le

corps de son frère qui, à cette époque, servait aux grandes Indes dans

la marine royale, revêtu de son uniforme et couché en travers sur son

lit. Pensant que c'était une illusion de ses sens, il ferma les yeux, et

essaya de dormir. Mais la même pression se fit encore sentir, et chaque

fois qu'il se hasarda à ouvrir les yeux, il vit la même figure couchée

en travers sur lui dans la même position. Pour ajouter encore à ce que

cet événement avait de merveilleux, en étendant la main pour toucher ce

fantôme, il sentît que l'uniforme dont il paraissait couvert était tout

dégouttant d'eau. À l'arrivée d'un de ses camarades qu'il appela au

secours, l'apparition s'évanouit; mais quelques mois après, il reçut

l'accablante nouvelle que son frère était mort cette nuit-là même, noyé

dans les mers des Indes. Le capitaine Kidd n'avait pas le plus léger

doute sur la réalité de cette apparition surnaturelle.

Les lettres suivantes de Lord Byron à son ami Hodgson, quoique écrites

avec une gaîté et une légèreté d'écolier, donneront quelque idée de

l'impression que lui fit son séjour à Lisbonne. De telles lettres, qui

contrastent si fortement avec les nobles stances sur le Portugal, qui se

trouvent dans le _Childe Harold_, montreront combien son imagination

était versatile, et sous combien d'aspects différens il pouvait

envisager les mêmes choses suivant les différentes dispositions d'esprit

où il était.

LETTRE XXXVII.

À M. HODGSON.

Lisbonne, 16 juillet 1809.

MON CHER HODGSON,

«Jusqu'ici nous avons poursuivi notre route; nous avons vu des choses

magnifiques, des palais, des couvens; mais comme tout cela se trouvera

écrit au large dans le premier volume de voyages de mon ami Hobhouse, je

ne veux point anticiper, ni le voler, en fraudant le plus petit détail,

et vous le communiquant ainsi d'une manière clandestine dans une lettre.

Tout ce que je puis me permettre de vous dire, c'est que le village de

Cintra, dans l'Estramadoure, est peut-être le plus beau village du

monde..................................................................

»Je suis très-heureux ici, parce que j'aime les oranges, et que je parle

mauvais latin aux moines, qui le comprennent d'autant mieux, qu'il est

plus semblable au leur. Et puis je vais en société (avec mes pistolets

de poche). Et puis je nage dans le Tage, que j'ai traversé d'un seul

coup. Et puis je monte à cheval sur un âne ou sur une mule. Et puis j'ai

attrapé la diarrhée, et j'ai été piqué par les mosquites: mais qu'est-ce

que cela fait? on ne doit point chercher ses aises quand on fait une

partie de plaisir.

«Quand les Portugais font les méchans, je dis _caracho_! le grand juron

des fashionables de ce pays-ci, et qui remplace parfaitement notre

_damnation_. Quand je suis mécontent de mon voisin, je l'appelle _combro

de merda_; avec ces deux phrases et une troisième, _cobra burro_, qui

signifie: procurez-moi un âne, je suis universellement reconnu pour un

homme de distinction, et qui parle fort bien toutes les langues. Quelle

joyeuse vie nous menons, nous autres voyageurs!... si nous avions la

nourriture et le vêtement. Mais sérieusement, et par malheur trop

sérieusement parlant, tout au monde est préférable à l'Angleterre; et

jusqu'ici je m'amuse beaucoup de mon voyage.

»Demain, nous partons pour faire à cheval plus de quatre cents milles en

poste, jusqu'à Gibraltar, où nous nous embarquerons pour Mélite et

Byzance. Une lettre me parviendrait à Malte, ou me serait envoyée si

j'étais absent. Embrassez, je vous prie, les Drury, les Dwyer, et tous

les Éphésiens que vous rencontrerez. J'écris en ce moment avec le crayon

qui m'a été donné par Butler, ce qui rend ma mauvaise main pire encore.

Excusez mon _illisibilité_...

»Hodgson! envoyez-moi les nouvelles, les morts et les défaites, les

crimes capitaux et les malheurs de mes amis. Donnez-moi quelques détails

sur les sujets littéraires, les controverses et les critiques; tout cela

me sera agréable: _Suave mari magno_, etc. En parlant de cela, j'ai été

malade à la mer et de la mer. Adieu...

»Votre affectionné, etc.»

LETTRE XXXVIII.

À M. HODGSON.

Gibraltar, 6 août 1809.

«Je viens d'arriver dans cette ville après un voyage de près de cinq

cents milles, à travers le Portugal et une partie de l'Espagne. Nous

allâmes à cheval de Lisbonne à Séville et à Cadix, et de là nous

montâmes à bord de la frégate _l'Hypérion_ pour nous rendre ici. Les

chevaux sont excellens, nous faisions soixante-dix milles par jour. Des

œufs, du vin, des lits bien durs, sont toutes les commodités qu'offre la

route; mais sous un climat aussi brûlant, c'est bien assez. Ma santé est

meilleure qu'en Angleterre.

»Séville est une belle ville, et la Sierra Moréna est une montagne bien

digne de ce nom; mais le diable emporte les descriptions! elles sont

toujours ennuyeuses. Cadix! délicieuse Cadix! c'est le plus beau point

de la terre..., et la beauté de ses rues et de ses bâtimens ne le cède

qu'à l'amabilité de ses habitans. Car, préjugé national à part, je dois

avouer que les femmes de Cadix sont aussi supérieures en beauté aux

femmes anglaises, que les Espagnols sont inférieurs aux Anglais pour

toutes les qualités qui donnent de la dignité au nom d'homme... Au

moment où je commençais à faire quelques connaissances dans la ville, je

fus obligé d'en partir.

»Vous n'attendez pas de moi une longue lettre après une telle course à

cheval, «sur ces rosses d'Asie à l'embonpoint hypocrite.» En parlant

d'Asie, cela me fait penser à l'Afrique, qui n'est qu'à cinq milles de

ma demeure actuelle; j'y veux aller me promener avant de partir pour

Constantinople...

«Cadix est une vraie Cythère; beaucoup de grands d'Espagne s'y sont

réfugiés, après avoir quitté Madrid à la suite des troubles: c'est, je

crois, la plus jolie ville et la plus propre de l'Europe. Londres est

sale en comparaison... Les Espagnoles se ressemblent toutes; leur

éducation est la même. La femme d'un duc est comme la femme d'un paysan

sous le rapport de l'instruction; et pour les manières, la femme d'un

paysan a les mêmes que la duchesse. Certainement elles sont séduisantes;

mais elles n'ont qu'une idée dans la tête, et l'unique affaire de toute

leur vie est l'intrigue...

«J'ai vu sir John Carr à Séville et à Cadix; et comme le barbier de

Swift, je l'ai supplié de ne me point faire figurer dans son journal.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir des Drury et des Davies et de

tous ceux de ce genre-là qui sont encore en vie[119].

[Note 119: Des recommandations de ce genre, dit M. Hodgson,

dans une note au bas de la copie de cette lettre, se trouvent

à chaque pas dans sa correspondance. Il ne se contentait pas

de s'informer de la santé de ses amis et de leur donner cette

marque de souvenir. Si l'on pouvait savoir tout ce qu'il a

fait pour ses nombreux amis, certes il paraîtrait bien digne

d'en avoir eu. Pour moi, je me fais un plaisir de reconnaître

avec les sentimens de la plus vive gratitude, qu'il est venu

généreusement et bien à propos à mon secours; et si mon

pauvre ami Bland vivait encore, il rendrait aussi de grand

cœur le même hommage à la mémoire de Byron, quoique, après

tout, je sois de tous les hommes celui qui lui doit le plus

de reconnaissance.

(_Note de Moore_.)]

Envoyez-moi une lettre et des nouvelles à Malte. Ma première sera datée

du Caucase ou de la montagne de Sion. Je repasserai en Espagne avant de

me rendre en Angleterre, car je suis amoureux de ce pays. Adieu, etc.»

Dans une lettre à Mrs. Byron, datée de Gibraltar, quelques jours après,

il répète les mêmes détails sur son voyage, mais un peu plus étendus.

«Pour faire compensation, dit-il, à la saleté de Lisbonne et de ses

habitans, le village de Cintra, situé à quinze milles environ de cette

capitale, est peut-être, sous tous les rapports, le plus délicieux de

l'Europe; il renferme des beautés de toute espèce, naturelles et

artificielles. Des palais et des jardins s'élevant au milieu des

rochers, des cataractes et des précipices; des couvens sur des hauteurs

prodigieuses. Dans le lointain la vue de la mer et du Tage, et, en

outre, quoique ce ne soit qu'une circonstance bien secondaire, ce

village est remarquable comme étant le lieu où fut signée la fameuse

_convention_ de sir H*** D**[120]. Il réunit l'apparence sauvage et

pittoresque des montagnes de l'Écosse avec la verdure et la fécondité du

midi de la France. Près de là est le palais de Mafra, l'orgueil des

Portugais, et qui serait admiré dans tous les pays du monde sous le

rapport de la magnificence, mais non sous celui de l'élégance. Un

couvent y est annexé; les moines sont assez polis, et entendent le

latin, de sorte que nous eûmes ensemble une longue conversation. Ils ont

une belle bibliothèque, et me demandèrent si _les Anglais_ avaient _des

livres_ dans leur pays.»

[Note 120: Le colonel Napier, dans une note à son excellente

_Histoire de la guerre de la Péninsule_, relève l'erreur dans

laquelle Byron est tombé avec plusieurs autres; la convention

dont il s'agit ayant été signée à trente milles de

Cintra.--Voy. _Childe Harold_, chant Ier.

(_Note de Moore_.)]

Il raconte ensuite dans la même lettre une aventure qui lui arriva à

Séville, et qui peut donner une juste idée de lui-même et du pays où il

se trouvait:

«Nous logeâmes dans la maison de deux dames espagnoles non mariées, qui

possèdent six maisons à Séville, et me donnèrent un curieux modèle des

manières espagnoles. Ce sont des dames de qualité: l'aînée est une fort

belle femme; la seconde est agréable, mais elle n'est pas d'un port

aussi avantageux que dona Josepha. La liberté de manières qui est

générale ici m'étonna d'abord beaucoup; dans la suite de mes

observations, j'eus lieu de remarquer que la réserve n'est pas le

caractère dominant des Espagnoles, qui, en général, sont très-bien, avec

de grands yeux noirs et de fort belles formes. L'aînée honora votre fils

indigne d'une attention toute particulière, elle m'embrassa au moment de

mon départ (je n'y avais demeuré que trois jours). Elle coupa une boucle

de mes cheveux, et me fit cadeau d'une tresse des siens de trois pieds

de long, que je vous envoie, et que je vous prie de vouloir bien me

garder jusqu'à mon retour. Ses mots d'adieu furent: _Adios, tu hermoso!

me gustas mucho_. «Adieu! beau cavalier, tu me plais beaucoup.» Elle

m'offrit une partie de son propre appartement, que ma vertu ne me permit

pas d'accepter; elle rit beaucoup, me dit que j'avais quelque amante en

Angleterre, et ajouta qu'elle allait se marier à un officier de l'armée

espagnole.»

Parmi les beautés espagnoles, qui avaient excité en masse son

imagination, il paraît qu'une dame était au moment de fixer plus

particulièrement son attention:

«Cadix, la délicieuse Cadix, est la plus agréable ville que j'aie encore

vue; elle est bien différente de nos villes anglaises, excepté sous le

rapport de la propreté; elle est aussi propre que Londres, mais pleine

des plus belles femmes de l'Espagne; les belles de Cadix sont pour

l'Espagne ce que sont les belles du Lancashire pour l'Angleterre.

Précisément au moment où je venais d'être présenté à la grandesse, et

que je commençais à l'aimer, je me suis vu obligé de quitter Cadix pour

cet affreux Gibraltar; mais avant de rentrer en Angleterre, j'y veux

faire une autre visite.

»La veille de mon départ, j'étais à l'opéra dans la loge de l'amiral ***

avec sa femme et sa fille. Elle est très-jolie dans le genre espagnol,

qui, à mon avis, n'est pas inférieur au genre anglais pour la beauté

proprement dite, et qui est bien plus séduisant. De longs cheveux noirs,

des yeux noirs et languissans, un teint olive-claire et des formes plus

gracieuses, quand elles sont animées par le mouvement, que n'en peut

concevoir un Anglais, habitué à l'air nonchalant et apathique de ses

belles compatriotes; ajoutez à cela la mise à la fois la plus décente et

du meilleur goût, qui rend une beauté espagnole tout-à-fait

irrésistible.

»Mademoiselle *** et son jeune frère comprenaient un peu le français,

et, après avoir témoigné ses regrets que je ne susse pas l'espagnol,

elle me proposa de m'enseigner cette langue. Je ne pus répondre que par

un profond salut, regrettant de quitter Cadix trop promptement pour

faire tous les progrès qui eussent naturellement suivi mes études sous

une si charmante directrice. Je me tenais debout, sur le derrière de la

loge, qui ressemble assez à nos loges d'opéra (le théâtre est vaste,

bien décoré, et la musique admirable), comme le font généralement les

Anglais pour ne pas incommoder les dames qui sont devant, quand la belle

espagnole déplaça une vieille femme, tante ou duègne, et m'ordonna de

venir m'asseoir à côté d'elle, à une distance honnête de la maman. Le

spectacle terminé, je m'étais éclipsé, et je traversais le passage avec

plusieurs hommes, quand la dame, tournant la tête par hasard, m'appela,

et j'eus l'honneur de la conduire jusqu'à la maison de l'amiral. J'ai

reçu une invitation pour l'époque de mon retour à Cadix, et j'en

profiterai certainement si je repasse par l'Espagne, en revenant

d'Asie.»

C'est à ces aventures, ou plutôt à ces commencemens d'aventures, qu'il

fait allusion dans la première partie de ses _Souvenirs_; et c'est de la

plus jeune de ses belles hôtesses de Séville qu'il dit qu'il devint

amoureux, à l'aide d'un dictionnaire.

«Pendant quelque tems, dit-il, je réussis très-bien dans mes études de

langue et dans mon amour[121], jusqu'à ce que la dame prit une fantaisie

pour une bague que je portais, et s'opiniâtra à ce que je la lui

donnasse comme un gage de ma sincérité. Cela était impossible, et je lui

déclarai que tout ce que je possédais était à son service, excepté cette

bague dont j'avais fait vœu de ne pas me séparer. La jeune Espagnole se

fâcha, son amant ne tarda pas à se fâcher aussi, et l'affaire se termina

par une froide séparation. Bientôt après je mis à la voile pour Malte,

où je perdis à la fois et mon cœur et ma bague.»

[Note 121: Nous trouvons une allusion à cet incident dans

_Don Juan_:

«Il est agréable d'apprendre une langue étrangère des yeux et

des lèvres d'une femme... c'est-à-dire quand la maîtresse et

l'écolier sont jeunes tous les deux, comme il m'arriva à moi,

etc.»]

Dans une lettre sur Gibraltar que nous venons de citer, il ajoute: «Je

vais demain en Afrique, qui n'est qu'à six milles de cette forteresse.

Mon premier séjour après sera Cagliari, en Sardaigne, où je serai

présenté à sa majesté. J'ai un superbe uniforme pour habit de cour,

indispensable à un voyageur.» Toutefois il ne mit pas à exécution son

projet de visiter l'Afrique. Après un court séjour à Gibraltar, où il

dîna une fois avec lady Westmoreland, et une autre avec le général

Castaños, il partit de Malte, par le paquebot, le 19 août. Il avait

renvoyé en Angleterre Joe Murray et le jeune Rushton, la santé de ce

dernier ne lui permettant pas de l'accompagner plus long-tems.

«Je vous prie, dit-il à sa mère, ayez toutes sortes de bontés pour cet

enfant; car c'est mon grand favori[122].»

[Note 122: Voici le _post-scriptum_ de cette lettre:

«Ainsi lord G... est marié à une paysanne! c'est fort bien!

Si je me marie, je vous amènerai une sultane, avec une

demi-douzaine de villes pour dot; et pour vous réconcilier

avec une belle-fille ottomane, elle vous donnera un boisseau

de perles, pas plus grosses que des œufs d'autruche et pas

plus petites que des noix.»]

Il écrivit aussi une lettre au père de cet enfant, qui donne une si

bonne idée de la bonté et de la sensibilité de son ame, que j'ai grand

plaisir à l'insérer ici.

LETTRE XXXIX.

À M. RUSHTON.

Gibraltar, 15 août 1809.

M. RUSHTON,

«J'ai envoyé Robert en Angleterre avec M. Murray, parce que le pays que

je vais traverser est dans une condition peu sûre, particulièrement pour

un enfant aussi jeune. Je vous permets de garder vingt-cinq livres

sterling par an pour son éducation, si je ne reviens pas avant cette

époque, et je désire qu'il soit toujours considéré comme étant à mon

service. Prenez-en le plus grand soin; qu'il soit envoyé à l'école. Dans

le cas où je viendrais à mourir, j'ai eu soin dans mon testament de lui

assurer une existence indépendante. Il s'est conduit extrêmement bien,

et a beaucoup voyagé, en égard au peu de tems qu'a duré son absence.

Vous déduirez les frais de son éducation de votre fermage.»

BYRON.

Ce fut le sort de Byron, pendant toute sa vie, de trouver partout où il

alla des personnes qui, par leur caractère extraordinaire, ou les

circonstances dans lesquelles elles s'étaient trouvées, étaient toutes

disposées à sympathiser avec lui. C'est à cette attraction qui se

trouvait en lui pour tout ce qui était étrange et _excentrique_, qu'il

dut, à la fois, les plus agréables, comme aussi les plus pénibles

liaisons qu'il ait formées dans sa vie. C'est dans la première classe

que nous devrons ranger le commerce qu'il entretint avec une dame,

pendant le court séjour qu'il fit à Malte. C'est cette même dame qu'il a

désignée, dans le _Childe Harold_, sous le nom de Florence, et dont il

parle ainsi à sa mère dans une lettre datée de Malte:

«Cette lettre est confiée aux soins d'une femme bien extraordinaire dont

vous avez déjà sans doute entendu parler, Mrs. Spenser Smith, sur la

délivrance de laquelle le marquis de Salvo a publié une brochure, il y a

quelques années. Elle a depuis éprouvé un naufrage, et sa vie a été, dès

le commencement, fertile en incidens si extraordinaires, que, dans un

roman, ils paraîtraient improbables. Elle est née à Constantinople, où

son père, le baron H***, était consul d'Autriche. Elle fut mariée

malheureusement, et cependant jamais sa réputation n'a souffert la plus

légère atteinte. Elle a excité la vengeance de Bonaparte en prenant part

à quelque conspiration, a vu plusieurs fois sa vie en danger; et n'a pas

encore vingt-cinq ans. Elle est ici, se disposant à rejoindre son mari

en Angleterre. L'approche des Français l'a forcée à s'embarquer sur un

vaisseau de guerre, et à quitter précipitamment Trieste, où elle était

allée faire une visite à sa mère. Depuis son arrivée je n'ai presque pas

eu d'autre compagnie. Je l'ai trouvée très-agréable, très-bien élevée et

extrêmement originale. Bonaparte est encore en ce moment si fort irrité

contre elle, que sa vie serait peut-être en danger si on la faisait

prisonnière une seconde fois.»

Le ton dont notre poète lui parle dans _Childe Harold_, parfaitement

d'accord avec ce qu'il vient d'en dire plus haut, respire l'admiration

et l'intérêt, mais sans indiquer un sentiment plus vif.

Aimable Florence! si ce cœur insouciant et flétri pouvait jamais être à

une autre, il serait à toi; mais entraîné par toutes les vagues qui se

succèdent, je n'ose pas brûler sur ton autel un indigne parfum, ou

demander à ton âme chérie une seule pensée pour moi.

C'est ainsi que raisonna Harold quand il jeta les yeux sur ceux de

Florence; il y puisa une admiration profonde, mais nul autre sentiment,

etc., etc.

Dans un homme comme Byron, qui, en même tems qu'il a fait passer dans

ses poésies bien des événemens de sa vie, a mis aussi tant de poésie

dans son existence, il n'est pas toujours facile, en cherchant à

analyser ses sentimens, de distinguer ceux qui furent réels d'avec ceux

qui n'étaient qu'imaginaires. Par exemple la description qu'il nous

donne ici de la froideur et de l'insensibilité avec lesquelles il

contemplait même les charmes de cette séduisante personne est bien peu

d'accord avec l'anecdote que je viens de citer d'après ses Mémoires,

avec beaucoup de passages de ses lettres postérieures, mais surtout avec

l'un de ses petits poèmes les plus gracieux, qu'il désigne comme adressé

à cette même dame, pendant un orage, lorsque notre poète se rendait à

Zitza.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 19 / 29 段