notre expérimenté capitaine, le brave Kidd, et «des vents orageux qui
_ne_ soufflent _pas_ dans cette saison.» Je quitte l'Angleterre sans
regret; j'y retournerai sans plaisir. Je suis comme Adam, le premier
pécheur condamné à la déportation; mais je n'ai pas d'Ève, et je n'ai
pas mangé de pomme, si ce n'est des pommes sures et sauvages. Ainsi
finit mon premier chapitre.
»Adieu. Tout à vous, etc.»
Dans cette lettre étaient renfermées les strophes suivantes, dont nous
regrettons de ne pouvoir rendre toute la gaîté et le naturel:
En rade de Falmouth, 30 juin 1809.
1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une
brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât, au-dessus
duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le
coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens
des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à
bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles,
caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus
petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à
bord du paquebot de Lisbonne.
2. Nos matelots détachent les amarres; tout le monde aux rames. Le
bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant,
poussez loin du rivage. «Prenez garde! cette caisse renferme des
liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade!
madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous
aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes, maîtres et
valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme
des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que
de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!
3. Enfin nous l'avons atteint! Voilà le capitaine, le brave Kidd, qui
commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement,
les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà
hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il
n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[117]. Qui diable peut loger
là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à la
fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous nous
pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! j'aurais
échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau navire,
le paquebot de Lisbonne.
[Note 117: _Queen mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante
description de cette petite reine des fées et de son petit
équipage.]
4. «Fletcher! Murray! Rob[118]! où êtes-vous? étendus sur le pont comme
des bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde
pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens affreux en
roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son
déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur
la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet?»--«Non, une tasse
d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur
le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce
navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»
[Note 118: Abréviation pour Robert.]
5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en
reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un
moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes,
la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions
donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des
petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que
nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se
soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser
manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?
BYRON.
Le 2 juillet, le navire mit à la voile de Falmouth; et après une
heureuse traversée de quatre jours et demi, nos voyageurs arrivèrent à
Lisbonne, et se logèrent dans cette ville.
Lord Byron citait souvent une étrange anecdote que le capitaine Kidd,
commandant du paquebot, lui avait racontée pendant la traversée. Cet
officier lui dit qu'une nuit, étant endormi, il fut réveillé par le
poids de quelque chose de lourd sur son estomac, et qu'à l'aide d'une
petite clarté qui régnait dans sa chambre, il reconnut distinctement le
corps de son frère qui, à cette époque, servait aux grandes Indes dans
la marine royale, revêtu de son uniforme et couché en travers sur son
lit. Pensant que c'était une illusion de ses sens, il ferma les yeux, et
essaya de dormir. Mais la même pression se fit encore sentir, et chaque
fois qu'il se hasarda à ouvrir les yeux, il vit la même figure couchée
en travers sur lui dans la même position. Pour ajouter encore à ce que
cet événement avait de merveilleux, en étendant la main pour toucher ce
fantôme, il sentît que l'uniforme dont il paraissait couvert était tout
dégouttant d'eau. À l'arrivée d'un de ses camarades qu'il appela au
secours, l'apparition s'évanouit; mais quelques mois après, il reçut
l'accablante nouvelle que son frère était mort cette nuit-là même, noyé
dans les mers des Indes. Le capitaine Kidd n'avait pas le plus léger
doute sur la réalité de cette apparition surnaturelle.
Les lettres suivantes de Lord Byron à son ami Hodgson, quoique écrites
avec une gaîté et une légèreté d'écolier, donneront quelque idée de
l'impression que lui fit son séjour à Lisbonne. De telles lettres, qui
contrastent si fortement avec les nobles stances sur le Portugal, qui se
trouvent dans le _Childe Harold_, montreront combien son imagination
était versatile, et sous combien d'aspects différens il pouvait
envisager les mêmes choses suivant les différentes dispositions d'esprit
où il était.
LETTRE XXXVII.
À M. HODGSON.
Lisbonne, 16 juillet 1809.
MON CHER HODGSON,
«Jusqu'ici nous avons poursuivi notre route; nous avons vu des choses
magnifiques, des palais, des couvens; mais comme tout cela se trouvera
écrit au large dans le premier volume de voyages de mon ami Hobhouse, je
ne veux point anticiper, ni le voler, en fraudant le plus petit détail,
et vous le communiquant ainsi d'une manière clandestine dans une lettre.
Tout ce que je puis me permettre de vous dire, c'est que le village de
Cintra, dans l'Estramadoure, est peut-être le plus beau village du
monde..................................................................
»Je suis très-heureux ici, parce que j'aime les oranges, et que je parle
mauvais latin aux moines, qui le comprennent d'autant mieux, qu'il est
plus semblable au leur. Et puis je vais en société (avec mes pistolets
de poche). Et puis je nage dans le Tage, que j'ai traversé d'un seul
coup. Et puis je monte à cheval sur un âne ou sur une mule. Et puis j'ai
attrapé la diarrhée, et j'ai été piqué par les mosquites: mais qu'est-ce
que cela fait? on ne doit point chercher ses aises quand on fait une
partie de plaisir.
«Quand les Portugais font les méchans, je dis _caracho_! le grand juron
des fashionables de ce pays-ci, et qui remplace parfaitement notre
_damnation_. Quand je suis mécontent de mon voisin, je l'appelle _combro
de merda_; avec ces deux phrases et une troisième, _cobra burro_, qui
signifie: procurez-moi un âne, je suis universellement reconnu pour un
homme de distinction, et qui parle fort bien toutes les langues. Quelle
joyeuse vie nous menons, nous autres voyageurs!... si nous avions la
nourriture et le vêtement. Mais sérieusement, et par malheur trop
sérieusement parlant, tout au monde est préférable à l'Angleterre; et
jusqu'ici je m'amuse beaucoup de mon voyage.
»Demain, nous partons pour faire à cheval plus de quatre cents milles en
poste, jusqu'à Gibraltar, où nous nous embarquerons pour Mélite et
Byzance. Une lettre me parviendrait à Malte, ou me serait envoyée si
j'étais absent. Embrassez, je vous prie, les Drury, les Dwyer, et tous
les Éphésiens que vous rencontrerez. J'écris en ce moment avec le crayon
qui m'a été donné par Butler, ce qui rend ma mauvaise main pire encore.
Excusez mon _illisibilité_...
»Hodgson! envoyez-moi les nouvelles, les morts et les défaites, les
crimes capitaux et les malheurs de mes amis. Donnez-moi quelques détails
sur les sujets littéraires, les controverses et les critiques; tout cela
me sera agréable: _Suave mari magno_, etc. En parlant de cela, j'ai été
malade à la mer et de la mer. Adieu...
»Votre affectionné, etc.»
LETTRE XXXVIII.
À M. HODGSON.
Gibraltar, 6 août 1809.
«Je viens d'arriver dans cette ville après un voyage de près de cinq
cents milles, à travers le Portugal et une partie de l'Espagne. Nous
allâmes à cheval de Lisbonne à Séville et à Cadix, et de là nous
montâmes à bord de la frégate _l'Hypérion_ pour nous rendre ici. Les
chevaux sont excellens, nous faisions soixante-dix milles par jour. Des
œufs, du vin, des lits bien durs, sont toutes les commodités qu'offre la
route; mais sous un climat aussi brûlant, c'est bien assez. Ma santé est
meilleure qu'en Angleterre.
»Séville est une belle ville, et la Sierra Moréna est une montagne bien
digne de ce nom; mais le diable emporte les descriptions! elles sont
toujours ennuyeuses. Cadix! délicieuse Cadix! c'est le plus beau point
de la terre..., et la beauté de ses rues et de ses bâtimens ne le cède
qu'à l'amabilité de ses habitans. Car, préjugé national à part, je dois
avouer que les femmes de Cadix sont aussi supérieures en beauté aux
femmes anglaises, que les Espagnols sont inférieurs aux Anglais pour
toutes les qualités qui donnent de la dignité au nom d'homme... Au
moment où je commençais à faire quelques connaissances dans la ville, je
fus obligé d'en partir.
»Vous n'attendez pas de moi une longue lettre après une telle course à
cheval, «sur ces rosses d'Asie à l'embonpoint hypocrite.» En parlant
d'Asie, cela me fait penser à l'Afrique, qui n'est qu'à cinq milles de
ma demeure actuelle; j'y veux aller me promener avant de partir pour
Constantinople...
«Cadix est une vraie Cythère; beaucoup de grands d'Espagne s'y sont
réfugiés, après avoir quitté Madrid à la suite des troubles: c'est, je
crois, la plus jolie ville et la plus propre de l'Europe. Londres est
sale en comparaison... Les Espagnoles se ressemblent toutes; leur
éducation est la même. La femme d'un duc est comme la femme d'un paysan
sous le rapport de l'instruction; et pour les manières, la femme d'un
paysan a les mêmes que la duchesse. Certainement elles sont séduisantes;
mais elles n'ont qu'une idée dans la tête, et l'unique affaire de toute
leur vie est l'intrigue...
«J'ai vu sir John Carr à Séville et à Cadix; et comme le barbier de
Swift, je l'ai supplié de ne me point faire figurer dans son journal.
Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir des Drury et des Davies et de
tous ceux de ce genre-là qui sont encore en vie[119].
[Note 119: Des recommandations de ce genre, dit M. Hodgson,
dans une note au bas de la copie de cette lettre, se trouvent
à chaque pas dans sa correspondance. Il ne se contentait pas
de s'informer de la santé de ses amis et de leur donner cette
marque de souvenir. Si l'on pouvait savoir tout ce qu'il a
fait pour ses nombreux amis, certes il paraîtrait bien digne
d'en avoir eu. Pour moi, je me fais un plaisir de reconnaître
avec les sentimens de la plus vive gratitude, qu'il est venu
généreusement et bien à propos à mon secours; et si mon
pauvre ami Bland vivait encore, il rendrait aussi de grand
cœur le même hommage à la mémoire de Byron, quoique, après
tout, je sois de tous les hommes celui qui lui doit le plus
de reconnaissance.
(_Note de Moore_.)]
Envoyez-moi une lettre et des nouvelles à Malte. Ma première sera datée
du Caucase ou de la montagne de Sion. Je repasserai en Espagne avant de
me rendre en Angleterre, car je suis amoureux de ce pays. Adieu, etc.»
Dans une lettre à Mrs. Byron, datée de Gibraltar, quelques jours après,
il répète les mêmes détails sur son voyage, mais un peu plus étendus.
«Pour faire compensation, dit-il, à la saleté de Lisbonne et de ses
habitans, le village de Cintra, situé à quinze milles environ de cette
capitale, est peut-être, sous tous les rapports, le plus délicieux de
l'Europe; il renferme des beautés de toute espèce, naturelles et
artificielles. Des palais et des jardins s'élevant au milieu des
rochers, des cataractes et des précipices; des couvens sur des hauteurs
prodigieuses. Dans le lointain la vue de la mer et du Tage, et, en
outre, quoique ce ne soit qu'une circonstance bien secondaire, ce
village est remarquable comme étant le lieu où fut signée la fameuse
_convention_ de sir H*** D**[120]. Il réunit l'apparence sauvage et
pittoresque des montagnes de l'Écosse avec la verdure et la fécondité du
midi de la France. Près de là est le palais de Mafra, l'orgueil des
Portugais, et qui serait admiré dans tous les pays du monde sous le
rapport de la magnificence, mais non sous celui de l'élégance. Un
couvent y est annexé; les moines sont assez polis, et entendent le
latin, de sorte que nous eûmes ensemble une longue conversation. Ils ont
une belle bibliothèque, et me demandèrent si _les Anglais_ avaient _des
livres_ dans leur pays.»
[Note 120: Le colonel Napier, dans une note à son excellente
_Histoire de la guerre de la Péninsule_, relève l'erreur dans
laquelle Byron est tombé avec plusieurs autres; la convention
dont il s'agit ayant été signée à trente milles de
Cintra.--Voy. _Childe Harold_, chant Ier.
(_Note de Moore_.)]
Il raconte ensuite dans la même lettre une aventure qui lui arriva à
Séville, et qui peut donner une juste idée de lui-même et du pays où il
se trouvait:
«Nous logeâmes dans la maison de deux dames espagnoles non mariées, qui
possèdent six maisons à Séville, et me donnèrent un curieux modèle des
manières espagnoles. Ce sont des dames de qualité: l'aînée est une fort
belle femme; la seconde est agréable, mais elle n'est pas d'un port
aussi avantageux que dona Josepha. La liberté de manières qui est
générale ici m'étonna d'abord beaucoup; dans la suite de mes
observations, j'eus lieu de remarquer que la réserve n'est pas le
caractère dominant des Espagnoles, qui, en général, sont très-bien, avec
de grands yeux noirs et de fort belles formes. L'aînée honora votre fils
indigne d'une attention toute particulière, elle m'embrassa au moment de
mon départ (je n'y avais demeuré que trois jours). Elle coupa une boucle
de mes cheveux, et me fit cadeau d'une tresse des siens de trois pieds
de long, que je vous envoie, et que je vous prie de vouloir bien me
garder jusqu'à mon retour. Ses mots d'adieu furent: _Adios, tu hermoso!
me gustas mucho_. «Adieu! beau cavalier, tu me plais beaucoup.» Elle
m'offrit une partie de son propre appartement, que ma vertu ne me permit
pas d'accepter; elle rit beaucoup, me dit que j'avais quelque amante en
Angleterre, et ajouta qu'elle allait se marier à un officier de l'armée
espagnole.»
Parmi les beautés espagnoles, qui avaient excité en masse son
imagination, il paraît qu'une dame était au moment de fixer plus
particulièrement son attention:
«Cadix, la délicieuse Cadix, est la plus agréable ville que j'aie encore
vue; elle est bien différente de nos villes anglaises, excepté sous le
rapport de la propreté; elle est aussi propre que Londres, mais pleine
des plus belles femmes de l'Espagne; les belles de Cadix sont pour
l'Espagne ce que sont les belles du Lancashire pour l'Angleterre.
Précisément au moment où je venais d'être présenté à la grandesse, et
que je commençais à l'aimer, je me suis vu obligé de quitter Cadix pour
cet affreux Gibraltar; mais avant de rentrer en Angleterre, j'y veux
faire une autre visite.
»La veille de mon départ, j'étais à l'opéra dans la loge de l'amiral ***
avec sa femme et sa fille. Elle est très-jolie dans le genre espagnol,
qui, à mon avis, n'est pas inférieur au genre anglais pour la beauté
proprement dite, et qui est bien plus séduisant. De longs cheveux noirs,
des yeux noirs et languissans, un teint olive-claire et des formes plus
gracieuses, quand elles sont animées par le mouvement, que n'en peut
concevoir un Anglais, habitué à l'air nonchalant et apathique de ses
belles compatriotes; ajoutez à cela la mise à la fois la plus décente et
du meilleur goût, qui rend une beauté espagnole tout-à-fait
irrésistible.
»Mademoiselle *** et son jeune frère comprenaient un peu le français,
et, après avoir témoigné ses regrets que je ne susse pas l'espagnol,
elle me proposa de m'enseigner cette langue. Je ne pus répondre que par
un profond salut, regrettant de quitter Cadix trop promptement pour
faire tous les progrès qui eussent naturellement suivi mes études sous
une si charmante directrice. Je me tenais debout, sur le derrière de la
loge, qui ressemble assez à nos loges d'opéra (le théâtre est vaste,
bien décoré, et la musique admirable), comme le font généralement les
Anglais pour ne pas incommoder les dames qui sont devant, quand la belle
espagnole déplaça une vieille femme, tante ou duègne, et m'ordonna de
venir m'asseoir à côté d'elle, à une distance honnête de la maman. Le
spectacle terminé, je m'étais éclipsé, et je traversais le passage avec
plusieurs hommes, quand la dame, tournant la tête par hasard, m'appela,
et j'eus l'honneur de la conduire jusqu'à la maison de l'amiral. J'ai
reçu une invitation pour l'époque de mon retour à Cadix, et j'en
profiterai certainement si je repasse par l'Espagne, en revenant
d'Asie.»
C'est à ces aventures, ou plutôt à ces commencemens d'aventures, qu'il
fait allusion dans la première partie de ses _Souvenirs_; et c'est de la
plus jeune de ses belles hôtesses de Séville qu'il dit qu'il devint
amoureux, à l'aide d'un dictionnaire.
«Pendant quelque tems, dit-il, je réussis très-bien dans mes études de
langue et dans mon amour[121], jusqu'à ce que la dame prit une fantaisie
pour une bague que je portais, et s'opiniâtra à ce que je la lui
donnasse comme un gage de ma sincérité. Cela était impossible, et je lui
déclarai que tout ce que je possédais était à son service, excepté cette
bague dont j'avais fait vœu de ne pas me séparer. La jeune Espagnole se
fâcha, son amant ne tarda pas à se fâcher aussi, et l'affaire se termina
par une froide séparation. Bientôt après je mis à la voile pour Malte,
où je perdis à la fois et mon cœur et ma bague.»
[Note 121: Nous trouvons une allusion à cet incident dans
_Don Juan_:
«Il est agréable d'apprendre une langue étrangère des yeux et
des lèvres d'une femme... c'est-à-dire quand la maîtresse et
l'écolier sont jeunes tous les deux, comme il m'arriva à moi,
etc.»]
Dans une lettre sur Gibraltar que nous venons de citer, il ajoute: «Je
vais demain en Afrique, qui n'est qu'à six milles de cette forteresse.
Mon premier séjour après sera Cagliari, en Sardaigne, où je serai
présenté à sa majesté. J'ai un superbe uniforme pour habit de cour,
indispensable à un voyageur.» Toutefois il ne mit pas à exécution son
projet de visiter l'Afrique. Après un court séjour à Gibraltar, où il
dîna une fois avec lady Westmoreland, et une autre avec le général
Castaños, il partit de Malte, par le paquebot, le 19 août. Il avait
renvoyé en Angleterre Joe Murray et le jeune Rushton, la santé de ce
dernier ne lui permettant pas de l'accompagner plus long-tems.
«Je vous prie, dit-il à sa mère, ayez toutes sortes de bontés pour cet
enfant; car c'est mon grand favori[122].»
[Note 122: Voici le _post-scriptum_ de cette lettre:
«Ainsi lord G... est marié à une paysanne! c'est fort bien!
Si je me marie, je vous amènerai une sultane, avec une
demi-douzaine de villes pour dot; et pour vous réconcilier
avec une belle-fille ottomane, elle vous donnera un boisseau
de perles, pas plus grosses que des œufs d'autruche et pas
plus petites que des noix.»]
Il écrivit aussi une lettre au père de cet enfant, qui donne une si
bonne idée de la bonté et de la sensibilité de son ame, que j'ai grand
plaisir à l'insérer ici.
LETTRE XXXIX.
À M. RUSHTON.
Gibraltar, 15 août 1809.
M. RUSHTON,
«J'ai envoyé Robert en Angleterre avec M. Murray, parce que le pays que
je vais traverser est dans une condition peu sûre, particulièrement pour
un enfant aussi jeune. Je vous permets de garder vingt-cinq livres
sterling par an pour son éducation, si je ne reviens pas avant cette
époque, et je désire qu'il soit toujours considéré comme étant à mon
service. Prenez-en le plus grand soin; qu'il soit envoyé à l'école. Dans
le cas où je viendrais à mourir, j'ai eu soin dans mon testament de lui
assurer une existence indépendante. Il s'est conduit extrêmement bien,
et a beaucoup voyagé, en égard au peu de tems qu'a duré son absence.
Vous déduirez les frais de son éducation de votre fermage.»
BYRON.
Ce fut le sort de Byron, pendant toute sa vie, de trouver partout où il
alla des personnes qui, par leur caractère extraordinaire, ou les
circonstances dans lesquelles elles s'étaient trouvées, étaient toutes
disposées à sympathiser avec lui. C'est à cette attraction qui se
trouvait en lui pour tout ce qui était étrange et _excentrique_, qu'il
dut, à la fois, les plus agréables, comme aussi les plus pénibles
liaisons qu'il ait formées dans sa vie. C'est dans la première classe
que nous devrons ranger le commerce qu'il entretint avec une dame,
pendant le court séjour qu'il fit à Malte. C'est cette même dame qu'il a
désignée, dans le _Childe Harold_, sous le nom de Florence, et dont il
parle ainsi à sa mère dans une lettre datée de Malte:
«Cette lettre est confiée aux soins d'une femme bien extraordinaire dont
vous avez déjà sans doute entendu parler, Mrs. Spenser Smith, sur la
délivrance de laquelle le marquis de Salvo a publié une brochure, il y a
quelques années. Elle a depuis éprouvé un naufrage, et sa vie a été, dès
le commencement, fertile en incidens si extraordinaires, que, dans un
roman, ils paraîtraient improbables. Elle est née à Constantinople, où
son père, le baron H***, était consul d'Autriche. Elle fut mariée
malheureusement, et cependant jamais sa réputation n'a souffert la plus
légère atteinte. Elle a excité la vengeance de Bonaparte en prenant part
à quelque conspiration, a vu plusieurs fois sa vie en danger; et n'a pas
encore vingt-cinq ans. Elle est ici, se disposant à rejoindre son mari
en Angleterre. L'approche des Français l'a forcée à s'embarquer sur un
vaisseau de guerre, et à quitter précipitamment Trieste, où elle était
allée faire une visite à sa mère. Depuis son arrivée je n'ai presque pas
eu d'autre compagnie. Je l'ai trouvée très-agréable, très-bien élevée et
extrêmement originale. Bonaparte est encore en ce moment si fort irrité
contre elle, que sa vie serait peut-être en danger si on la faisait
prisonnière une seconde fois.»
Le ton dont notre poète lui parle dans _Childe Harold_, parfaitement
d'accord avec ce qu'il vient d'en dire plus haut, respire l'admiration
et l'intérêt, mais sans indiquer un sentiment plus vif.
Aimable Florence! si ce cœur insouciant et flétri pouvait jamais être à
une autre, il serait à toi; mais entraîné par toutes les vagues qui se
succèdent, je n'ose pas brûler sur ton autel un indigne parfum, ou
demander à ton âme chérie une seule pensée pour moi.
C'est ainsi que raisonna Harold quand il jeta les yeux sur ceux de
Florence; il y puisa une admiration profonde, mais nul autre sentiment,
etc., etc.
Dans un homme comme Byron, qui, en même tems qu'il a fait passer dans
ses poésies bien des événemens de sa vie, a mis aussi tant de poésie
dans son existence, il n'est pas toujours facile, en cherchant à
analyser ses sentimens, de distinguer ceux qui furent réels d'avec ceux
qui n'étaient qu'imaginaires. Par exemple la description qu'il nous
donne ici de la froideur et de l'insensibilité avec lesquelles il
contemplait même les charmes de cette séduisante personne est bien peu
d'accord avec l'anecdote que je viens de citer d'après ses Mémoires,
avec beaucoup de passages de ses lettres postérieures, mais surtout avec
l'un de ses petits poèmes les plus gracieux, qu'il désigne comme adressé
à cette même dame, pendant un orage, lorsque notre poète se rendait à
Zitza.