«Je doute quelquefois, dit-il dans ses _Pensées détachées_, si, après

tout, un genre de vie tranquille et sans agitation eût pu me convenir,

et pourtant je regrette quelquefois de n'en avoir pas un tel. Mes

premiers rêves, comme presque tous ceux des enfans, furent des rêves

guerriers; peu après ils furent tous d'amour et de solitude, jusqu'à ce

que mon malheureux attachement pour Maria Chaworth commença lorsque

j'avais à peine quinze ans, et continua long-tems quoique soigneusement

caché. Ce fut ce qui me rejeta de nouveau seul sur une vaste... vaste

mer. Je me rappelle qu'en 1804, je rencontrai ma sœur chez le général

Harcourt dans Portland-Place. J'étais moi-même alors, tel qu'elle

m'avait toujours vu jusque-là. Quand nous nous rencontrâmes ensuite en

1805 (elle me l'a dit depuis), mon caractère et mes manières étaient

tellement changés que l'on me reconnaissait à peine. Je ne m'apercevais

pas alors de cette altération; mais j'y crois, et je pourrais en rendre

raison.» J'ai déjà raconté la manière dont il prit congé de miss

Chaworth avant son mariage. Une fois après cet événement, il la revit,

et ce fut pour la dernière, lorsqu'il fut invité par M. Chaworth à dîner

à Annesley, peu de tems avant son départ d'Angleterre. Le peu d'années

qui s'étaient écoulées depuis leur dernière entrevue avaient apporté un

changement considérable dans les manières et l'extérieur du jeune poète.

L'informe et gros écolier était devenu un jeune homme gracieux et bien

pris dans sa taille. Ces émotions et ces passions qui rehaussent d'abord

et détruisent ensuite la beauté, n'avaient encore produit sur ses traits

que leur effet favorable; et quoiqu'il eût eu peu d'occasions de

fréquenter la bonne société, ses manières avaient acquis cette douceur

et cet aplomb qui caractérisent l'homme bien élevé. Son empire sur

lui-même fut bientôt mis à l'épreuve quand on apporta dans l'appartement

la petite fille de sa belle hôtesse. La vue de cet enfant lui fit

éprouver un saisissement dont il ne fut pas maître, ce ne fut qu'avec

effort qu'il parvint à dissimuler sa profonde émotion, et c'est à ce

qu'il éprouva dans ce moment que nous devons ces stances touchantes: «Eh

bien! tu es heureuse, etc.[111],» qui ont paru dans un recueil de

_Mélanges_, publié par l'un de ses amis, et que l'on retrouve maintenant

dans la collection générale de ses œuvres. Sous l'influence du même

sentiment il composa deux autres pièces à cette même époque; mais comme

elles ne se trouvent que dans les _Mélanges_ que je viens de citer, et

que ce recueil n'est plus dans le commerce, je crois qu'on ne me saura

pas mauvais gré d'en citer ici quelques stances:

[Note 111: Datées sur le manuscrit original, 2 novembre

1808.]

ADIEUX A UNE DAME[112].

[Note 112: Intitulés dans le manuscrit original: À Mrs. ***,

qui me demandait mes raisons pour quitter l'Angleterre au

printems, et datés du 2 décembre 1808.]

Quand, chassé des bosquets d'Éden, l'homme s'arrêta quelques instans sur

le seuil, chaque scène lui rappelait les heures écoulées, et lui faisait

maudire son avenir.

Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids

de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir au souvenir du tems

passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées.

Ainsi, Marie, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes

charmes, car quand je m'arrête près de toi, mon cœur soupire pour tout

ce bonheur qu'il a connu autrefois, etc.

L'autre poème respire tout entier la tendresse; mais je n'en donnerai

que les stances qui me paraissent les plus saillantes:

STANCES À ***, EN QUITTANT L'ANGLETERRE.

C'en est fait! la barque abandonne au souffle du vent ses voiles

blanches, qui soufflent autour du mât et s'entr'ouvrent aux efforts de

la brise bruyante! Et il faut que je quitte ce pays, parce que je n'en

puis aimer qu'une...

Comme un oiseau privé de sa compagne, mon cœur déchiré se livre à la

douleur: en vain je cherche autour de moi, je ne puis rencontrer un

sourire ami, une figure qui me plaise, et même au milieu des troupes les

plus nombreuses, je suis toujours seul, parce que je n'en puis aimer

qu'une.

Je franchirai les flots blanchissans, j'irai chercher une patrie à

l'étranger; je ne saurais trouver de repos nulle part, jusqu'à ce que

j'aie oublié les traits de cette belle infidèle; je ne puis me

soustraire à mes sombres pensées, mais je puis aimer toujours, et

toujours je n'en puis aimer qu'une...

Je pars... mais en quelque lieu que j'aille, aucun œil ne se mouillera

pour moi de larmes, aucun cœur ne sympathisera à mes peines; toi-même,

qui as détruit toutes mes espérances, tu ne m'accorderas pas un soupir,

quoique je n'en aime qu'une.

Le souvenir de chacune de ces scènes passées, la pensée de ce que nous

sommes, de ce que nous avons été, abîmerait de douleurs des cœurs plus

faibles! Mais, hélas! le mien a supporté le choc, il bat encore comme il

avait commencé, et n'en aime jamais réellement qu'une.

Qu'elle peut être cette belle, si tendrement aimée? c'est ce que le

vulgaire ne doit pas savoir; pourquoi ce jeune amour fut-il malheureux?

tu le sais, et moi j'en gémis; et bien peu de ceux qui vivent sur cette

terre n'ont aimé si long-tems, et n'en ont aimé qu'une.

J'ai essayé les fers d'une autre, tout aussi belle peut-être; j'aurais

donné beaucoup pour l'aimer autant que toi, mais un charme insurmontable

empêchait mon cœur déchiré de rien sentir que pour une.

Il me serait doux de te revoir au moment du départ, de te bénir en te

disant adieu; cependant je ne voudrais pas demander à tes beaux yeux des

larmes pour celui qui va errer sur les vastes mers. Il a perdu sa

patrie, ses espérances, sa jeunesse, et toutefois il aime encore, et

n'en aime qu'une.

Tandis que son cœur aimant était ainsi trompé dans ses espérances de

retour, il était au moins autant mortifié et désappointé dans un autre

instinct de sa nature, le désir d'acquérir des distinctions et de

dominer. Le peu de rapports entre sa fortune et son rang fut de bonne

heure pour lui une source d'embarras et d'humiliations; et la haute

opinion qu'il avait des avantages d'une naissance illustre ne faisait

qu'ajouter à l'amertume de cette inégalité. Cependant l'ambition lui

suggéra bientôt qu'il y avait d'autres et de plus nobles voies pour

arriver aux distinctions. Il sentit avec orgueil qu'il pourrait un jour

obtenir celles que le talent ne doit qu'à lui-même. Il n'était pas

extraordinaire non plus que, comptant sur l'indulgence que l'on accorde

ordinairement à la jeunesse, il espérât faire impunément le premier pas

dans le sentier de la gloire. Mais là, comme dans tous les autres objets

que son cœur s'était proposés, il ne rencontra que le désappointement et

la mortification. Au lieu d'éprouver ces égards, si ce n'est cette

indulgence avec laquelle les critiques accueillent ordinairement de

jeunes débutans, il se trouva tout à coup victime d'une sévérité sans

borne, sévérité que l'on ne déploie que rarement contre les plus vieux

pécheurs dans le monde littéraire. Ainsi, son cœur, qui venait

d'éprouver toute la douleur d'un amour malheureux, se vit encore frustré

de ces ressources et de ces consolations qu'il avait cherchées dans

l'exercice de ses facultés intellectuelles.

Tandis qu'il éprouvait ainsi de bonne heure des peines de plus d'un

genre, son imagination reçut encore l'influence funeste de plaisirs trop

prématurés. Bientôt se dissipa ce charme dont la jeunesse aime à

embellir un monde qu'elle ne connaît pas. Ses passions avaient dès le

commencement anticipé l'avenir, et le vide qu'elles laissèrent bientôt

dans son ame fut, de son propre aveu, l'une des principales causes de

cette mélancolie qui forma depuis l'une des marques distinctives de son

caractère.

«Mes passions, dit-il dans ses _Pensés détachées_, se développèrent de

très-bonne heure, de si bonne heure que bien peu voudraient me croire,

si j'en citais la date et les circonstances: peut-être l'une des causes

de cette mélancolie anticipée de mes pensées fut que j'avais anticipé la

vie. Mes premiers poèmes sont pleins de pensées qui semblent appartenir

à un âge dix ans plus vieux que celui auquel ils furent écrits; je ne

veux point parler de leur mérite, mais de l'expérience qu'on y remarque.

Les deux premiers chants de _Childe Harold_ furent terminés, quand je

n'avais que vingt-deux ans, et on les croirait écrits par un homme plus

âgé que je ne le serai probablement jamais.»

Quoique la première phrase de cet extrait se rapporte à une époque de

beaucoup antérieure, elle nous donnera occasion de remarquer que,

quelque irrégulière qu'ait été sa vie durant les deux ou trois années

qui précédèrent le moment de ses voyages, l'idée que plusieurs ont eue

qu'il faisait dans _Childe Harold_ allusion aux débauches et aux orgies

de Newstead, est, comme beaucoup d'autres accusations contre lui, fondée

sur son propre témoignage, étrangement exagéré. Il représente, il est

vrai, la maison de son représentant poétique comme un _dôme monastique

condamné à de vils usages_, et ajoute: «Où la superstition tenait jadis

son antre les filles de Paphos venaient chanter et sourire.» M. Dallas

se livrant au même esprit d'exagération, dit, en parlant des préparatifs

du jeune poète: «Déjà rassasié de plaisirs et dégoûté de la compagnie de

ceux qui n'avaient point d'autres ressources, il avait résolu de

maîtriser ses passions, et avait congédié ses harems.» La vérité est que

l'exiguïté des moyens pécuniaires de Lord Byron eût suffi seule pour le

détourner de ce luxe oriental. Son genre de vie à Newstead était simple

et peu coûteux. Ses compagnons, quoique amis du plaisir, avaient des

goûts et des caractères trop réfléchis pour s'accommoder d'une débauche

vulgaire. Quant à ses prétendus _harems_, il paraît qu'une ou deux

_subintroductæ_, comme les moines les auraient appelées, et encore

prises parmi les domestiques de la maison, sont tout ce que la médisance

a jamais pu citer à l'appui de cette calomnie.

Il nous dit lui-même, dans le journal que je viens de citer, que le jeu

était au nombre de ses folies à cette époque.

«J'ai, dit-il, idée que les joueurs sont aussi heureux que bien d'autres

gens, parce qu'ils sont toujours _excités_. Les femmes, le vin, la

gloire, la table rassasient quelquefois; mais chaque coup de carte ou de

dé tient le joueur éveillé, outre que l'on peut jouer dix fois plus

long-tems qu'on ne peut faire toute autre chose. Étant jeune, j'étais

passionné pour le jeu, c'est-à-dire pour le hasard; car je déteste tous

les jeux de cartes, même le pharaon. Quand le maccao fut inventé, je ne

voulus pas l'adopter; car je regrettais le bruit du cornet et des dés et

cette glorieuse incertitude, non-seulement d'une chance bonne ou

mauvaise, mais même d'une chance quelconque; car il faut souvent jeter

les dés plusieurs fois avant d'obtenir un résultat. J'ai gagné jusqu'à

quatorze coups de suite, et enlevé tout l'argent qui se trouvait sur la

table; mais je n'avais ni sang-froid, ni jugement, ni calcul: c'était

l'émotion qui faisait tout mon plaisir. Après tout, j'ai cessé à tems,

sans avoir ni beaucoup gagné ni beaucoup perdu. Depuis l'âge de vingt-un

ans j'ai très peu joué, et jamais au-delà de cent, deux cents ou trois

cents guinées.»

Il fait allusion à cette folie et à quelques autres dans le billet

suivant.

À M. WILLIAMS BANKES.

Vendredi, minuit.

MON CHER BANKES,

«Je reçois à l'instant votre petit mot; croyez que je suis désespéré de

n'en avoir pas eu plus tôt connaissance; une demi-heure de conversation

avec vous m'eût été plus agréable que le vin, le jeu et toutes les

autres manières à la mode de passer une soirée chez soi ou en ville. Je

suis réellement très-fâché d'être sorti avant l'arrivée de votre

missive; à l'avenir écrivez-moi avant six heures, et soyez sûr que,

quels que soient mes engagemens, je les mettrai de côté. Croyez-moi avec

cette déférence que j'ai eue dès mon enfance pour vos talens, et une

meilleure opinion de votre cœur,

»Votre, etc.»

BYRON.

Parmi les causes, si ce n'est plutôt parmi les résultats de cette

disposition à la mélancolie qui tenait à son caractère, il ne faut pas

oublier ce scepticisme en fait de matières religieuses, qui, comme nous

l'avons vu, jetait déjà quelque chose de sombre sur les pensées de son

enfance, et qui se rembrunit de plus en plus à l'époque dont je parle en

ce moment. En général, nous voyons les jeunes gens trop ardemment

occupés des plaisirs que ce monde donne ou promet, pour s'occuper bien

sérieusement des mystères du monde à venir. Mais avec lui le cas était

malheureusement tout contraire: comme philosophe et comme ami du

plaisir, il avait acquis trop tôt la plus déplorable expérience. Être,

comme il le supposait, parvenu à la dernière limite des plaisirs de ce

monde, et ne voir au-delà que nuages et obscurité, tel était le sort

funeste auquel un caractère et des passions prématurées semblaient

condamner Lord Byron.

Quand, à l'âge de vingt-cinq ans, Pope se plaignait d'être fatigué du

monde, Swift lui répondit qu'il n'avait point encore assez agi, assez

souffert dans le monde pour en être fatigué. Mais quelle différence

entre la jeunesse de Pope et celle de Byron! Ce que le premier n'avait

qu'anticipé par la pensée, le second le connut dans la plus triste

réalité. À l'âge où l'un commençait à peine à jeter un coup d'œil sur

l'océan de la vie, l'autre y avait plongé, et en avait sondé toutes les

profondeurs. Swift lui-même dut aux désappointemens et aux injustices

qu'il éprouva de bonne heure cette amertume qui ne le quitta jamais, et

présente bien plus d'analogie avec le sort de notre poète, non-seulement

pour les attaques cruelles auxquelles il se trouva jeune en butte, que

pour l'effet qu'elles produisirent sur son caractère[113].

[Note 113: Il y a du moins un grand point de rapprochement

dans la disposition d'esprit que Johnson attribue à Swift:

«Le soupçon d'irréligion, dit-il, qui plana sur la tête de

Swift, vint en grande partie de son horreur pour

l'hypocrisie: _au lieu de chercher à paraître meilleur, il

prenait plaisir à paraître pire qu'il n'était en effet_.»

(_Note de Moore_.)]

La jeunesse est naturellement portée à se donner des airs d'une

mélancolie romantique, à imiter un air triste et sombre que les années

n'ont pas encore pu amener. Je ne veux pas nier que quelque chose de ce

genre ne soit venu augmenter et nourrir les dispositions peu riantes de

notre jeune poète. Il avait dans son cabinet d'étude un certain nombre

de crânes humains bien polis et rangés avec une symétrie qui semblerait

indiquer plutôt l'envie de s'entourer d'idées sombres que de les éviter.

Peut-être est-ce aussi une imitation de l'usage que Young fit, dit-on,

d'un crâne, circonstance qui nous ferait douter de la sincérité de sa

mélancolie à cette époque, si nous n'en retrouvions les traces évidentes

dans le reste de ses écrits et dans sa vie tout entière.

Telle est, d'après son propre témoignage et celui des autres, la

disposition d'esprit et de cœur dans laquelle Byron partit pour son

voyage indéfini, à la suite du changement le plus grand qu'un homme ait

jamais peut-être éprouvé dans sa manière de voir et de sentir. Le refus

de lord Carlisle d'agir comme son patron, et la position humiliante dans

laquelle ce refus le plaça, complétèrent les mortifications que déjà

bien d'autres causes lui avaient fait éprouver. Trompé dans ses

espérances en amour et en amitié, il trouva une sorte de vengeance et de

consolation à douter qu'il existât en effet de tels sentimens. Les

échecs qu'il avait essuyés étaient assez capables d'irriter et de

blesser qui que ce soit; il ajouta encore à ce qu'ils avaient de pénible

par le caractère irritable et impatient dont il les reçut. Ce que

d'autres auraient reçu avec résignation comme autant de malheurs le

révolta comme autant d'affronts et d'injustices, et la véhémence de

cette réaction produisit un changement complet dans tout son caractère.

Alors, comme dans les révolutions, tout ce qu'il y avait de mauvais et

d'irrégulier dans son naturel surgit à la surface, et domina en même

tems que tout ce qu'il y avait de plus énergique et de plus grand. Ses

vertus et ses qualités naturelles ajoutèrent elles-mêmes à la violence

de ce changement. Cette même ardeur qu'il avait mise dans ses amitiés et

dans ses amours fournit de nouveaux alimens à son indignation et à son

mépris. La vivacité et la tournure originale de son esprit ouvrirent un

autre canal au fiel dont il était rempli; et cette haine de

l'hypocrisie, qu'il avait déjà montrée en exagérant les erreurs de sa

jeunesse, le porta, par horreur de toute fausse prétention à la vertu, à

une autre prétention encore plus dangereuse, celle d'afficher des vices

et de s'en faire gloire.

La lettre suivante, qu'il écrivit à sa mère peu de jours avant que de

mettre à la voile, donne quelques détails sur les personnes qui

composaient sa suite. Robert Rushton, dont il y parle avec tant

d'intérêt, est le jeune enfant qu'il introduisit dans le premier chant

de _Childe Harold_, en qualité de son page.

LETTRE XXXIV.

À MRS. BYRON.

Falmouth, 22 juin 1809.

MA CHÈRE MÈRE,

«Nous aurons mis à la voile, probablement avant que cette lettre ne vous

soit parvenue. Fletcher m'a tant tourmenté, que je l'ai gardé à mon

service; mais s'il ne se conduit pas bien à l'étranger, je le renverrai

par un transport. J'ai un domestique allemand, qui a déjà été en Perse

avec M. Wilbraham, et qui m'a été fortement recommandé par le docteur

Butler de Harrow; si vous l'ajoutez à Robert et William, vous aurez tout

le personnel dont se compose ma suite. J'ai des lettres de

recommandation en abondance; je vous écrirai de tous les ports où nous

toucherons; mais si mes lettres viennent à s'égarer, il ne faut pas vous

en alarmer. Le continent marche bien; une insurrection a éclaté dans

Paris; les Autrichiens sont en train de battre Bonaparte, et les

Tyroliens se sont soulevés.

«Voici mon portrait à l'huile pour être renvoyé le plus tôt possible à

Newstead. Je voudrais bien que les demoiselles P... eussent quelque

chose de mieux à faire que d'emporter mes miniatures à Nottingham pour

les copier. Puisque c'est fait maintenant, vous pourriez leur offrir de

copier aussi les autres portraits, auxquels je tiens beaucoup plus qu'au

mien. Quant aux finances, je suis ruiné, du moins jusqu'à ce que

Rochdale soit vendu; si cela ne tourne pas bien, j'entrerai au service

de l'Autriche ou de la Russie, peut-être même à celui de la Turquie, si

leurs manières me conviennent. Le monde est devant moi; je quitte

l'Angleterre sans regret et sans aucun désir de rien revoir de ce

qu'elle contient, excepté _vous-même_ et votre résidence actuelle.

»_P. S._ Dites, je vous prie, à M. Rushton que son fils se porte bien et

va bien; il en est de même de Murray; en vérité, je ne l'ai jamais vu

mieux: il sera de retour dans un mois. Au nombre de mes regrets je

devrais compter celui de me séparer de ce fidèle serviteur; son grand

âge me privera peut-être du plaisir de le revoir jamais. Pour Robert, je

l'emmène; je l'aime, parce que, comme moi, il paraît être un animal sans

amis en ce monde.»

Ceux qui se rappellent la description poétique qu'il fait de l'état de

son ame au moment de quitter l'Angleterre, pourront trouver étranges et

choquantes la gaîté et la légèreté qui règnent dans les lettres que je

vais transcrire ici. Mais dans un caractère comme celui de Lord Byron,

ces éclats de vivacité extérieure ne sont pas du tout incompatibles avec

un cœur intimement et profondément ulcéré[114], et le ton de gaîté et de

bonne humeur qu'il y affecte ne rend que plus frappant le sentiment

d'abandon et d'isolement qu'il y laisse quelquefois percer.

[Note 114: On sait que le poète Cowper composa son

chef-d'œuvre de gaîté, _John Gilpin_, pendant une de ses

crises d'abattement mortel, et il dit lui-même: «Tout étrange

que cela puisse paraître, les ouvrages les plus bouffons que

j'aie écrits, le furent dans un moment de tristesse affreuse,

et peut-être ne les eussé-je jamais écrits sans cette même

tristesse.»

(_Note de Moore_.)]

LETTRE XXXV.

À M. HENRY DRURY.

Falmouth, 25 juin 1809.

MON CHER DRURY,

«Nous partons demain par le paquebot de Lisbonne; nous avons été retenus

jusqu'ici par le manque de vent et d'autres circonstances. Tout étant

maintenant pour le mieux, demain soir à cette heure-ci nous serons

embarqués sur ce vaste monde des eaux. Le paquebot de Malte ne devant

pas partir pendant quelques semaines, nous avons résolu d'aller par

Lisbonne, afin de voir le Portugal; de là par Cadix et Gibraltar, et

puis nous reprenons notre première route, Malte et Constantinople, si

tant est que le capitaine Kidd, notre brave commandant, entende bien la

navigation, et nous conduise suivant la carte.

»Voulez-vous avoir la bonté de dire au docteur Butler[115], qu'à sa

recommandation j'ai pris à mon service un Prussien, Friese, la perle des

domestiques? Il s'est trouvé parmi les adorateurs du feu en Perse, a vu

Persépolis et tout ce qui s'en suit.

[Note 115: En se réconciliant avec le docteur Butler, au

moment de son départ, Byron donna une nouvelle preuve de la

bonté de son caractère, irritable sans doute, mais étranger à

toute idée de haine ou de rancune. Il avait préparé des

corrections pour une nouvelle édition de ses _Heures

d'oisiveté_, où il remplaçait les épigrammes contre ce

professeur, par son éloge et l'aveu des torts qu'il se

reprochait envers lui.

(_Note de Moore_.)]

»Hobhouse a fait de formidables préparatifs pour publier ses voyages au

retour; un cent de plumes, deux gallons d'encre[116], plusieurs livres

blancs, etc., tout cela pour le plus grand avantage d'un public éclairé.

J'ai renoncé à rien écrire pour mon propre compte, mais j'ai promis de

lui fournir un ou deux chapitres de mœurs, etc., etc.

Le coq chante, il faut partir; je ne saurais vous en dire davantage.

(_Ghost of Gaffer Thumb_.)

«Adieu, croyez-moi, etc., etc.»

[Note 116: Un peu moins de dix pintes de Paris.

(_N. du Tr._)]

LETTRE XXXVI.

À M. HODGSON.

Falmouth, 25 juin 1809.

MON CHER HODGSON,

«Avant que la présente ne vous parvienne, Hobhouse, deux femmes

d'officiers, trois enfans, deux filles de chambre, deux subalternes pour

la troupe, trois seigneurs portugais et leurs domestiques, enfin

moi-même, en tout dix-neuf ames, nous aurons mis à la voile pour

Lisbonne, sous la conduite du noble capitaine Kidd, aussi brave marin

qu'aucun qui ait jamais passé en contrebande un quartaut de spiritueux.

»Nous allons à Lisbonne d'abord, parce que le paquebot de Malte est déjà

parti, voyez-vous? De Lisbonne à Gibraltar, Malte, Constantinople _et

cœtera_, comme dit éloquemment l'orateur Henley, quand il mit en danger

l'église _et cœtera_.

»Cette ville de Falmouth, comme vous le devinez presque déjà, n'est pas

située fort loin de la mer. Elle est défendue de ce côté par deux

châteaux, Saint-Maws et Pendennis, extrêmement bien calculés pour

tourmenter tout le monde, excepté l'ennemi. Saint-Maws a pour garnison

un individu très-valide, âgé seulement de quatre-vingts ans; c'est du

reste un homme veuf. C'est à lui qu'est dévolu le commandement absolu et

la direction de six pièces de siége, les moins dirigeables possible,

admirablement adaptées pour la destruction de Pendennis qui est une

autre tour de même force sur l'autre côté du canal. Nous avons visité

Saint-Maws; pour Pendennis, on ne nous l'a laissé voir qu'à distance,

parce qu'on nous soupçonnait, Hobhouse et moi, d'avoir déjà pris

Saint-Maws par un coup de main.

»La ville contient beaucoup de quakers et de poisson salé; les huîtres y

ont un goût de cuivre, parce que le pays est plein de mines; les femmes

(bénie soit pour cela la corporation!) sont fouettées derrière une

charrette quand elles se permettent de voler en petit ou en grand; et

c'est ce qui est arrivé hier vers midi à une personne du beau sexe. Elle

était entêtée et a envoyé le maire à tous les diables...

»Hodgson! rappelez-moi au souvenir de Drury, et rappelez-moi à votre

propre souvenir... quand vous serez ivre; je ne suis pas digne d'occuper

les pensers d'un homme à jeun. Ayez l'œil à ma satire chez Cawthorn,

dans Cockspur-Street...

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 18 / 29 段