je fasse quelque chose bientôt dans la Chambre,» et d'après une autre
expression plus explicite encore, contenue dans une lettre à M. Harness,
il paraîtrait qu'il songeait sérieusement, à cette époque, à entrer de
suite dans la carrière des affaires politiques que sa qualité de pair
héréditaire semblait ouvrir naturellement devant lui. Mais quelles
qu'aient été d'abord les impulsions de son ambition vers ce point, il y
renonça bientôt. S'il eût été allié de quelques familles qui eussent
tenu un rang distingué dans le monde politique, son envie de dominer,
secondée par de tels exemples et de telles sympathies, l'eût porté sans
doute à chercher la gloire au milieu des guerres de parti; peut-être
c'eût été alors son lot de donner un exemple remarquable de ce
changement par lequel un homme cesse d'être un grand poète pour devenir
un grand politique. Heureusement, toutefois pour le monde, car c'est une
question si ce fut un bonheur pour lui-même, il était décidé que ce
serait dans l'empire plus brillant de la poésie qu'il devait dominer. En
effet, l'isolement de toute société dans lequel il se trouvait à cette
époque, étant privé de ces affections et de ces protections dont un
jeune homme est ordinairement entouré lors de ses débuts, cet isolement,
dis-je, devait le décourager de suivre une carrière où les chances de
succès dépendent surtout des avantages qui ne sont pas en nous-mêmes.
Loin donc de prendre une part active aux travaux de ses nobles
collègues, il paraît qu'il regardait comme ennuyeux et mortifiant d'y
assister comme spectateur. Quelques jours après son admission, il se
retira dans sa retraite de Newstead-Abbey, pour y savourer l'amertume
d'une expérience prématurée, ou pour y méditer d'avance sur les scènes
et les aventures auxquelles son esprit ardent devait trouver à
l'étranger un champ plus libre que dans sa patrie.
Peu de tems s'écoula cependant avant qu'il ne fût rappelé à Londres par
le succès de sa satire, dont le prompt débit rendait une seconde édition
nécessaire. Son agent zélé, M. Dallas, avait pris soin de lui
transmettre, dans sa solitude, tout ce qu'il avait pu recueillir
d'opinions favorables à son ouvrage. Il n'est pas sans intérêt de voir
par quels degrés on arrive d'abord à la réputation, et de trouver dans
l'approbation d'autorités telles que Pratt et les écrivains des Revues,
la première récompense et les premiers encouragemens d'un Byron.
«Vous êtes déjà, lui écrivait-il, assez généralement connu pour
l'auteur. Cawthorn m'en a parlé dans ce sens, et j'en ai eu par moi-même
une preuve chez Hatchard, libraire de la reine. J'entrai pour lui
demander la satire; il me répondit qu'il en avait vendu un grand nombre
d'exemplaires, qu'il ne lui en restait pas un, qu'il allait en
redemander davantage, ce que je vis depuis qu'il avait fait. Je lui
demandai quel était l'auteur. Il me répondit qu'on la croyait de Lord
Byron. J'insistai pour savoir si c'était son opinion, à lui-même. Il me
répondit que oui, et que ce qui le lui faisait croire, c'est qu'une dame
de distinction était venue, sans hésitation, lui demander la satire de
Lord Byron. Il m'apprit aussi qu'il avait demandé à M. Giffard, qui
vient souvent dans sa boutique, si la satire était de vous; celui-ci nia
absolument qu'il en connût l'auteur; mais il parla avec grand éloge de
l'ouvrage, et dit qu'on lui en avait envoyé un exemplaire. Hatchard m'a
assuré que tous ceux qui fréquentent son cabinet de lecture l'admirent
beaucoup. Cawthorn m'a dit qu'on en faisait généralement un très-grand
cas, non-seulement parmi ses propres pratiques, mais encore parmi toutes
celles de ses confrères. Je suis allé plusieurs fois exprès chez mon
éditeur, et je l'ai toujours entendu beaucoup vanter. Pratt l'a lue
dernièrement à haute voix dans les salons, Phillip à un cercle d'hommes
de lettres: tous l'ont unanimement louée. L'_Anti-Jacobin_ et le
_Gentleman's Magazine_ ont déjà embouché pour vous la trompette de la
renommée. Vous verrez votre satire dans les autres revues le mois
prochain, et probablement elle sera maltraitée dans quelques-unes,
suivant les rapports que les propriétaires ou les éditeurs peuvent avoir
avec ceux que vous y avez flagellés.»
À son arrivée à Londres, vers la fin d'avril, il trouva la première
édition de sa satire presque épuisée; il se mit aussitôt en devoir d'en
préparer une seconde, à laquelle il résolut de mettre son nom. Les
additions qu'il fit alors à son ouvrage sont considérables, il ajouta
entre autres près de cent vers qui devinrent les premiers[109], et ce ne
fut guère qu'au milieu du mois suivant que la nouvelle édition fut prête
à imprimer. Pendant son dernier séjour à la campagne, il était convenu
avec son ami Hobhouse qu'ils quitteraient l'Angleterre au commencement
de juin, et il désirait voir les épreuves de son volume avant que de
partir.
[Note 109: La première édition commençait au vers:
«Il fut un tems, avant que de nos jours dégénérés.»]
Cette seconde édition est suivie d'un post-scriptum en prose que M.
Dallas, et c'est une preuve de jugement et de goût, supplia en vain le
poète de retrancher. Il est fort à regretter que Byron ne se soit point
rendu à ses sages avis; car il règne, dans cette malheureuse page, un
ton de bravache, que l'on est toujours peiné de voir adopté par un homme
vraiment brave. En voici un échantillon: «On dira peut-être que je
quitte l'Angleterre, parce que j'y ai insulté des personnes d'esprit et
d'honneur; mais je reviendrai, et elles pourront entretenir jusque-là
leurs ressentimens. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que les
motifs qui me font voyager, sont loin d'être des craintes littéraires ou
personnelles, et ceux qui ne me connaissent pas pourront en être
convaincus un jour. Depuis la publication de cet opuscule, mon nom n'a
pas été au secret, j'ai presque constamment habité Londres, prêt à
rendre raison de ce que j'ai écrit, et m'attendant chaque jour à
recevoir quelque petit cartel; mais, hélas! les tems de la chevalerie
sont passés, ou, pour parler comme le vulgaire, il n'y a plus de courage
aujourd'hui.»
Quelques torts que l'auteur ait pu avoir dans cette satire, peu de
personnes la jugeraient plus sévèrement aujourd'hui, qu'il ne la jugea
lui-même neuf ans après l'avoir composée, au moment où il venait de
quitter l'Angleterre pour n'y jamais revenir. M. Murray possède
l'exemplaire que Byron lut alors; et les notes qu'il griffonna en marge,
et au bas des pages, méritent d'être traduites ici; sur la première on
lit:
«La reliure de ce volume est beaucoup trop belle pour ce qu'il contient.
»C'est la propriété d'un autre, voilà la seule raison qui me retient de
jeter au feu ce misérable monument de colère déplacée et de critique
aveugle.»
En marge de ce passage: «De se laisser égarer par le cœur de Jeffrey, ou
la tête béotienne de Lamb,» est écrit: «Cela n'est pas juste; la tête et
le cœur de ces messieurs, ne sont pas du tout tels qu'ils ont été ici
représentés.» En travers de tout le sévère passage contre MM. Wordsworth
et Coleridge, il a griffonné _injuste_. Pour l'attaque terrible contre
M. Bowles, le commentaire est: «Tout ce morceau sur Bowles est trop
sauvage.» À la marge des vers qui commencent par «salut à l'immortel
Jeffrey,» est écrit, «trop féroce... C'est de la folie toute pure;» et
plus bas, à propos des vers: «Quelqu'un se rappelle-t-il ce jour
désastreux, etc.,» il ajoute, «tout cela est mauvais, parce que c'est
trop personnel.»
Quelquefois cependant, loin de casser ses premiers jugemens, il semble
disposé à les confirmer et rendre plus sévères. Ainsi, en marge du
passage relatif à certain auteur de certaines épopées obscures (Cottle),
il dit: «C'est bien,» ajoutant au bas de la page: «J'ai vu quelques
lettres de ce drôle à une pauvre dame poète,» dont il attaque les
productions (productions dont cette brave femme n'était nullement
enflée), d'un ton si grossier et si tranchant, que je ne regretterais
pas les coups de fouet que je lui ai donnés, quand même ils eussent été
injustes, ce qui n'est pas, car en vérité _c'est un grand âne_. En marge
des vers si forts contre Clarke, collaborateur du _Magazine_ appelé le
_satiriste_, se trouve cette remarque: «Assez bien; il la méritait, et
cela n'est pas trop mal exprimé.»
Tout le paragraphe commençant par _Illustre Lord Holland_, a pour note
«mauvais, et, en outre, manquant de vérité.» Les vers contre Lord
Carlisle lui paraissent mauvais aussi, la provocation n'était pas
suffisante pour justifier tant d'acrimonie. Dans une autre note
concernant le même seigneur, il dit: «Beaucoup trop sauvage, quel qu'en
ait pu être le fondement.» Il dit de Rosa Maltida (la fille du célèbre
juif K...), «elle a depuis épousé le Morning-Post, mariage extrêmement
bien assorti.» Aux vers commençant par «Quand quelque jeune homme
d'espérance, habitant une échoppe, etc.,» il a joint un note qui n'est
pas sans intérêt: «Tout ceci était dirigé contre le pauvre Blackett, il
était alors _patronisé_ par A. I. B.[110]. Je l'ignorais, sans quoi je
n'eusse pas écrit tout ceci, ou du moins, je ne le crois pas.»
[Note 110: Lady Byron, alors miss Milbank.]
En regard de l'éloge de M. Crabbe, il a écrit: «Je considère Crabbe et
Coleridge comme les deux plus remarquables poètes de notre tems, sous le
rapport de l'invention et du pathétique.» Sur l'un de ses propres vers:
Et la gloire comme le Phénix au milieu des flammes, etc.
il s'écrie: «Le diable emporte le Phénix! comment a-t-il fait pour venir
se fourrer là?» Et il conclut ses remarques de détails par l'observation
suivante, sur l'ensemble de la pièce:
«Je désirerais bien sincèrement que la majeure partie de cette satire
n'eût jamais été écrite, non seulement à cause de l'injustice des
jugemens qui y sont portés sur quelques ouvrages et quelques personnes,
mais parce que je ne saurais approuver le ton qui y règne en général, et
l'esprit qui l'a dictée.
«BYRON.--Diodati-Genève, 14 juillet 1816.»
En même tems qu'il préparait sa nouvelle édition, il faisait gaîment les
honneurs de Newstead à une troupe de jeunes amis de collége, qu'à la
veille de quitter l'Angleterre pour si long-tems il avait réunis autour
de lui, comme pour une fête d'adieux. La lettre suivante, de l'un des
convives, Charles Skinner Matthews; quoiqu'elle ne parle pas autant de
son hôte illustre que nous eussions pu le désirer, plaira sans doute au
lecteur comme une peinture prise au moment même, et qui réfléchit bien
le caractère de Byron à cette époque.
LETTRE DE C.S. MATTHEWS, ÉCUYER,
À MISS ***.
Londres, 22 mai 1809.
MA CHÈRE MISS ***,
«Il faut d'abord que je vous donne quelques détails sur le lieu
singulier que je viens de quitter.
»Newstead-Abbey est située à 136 milles de Londres, et à 4 de Mansfield.
C'est un si beau morceau d'architecture que je ne serais pas étonné
qu'on en trouvât la description, et peut-être la gravure, dans les
_monumens_ gothiques de Grose. Elle est en la possession des ancêtres du
propriétaire actuel depuis l'époque de la dissolution des monastères,
mais le bâtiment lui-même est d'une date bien plus reculée. Quoique
tombant en ruines, c'est encore une abbaye complète, et la plus grande
partie de l'édifice est encore debout et dans le même état que le jour
où il fut construit. Il y a deux rangées de cloîtres, avec un grand
nombre de chambres et de cellules, qui, bien qu'inhabitées et
inhabitables, pourraient facilement être remises en état; beaucoup des
anciennes chambres servent encore, entre autres une grande salle dallée.
Il ne reste plus qu'un côté de l'église de l'abbaye; l'ancienne cuisine
et une longue file de bâtimens attenans n'offrent plus qu'un amas de
décombres. Une salle magnifique de 70 pieds de long sur 23 de large,
unit les anciennes constructions aux bâtimens modernes; mais toutes les
parties de la maison sont dans un grand état de délabrement et
d'abandon, excepté celles que le seigneur actuel vient de faire
arranger.
»La maison et les jardins sont entièrement entourés d'une muraille
crénelée. Devant l'entrée principale se trouve un grand lac, flanqué çà
et là de bâtimens fortifiés, dominés par une tour placée à l'autre
extrémité. Imaginez-vous, tout autour, des collines nues et arides, la
vue ne découvrant qu'à peine deux ou trois méchans arbres rabougris, à
plusieurs milles de distance, et vous aurez une idée de Newstead. Le
dernier lord étant brouillé avec son fils, auquel le domaine était
assuré par substitution, voulut au moins, par esprit de vengeance, qu'il
ne lui arrivât que dans le plus mauvais état possible. En conséquence il
négligea les constructions, et fit un tel abattage de tous les arbres,
qu'il réduisit bientôt une propriété naguère _boisée_ à l'état de
désolation et de nudité que je viens de décrire. Toutefois, son fils
mourut avant lui, et, tout cet étalage de colère manqua ainsi son effet.
»En voilà assez sur le domaine; j'ai multiplié les détails sans ordre et
sans liaison, pour qu'ils ressemblassent mieux au sujet. Mais si ce lieu
vous paraît étrange, la manière dont on y vit ne l'est pas moins, je
vous assure. Montez avec moi les degrés qui mènent au vestibule, que je
vous présente à Milord et à ses hôtes. Prenez garde, souvenez-vous de
n'y venir qu'en plein jour, et de bien ouvrir vos yeux, car si vous
alliez vous tromper, si vous tourniez trop à droite en montant les
degrés, vous vous feriez empoigner par un ours, et si vous alliez trop à
gauche, ce serait encore pire, vous vous trouveriez nez à nez avec un
loup. Parvenu à la porte, vous n'êtes pas hors de danger, car le
vestibule étant en mauvais état, et ayant grand besoin de réparation, il
y a probablement à l'autre extrémité une foule de visiteurs qui
s'exercent à tirer au blanc, de manière que si vous entrez sans donner,
de loin et à haute voix, avis de votre approche, vous n'aurez échappé à
l'ours et au loup que pour tomber sous les balles des joyeux moines de
Newstead.
«Nous étions quatre, sans compter Lord Byron, et notre compagnie
s'augmentait de tems en tems d'un curé du voisinage. Quant à notre
manière de vivre, voici quel était généralement l'ordre du jour: pour le
déjeuner, point d'heure fixe, chacun le prenait à sa convenance, et la
table demeurait servie jusqu'à ce que chacun de nous eût fini; il est
vrai de dire que si quelqu'un de nous eût désiré déjeuner d'aussi _bonne
heure_ que dix heures, il lui eût fallu une grande chance pour trouver
aucun des domestiques debout. Nous nous levions, terme moyen, à une
heure. Moi, qui me levais généralement entre onze heures et midi,
j'étais toujours, même malade, le premier levé, et je passais pour un
miracle de diligence et d'activité. Souvent deux heures sonnaient avant
que nous n'eussions fini de déjeuner. Alors, pour amuser notre journée,
nous avions la lecture, l'escrime, le bâton de volée, ou le jeu de
volant dans le grand salon, le tir au pistolet dans le vestibule; la
promenade à pied, à cheval, en bateau sur le lac, la partie de paume, ou
quelque partie avec l'ours et le loup que nous nous plaisions à
tourmenter. Entre sept et huit heures, nous nous mettions à table pour
dîner, et nous y restions jusqu'à une, deux et trois heures du matin. Je
laisse à deviner quel était notre plaisir pendant cette longue séance.
»Je ne dois pas passer sous silence l'usage de faire passer à la ronde,
au moment du dessert, un crâne humain, rempli de vin de Bourgogne. Après
nous être rassasiés de viandes choisies et des meilleurs vins de France,
nous nous rendions dans le salon pour prendre le thé; là, suivant son
goût, chacun se livrait à la lecture ou à quelque conversation
instructive; et, après les _Sandwiches_, etc., chacun se retirait dans
sa chambre à coucher. Une collection de robes de moines, avec tout ce
qui s'en suit, crosses, rosaires, tonsures, etc., donnait plus de
variété à nos physionomies et à nos plaisirs.
»Vous pouvez juger combien je fus contrarié de me trouver malade presque
pendant la première moitié du tems que je passai à Newstead. Mais je fus
conduit à des réflexions bien différentes de celles du docteur Swift,
qui quitta sans cérémonie aucune la maison de Pope, et lui écrivit
ensuite qu'il était impossible à deux amis malades de vivre ensemble;
mon pauvre corps tremblant et affaibli se trouvait si mal de la robuste
et bruyante santé de mes compagnons, que je désirais de tout mon cœur
voir chacun dans la maison, aussi malade que moi.
»Je revins à pied avec un autre des convives; nous faisions à peu près
vingt-cinq milles par jour, mais nous restâmes environ une semaine en
route, parce que nous fûmes retenus par les pluies.
»Je terminerai ici le récit d'une excursion qui m'a fait mieux connaître
le pays. Où croyez-vous que j'aille maintenant? À Constantinople! Du
moins on m'a proposé ce petit voyage. Lord Byron et un autre de mes amis
partent le mois prochain, et m'ont demandé de les accompagner; mais
c'est un projet un peu important, et qui vaut bien la peine d'y
réfléchir à deux fois... Adieu, etc.»
C.S. MATTHEWS.
Après avoir ainsi mis la dernière main à sa nouvelle édition, sans
attendre les nouveaux honneurs qui se préparaient pour lui, Lord Byron
quitta Londres le 11 juin, et, quinze jours après, mit à la voile pour
Lisbonne.
Quelque grands que fussent les progrès que son talent eût faits sous
l'influence de la colère qu'il avait prise pour muse, il est, dans la
satire dont nous venons de parler, bien loin de la hauteur qu'il
atteignit dans la suite. Il est remarquable en effet que, lié comme son
génie paraît l'avoir été avec son caractère, le développement de ce
dernier ait précédé de si long-tems toute la maturité des ressources de
l'autre. La nature, en développant de bonne heure en lui une faculté de
sentir si forte et si multiple, semblait lui avoir désigné ce qu'elle
attendait de lui, avant qu'il pût la comprendre. Ce ne fut que lentement
et après de longues méditations, qu'il découvrit en lui-même tous ces
matériaux de poésie, que son caractère de feu enfantait, pour ainsi
dire, à son insu. Toute vigoureuse que soit sa satire, on y voit peu de
choses qui puissent donner un avant-goût des merveilles qui l'ont
suivie. Son esprit avait reçu l'éveil, mais il n'en avait pas encore
sondé la profondeur; et le fiel qu'il y répand, ne part pas encore du
fond de son cœur comme celui qu'il jeta dans la suite à la face du genre
humain. Ses innombrables facultés, ses passions que son ame avait
nourries si long-tems, n'avaient pas encore trouvé d'organe digne
d'elles. Le sombre, le grandiose, le tendre de sa nature, n'avaient pas
encore de voix, jusqu'à ce qu'enfin son puissant génie se réveilla avec
le sentiment de toute sa force.
En s'arrêtant, dans sa satire aussi bien que dans ses premières poésies,
à écrire d'après des modèles reçus, il montra combien peu il avait
encore exploré ses propres ressources, et découvert les marques
distinctives qui devaient à jamais illustrer son nom. Quelque hardi et
quelque énergique que fût en général son caractère, il avait bien peu de
confiance dans ses forces intellectuelles. Ce ne fut que par degrés
insensibles qu'il acquit la conscience de ce qu'il pouvait faire; et il
ne fut pas moins étonné que le public de découvrir dans son ame une
aussi riche mine de génie. C'est par suite de la même lenteur à
s'apprécier, que, dans la suite, arrivé à l'apogée de sa gloire, il
douta long-tems qu'il pût réussir dans aucun ouvrage qui ne demandât que
de l'esprit et de la gaîté, jusqu'à ce que l'heureux essai qu'il en fit
dans Beppo, dissipa sa méfiance, et ouvrit une nouvelle carrière de
triomphes à son génie immense et versatile.
À quelque distance que ses premières productions soient de celles qui
les ont suivies, il y a dans sa satire une vivacité de pensées, une
vigueur et un courage qui, joints à la justice de sa cause, ne pouvaient
manquer de lui valoir la sympathie publique, et d'attacher immédiatement
beaucoup de célébrité à son nom. Malgré le ton général de hardiesse et
d'indifférence qui règne dans sa satire, on y voit de tems en tems
quelques allusions à son sort et à son caractère, dont le pathétique
semble assurer la vérité, et qui étaient de nature à piquer vivement la
curiosité et l'intérêt. Je vais citer deux ou trois de ces passages,
comme montrant bien l'état de son ame à cette époque. Voici comme il
peint sa jeunesse exposée sans protection aux tentations d'un monde
corrompu et corrupteur: «Moi-même, le plus insouciant d'une troupe
insouciante, qui ai juste assez de bon sens pour connaître ce qui est
juste, et faire ce qui ne l'est pas, abandonné à moi-même à l'âge où le
bouclier de la raison est encore mal assuré, pour chercher mon chemin au
travers de la foule innombrable des passions; moi que tous les genres de
plaisir ont attiré et repoussé tour à tour, moi-même je me sens forcé
d'élever la voix; je suis forcé de sentir que de telles scènes, que de
tels hommes sont contraires au bien public. Quand même quelqu'ami me
dirait d'un ton de censeur: En quoi vaux-tu mieux que les autres, fou
que tu es? Quand même chacun de mes anciens camarades de débauche
sourirait et crierait au miracle, de me voir devenu moraliste...»
Mais le passage suivant, quoique écrit à la hâte, montre bien plus
encore ce cœur ulcéré que l'on retrouve dans toutes ses compositions
subséquentes:
«Il fut un tems qu'un mot désagréable ne serait jamais tombé de mes
lèvres qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies
n'auraient pu me forcer à mépriser le plus vil des insectes que je
voyais ramper devant mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je
suis bien changé de ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris à
penser et à dire sévèrement la vérité; j'ai appris à me moquer des
décrets emphatiques de nos critiques et à les briser eux-mêmes sur la
roue qu'ils m'avaient préparée. J'ai appris à repousser du pied la verge
que l'on voulait me faire baiser...»
Nous avons indiqué dans les pages précédentes quelques-unes des causes
qui amenèrent ce changement de son caractère. Outre son propre
témoignage, il en est plusieurs autres qui prouvent qu'il n'avait
naturellement pas de fiel. Dans son enfance, bien qu'il se montrât
quelquefois colère et entêté, chacun reconnaissait sa douceur et sa
bonté envers ceux qui se montraient eux-mêmes bons et doux à son égard;
et ceux qui l'ont connu alors s'accordent à le d'un caractère affectueux
et gai.
De toutes ces qualités naturelles la plus saillante, en effet, semble
avoir été un profond besoin d'aimer. Une disposition à former des
attachemens durables et un désir ardent d'être payé de retour, ont été
le songe et le tourment de sa vie. Nous avons vu avec quel enthousiasme
passionné il se livra à ses amitiés de collége. L'amour délirant et
malheureux qui suivit fut, si je puis m'exprimer ainsi, l'agonie, sans
être la mort, de ce désir insatiable qui dura toute sa vie, remplit sa
poésie de tout ce que l'ame a de plus tendre, prêta l'éclat de ses
couleurs, même à ces nœuds indignes que la vanité et la passion lui
firent former dans la suite, et lui dicta encore ces stances qu'il
écrivait quelques mois avant sa mort:
Il est tems que ce cœur cesse d'être ému, puisqu'il a cessé d'émouvoir
les autres, et cependant, quoique je ne puisse plus être aimé, j'ai
besoin d'aimer encore!
En supposant même les circonstances les plus favorables, ce serait
encore une question de savoir si, avec des dispositions telles que
celles que nous venons de décrire, il eût pu éviter d'être à la fin
désappointé, ou s'il eût jamais pu trouver où reposer son imagination et
ses désirs; mais Lord Byron rencontra les désappointemens dès les
premiers pas qu'il fit dans le sentier de la vie. Sa mère, vers laquelle
il tourna naturellement et avec ardeur ses premières affections, ou le
repoussa rudement, ou s'en joua par caprice. Parlant de ses premières
années avec un de ses amis, à Gênes, peu de tems avant son départ pour
la Grèce, il datait la première sensation de peine ou d'humiliation
qu'il eût jamais connue, de la froideur avec laquelle sa mère recevait
ses caresses dans son enfance et de ses fréquentes et malicieuses
allusions à son infirmité.
Sa jeunesse fut aussi privée de l'affection sympathique d'une sœur; il
n'eut d'abord avec la sienne que des rapports extrêmement rares. Si son
besoin d'aimer avait trouvé où s'épancher dans sa famille, peut-être le
torrent de ses sensations se serait-il trouvé plus au niveau de ce monde
qu'il avait à traverser. Ainsi il eût évité ces chutes rapides et
tumultueuses auxquelles il fut bientôt exposé pour s'être trop tôt élevé
à toute sa crue. Le manque d'objets sur lesquels son attachement pût se
porter dans la maison paternelle ne laissa à son cœur d'autres
ressources que ces affections enfantines qu'il forma à l'école; quand
celles-ci furent interrompues par son passage à Cambridge, il se
retrouva de nouveau isolé et abandonné au vague de ses désirs. Bientôt
survint son malheureux attachement pour miss Chaworth, auquel, plus qu'à
toute autre cause, il attribuait lui-même le funeste changement qui
s'opéra dans son caractère.