augmenter sa satire. Pour s'assurer lui-même de son mérite en la lisant
et relisant tout imprimée[104], il avait fait tirer plusieurs épreuves
du manuscrit, par son premier éditeur, à Newark. Il est assez
remarquable qu'excité comme il l'était par l'attaque des journalistes,
doué comme il l'était de la faculté d'écrire avec tant de rapidité, il
ait laissé écouler un si grand laps de tems entre l'agression et la
vengeance; mais il paraît qu'il avait pleinement apprécié toute
l'importance du premier pas qu'il ferait dans la littérature après cette
attaque. Il sentait que toutes ses chances de grandeur future
dépendaient de l'effort qu'il allait faire; en conséquence, il
rassemblait tranquillement toutes ses forces. Parmi ses préparatifs pour
la tâche qu'il se proposait, on doit remarquer une étude profonde des
écrits de Pope. Je ne doute point qu'on ne doive dater de cette époque
l'admiration enthousiaste qu'il conserva toujours pour ce grand poète,
admiration qui, après deux ou trois tentatives, éteignit en lui toute
espérance de prééminence dans la même carrière, et le força à chercher
la gloire par des chemins plus ouverts à la concurrence.
[Note 104: On dit que Wieland avait coutume de faire imprimer
ses ouvrages pour les corriger, et qu'il tirait de grands
avantages de cette méthode, qui paraît n'être pas du tout
extraordinaire en Allemagne.]
La tournure misanthropique que des affections trompées et des espérances
frustrées avaient, à cette époque, donnée à son esprit, lui rendait
facile le genre de la satire; cependant il est évident que cette
amertume existait bien plus dans son imagination que dans son cœur; et
l'entraînement qu'il éprouvait à faire la guerre au monde venait moins
du plaisir de porter des coups çà et là, que du sentiment de sa
puissance qui se révélait alors à lui-même, et qui le plaçait plus haut
qu'auparavant dans sa propre estime. La vérité est que la grande
facilité avec laquelle, comme on le verra bientôt, il passe de l'éloge à
la censure ou de la censure à l'éloge, prouve combien étaient passagères
et incohérentes les impressions qui, dans beaucoup de cas, semblent
avoir dicté ses jugemens. Quoique cette circonstance ôte à quelques
égards, du poids à ses éloges, elle l'absout en même tems du trop
d'aigreur qui se trouve dans ses critiques.
Sa majorité (1809) fut célébrée à Newstead par autant de réjouissances
que purent le permettre la médiocrité de sa fortune et l'exiguïté du
nombre de ses amis; outre le _bœuf_ rôti de fondation, il y eut un bal
donné en cette occasion. La seule particularité dont se souvienne le
vieux domestique qui m'en a parlé, c'est que M. Hanson, l'agent du Lord,
était au nombre des danseurs. Quant à la manière dont Byron lui-même
célébra ce grand jour, je trouve dans une lettre écrite de Gênes, en
1822, les détails suivans qui pourront ne pas paraître sans intérêt.
«Vous ai-je jamais dit que le jour de ma majorité, je fis mon dîner
d'œufs avec du lard et une bouteille d'ale? Pour une fois en passant,
c'est ce que j'aime le mieux à manger et à boire; mais comme ni l'un ni
l'autre ne conviennent à mon estomac, c'est une petite jouissance que je
ne me permets que dans les grandes occasions, tous les quatre ou cinq
ans environ.» On se procura à un intérêt énorme par l'entremise des
usuriers, l'argent nécessaire pour son début dans le monde, et la
nécessité de le rembourser fut long-tems un fardeau pour lui.
Ce ne fut qu'au commencement de cette année qu'il apporta à Londres sa
satire toute prête, à ce qu'il croyait lui-même, pour l'impression; mais
malheureusement avant que l'ouvrage ne fût imprimé, sa bile trouva de
nouveaux alimens dans la négligence avec laquelle il se crut traité par
son tuteur lord Carlisle. Les relations qui avaient précédemment existé
entre ce seigneur et son pupille n'avaient jamais été de nature à faire
naître beaucoup d'amitié entre eux, et c'est au caractère et à
l'influence de Mrs. Byron qu'appartient surtout le blâme d'avoir
augmenté, si ce n'est d'avoir causé leur éloignement. Lord Byron sentit
vivement, comme nous le voyons dans une de ses lettres, la froideur avec
laquelle lord Carlisle avait reçu la dédicace de son premier volume.
Toutefois cédant à des considérations prudentes, non-seulement il avait
dissimulé son déplaisir, mais il avait dans sa satire (telle qu'elle
devait d'abord paraître) introduit le compliment suivant à son tuteur:
«Il n'en est qu'un seul auquel Apollon daigne encore sourire, et dans
Carlisle il couronne un nouveau Roscommon.»
Cet éloge, si généreusement accordé, ne conserva pas sa place dans le
poème. Pendant le tems qui s'écoula entre la composition et
l'impression, Lord Byron, espérant naturellement que son tuteur
s'offrirait de lui-même à l'introduire dans la chambre des pairs le jour
où il devait y paraître la première fois, lui écrivit pour lui rappeler
qu'il serait majeur au commencement de la session. Au lieu de la
politesse à laquelle il s'attendait, il ne reçut pour toute réponse
qu'une note cérémonieuse, lui indiquant la manière formelle de procéder
dans de telles occasions. Il n'est donc pas étonnant que, disposé comme
il l'était par les circonstances précédentes à ne pas supposer à son
tuteur des intentions bien favorables pour lui, et se voyant ainsi
refusé au moment où l'appui d'un parent si proche lui eût été si utile,
son ame, naturellement si _impressionnable_, se soit ouverte au plaisir
de la vengeance. Cette indignation, une fois excitée, ne trouva qu'un
moyen trop facile de s'exhaler. Les vers louangeurs que je viens de
citer furent effacés, et sa satire fut publiée avec ceux que nous y
voyons contre lord Carlisle. Si ces vers flattèrent délicieusement
d'abord son désir de vengeance, telle était la facilité naturelle de son
caractère, qu'il ne tarda pas à se repentir de les avoir écrits[105].
[Note 105: Voyez les vers sur la mort du major Howard, fils
de lord Carlisle, tué à Waterloo:
«Des lyres plus harmonieuses que la mienne ont redit leur
louange; mais parmi cette troupe de héros, il en est un que
je voudrais choisir, soit parce que je suis allié de sa
famille, soit parce que j'ai eu quelques torts envers son
père.»
(CHILDE HAROLD, chant III.)]
Pendant l'impression de son poème, il l'augmenta de plus de cent vers,
et y fit plusieurs changemens, dont deux ou trois peuvent être cités
comme preuves de la promptitude avec laquelle il recevait les
impressions et les influences qui l'ont rendu si variable dans ses
manières de sentir et de juger. Dans sa satire, telle qu'il l'avait
composée d'abord, se trouvaient les deux vers suivans:
Quoique des imprimeurs condescendent à souiller leurs presses des odes
de Smythe et des chants épiques de Hoyle.
Il se repentit, au moment de la publication, de l'injustice de ces deux
vers (injustes également pour les deux auteurs qui y sont cités), du
moins quant à l'une de ces deux victimes. Il prit dans sa satire
imprimée un ton tout-à-fait différent. Le nom du professeur Smythe y est
cité avec honneur, comme il le méritait, et accouplé à celui de M.
Hodgson, l'un des plus estimables amis du poète:
Oh! obscur asile d'une race vandale, à la fois honneur et disgrâce des
sciences, si plongé dans la routine de l'ennuyeuse inutilité, qu'à peine
les noms de Smythe et d'Hodgson seront capables de réhabiliter le tien!
Voici un autre exemple de son extrême mobilité. Le manuscrit original de
la satire contenait ce vers:
Je laisse la topographie à ce fat de Gell.
Pendant le tems de l'impression il fit connaissance avec sir Williams
Gell. Alors, sans effort, par le changement d'une seule épithète, il
convertit sa satire en éloge: il écrivit pour la postérité:
Je laisse la topographie au _classique_ Gell[106].
[Note 106: Dans la cinquième édition de cette satire,
supprimée par l'auteur en 1812, il changea de nouveau
d'opinion sur ce professeur, et en altéra l'expression ainsi:
«Je laisse la topographie au _rapide_ Gell.» Expliquons la
raison de ce nouveau changement par la note suivante:
«_Rapide_; en effet, il a _topographisé_ et _typographisé_ en
trois jours les états du roi Priam. Je l'avais appelé
classique avant que je n'eusse vu la _Troade_, et maintenant
je me garderai bien de lui accorder une qualification à
laquelle il a si peu de droits.»]
Parmi les passages ajoutés au moment de l'impression, il faut remarquer
les vers contre la licence de l'opéra, «qu'ainsi donc l'Ausonie, etc.,»
que le jeune poète écrivit un soir au sortir du théâtre, et envoya
aussitôt à M. Dallas pour les insérer dans sa satire. Une autre de ces
additions fut le juste tribut d'éloge payé à MM. Crabbe et Rogers, éloge
d'autant plus désintéressé et d'autant plus exact, qu'à cette époque il
n'avait vu ni l'une ni l'autre de ces deux personnes distinguées, et
qu'il conserva toute sa vie l'opinion qu'il avait exprimée sur leur
mérite. Il devint depuis ami intime de l'auteur des _Plaisirs de la
mémoire_; mais il n'eut jamais le bonheur de former aucune liaison avec
celui qu'il désigna si bien sous le nom de _peintre le plus sombre et le
plus vrai de la nature_. Mon respectable ami et voisin, M. Crabbe, m'a
dit qu'une fois ils passèrent un jour ou deux dans le même hôtel, sans
le savoir, et qu'ils ont dû souvent se rencontrer, soit en entrant dans
la maison, soit en sortant.
Presque de deux jours l'un, M. Dallas, qui s'était chargé de surveiller
l'impression, recevait de nouveaux matériaux pour l'enrichir; l'esprit
de l'auteur une fois excité sur un sujet quelconque ne savait plus
maîtriser la surabondance de ses idées. Dans l'un de ses courts billets
à M. Dallas, il lui dit: «Dépêchez-vous vite d'imprimer, ou je vous
inonderai de vers.» Il en fut de même pour ses publications
subséquentes, aussi long-tems du moins qu'il fut à portée de son
imprimeur, alimentant jusqu'au dernier moment la presse d'idées neuves
et fécondes qui lui étaient fournies par la lecture de ce qu'il avait
écrit auparavant. Il semblerait, en effet, d'après l'extrême facilité et
l'extrême rapidité dont il ajouta à presque tous ses ouvrages leurs plus
beaux passages, tandis qu'ils étaient entre les mains de l'imprimeur,
que l'action même de se faire imprimer aiguillonnât son imagination, et
que le torrent de ses idées prît plus de vie, de fraîcheur, en arrivant,
pour ainsi dire, à son embouchure.
Parmi les passages pathétiques dont il orna son poème fut celui que lui
suggéra la mort déplorable de lord Falkland. C'était un officier de
marine, brave, mais débauché, dont il avait fait connaissance dans le
monde, et qui fut, au commencement de mars, tué dans un duel par M.
Powell. Les stances touchantes qu'il lui a consacrées dans sa satire
prouvent assez combien cet événement l'avait vivement frappé. «Je
connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le mardi soir je l'avais vu
faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi matin,
je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le courage, la
sensibilité, et tant de nobles passions!» Il ne s'en tint pas à des
paroles pour prouver sa sympathie dans cette occasion. Ce malheureux
jeune homme laissait derrière lui une famille qui avait besoin pour son
soulagement d'autre chose qu'une stérile compassion, et Lord Byron,
malgré la gêne qu'il éprouvait lui-même à cette époque, trouva moyen de
venir généreusement et délicatement au secours de la veuve et des enfans
de son ami. Dans la lettre suivante à Mrs. Byron, il en parle entre
autres sujets importans avec une sensibilité éloignée de toute
ostentation, qui lui fait le plus grand honneur.
LETTRE XXXII.
À MRS. BYRON.
Saint-James-street, n° 8, 4 mars 1809.
MA CHÈRE MÈRE,
«Ma dernière lettre fut écrite dans un grand abattement d'esprit causé
par la mort de ce pauvre Falkland, qui a laissé sans un schelling sa
femme et ses enfans. Je me suis efforcé de venir à leur secours. Dieu
sait que je n'ai pas pu le faire comme je l'aurais désiré, gêné comme je
le suis, et accablé de tant de dettes.
»Vous avez parfaitement raison; il faut que Newstead et moi nous nous
soutenions, ou tombions ensemble. J'y ai vécu, j'y ai attaché mon cœur,
et jamais besoin d'argent présent ou à venir ne pourra me porter à
vendre la moindre parcelle de notre héritage. J'ai un amour-propre qui
me donnera la force de supporter bien des embarras pécuniaires: j'aurai
peut-être à endurer bien des privations; mais quand on m'offrirait en
échange de Newstead la première fortune de l'Angleterre, je rejetterais
la proposition. N'ayez pas d'inquiétude à ce sujet; M. H*** en parle
comme un homme d'affaires; mais je sens comme un homme d'honneur, et je
ne vendrai pas Newstead.
»J'entrerai à la chambre des pairs dès que l'on aura reçu certains
certificats pour lesquels on a écrit à Carhais, dans le Cornouaille, et
je ferai parler de moi: il faut que je brille dès le commencement, ou
tout est perdu. Il faut me garder le secret sur ma satire pendant un
mois, après cela vous serez libre d'en parler absolument comme vous le
voudrez. Lord Carlisle en a usé avec moi d'une manière infâme, en
refusant de donner au chancelier aucun détail sur ma famille. Je l'ai
_sanglé_ comme il faut dans mes vers, et peut-être sa Seigneurie se
repentira-t-elle de n'avoir pas montré une humeur plus conciliante. On
dit que cela se vendra; je l'espère, car le libraire s'est bien conduit
jusqu'ici, c'est-à-dire que l'édition a été bien soignée. Croyez-moi,
etc.
»_P. S._ Vous aurez hypothèque sur une des fermes.»
Le certificat dont il est ici question comme attendu de la principauté
de Cornouaille était les preuves du mariage entre l'amiral Byron et miss
Trevanion, mariage célébré, à ce qu'il paraît, dans une chapelle
particulière, à Carhais, et dont, en conséquence, il était difficile de
se procurer une attestation légale. Le délai nécessaire pour obtenir ces
papiers, et le refus peu gracieux de lord Carlisle de donner aucune
explication sur sa famille, furent les obstacles qui l'empêchèrent
long-tems de prendre sa place à la chambre. Les preuves nécessaires
ayant été à la fin fournies, il se présenta, le 13 mars, dans un état
d'isolement auquel aucun jeune homme d'un rang aussi élevé ne s'était
jamais vu réduit en pareille occasion. N'ayant pas un seul individu de
sa classe pour l'introduire comme un ami, ou l'accueillir comme une
connaissance, ce fut au hasard seul qu'il dut d'être accompagné jusqu'à
la barre de la chambre par un parent très-éloigné, et qui lui était
complètement inconnu un peu plus d'un an auparavant. Ce parent fut M.
Dallas, et les détails qu'il nous a donnés de cette scène entière sont
trop frappans pour que nous y changions un seul mot.
«La satire fut publiée vers le milieu de mars, quelques jours après
qu'il eut pris sa place à la chambre des Pairs, ce qu'il fit le 13 du
même mois. Je descendais ce jour-là de James's-Street, sans intention de
lui faire visite; mais voyant son cabriolet à la porte, j'entrai. Sa
figure plus pâle qu'à l'ordinaire montrait que son esprit était agité et
qu'il pensait au noble seigneur sous les auspices duquel il avait
toujours cru faire son entrée à la Chambre. Je suis bien aise, me
dit-il, de vous voir; je vais prendre ma place à la Chambre, peut-être
voudrez-vous bien m'accompagner. Je me hâtai de lui exprimer combien
j'étais disposé à le faire, lui cachant en même tems le chagrin que
j'éprouvais en voyant un jeune homme qui, par sa naissance, sa fortune
et ses talens, appartenait à la première classe de la société, assez
négligé, assez isolé dans le monde, pour qu'il n'y eût pas un seul
membre du sénat dont il allait faire partie, auquel il pût s'adresser
pour y être introduit d'une manière convenable. Je vis qu'il sentait
vivement sa situation, et je partageais son indignation.
»Après avoir parlé quelque tems de la satire dont les dernières feuilles
étaient alors sous presse, j'accompagnai Lord Byron à la Chambre. Il fut
reçu dans l'une des antichambres par quelques officiers de service, avec
lesquels il s'entendit sur les frais qu'il avait à payer. L'un d'eux
alla avertir le lord chancelier, et revint bientôt avec ordre
d'introduire le récipiendaire. Il y avait peu de membres présens, et
lord Eldon s'occupait d'affaires ordinaires ou peu importantes. Quand
Lord Byron entra, il me parut encore plus pâle qu'avant; on lisait sur
sa figure l'indignation jointe à la mortification; mais parvenu à la
dominer, il passa devant la _balle de laine_[107] sans regarder autour
de lui, et s'avança vers la table où l'officier chargé de cette fonction
lui fit entendre le serment d'usage. Cette formalité remplie, le
chancelier, quittant son siége, fit quelques pas vers lui en souriant et
lui présentant la main pour le féliciter de la manière la plus amicale.
Quoique je n'entendisse pas ses paroles, je vis bien qu'il lui adressait
quelques complimens. Ce fut autant de perdu; Lord Byron fit un salut
cérémonieux, et plaça à peine l'extrémité du bout de ses doigts dans les
mains du chancelier. Celui-ci ne prolongea pas des félicitations aussi
mal reçues; mais il retourna à sa place, tandis que Lord Byron alla
négligemment s'asseoir quelques minutes sur l'un des bancs restés vides
à la gauche du trône, et qu'occupent ordinairement les lords de
l'opposition. Quand il vint me rejoindre, je lui fis part de mes
observations; il me répondit: Si j'avais répondu à son serrement de
main, il m'aurait tout de suite compté comme acquis à son parti. Je ne
veux rien avoir à faire ni avec les uns ni avec les autres; j'ai pris
mon rang; je veux maintenant quitter l'Angleterre. Nous retournâmes à
Saint-James's-Street, mais il ne recouvra pas sa bonne humeur.»
[Note 107: Nom du fauteuil du chancelier, et qui est pris
souvent par métaphore pour la dignité de chancelier. C'est
ainsi que l'on dit être assis sur _la balle de laine_, comme
chez nous être assis sur les _fleurs de lis_.]
Au récit d'une cérémonie si désagréable pour un esprit fier comme le
sien, et si peu de nature à diminuer les idées misanthropiques qui déjà
prenaient sur lui tant d'empire, j'ajouterai d'après l'un de ses propres
_souvenirs_, les détails qu'il nous a lui-même laissés sur sa courte
conversation avec le lord chancelier:
«Quand j'eus atteint mes vingt-un ans, la nécessité de me procurer
certains certificats de naissance et de mariage m'empêcha pendant
plusieurs semaines de prendre rang dans la Chambre. Après que ces
difficultés eurent été levées, et que j'eus prêté serment, le lord
chancelier s'excusa auprès de moi de ce délai, observant que le maintien
de ces formes voulues était une partie de son devoir. Je lui répondis
qu'il ne me devait point d'excuse, et comme il n'avait pas, en effet,
montré beaucoup d'empressement, j'ajoutai: Votre seigneurie est
exactement comme le _Petit Poucet_ (on donnait à cette époque la pièce
de ce nom), vous avez fait votre _devoir_, mais vous n'avez fait rien de
plus.»
Quelques jours après parut la satire, et l'un des premiers exemplaires
fut adressé à M. Harness, son ami, avec la lettre suivante:
LETTRE XXXIII.
À M. HARNESS.
Saint-James's-Street, 18 mars 1809.
«Vous ne me deviez pas d'excuses; si vous avez le tems d'écrire, et si
vous y êtes disposé, tant mieux; Le Seigneur nous rend reconnaissans
pour les faveurs que nous recevons. Quand, au contraire, je n'entends
pas parler de vous, je me console en pensant que vous êtes plus
agréablement occupé.
»Je vous envoie par le même courrier une certaine satire nouvellement
publiée; et en retour de trois shillings et six pences qu'il m'en coûte,
je vous prie, si vous venez à en deviner l'auteur, de tenir son nom
secret, du moins quant à présent. Londres est plein de l'affaire du
duc[108]. La Chambre des communes s'en est occupée pendant les trois
dernières soirées, et n'a cependant encore rien décidé. Je ne sais pas
si la chose sera portée devant notre Chambre, à moins que ce ne soit
sous forme d'accusation. Si elle y paraît d'une manière qui permette la
discussion, je serai peut-être tenté de dire quelque chose à ce sujet.
Je suis bien aise d'apprendre que vous aimez Cambridge, premièrement
parce que vous savoir heureux ne peut qu'être infiniment agréable à
quelqu'un qui vous désire toutes les joies possibles de ce monde
sublunaire, et secondement, parce que j'admire la moralité de ce
sentiment. L'_alma mater_ a été pour moi une _injusta noverca_, et cette
vieille folle ne m'a donné mon degré de _master artium_ que parce
qu'elle n'a pu l'éviter. Vous savez quelle farce un noble candidat est
obligé de jouer.
[Note 108: Probablement l'affaire du duc d'York, accusé
d'avoir vendu ou laissé vendre des commissions dans l'armée
d'une manière illégale.]
«Je compte partir pour mes voyages, si je puis, au printems, et avant
cette époque je fais une collection des portraits de ceux de mes
camarades d'école avec lesquels j'étais le plus lié. J'en ai déjà
quelques-uns, et j'ai besoin du vôtre, sans lequel la galerie ne serait
pas complète. J'ai employé l'un des premiers peintres de miniature de
l'époque, et ce à mes dépens bien entendu, car je n'ai jamais souffert
que mes connaissances fussent induites à la moindre dépense pour
satisfaire quelqu'une de mes fantaisies. Cette observation pourra
paraître indélicate; mais quand je vous dirai qu'un de nos amis avait
d'abord refusé de poser dans la persuasion qu'il lui faudrait délier les
cordons de sa bourse, vous conviendrez qu'il est nécessaire de bien
établir d'abord ces préliminaires; pour éviter le retour d'une semblable
méprise, je viendrai vous voir quand il en sera tems, et je vous ménerai
chez le peintre. Ce sera une espèce de taxe que je léverai pendant une
semaine sur votre patience; mais excusez-moi, je vous prie, et songez
que cette ressemblance sera peut-être le seul souvenir qui me restera un
jour de notre ancienne amitié et de notre liaison actuelle. Cette idée
paraît assez folle maintenant; mais dans quelques années, quand
quelques-uns d'entre nous seront morts, que d'autres seront séparés par
des circonstances inévitables, ce sera une sorte de satisfaction de
conserver, dans les portraits de ceux qui survivront, l'image de ce que
nous étions naguère, et de contempler dans les portraits de ceux qui
seront morts tout ce qui nous restera du jugement, de la sensibilité et
de l'ensemble de tant de nobles qualités. Mais tout ceci doit être assez
ennuyeux pour vous; ainsi bon soir, et pour finir mon chapitre ou plutôt
mon homélie, croyez-moi, mon cher Harness, votre très-affectionné, etc.,
etc.»
Dans cette idée romanesque de rassembler et de conserver les portraits
de ses anciens amis de classe, on voit le travail naturel d'un cœur
ardent et désappointé qui, à mesure que l'avenir commence à s'obscurcir
autour de lui, se rattache avec empressement au souvenir du passé, et
qui, désespérant de trouver de nouveaux et de fidèles amis, ne songe
plus qu'à conserver tout ce qu'il pourra des anciens. Mais, en ce moment
même, sa sensibilité eut à soutenir un de ces terribles échecs auxquels
des ames comme la sienne, fort au-dessus de la trempe ordinaire, ne sont
que trop fréquemment exposées. Ce fut de la part d'un des amis qu'il
estimait le plus qu'il reçut, au moment où il quittait l'Angleterre,
cette preuve d'indifférence dont il se plaint et s'indigne dans une note
du second chant de _Childe-Harold_, la mettant en contraste avec la
fidélité et l'affection que venait de lui montrer son domestique turc
Derwish. M. Dallas décrit ainsi l'émotion où il le vit à l'occasion de
ce même manque d'affection:
«Je le trouvai étouffant d'indignation. Le croirez-vous? me dit-il; je
viens à l'instant de rencontrer N***, je l'ai prié de venir passer une
heure avec moi; il m'a refusé; et quelle raison pensez-vous qu'il m'ait
donnée? Il était engagé à aller courir les boutiques avec sa mère et
quelques autres dames, et il sait que je pars demain pour être absent
pendant plusieurs années, et peut-être pour ne revenir jamais! Amitié!
je ne pense pas qu'excepté vous, votre famille et peut-être ma mère, je
laisse derrière moi un seul être qui se soucie de ce que je pourrai
devenir.»