Il passa cet automne à Newstead s'occupant principalement à revoir et à

augmenter sa satire. Pour s'assurer lui-même de son mérite en la lisant

et relisant tout imprimée[104], il avait fait tirer plusieurs épreuves

du manuscrit, par son premier éditeur, à Newark. Il est assez

remarquable qu'excité comme il l'était par l'attaque des journalistes,

doué comme il l'était de la faculté d'écrire avec tant de rapidité, il

ait laissé écouler un si grand laps de tems entre l'agression et la

vengeance; mais il paraît qu'il avait pleinement apprécié toute

l'importance du premier pas qu'il ferait dans la littérature après cette

attaque. Il sentait que toutes ses chances de grandeur future

dépendaient de l'effort qu'il allait faire; en conséquence, il

rassemblait tranquillement toutes ses forces. Parmi ses préparatifs pour

la tâche qu'il se proposait, on doit remarquer une étude profonde des

écrits de Pope. Je ne doute point qu'on ne doive dater de cette époque

l'admiration enthousiaste qu'il conserva toujours pour ce grand poète,

admiration qui, après deux ou trois tentatives, éteignit en lui toute

espérance de prééminence dans la même carrière, et le força à chercher

la gloire par des chemins plus ouverts à la concurrence.

[Note 104: On dit que Wieland avait coutume de faire imprimer

ses ouvrages pour les corriger, et qu'il tirait de grands

avantages de cette méthode, qui paraît n'être pas du tout

extraordinaire en Allemagne.]

La tournure misanthropique que des affections trompées et des espérances

frustrées avaient, à cette époque, donnée à son esprit, lui rendait

facile le genre de la satire; cependant il est évident que cette

amertume existait bien plus dans son imagination que dans son cœur; et

l'entraînement qu'il éprouvait à faire la guerre au monde venait moins

du plaisir de porter des coups çà et là, que du sentiment de sa

puissance qui se révélait alors à lui-même, et qui le plaçait plus haut

qu'auparavant dans sa propre estime. La vérité est que la grande

facilité avec laquelle, comme on le verra bientôt, il passe de l'éloge à

la censure ou de la censure à l'éloge, prouve combien étaient passagères

et incohérentes les impressions qui, dans beaucoup de cas, semblent

avoir dicté ses jugemens. Quoique cette circonstance ôte à quelques

égards, du poids à ses éloges, elle l'absout en même tems du trop

d'aigreur qui se trouve dans ses critiques.

Sa majorité (1809) fut célébrée à Newstead par autant de réjouissances

que purent le permettre la médiocrité de sa fortune et l'exiguïté du

nombre de ses amis; outre le _bœuf_ rôti de fondation, il y eut un bal

donné en cette occasion. La seule particularité dont se souvienne le

vieux domestique qui m'en a parlé, c'est que M. Hanson, l'agent du Lord,

était au nombre des danseurs. Quant à la manière dont Byron lui-même

célébra ce grand jour, je trouve dans une lettre écrite de Gênes, en

1822, les détails suivans qui pourront ne pas paraître sans intérêt.

«Vous ai-je jamais dit que le jour de ma majorité, je fis mon dîner

d'œufs avec du lard et une bouteille d'ale? Pour une fois en passant,

c'est ce que j'aime le mieux à manger et à boire; mais comme ni l'un ni

l'autre ne conviennent à mon estomac, c'est une petite jouissance que je

ne me permets que dans les grandes occasions, tous les quatre ou cinq

ans environ.» On se procura à un intérêt énorme par l'entremise des

usuriers, l'argent nécessaire pour son début dans le monde, et la

nécessité de le rembourser fut long-tems un fardeau pour lui.

Ce ne fut qu'au commencement de cette année qu'il apporta à Londres sa

satire toute prête, à ce qu'il croyait lui-même, pour l'impression; mais

malheureusement avant que l'ouvrage ne fût imprimé, sa bile trouva de

nouveaux alimens dans la négligence avec laquelle il se crut traité par

son tuteur lord Carlisle. Les relations qui avaient précédemment existé

entre ce seigneur et son pupille n'avaient jamais été de nature à faire

naître beaucoup d'amitié entre eux, et c'est au caractère et à

l'influence de Mrs. Byron qu'appartient surtout le blâme d'avoir

augmenté, si ce n'est d'avoir causé leur éloignement. Lord Byron sentit

vivement, comme nous le voyons dans une de ses lettres, la froideur avec

laquelle lord Carlisle avait reçu la dédicace de son premier volume.

Toutefois cédant à des considérations prudentes, non-seulement il avait

dissimulé son déplaisir, mais il avait dans sa satire (telle qu'elle

devait d'abord paraître) introduit le compliment suivant à son tuteur:

«Il n'en est qu'un seul auquel Apollon daigne encore sourire, et dans

Carlisle il couronne un nouveau Roscommon.»

Cet éloge, si généreusement accordé, ne conserva pas sa place dans le

poème. Pendant le tems qui s'écoula entre la composition et

l'impression, Lord Byron, espérant naturellement que son tuteur

s'offrirait de lui-même à l'introduire dans la chambre des pairs le jour

où il devait y paraître la première fois, lui écrivit pour lui rappeler

qu'il serait majeur au commencement de la session. Au lieu de la

politesse à laquelle il s'attendait, il ne reçut pour toute réponse

qu'une note cérémonieuse, lui indiquant la manière formelle de procéder

dans de telles occasions. Il n'est donc pas étonnant que, disposé comme

il l'était par les circonstances précédentes à ne pas supposer à son

tuteur des intentions bien favorables pour lui, et se voyant ainsi

refusé au moment où l'appui d'un parent si proche lui eût été si utile,

son ame, naturellement si _impressionnable_, se soit ouverte au plaisir

de la vengeance. Cette indignation, une fois excitée, ne trouva qu'un

moyen trop facile de s'exhaler. Les vers louangeurs que je viens de

citer furent effacés, et sa satire fut publiée avec ceux que nous y

voyons contre lord Carlisle. Si ces vers flattèrent délicieusement

d'abord son désir de vengeance, telle était la facilité naturelle de son

caractère, qu'il ne tarda pas à se repentir de les avoir écrits[105].

[Note 105: Voyez les vers sur la mort du major Howard, fils

de lord Carlisle, tué à Waterloo:

«Des lyres plus harmonieuses que la mienne ont redit leur

louange; mais parmi cette troupe de héros, il en est un que

je voudrais choisir, soit parce que je suis allié de sa

famille, soit parce que j'ai eu quelques torts envers son

père.»

(CHILDE HAROLD, chant III.)]

Pendant l'impression de son poème, il l'augmenta de plus de cent vers,

et y fit plusieurs changemens, dont deux ou trois peuvent être cités

comme preuves de la promptitude avec laquelle il recevait les

impressions et les influences qui l'ont rendu si variable dans ses

manières de sentir et de juger. Dans sa satire, telle qu'il l'avait

composée d'abord, se trouvaient les deux vers suivans:

Quoique des imprimeurs condescendent à souiller leurs presses des odes

de Smythe et des chants épiques de Hoyle.

Il se repentit, au moment de la publication, de l'injustice de ces deux

vers (injustes également pour les deux auteurs qui y sont cités), du

moins quant à l'une de ces deux victimes. Il prit dans sa satire

imprimée un ton tout-à-fait différent. Le nom du professeur Smythe y est

cité avec honneur, comme il le méritait, et accouplé à celui de M.

Hodgson, l'un des plus estimables amis du poète:

Oh! obscur asile d'une race vandale, à la fois honneur et disgrâce des

sciences, si plongé dans la routine de l'ennuyeuse inutilité, qu'à peine

les noms de Smythe et d'Hodgson seront capables de réhabiliter le tien!

Voici un autre exemple de son extrême mobilité. Le manuscrit original de

la satire contenait ce vers:

Je laisse la topographie à ce fat de Gell.

Pendant le tems de l'impression il fit connaissance avec sir Williams

Gell. Alors, sans effort, par le changement d'une seule épithète, il

convertit sa satire en éloge: il écrivit pour la postérité:

Je laisse la topographie au _classique_ Gell[106].

[Note 106: Dans la cinquième édition de cette satire,

supprimée par l'auteur en 1812, il changea de nouveau

d'opinion sur ce professeur, et en altéra l'expression ainsi:

«Je laisse la topographie au _rapide_ Gell.» Expliquons la

raison de ce nouveau changement par la note suivante:

«_Rapide_; en effet, il a _topographisé_ et _typographisé_ en

trois jours les états du roi Priam. Je l'avais appelé

classique avant que je n'eusse vu la _Troade_, et maintenant

je me garderai bien de lui accorder une qualification à

laquelle il a si peu de droits.»]

Parmi les passages ajoutés au moment de l'impression, il faut remarquer

les vers contre la licence de l'opéra, «qu'ainsi donc l'Ausonie, etc.,»

que le jeune poète écrivit un soir au sortir du théâtre, et envoya

aussitôt à M. Dallas pour les insérer dans sa satire. Une autre de ces

additions fut le juste tribut d'éloge payé à MM. Crabbe et Rogers, éloge

d'autant plus désintéressé et d'autant plus exact, qu'à cette époque il

n'avait vu ni l'une ni l'autre de ces deux personnes distinguées, et

qu'il conserva toute sa vie l'opinion qu'il avait exprimée sur leur

mérite. Il devint depuis ami intime de l'auteur des _Plaisirs de la

mémoire_; mais il n'eut jamais le bonheur de former aucune liaison avec

celui qu'il désigna si bien sous le nom de _peintre le plus sombre et le

plus vrai de la nature_. Mon respectable ami et voisin, M. Crabbe, m'a

dit qu'une fois ils passèrent un jour ou deux dans le même hôtel, sans

le savoir, et qu'ils ont dû souvent se rencontrer, soit en entrant dans

la maison, soit en sortant.

Presque de deux jours l'un, M. Dallas, qui s'était chargé de surveiller

l'impression, recevait de nouveaux matériaux pour l'enrichir; l'esprit

de l'auteur une fois excité sur un sujet quelconque ne savait plus

maîtriser la surabondance de ses idées. Dans l'un de ses courts billets

à M. Dallas, il lui dit: «Dépêchez-vous vite d'imprimer, ou je vous

inonderai de vers.» Il en fut de même pour ses publications

subséquentes, aussi long-tems du moins qu'il fut à portée de son

imprimeur, alimentant jusqu'au dernier moment la presse d'idées neuves

et fécondes qui lui étaient fournies par la lecture de ce qu'il avait

écrit auparavant. Il semblerait, en effet, d'après l'extrême facilité et

l'extrême rapidité dont il ajouta à presque tous ses ouvrages leurs plus

beaux passages, tandis qu'ils étaient entre les mains de l'imprimeur,

que l'action même de se faire imprimer aiguillonnât son imagination, et

que le torrent de ses idées prît plus de vie, de fraîcheur, en arrivant,

pour ainsi dire, à son embouchure.

Parmi les passages pathétiques dont il orna son poème fut celui que lui

suggéra la mort déplorable de lord Falkland. C'était un officier de

marine, brave, mais débauché, dont il avait fait connaissance dans le

monde, et qui fut, au commencement de mars, tué dans un duel par M.

Powell. Les stances touchantes qu'il lui a consacrées dans sa satire

prouvent assez combien cet événement l'avait vivement frappé. «Je

connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le mardi soir je l'avais vu

faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi matin,

je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le courage, la

sensibilité, et tant de nobles passions!» Il ne s'en tint pas à des

paroles pour prouver sa sympathie dans cette occasion. Ce malheureux

jeune homme laissait derrière lui une famille qui avait besoin pour son

soulagement d'autre chose qu'une stérile compassion, et Lord Byron,

malgré la gêne qu'il éprouvait lui-même à cette époque, trouva moyen de

venir généreusement et délicatement au secours de la veuve et des enfans

de son ami. Dans la lettre suivante à Mrs. Byron, il en parle entre

autres sujets importans avec une sensibilité éloignée de toute

ostentation, qui lui fait le plus grand honneur.

LETTRE XXXII.

À MRS. BYRON.

Saint-James-street, n° 8, 4 mars 1809.

MA CHÈRE MÈRE,

«Ma dernière lettre fut écrite dans un grand abattement d'esprit causé

par la mort de ce pauvre Falkland, qui a laissé sans un schelling sa

femme et ses enfans. Je me suis efforcé de venir à leur secours. Dieu

sait que je n'ai pas pu le faire comme je l'aurais désiré, gêné comme je

le suis, et accablé de tant de dettes.

»Vous avez parfaitement raison; il faut que Newstead et moi nous nous

soutenions, ou tombions ensemble. J'y ai vécu, j'y ai attaché mon cœur,

et jamais besoin d'argent présent ou à venir ne pourra me porter à

vendre la moindre parcelle de notre héritage. J'ai un amour-propre qui

me donnera la force de supporter bien des embarras pécuniaires: j'aurai

peut-être à endurer bien des privations; mais quand on m'offrirait en

échange de Newstead la première fortune de l'Angleterre, je rejetterais

la proposition. N'ayez pas d'inquiétude à ce sujet; M. H*** en parle

comme un homme d'affaires; mais je sens comme un homme d'honneur, et je

ne vendrai pas Newstead.

»J'entrerai à la chambre des pairs dès que l'on aura reçu certains

certificats pour lesquels on a écrit à Carhais, dans le Cornouaille, et

je ferai parler de moi: il faut que je brille dès le commencement, ou

tout est perdu. Il faut me garder le secret sur ma satire pendant un

mois, après cela vous serez libre d'en parler absolument comme vous le

voudrez. Lord Carlisle en a usé avec moi d'une manière infâme, en

refusant de donner au chancelier aucun détail sur ma famille. Je l'ai

_sanglé_ comme il faut dans mes vers, et peut-être sa Seigneurie se

repentira-t-elle de n'avoir pas montré une humeur plus conciliante. On

dit que cela se vendra; je l'espère, car le libraire s'est bien conduit

jusqu'ici, c'est-à-dire que l'édition a été bien soignée. Croyez-moi,

etc.

»_P. S._ Vous aurez hypothèque sur une des fermes.»

Le certificat dont il est ici question comme attendu de la principauté

de Cornouaille était les preuves du mariage entre l'amiral Byron et miss

Trevanion, mariage célébré, à ce qu'il paraît, dans une chapelle

particulière, à Carhais, et dont, en conséquence, il était difficile de

se procurer une attestation légale. Le délai nécessaire pour obtenir ces

papiers, et le refus peu gracieux de lord Carlisle de donner aucune

explication sur sa famille, furent les obstacles qui l'empêchèrent

long-tems de prendre sa place à la chambre. Les preuves nécessaires

ayant été à la fin fournies, il se présenta, le 13 mars, dans un état

d'isolement auquel aucun jeune homme d'un rang aussi élevé ne s'était

jamais vu réduit en pareille occasion. N'ayant pas un seul individu de

sa classe pour l'introduire comme un ami, ou l'accueillir comme une

connaissance, ce fut au hasard seul qu'il dut d'être accompagné jusqu'à

la barre de la chambre par un parent très-éloigné, et qui lui était

complètement inconnu un peu plus d'un an auparavant. Ce parent fut M.

Dallas, et les détails qu'il nous a donnés de cette scène entière sont

trop frappans pour que nous y changions un seul mot.

«La satire fut publiée vers le milieu de mars, quelques jours après

qu'il eut pris sa place à la chambre des Pairs, ce qu'il fit le 13 du

même mois. Je descendais ce jour-là de James's-Street, sans intention de

lui faire visite; mais voyant son cabriolet à la porte, j'entrai. Sa

figure plus pâle qu'à l'ordinaire montrait que son esprit était agité et

qu'il pensait au noble seigneur sous les auspices duquel il avait

toujours cru faire son entrée à la Chambre. Je suis bien aise, me

dit-il, de vous voir; je vais prendre ma place à la Chambre, peut-être

voudrez-vous bien m'accompagner. Je me hâtai de lui exprimer combien

j'étais disposé à le faire, lui cachant en même tems le chagrin que

j'éprouvais en voyant un jeune homme qui, par sa naissance, sa fortune

et ses talens, appartenait à la première classe de la société, assez

négligé, assez isolé dans le monde, pour qu'il n'y eût pas un seul

membre du sénat dont il allait faire partie, auquel il pût s'adresser

pour y être introduit d'une manière convenable. Je vis qu'il sentait

vivement sa situation, et je partageais son indignation.

»Après avoir parlé quelque tems de la satire dont les dernières feuilles

étaient alors sous presse, j'accompagnai Lord Byron à la Chambre. Il fut

reçu dans l'une des antichambres par quelques officiers de service, avec

lesquels il s'entendit sur les frais qu'il avait à payer. L'un d'eux

alla avertir le lord chancelier, et revint bientôt avec ordre

d'introduire le récipiendaire. Il y avait peu de membres présens, et

lord Eldon s'occupait d'affaires ordinaires ou peu importantes. Quand

Lord Byron entra, il me parut encore plus pâle qu'avant; on lisait sur

sa figure l'indignation jointe à la mortification; mais parvenu à la

dominer, il passa devant la _balle de laine_[107] sans regarder autour

de lui, et s'avança vers la table où l'officier chargé de cette fonction

lui fit entendre le serment d'usage. Cette formalité remplie, le

chancelier, quittant son siége, fit quelques pas vers lui en souriant et

lui présentant la main pour le féliciter de la manière la plus amicale.

Quoique je n'entendisse pas ses paroles, je vis bien qu'il lui adressait

quelques complimens. Ce fut autant de perdu; Lord Byron fit un salut

cérémonieux, et plaça à peine l'extrémité du bout de ses doigts dans les

mains du chancelier. Celui-ci ne prolongea pas des félicitations aussi

mal reçues; mais il retourna à sa place, tandis que Lord Byron alla

négligemment s'asseoir quelques minutes sur l'un des bancs restés vides

à la gauche du trône, et qu'occupent ordinairement les lords de

l'opposition. Quand il vint me rejoindre, je lui fis part de mes

observations; il me répondit: Si j'avais répondu à son serrement de

main, il m'aurait tout de suite compté comme acquis à son parti. Je ne

veux rien avoir à faire ni avec les uns ni avec les autres; j'ai pris

mon rang; je veux maintenant quitter l'Angleterre. Nous retournâmes à

Saint-James's-Street, mais il ne recouvra pas sa bonne humeur.»

[Note 107: Nom du fauteuil du chancelier, et qui est pris

souvent par métaphore pour la dignité de chancelier. C'est

ainsi que l'on dit être assis sur _la balle de laine_, comme

chez nous être assis sur les _fleurs de lis_.]

Au récit d'une cérémonie si désagréable pour un esprit fier comme le

sien, et si peu de nature à diminuer les idées misanthropiques qui déjà

prenaient sur lui tant d'empire, j'ajouterai d'après l'un de ses propres

_souvenirs_, les détails qu'il nous a lui-même laissés sur sa courte

conversation avec le lord chancelier:

«Quand j'eus atteint mes vingt-un ans, la nécessité de me procurer

certains certificats de naissance et de mariage m'empêcha pendant

plusieurs semaines de prendre rang dans la Chambre. Après que ces

difficultés eurent été levées, et que j'eus prêté serment, le lord

chancelier s'excusa auprès de moi de ce délai, observant que le maintien

de ces formes voulues était une partie de son devoir. Je lui répondis

qu'il ne me devait point d'excuse, et comme il n'avait pas, en effet,

montré beaucoup d'empressement, j'ajoutai: Votre seigneurie est

exactement comme le _Petit Poucet_ (on donnait à cette époque la pièce

de ce nom), vous avez fait votre _devoir_, mais vous n'avez fait rien de

plus.»

Quelques jours après parut la satire, et l'un des premiers exemplaires

fut adressé à M. Harness, son ami, avec la lettre suivante:

LETTRE XXXIII.

À M. HARNESS.

Saint-James's-Street, 18 mars 1809.

«Vous ne me deviez pas d'excuses; si vous avez le tems d'écrire, et si

vous y êtes disposé, tant mieux; Le Seigneur nous rend reconnaissans

pour les faveurs que nous recevons. Quand, au contraire, je n'entends

pas parler de vous, je me console en pensant que vous êtes plus

agréablement occupé.

»Je vous envoie par le même courrier une certaine satire nouvellement

publiée; et en retour de trois shillings et six pences qu'il m'en coûte,

je vous prie, si vous venez à en deviner l'auteur, de tenir son nom

secret, du moins quant à présent. Londres est plein de l'affaire du

duc[108]. La Chambre des communes s'en est occupée pendant les trois

dernières soirées, et n'a cependant encore rien décidé. Je ne sais pas

si la chose sera portée devant notre Chambre, à moins que ce ne soit

sous forme d'accusation. Si elle y paraît d'une manière qui permette la

discussion, je serai peut-être tenté de dire quelque chose à ce sujet.

Je suis bien aise d'apprendre que vous aimez Cambridge, premièrement

parce que vous savoir heureux ne peut qu'être infiniment agréable à

quelqu'un qui vous désire toutes les joies possibles de ce monde

sublunaire, et secondement, parce que j'admire la moralité de ce

sentiment. L'_alma mater_ a été pour moi une _injusta noverca_, et cette

vieille folle ne m'a donné mon degré de _master artium_ que parce

qu'elle n'a pu l'éviter. Vous savez quelle farce un noble candidat est

obligé de jouer.

[Note 108: Probablement l'affaire du duc d'York, accusé

d'avoir vendu ou laissé vendre des commissions dans l'armée

d'une manière illégale.]

«Je compte partir pour mes voyages, si je puis, au printems, et avant

cette époque je fais une collection des portraits de ceux de mes

camarades d'école avec lesquels j'étais le plus lié. J'en ai déjà

quelques-uns, et j'ai besoin du vôtre, sans lequel la galerie ne serait

pas complète. J'ai employé l'un des premiers peintres de miniature de

l'époque, et ce à mes dépens bien entendu, car je n'ai jamais souffert

que mes connaissances fussent induites à la moindre dépense pour

satisfaire quelqu'une de mes fantaisies. Cette observation pourra

paraître indélicate; mais quand je vous dirai qu'un de nos amis avait

d'abord refusé de poser dans la persuasion qu'il lui faudrait délier les

cordons de sa bourse, vous conviendrez qu'il est nécessaire de bien

établir d'abord ces préliminaires; pour éviter le retour d'une semblable

méprise, je viendrai vous voir quand il en sera tems, et je vous ménerai

chez le peintre. Ce sera une espèce de taxe que je léverai pendant une

semaine sur votre patience; mais excusez-moi, je vous prie, et songez

que cette ressemblance sera peut-être le seul souvenir qui me restera un

jour de notre ancienne amitié et de notre liaison actuelle. Cette idée

paraît assez folle maintenant; mais dans quelques années, quand

quelques-uns d'entre nous seront morts, que d'autres seront séparés par

des circonstances inévitables, ce sera une sorte de satisfaction de

conserver, dans les portraits de ceux qui survivront, l'image de ce que

nous étions naguère, et de contempler dans les portraits de ceux qui

seront morts tout ce qui nous restera du jugement, de la sensibilité et

de l'ensemble de tant de nobles qualités. Mais tout ceci doit être assez

ennuyeux pour vous; ainsi bon soir, et pour finir mon chapitre ou plutôt

mon homélie, croyez-moi, mon cher Harness, votre très-affectionné, etc.,

etc.»

Dans cette idée romanesque de rassembler et de conserver les portraits

de ses anciens amis de classe, on voit le travail naturel d'un cœur

ardent et désappointé qui, à mesure que l'avenir commence à s'obscurcir

autour de lui, se rattache avec empressement au souvenir du passé, et

qui, désespérant de trouver de nouveaux et de fidèles amis, ne songe

plus qu'à conserver tout ce qu'il pourra des anciens. Mais, en ce moment

même, sa sensibilité eut à soutenir un de ces terribles échecs auxquels

des ames comme la sienne, fort au-dessus de la trempe ordinaire, ne sont

que trop fréquemment exposées. Ce fut de la part d'un des amis qu'il

estimait le plus qu'il reçut, au moment où il quittait l'Angleterre,

cette preuve d'indifférence dont il se plaint et s'indigne dans une note

du second chant de _Childe-Harold_, la mettant en contraste avec la

fidélité et l'affection que venait de lui montrer son domestique turc

Derwish. M. Dallas décrit ainsi l'émotion où il le vit à l'occasion de

ce même manque d'affection:

«Je le trouvai étouffant d'indignation. Le croirez-vous? me dit-il; je

viens à l'instant de rencontrer N***, je l'ai prié de venir passer une

heure avec moi; il m'a refusé; et quelle raison pensez-vous qu'il m'ait

donnée? Il était engagé à aller courir les boutiques avec sa mère et

quelques autres dames, et il sait que je pars demain pour être absent

pendant plusieurs années, et peut-être pour ne revenir jamais! Amitié!

je ne pense pas qu'excepté vous, votre famille et peut-être ma mère, je

laisse derrière moi un seul être qui se soucie de ce que je pourrai

devenir.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 16 / 29 段