printems ou cet été. On dit que lord Ruthen quitte Newstead en avril...
Aussitôt qu'il l'aura quitté pour toujours, je vous serais infiniment
obligé d'y faire un tour à cheval, d'examiner la propriété et de me
donner franchement votre opinion sur le meilleur parti à prendre quant à
la maison. Entre nous, je suis diablement enfoncé; mes dettes, tout
compris, s'élèveront à neuf ou dix mille livres sterling avant l'époque
de ma majorité. Mais j'ai des raisons de penser que je me trouverai
cependant plus riche que l'on ne le croit généralement. Je n'ai que peu
d'espoir de conserver Newstead; mais Hanson, mon agent, me dit que ma
propriété dans le Lancashire vaut trois fois plus. Je crois que nous la
recouvrerons, et que la partie adverse ne refuse de la rendre, que dans
l'espoir de prolonger l'affaire jusqu'à ma majorité; ils veulent sans
doute alors proposer quelques arrangemens, supposant que je préférerai
alors une somme d'argent comptant à une réversion. Pour Newstead, je
puis le vendre, peut-être ne le ferai-je pas; nous aurons le tems d'en
parler plus tard. Je viendrai en mai ou en juin...
»Votre bien affectionné.»
Le genre de vie qu'il menait à cette époque, partagé entre les
dissipations de Londres et celles de Cambridge, sans maison à lui, sans
un seul parent qu'il pût visiter, n'était pas propre à le rendre content
de lui-même ou des autres. N'ayant en tout de volonté à consulter que la
sienne[99], les plaisirs même auxquels il était le plus naturellement
porté, perdirent de bonne heure tout leur charme pour lui, parce qu'ils
manquaient de ce qui fait l'assaisonnement de toutes nos jouissances, la
rareté et la difficulté. J'ai déjà extrait d'un de ses _souvenirs_, un
passage où il décrit ce qu'il éprouva en se rendant à Cambridge pour la
première fois, et dit: «Qu'une des sensations les plus pénibles de sa
vie fut de voir qu'il n'était plus un enfant! Depuis ce moment,
ajoute-t-il, je commençai à m'estimer vieux, et dans mon estime l'âge
n'est pas estimable. Je pris mes _degrés_ dans le vice avec beaucoup de
promptitude; mais le vice n'était pas de mon goût, car mes premières
passions, quoique extrêmement violentes, étaient concentrées, et
n'aimaient point à se répandre au-dehors ni à se partager. J'aurais pu
quitter ou perdre le monde entier avec ou pour ce que j'aimais; mais
bien que mon tempérament fût de feu, je ne pouvais prendre part au
libertinage commun de cette ville à cette époque; et cependant ce dégoût
lui-même, qui laissait mon cœur inoccupé, me jeta dans des excès
peut-être plus fatals que ceux dont je m'éloignais, en fixant sur une
seule personne (à la fois) les passions qui, répandues sur plusieurs,
n'eussent fait de mal qu'à moi-même.
[Note 99: Notre vie entière dépend singulièrement des trois
ou quatre premières années pendant lesquelles nous n'avons
pas eu d'autres maîtres que nous-mêmes.
(COWPER.)]
D'après les raisons que nous venons d'en donner, les écarts auxquels il
se livrait à cette époque étaient bien moins nombreux et bien moins
grossiers que ceux de la plupart de ses condisciples; cependant, soit à
cause de la véhémence que leur donnait leur concentration, sur un seul
objet, ou plutôt de cet étrange orgueil qui l'a toujours porté à
afficher ses erreurs, il arrivait qu'une seule de ses folies faisait
plus de bruit que mille de celles des autres; nous en avons un exemple à
peu près à l'époque dont nous parlons, et à laquelle je serais porté à
croire que se rapportent les allusions mystérieuses que nous venons de
citer. Un amour, si l'on peut honorer de ce nom une intrigue passagère
que d'autres eussent bientôt oubliée ou auraient eu la prudence de
cacher, fut changé par lui en une liaison publique et d'une certaine
durée. Il fit loger avec lui à Brompton la personne qui le lui avait
inspiré, et l'emmena ensuite à Brighton déguisée en homme. Elle se
promenait ordinairement à cheval avec lui, et il la présentait comme son
jeune frère. Feu P.... qui se trouvait à Brighton à cette époque, et qui
soupçonnait la vraie nature de leurs rapports, dit un jour au prétendu
cavalier: «Quel joli cheval vous montez!--Oui, répondit celui-ci, en
faisant une faute grossière de langue, c'est mon frère qui me l'a
donn_a_ (_it was_ gave _me by my brother_).»
Beattie nous dit de son poète idéal: «Il ne trouvait ni plaisir ni
orgueil dans les exercices de force ou d'agilité.» Bien différens
étaient les goûts de notre poète réel; et parmi les exercices auxquels
il se livrait, il faut compter d'abord les moins romantiques de tous
peut-être, celui de boxer et de prendre part au combat du coq. Ce goût
lui fit rechercher de bonne heure la connaissance du plus célèbre
professeur de cet art, M. Jackson, pour lequel il conserva, toute sa
vie, la plus grande considération. Un de ses derniers ouvrages contient
un tribut affectueux d'éloges, non-seulement pour les talens de cet
ornement, de cette gloire du pugilat, mais encore de ses qualités
sociales. Pendant le séjour que Byron fit cette année à Brighton,
Jackson fut un de ses visiteurs les plus assidus, les frais de la
voiture du professeur, pour l'_allée_ et le _retour_, étant toujours à
la charge de son noble élève. Il honora aussi de sa familiarité
d'Egville le maître de ballet et Gimaldi; il envoya, dit-on, à ce
dernier, le jour de son bénéfice, un présent de cent guinées. M. Jackson
ayant eu l'obligeance de me donner copie du petit nombre de lettres
qu'il a conservées parmi un bien plus grand nombre que Lord Byron lui
avait adressées, j'en insérerai ici une ou deux qui portent la date de
cette année. Quoique les sujets dont elles traitent soient de peu
d'importance en eux-mêmes, elles donneront peut-être des habitudes et de
la vie actuelle du jeune poète une idée plus complète qu'on ne pourrait
tirer de correspondances d'un genre plus relevé. Elles montreront au
moins combien les premiers goûts et les premiers passe-tems de l'auteur
de Childe-Harold étaient peu romanesques. Si nous les rapprochons des
occupations et des amusemens moins romantiques encore de la jeunesse de
Shakspeare, nous verrons combien le principe vital du génie, peut, sans
s'affaiblir, traverser l'atmosphère, même, en apparence, la plus
hétérogène et la plus contraire à sa nature.
LETTRE XXVI.
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 18 septembre 1808.
MON CHER JACK,
«Je voudrais que vous me fissiez savoir ce que Jekyll a fait à
Snoane-Square, n° 40, concernant le _pony_ que j'ai renvoyé comme
vicieux.
«Je désire aussi que vous passiez chez Louch, à Brompton, pour lui
demander quelle diable d'idée il a eue de m'envoyer une lettre si
insolente à Brighton. Dites-lui bien en même tems que je ne prétends pas
du tout accepter le compte ridicule qu'il me présente pour de prétendues
détériorations.
«Ambroise a agi de la manière la plus scandaleuse dans l'affaire du
_pony_. Vous pouvez dire à Jekyll que s'il ne me rend pas l'argent, je
mettrai l'affaire entre les mains de mon homme de loi. Vingt-cinq
guinées sont un fort bon prix pour un _pony_; et parbleu! dût-il m'en
coûter 500 liv. st., je ferai un exemple de M. Jekyll, et cela
immédiatement, à moins qu'il ne rende l'argent.
Croyez-moi, mon cher Jack, etc.
LETTRE XXVII
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 4 octobre 1808.
MON CHER JACK,
«Si ce M. Jekyll n'est pas un gentleman, vous ferez avec lui le marché
le plus avantageux qu'il vous sera possible; mais si c'est un gentleman,
informez-m'en, car alors j'en agirai d'une tout autre manière. S'il ne
l'est pas, tirez de lui le plus d'argent que vous pourrez, car j'ai trop
d'affaires sur les bras pour commencer un procès. En outre, cet Ambroise
devrait rendre l'argent; mais j'en ai fini avec lui. Vous pouvez payer
L... avec la balance, et vous disposerez des bidets, etc., pour le
mieux.
»J'aurais grand plaisir à vous voir ici; mais la maison est en
réparation et pleine d'ouvriers. J'espère toutefois avoir cet avantage
avant peu de mois. Si vous voyez Baldwabster, rappelez-moi, je vous
prie, à son souvenir, et dites-lui que j'ai regretté la perte de Sydney,
qui a péri, je le crains, dans ma garenne, car nous ne l'avons pas vu
depuis quinze jours.
»Adieu, etc.»
LETTRE XXVIII.
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 12 décembre 1808.
MON CHER JACK,
«Achetez le lévrier à quelque prix que ce soit, et autant d'autres de la
même race que vous pourrez vous en procurer, mâles ou femelles.
«Dites à d'Egville que je lui renverrai son costume, et que je lui suis
fort obligé du patron. Je suis fâché de vous donner tant de peines; mais
je n'avais pas idée qu'il fût si difficile de se procurer les animaux en
question; mon manoir sera terminé dans quelques semaines, et si vous
pouvez me faire une visite à Noël, je serai charmé de vous voir.
«Croyez-moi votre, etc.»
Le costume dont il s'agit ici était sans doute nécessaire pour un
théâtre de société qu'il montait à cette époque à Newstead, et sur
lequel nous trouverons d'autres détails dans la lettre suivante,
adressée à M. Becher.
LETTRE XXIX.
À M. BECHER.
Newstead-Abbey, 14 septembre 1808.
MON CHER BECHER,
«Je vous suis fort obligé des informations que vous me donnez, et j'en
ferai mon profit. Je vais monter ici une comédie, le vestibule nous fera
une salle admirable. J'ai déjà distribué les rôles, et puis me passer de
dames, ayant quelques jeunes amis qui feront d'assez bons substituts, à
défaut de femmes. Nous n'avons besoin que de trois hommes, outre M.
Hobhouse et moi-même, pour la pièce dont nous avons fait choix. Ce sera
la Vengeance (_the Revenge_). Dites, je vous prie, au charpentier
Michalson de venir me parler immédiatement, et faites-moi savoir quel
jour vous pourrez venir dîner et passer la soirée avec moi.
»Croyez-moi, etc., etc.»
Ce fut dans l'automne de cette année, comme l'indiquent les lettres
précédentes, qu'il fixa pour la première fois sa résidence à l'abbaye de
Newstead. La maison, quand il la reçut des mains de lord Grey de Ruthen,
était dans le dernier état de dégradation; il se mit aussitôt à réparer
et à meubler quelques appartemens pour en rendre l'habitation plus
commode, non à lui-même, mais à sa mère. Dans une de ses lettres à Mrs.
Byron, publiée par M. Dallas, voici comme il explique ses vues et ses
intentions à ce sujet.
LETTRE XXX.
À L'HONORABLE[100] MISTRESS BYRON.
[Note 100: Lord Byron donne toujours le titre d'_honorable_ à
sa mère, quoiqu'elle n'y eût aucun droit.]
Newstead-Abbey, 7 octobre 1808.
CHÈRE MADAME,
«Je n'ai point de lits à présent pour les H... ni pour aucun autre; ils
couchent maintenant à Mansfield. Je ne sache point que je ressemble à
J.-J. Rousseau. Je n'ai nulle ambition de ressembler à si illustre fou;
mais ce que je sais, c'est que je vivrai à ma manière, et le plus
solitairement qu'il me sera possible. Dès que mes appartemens seront
prêts, je serai charmé de vous voir; jusque-là cela serait inconvenant
et incommode pour tous deux; vous ne sauriez vous opposer
raisonnablement à ce que je rende mon manoir habitable, malgré mon
départ pour la Perse en mars ou au plus tard en mai. Vous serez
propriétaire jusqu'à mon retour; et en cas d'accident, car j'ai déjà
préparé mon testament pour le moment où j'aurai vingt-un ans, j'ai eu
soin que la maison et le manoir vous restassent votre vie durant, outre
une pension suffisante. Ainsi vous voyez que ce n'est pas l'égoïsme qui
mes porte à faire des réparations et des embellissemens. Comme j'ai un
ami ici, nous irons au bal de l'Hôpital. Le 12, nous prendrons le thé
avec Mrs. Byron à huit heures, et nous espérons vous voir au bal. Si
cette dame a la bonté de nous réserver deux chambres pour nous habiller,
elle nous obligera infiniment. Que nous soyons au bal à dix ou onze
heures, c'est tout ce qu'il faut, et nous retournerons à Newstead entre
trois et quatre.
»Adieu. Je suis bien sincèrement votre, etc.»
L'idée entretenue par Mrs. Byron d'une ressemblance entre son fils et
Rousseau était surtout fondée sur ses habitudes solitaires, dans
lesquelles il montrait de si bonne heure du penchant à suivre ce
philosophe, penchant qui prit de la force à mesure qu'il avança en âge.
Dans un de ses _souvenirs_, auquel j'ai déjà beaucoup emprunté[101], il
met en question la justesse de cette comparaison entre Rousseau et lui,
et nous donne comme à l'ordinaire, en style très-animé, quelques idées
de son caractère et de ses habitudes.
[Note 101: Ce journal est intitulé par lui-même: _Pensées
détachées_.]
«Avant que je n'eusse vingt ans, ma mère voulait absolument que je
ressemblasse à Rousseau, madame de Staël en disait autant en 1813, et il
y a quelque chose de cela dans la _Revue d'Édimbourg_, dans l'article
critique sur le quatrième chant de Childe-Harold. Pour ma part, je ne
puis voir aucun point de ressemblance: il écrivait en prose et moi en
vers; c'était un homme du peuple, et moi de l'aristocratie; il était
philosophe, et je ne le suis point; il publia son premier ouvrage à
quarante ans, et moi à seize: son premier essai lui attira les
applaudissemens universels, le mien m'attira tout le contraire: il
épousa sa gouvernante, je n'ai pas pu vivre avec ma femme[102]: il
pensait que tout le monde conspirait contre sa personne, moi c'est mon
petit monde qui croit que je conspire contre lui, si j'en peux juger par
les injures que me prodiguent la presse et les coteries. Il aimait la
botanique, j'aime les fleurs, les herbes et les arbres, mais je ne sais
rien de leur histoire. Il a composé de la musique, je n'en connais que
ce que l'oreille me permet de saisir. Je n'ai jamais pu rien apprendre
par l'étude, pas même une langue: tout ce que je sais, je le dois à la
routine, à l'oreille et à la mémoire, qu'il avait mauvaise, et que j'ai
ou plutôt j'avais excellente, demandez plutôt au poète Hodgson, bon juge
en cette matière, car il en a lui-même une étonnante. Il écrivait avec
hésitation et travail, moi j'écris rapidement et presque toujours sans
efforts. Il ne sut jamais monter à cheval, nager ni faire des armes, moi
je suis un excellent nageur, un décent, si ce n'est un brillant
cavalier, m'étant enfoncé une côte au manége à l'âge de dix-huit ans. Je
maniais assez bien les armes, particulièrement l'espadon des
montagnards; je n'étais pas non plus un mauvais boxeur, quand je pouvais
conserver mon sang-froid, ce qui était difficile, mais ce que je me suis
toujours efforcé de faire depuis que (avec les gants) je renversai M.
Purling, et lui démis la rotule, en 1806, dans la salle d'Angelo et
Jackson. J'étais aussi assez fort à la balle crossée et l'un des onze
champions de Harrow, qui soutinrent un défi, en 1805, contre Éton. En
outre, le genre de vie de Rousseau, son pays, ses mœurs, l'ensemble de
son caractère, offrent avec moi de si grandes différences, que je ne
puis comprendre comment une telle comparaison a pu être faite trois
fois, et toujours d'une manière si remarquable. J'oubliais encore de
dire qu'il avait la vue courte, et que jusqu'ici la mienne a été tout le
contraire, au point qu'au plus grand théâtre de Bologne, je distinguai
certain buste et lus certaines inscriptions sur le bord de la scène,
bien que placé dans la loge la plus éloignée et la plus sombre.
Quoiqu'il y eût dans cette même loge plusieurs personnes jeunes et y
voyant bien, elles ne pouvaient reconnaître une seule lettre, et crurent
d'abord que c'était une plaisanterie, quoique je ne fusse jamais entré
dans ce théâtre auparavant. Somme toute, je crois avoir raison de
trouver la comparaison mal fondée. Je ne le dis pas par humeur, car
Rousseau était un grand homme, et la chose, si elle était vraie, serait
assez flatteuse; mais je ne trouve point de plaisir dans une pure
chimère.»
[Note 102: _He married his house-keeper; I could not keep
house with my wife_.]
Dans une autre lettre à sa mère, quelques semaines après la précédente,
il développe ses plans sur Newstead et ses voyages projetés.
LETTRE XXXI.
À MRS. BYRON.
Newstead-Abbey, 2 novembre 1808.
MA CHÈRE MÈRE,
«Nous oublierons, s'il vous plaît, ce que vous me dîtes dans votre
dernière; je ne désire point me le rappeler. Quand nos chambres seront
prêtes, je serai charmé de vous recevoir; et surtout je serais fâché de
vous voir douter, en ce moment, de ma sincérité. C'est plus pour vous
que pour moi que je meuble la maison; je vous y installerai avant mon
départ pour les Indes, qui aura lieu, je crois, dans le courant de mars,
s'il ne survient quelque obstacle particulier. Je fais arranger en ce
moment le salon vert, la chambre à coucher rouge, et à l'étage au-dessus
quelques chambres d'amis. Tout cela sera bientôt prêt, ou du moins je
l'espère ainsi.
«Je vous prierais de vous informer auprès du major Watson, qui a résidé
long-tems dans les Indes, quels sont les objets dont il est le plus
nécessaire d'être pourvu. J'ai déjà fait écrire par l'un de mes amis au
professeur d'Arabe, à Cambridge, pour quelques renseignemens que je
désire vivement me procurer. Il me sera aisé d'obtenir du gouvernement
des lettres pour les ambassadeurs, les consuls, etc., et aussi pour les
gouverneurs de Calcutta et de Madras. Je placerai mes propriétés et mon
testament entre les mains de plusieurs personnes de confiance dont vous
serez certainement l'une. Je n'ai reçu aucune nouvelle de H...; quand
j'en aurai, je m'empresserai de vous en faire part.
»Après tout, vous avouerez que mon projet n'est pas mauvais; si je ne
voyage pas maintenant, je ne voyagerai jamais, et les hommes le
devraient toujours faire un jour ou l'autre. Je n'ai rien qui me
retienne maintenant dans mon pays; point de femme, point de sœurs à
pourvoir, point de frères, etc. Je prendrai soin de vos intérêts; et, à
mon retour, il sera possible que je me décide à suivre la carrière de la
politique. Quelques années consacrées à connaître d'autres pays, ne me
nuiront pas si j'embrasse ce parti. Tant que nous ne voyons que notre
propre nation; nous ne jouons pas franc jeu avec l'espèce humaine. C'est
par l'expérience personnelle, et non par des livres, que nous devrions
juger les peuples étrangers. Il n'y a rien de tel que de voir par
soi-même, et de ne s'en rapporter qu'à ce qu'on a vu.
»Votre, etc.»
Dans le mois de novembre de cette année, il perdit son chien favori
Boatswain. Le pauvre animal fut tout à coup saisi d'un accès de rage; au
commencement, Lord Byron soupçonnait si peu la nature de la maladie,
qu'il lui arriva plusieurs fois d'essuyer avec sa main nue l'écume qui
sortait de la bouche du chien au moment de ses attaques. Dans une lettre
à son ami, M. Hodgson[103], il annonce ainsi cet événement: «Boatswain
est mort! il a expiré dans un état de rage complète, après avoir
beaucoup souffert, mais conservant jusqu'à la fin toute la douceur de
son naturel, et sans jamais essayer de faire le moindre mal à ceux qui
l'entouraient. J'ai maintenant tout perdu, hors le vieux Murray.»
[Note 103: Le révérend Francis Hodgson, auteur d'une
excellente traduction de Juvenal et de plusieurs autres
ouvrages estimés: il fut long-tems en correspondance avec
Lord Byron, et je lui dois plusieurs lettres intéressantes de
son noble ami; je les donnerai dans le cours des pages
suivantes.]
Le monument qu'il éleva à ce chien, le plus remarquable en son genre,
depuis le tombeau du chien de Salamine, forme encore l'un des plus beaux
ornemens de Newstead. Les vers pleins de misanthropie qu'il y fit graver
se retrouvent dans son recueil de poésies, et sont précédés de
l'inscription que voici:
«Près de ce lieu sont déposés les restes d'un être qui posséda la beauté
sans orgueil, la force sans insolence, le courage sans férocité; en un
mot, toutes les vertus de l'homme sans ses vices. Cet éloge, qui serait
une basse flatterie s'il était inscrit sur des cendres humaines, n'est
qu'un juste tribut à la mémoire de Boatswain, chien qui, né à
Terre-Neuve, au mois de mai 1803, est mort, à Newstead-Abbey, le 18
novembre 1808.»
Le poète Pope, à peu près au même âge que l'auteur de cette inscription,
fait de même l'éloge de son chien, aux dépens de l'espèce humaine, et
ajoute que l'histoire nous offre plus d'exemples de la fidélité des
chiens que de celle des hommes. Lord Byron, parlant de son favori, dit,
avec plus de tristesse et d'amertume encore: «Ces pierres ont été
élevées pour couvrir les restes d'un ami; je n'en ai jamais eu qu'un, et
c'est ici qu'il repose.» Il semble, en effet, qu'à cette époque sa
mélancolie fît de rapides progrès. Dans une autre lettre à M. Hodgson,
il dit: «Vous savez que, d'après Smollet, le rire est le signe
caractéristique d'un animal raisonnable; je le crois aussi;
malheureusement mes dispositions naturelles ne s'accordent pas toujours
avec mon opinion à cet égard.»
Murray, le vieux serviteur dont il parle plus haut, comme le seul
individu fidèle qui lui reste, avait été long-tems domestique du vieux
lord, et était traité par le jeune poète avec une affection que la
vieillesse inspire rarement, surtout dans une condition dépendante.
«J'ai vu souvent, dit l'un des plus constans visiteurs de Newstead, Lord
Byron à la fin du repas, emplir un grand verre de Madère, et le passer
par-dessus son épaule à Joe Murray, qui se tenait derrière sa chaise, en
lui disant avec un air d'affection qui animait toute sa physionomie:
«Tiens, bois, mon vieux camarade!»
Nous retrouvons dans un passage d'une autre de ses lettres à M. Hodgson
un exemple de ce ton d'indifférence avec lequel il parlait quelquefois
de la difformité de son pied. Ce _gentleman_ ayant dit, en plaisantant,
que quelques vers des _Heures d'oisiveté_ étaient calculés pour porter
les écoliers à la révolte, Lord Byron répondit: «Si mes chants ont
produit les glorieux effets que vous dites, je serai un Tyrtée complet,
quoique, et je suis fâché de le dire, je ressemble plutôt à ce poète
célèbre, dans ma personne que dans mes ouvrages.» Quelquefois aussi il
supportait avec la meilleure humeur du monde une allusion faite par
d'autres à cette infirmité, quand il supposait qu'on n'avait pas eu
l'intention de l'offenser. Un jour, dans une compagnie nombreuse et
_mélangée_, une personne sans éducation lui demanda tout haut: «Eh bien,
Milord, comment va votre pied?--Je vous remercie, Monsieur, répondit
Byron du ton le plus poli, comme à l'ordinaire, et absolument de même.»
L'extrait suivant, relatif à un ecclésiastique des amis de sa
Seigneurie, est encore tiré d'une de ses lettres à M. Hodgson, et de la
même année:
«J'écrivis, il y a quelques semaines, à N***, le priant de recevoir
comme élève le fils d'un citoyen de Londres, que je connais beaucoup.
Les attentions toutes particulières dont la famille m'avait comblé
pendant mon séjour parmi eux m'engagèrent à cette démarche. Maintenant,
faites attention à ce qui va suivre, comme quelqu'un l'a dit d'une
manière si sublime. Ce même jour arrive une épître signée N***, ne
contenant pas un seul mot relatif à la pension et à l'éducation, mais
une pétition en faveur de Robert Gregson, le fameux boxeur, actuellement
en prison pour quelques malheureuses livres sterling, et menacé d'avoir
pour dernier asile le _Banc du Roy_. Si cette lettre m'était venue de
quelques-unes de mes accointances _laïques_, ou enfin de toute autre
personne que celle dont parle la signature, je ne m'en étonnerais pas.
Si N*** est sérieux, je félicite le pugilat sur l'acquisition d'un tel
patron, et me trouverais heureux d'avancer quelque somme que ce soit
pour la délivrance du captif Gregson. Mais avant que d'écrire à N*** sur
ce sujet, je veux certainement avoir un certificat du fait signé de vous
ou de quelque respectable propriétaire. Quand je dis le _fait_, c'est le
fait de la lettre en tant qu'écrite par N***; car je n'ai aucun doute de
l'exactitude de ce qu'elle contient. La lettre est actuellement devant
moi, et je la garde pour vous la faire lire.»